OBSERVATION DIRECTE
La veuve X... est entrée à l'asile de Maréville, le 27 avril 1858. Ce que nous remarquons d’abord au moment de son entrée, c’est un tremblement général, une parole entrecoupée, saccadée, qui semble lempêcher de répondre aux simples questions qu’on lui adresse. Elle parait en proie à une anxiété très vive, et, c'est avec une certaine hésitation qu'elle suit la sœur hospitalière chargée de la conduire dans la section qu'elle doit habiter. Cette attitude ne se dément pas à son entrée dans l'infirmerie. Elle touche à peine aux aliments qu'on lui sert, promène autour d’elle des regards incertains, sort de table avant tout le monde, se retire dans un coin et n'entre en communication avec personne.
Quand arrive le moment de se coucher, elle oppose d'abord une certaine résistance ; il faut qu'on lui enlève ses vêtements pièce à pièce, et cette opération ne s'achève que lentement en raison de la roideur des extrémités inférieures. Pendant une bonne partie de la nuit, elle reste à genoux sur son lit et récite des prières ; elle affecte des poses singulières, et c'est seulement vers le matin qu'elle finit enfin par céder au sommeil.
Plusieurs malades étaient entrées la veille, et je procédais à leur examen. La veuve X..., à laquelle je n'adressais pas la parole, vint spontanément s'offrir pour subir un interrogatoire auquel je ne la sollicitais pas; son tremblement s'exagérait quand elle s'approchait de moi, et elle témoignait assez la contrariété que lui causait l'oubli dans lequel je la laissais. Pendant les quatre premiers jours à partir de son entrée, les choses se passaient de la mème manière. Une nuit, la veuve X... se dépouilla de sa chemise et parcourut ainsi le dortoir ; mais les veilleuses la firent immédiatement reprendre son lit où l'application de la camisole la mit dans l'impossibilité de recommencer. A partir de ce moment, la veuve X... renonce à ses excentricités, ses actes deviennent réguliers, son habitus extérieur est normal et, dès lors, elle se soumit spontanément et sans contrainte à la discipline de la maison.
Dix jours se sont écoulés depuis son entrée. Le calme est entièrement rétabli. Cette femme, observée à son insu, ne peut plus se former une idée nette du but de sa translation à Maréville, où personne ne semble s'occuper d'elle; et c'est quand je l'ai tout à fait rassurée que je procède à un premier interrogatoire. Elle n'est pas plutôt assise devant moi que la scène change immédiatement. Le tremblement, qui avait cessé, se manifeste de nouveau; l'hébétude se peint sur sa physionomie; le regard incertain se promène sur toutes les personnes qui sont présentes, et elle semble surtout préoccupée de voir un de nos internes écrire, en quelque sorte sous ma dictée, les notes relatives à cet interrogatoire.
Mes premières questions sont insignifiantes. Je lui demande son nom, le lieu de son domicile. Les réponses se font attendre, il faut presque les arracher. Quand je lui demande son âge, elle répond d'une manière tellement inexacte, que je m'étonne avec raison de ce manque de mémoire. Enfin, de tàätonnement en tàätonnement, elle arrive à me donner à ce sujet un renseignement à peu près exact. La mémoire pouvait donc paraître faire absolument défaut, car je ne pouvais rien obtenir de précis sur les actes les plus importants de sa vie. Elle a oublié l'époque de son mariage, ne se rappelle pas l'époque à laquelle elle à perdu ses parents et montre une certaine hésitation quand je lui demande le nom de ses enfants. Passant ensuite à l'actualité, je lui demande d’où elle vient, pourquoi elle à subi de la prison? La mémoire lui revient alors et elle me raconte, dans les plus minutieux détails, l'affaire de la poule, les accusations calomnieuses qui ont été dirigées contre elle et les
moyens de justification qui démontrent son innocence. La parole est alors plus nette et tous les assistants sont justement frappés de ce changement d’attitude. Ce changement se manifeste encore mieux quand nous demandons à la veuve X... si son mari existe encore et comment 1l se fait qu'après avoir subi la peine encourue pour vol, elle se trouve encore détenue. Une fois sur ce terrain, elle va elle-même au-devant de notre interrogation. Quoique dix ans se soient écoulés depuis la mort de son mari, elle rappelle les circonstances les plus minutieuses qui l'ont précédée, et quoique rien dans mes paroles ne puisse déceler une accusation quelconque, elle s'empresse de protester contre les soupcons qu'on a faits sur elle. C'est en vain que nous lui disons que nous ne nous occupons pas de cette question, elle y revient sans cesse, même quand nous lui demandons des renseignements sur une douleur rhumatismale dont elle est atteinte et qui a pour conséquence un léger œdème des extrémités inférieures. Cet entretien ne parait pas avoir fatigué la veuve X..., elle y a en quelque sorte oublié le tremblement qu'on remarquait au début, et elle n’a pas perdu cette occasion de me demander ce qu'était devenue une somme d'argent qu'elle avait au moment de son entrée dans l'établissement.
A partir de ce moment, je crus devoir affecter vis-à-vis de la veuve X... l'indifférence apparente des premiers jours. Je n'ai l'air de m'occuper d'elle qu'au sujet de sa douleur rhumatismale, et l'observation la plus attentive ne fait découvrir aucune anomalie, soit dans ses paroles, soit dans ses actes. De l’infirmerie, où elle était dès le principe, on Ja fait passer dans l'atelier de couture.
