III. Détails rétrospectifs
L'empoisonneuse de Saint-Clar a été transférée, comme on sait, d'Auch à Montpellier, par Agen, dans le courant de la semaine dernière. Elle a été représentée, après le verdict, quelques jours avant son départ pour la maison centrale, comme une condamnée subitement devenue pensive et soucieuse, chez qui les nerfs se seraient brusquement
détendus, et dont le caractère aurait complètement changé sous l'effet de la condamnation même.
Ce tableau à été, croyons-nous, un peu forcé. Rachel Galtié a pu avoir une crise de larmes, au cours d’une entrevue avec un de ses parents ou amis de Casseneuil ou de Villeneuve-sur-Lot ; mais il est inexact de dire que ses dispositions d'esprit aient changé de sensible facon.
Lors de son départ d'Auch, comme pendant son court séjour à la maison d'arrêt d'Agen, l'empoisonneuse n’a nullement fait preuve de manque d'énergie ou d’affaissement moral. Elle s'est prêtée avec sérénité aux divers incidents de son transfèrement à la maison spéciale de Montpellier.
Ab! certes, cela n'a rien de bien surprenant. En effet, M°° Galtié possède admirablement l’art de se distraire et d'échapper aux préoccupations et aux soucis pouvant résulter de ses propres machinations eriminelles ou de leurs conséquences.
Partout, à Lectoure, à Bordeaux, à Auch, dans les prisons où elle passa tour à tour, elle sut s'élever au-dessus des rancœurs que sa situalion critique était bien susceptible de lui inspirer. Ici comme là, elle fut gaie, sautillante, enjouée, toujours prête au plaisir des sens, de l’estomac ou de la danse. La voie du remords était étouffée en elle et la vision de ses crimes chassée de son esprit.
À Lectoure, elle eut une confidente, la nommée Marie-Louise B..., une codétenue, avec qui, certain soir, elle tourbillonna fièvreusement, durant une grosse heure, au son d'un orchestre entrainant qui jouait pour une noce dans le local contigu à l'hôtel de France, chez M"* Dansas.
Rachel Galtié raconta à la fille, sur sa demande, les diverses péripéties qui précédèrent ou accompagnèrent les empoisonnements dont elle avait à répondre.
Mon mari, lui dit-elle notamment, mais je ne l'aimais pas ! il était d’abord beaucoup plus âgé que moi et je ne sais comment on était parvenu à m'arracher le consentement au mariage.
Et, comme la fille lui exprimait son étonnement qu'elle ait eu le courage de l'empoisonner, Rachel Galtié insistait sur lincompatibilité d'humeur qui existait entre son mari et elle et se répandait en phrases incohérentes, disant que oui, que non, que ce n'était pas elle qui l'avait empoisonné, qu'elle ne savait pas..., que c'étaient les mains !... Des faits plus significatifs se sont passés à la prison d'Auch, durant la période immédiate qui précéda le grand jour des assises.
Rachel Galtié avait eu l'audace de lier une intrigue, dans la prison même, avec un détenu le nommé Albert N..., âgé de vingt-huit ans, qui purgeait une condamnation, aujourd'hui libéré, et remplissait à la maison d'arrêt les fonctions de cuisinier. L'empoisonneuse s'était tout uniquement amourachée du jeune cuisinier qui l'avait séduite par sa bonne mine et par son physique agréable.
En raison de ses attributions, Albert N... cireulait dans la prison, il
faisait la navette fréquemment dans le couloir par où prenait jour la cellule de Rachel Galtié. Celle-ci trouva le moyen de percer d'un petit trou l'angle d’une vitre, d'interpeller clandestinement le cuisinier, de l'intéresser à son sort et d'échanger avec lui toute une correspondance. Elle écrivait ses lettres au crayon sur des bouts de papier, sur des morceaux d’enveloppe, sur tout ce qu'elle trouvait à portée de sa main.
Ces relations épistolaires avaient pris un développement extraordinaire. Le jeune cuisinier recut des lettres en grand nombre, toutes écrites en un style imagé et non sans un fond poétique qui témoigne de l'esprit romanesque de l’empoisonneuse.
Les lettres envoyées par Rachel Galtié contenaient des choses étranges et parfois licencieuses.
La dépravation qu'elles décelent, la nature des sujets traités et les expressions grossières dont elles sont émaillées nous interdisent d'en publier de longs extraits.
Néanmoins nous allons en citer quelques passages dont nous pouvons garantir l’absolue authenticité.
Voici quelques fragments de cette stupéfiante correspondance qui dénote chez l'empoisonneuse une subtilité d'esprit et une puissance d'invention vraiment inouies :
« (Gentil voisin, ete.
ALBERT (acrostiche).
#h! il nous faudrait, vois-tu, l'hymen de deux pensées, es soupirs étouffés, les mains longtemps pressées, œaisers, parfum pur, énivrante liqueur et tout ce qu'un regard dans un regard peut lire, Zetrouver la chanson de cette douce lvre, out... et si tu veux aussi le chemin de ton cœur.
« Aimez-vous les acrostiches ? — En voilà un sur votre nom et vous ne me direz plus que je ne vous envoie rien. Si vous saviez faire, vous m'en feriez un sur le mien et je vous enverrai, après, celui qu'on me fit un jour dans des temps meilleurs. »
Signé : La CHARMEUSE.
Voici une autre lettre qui atteste l'ingéniosité de Rachel Galtié et son habileté à préparer ses nerfs :
« Ce, ! heure, « Mon cher Albert,
« Jde suis très malheureuse de vous savoir souffrant, Si encore je pou-
vais vous soulager, ne serait-ce qu'un peu : en vous appliquant souvent le remède, je finirais bien par vous guérir, ou le mal serait bien dur.
« Je suis sûre que vous avez trop travaillé hier; aussi, aujourd'hui et demain, faudra un peu faire de la flanelle et vous reposer; si j'avais pu seulement vous faire passer la moitié du tilleul que la tante (c'est la femme du geôlier qui est ainsi désignée) avait fait, hier soir, exprès pour me calmer le mal de tête, je suis presque sûre qu'il vous aurait fait du bien, tout comme à moi, mais je ne pouvais pas; avec cela, je me suis administrée deux cuillerées à soupe de bromure et je puis vous assurer que tout cela m'a fait dormir. La tante m'avait bien dit de n'en mettre qu'une ; mais moi, dans ma bonne tête, j'ai jugé de doubler la dose. Aussi, aujourd'hui, grâce à cela, j'ai bien encore la tête lourde, mais elle ne me fait pas mal.
« Ecoutez, j'ai, ce matin, commandé du café pour demain et les jours qui vont précéder les assises. Il faut bien commencer un peu à faire marcher les nerfs: si cela peut vous faire plaisir, vous me le ferez moins fort, et vous en ferez un peu pour vous, puisque nous ne pouvons pas le partager. Ce serait pourtant si bon, dites, d'en faire une gorgée chaeun et sürement qu'on le trouverait meilleur: vous pourrez le faire, sans crainte de me gèner puisque, au contraire, je vous l'offre et je remédierai à cela en mettant quinze gouttes d’éther au lieu de dix et cela fera l'affaire
Je vous remercie de vous intéresser autant à ce que mon avocat soit là lors de la visite des docteurs. J'ai recu, hier soir, une lettre de lui dans laquelle il me dit que le D'Raymond (sie), dela Faculté de Toulouse, ne pourra venir que juste le jour de l'ouverture des assises (je veux parler du 26 et non du 24 car pour moi ce sera et seulement alors l'ouverture) et qu'il viendra pendant ces trois jours dans l'intervalle des débats, car les docteurs doivent être interrogés seulement à la fin.
D'ailleurs, pour bien vous dire, son rapport, je le connais d'avance et il me sera favorable. Vous pouvez vous penser que puisque c'est Nux qui les choisit (les ae ilne sera pas allé se chercher des ennemis, mais bien au contraire.
Signé: « Rachel. »
Autre lettre :
Ce 7 heures, soir.
Mon cher Albert,
Con à sde Le docteur doit venir demain; je vous avertis, car Si vous souffriez davantage, vous pourriez le demander ; mais je veux le voir,
afin qu'il me donne d'autre bromure, car je n'en ai presque plus et j'en ai besoin, si je veux dormir un peu la nuit.
Signé : « Rachel. »
Comme on le voit, Rachel Galtié était très expansive et très libre avec le cuisinier Noël. Dans toutes ses lettres, elle réclamait du bromure ; par tous les moyens, elle parvenait à s'en procurer, pour « faire marcher les nerfs » et se préparer aux émotions et aux incidents de son procès.
Qui sait si le bromure ne joua pas un rôle énorme dans les préparatifs de sa défense ? Qui sait si M° Galtié ne se composa pas des nerfs, ne s'insensibilisa pas, pour tromper les médecins aliénistes, qui sait même si elle n’en usa pas pour conserver son impassibilité en présence de l’'épouvantable agonie de ses victimes ?
Les lettres que nous publions ei-dessus eussent éclairé d'un jour spécial la conscience des jurés et des magistrats de la Cour d'assises.
+ Es (Le Télégramme de Toulouse, 27 novembre 1904.)
Si nous avons reproduit ici cette chronique du Télégramme, sous forme d'épilogue de l'affaire, ce n'est pas seulement pour donner un curieux apereu des tendances littéraires et poétiques de M"° Galtié, tendances qui la rapprochent, avec le talent en moins, de sa fameuse émule, M"° Lafarge, dont elle va retrouver le souvenir à la prison de Montpellier; c’est aussi et surtout pour fournir une nouvelle et incontestable preuve de sa mentalité, telle que les experts aliénistes l'ont établie.
Le chroniqueur à vu dans les faits qu'il relate l'habileté de l'accusée à se composer des nerfs, à s'insensibiliser par le bromure. Il faut y voir aussi et surtout, nous semble-t-il, s'ils sont exacts, d'une part l'amoralité et l'insouciance étrange de Rachel Galtié, rimant et flirtant avec le premier venu dans sa prison, à la veille de sa comparution en assises, d'autre part la singulière imprudence avec laquelle elle écrit à cet individu des choses qui peuvent, dans une certaine mesure, la compromettre, sans compter son appétence assez significative en clinique nerveuse, pour le bromure et l'éther.
Mélange anormal de finesse, d'habileté, de ealeul et, par un véritable contraste, de maladresse, de sottise, de coquetteries puériles, disait le rapport en parlant des actes de l’aceusée. Cette formule psychologique indiquée par les médecins ne s'applique-t-elle pas trait pour trait aux faits révélés par le journal et ne semble-t-elle pas avoir eu essentielle ment pour but de les caractériser ?