Elle s'y occupe avec intelligence, se conforme aux règles établies, se montre régulière dans tous ses actes, répond convenablement quand on lui adresse la parole et, en un mot, ne laisse rien à désirer sous le rapport de ses manifestations.
C'est dans ces conditions que la trouve M. le Procureur général dans la visite qu'il fit à l'asile le vendredi # juin dernier. C'est au moment du repas, auquel la veuve X .. assista très convenablement. Je m'approchai d'elle ; elle se leva et quitta momentanément la table, M. le Procureur général, qu'elle ne connaissait pas, lui demanda d'ou elle venait. Elle répondit qu'elle venait des prisons de N... et qu'auparavant elle avait été emprisonnée à V...
Ce magistrat lui ayant demandé les causes de son arrestation, elle s'empressa d'affirmer son innocence à l'endroit du erime qui lui était reproché. Cet entretien fini, elle retourna à sa place el continua son repas.
Ce fut à cette époque que M. le Dr T... prit possession du service médical de la division des femmes. Il voulut bien, à ma demande, fixer son attention sur la veuve X... et, dès qu'il s'en occupa, il vit se mani-
fester de nouveau cet air anxieux et cette dépression convulsive que j'ai signalée plus haut; mais, peu à peu, ce phénomène finit par disparaitre, et la veuve X..., interrogée à diverses reprises, finit par donner à notre confrère les explications etles justifications qu'elle m'avait déjà fournies à plusieurs reprises.
Les conversations avec les sœurs reproduisaient les mêmes assertions.
Mais, tout en constatant que la veuve X... était devenue plus communicative, je dois faire remarquer qu'elle se bornait à répondre quand on lui adressait la parole et que fort rarement elle prenait l'initiative. Dans le cours du mois, l’æœdème reparut aux extrémités inférieures et nécessita un traitement approprié. Pendant le séjour qu'elle fit à l'infirmerie, aucun fait nouveau ne vint révéler un trouble intellectuel quelconque et, dès qu’elle fut rétablie, elle vint reprendre sa place à la couture.
Pour compléter les éléments de ma conviction, j'eus recours à un dernier interrogatoire, le 17 du courant. M. le D' C... voulut bien encore m'assister dans cette occurrence. La veuve X... se montra alors telle qu'elle est en réalité, c’est-à-dire tout à fait sut compos, intelligente et rusée, et mettant dans sa défense une certaine animation. La parole n’est pas hésitante, les souvenirs sont intacts; elle convient s'être procuré de la mort aux rats pour détruire ces animaux qui infectaient sa maison; elle s'étend longuement sur ses querelles de ménage, sur la nécessité où elle se trouvait souvent de fuir les brutalités de son mari quand il était ivre: elle nous dit même que ses rhumatismes ont pour cause les nombreuses nuits blanches passées par elle au grenier ou dans l'écurie. Elle revient surtout sur ce qu'on ne peut pas la rendre responsable de ce que son mari s'est fait mourir et qu'en ce moment elle est la victime de mauvais voisins, qui ont cherché à lui faire du mal.
Quand nous la pressons de questions, sa mémoire lui retrace les moindres incidents de cet événement. Quand nous la quittons, elle est assez émue et elle termine par ces mots : « Vous ferez de moi ce que vous voudrez. Dieu sait que je suis innocente ! »
Cette émotion dure peu et la veuve X... reprend, le lendemain, ses habitudes ordinaires d'ordre et de régularité. Si j'ai décrit aussi minutieusement les phases successives du séjour de la veuve X... à N.…., c'est que leur exposition est essentielle pour bien faire comprendre la conclusion que nous devons en tirer,
Première déduction.
Pendant tout le séjour qu'elle a fait à l'asile de M..., l'observation la plus attentive ne nous à fait découvrir chez la veuve X... aucun signe d'alénation mentale ; et tout nous porte à croire qu'elle a fait de vains
efforts pour en imposer par une simulation pressentie déjà par le médecin de la prison de N... et devenue évidente par l'ensemble de nos observations.
Nous ne trouvons, chez la veuve X..., aucun indice d'une conception délirante quelconque. Ce qu'elle nous dit de l'antipathie de ses voisins est vrai. Il résulte de l'instruction que ce ménage avait toujours été mal vu et que certains défauts de l’accusée provoquaient cette répulsion. La peur exagérée qu'elle manifeste à son entrée ici, les instances pour provoquer un interrogatoire aussitôt son admission, l'empressement qu'elle met à repousser une accusation dont je ne lui parle pas, mais qu'elle à tout lieu de croire qu'on m'a fait connaître, s'expliquent très bien par la conscience qu'elle a de sa position, par la connaissance des conséquences que cette accusation peut entrainer après elle et par la préoccupation naturelle en pareil cas.
Enfin, si au début on la voit exagérer certaines manifestations telles que le tremblement dont nous avons parlé, nous avons mentionné aussi que ce mouvement trémulant cessait moins par notre influence que par le tour donné volontairement par l’accusée à la conversation que nous avions avec eile. Le tremblement cessant au moment où logiquementil devait être plus fort, il en résulte que ce signe pathologique perd toute valeur et que nous devons voir dans sa manifestation accidentelle un premier indice de simulation volontaire. Cette déduction nous parait d'autant mieux justifiée que ce phénomène ne se produit plus devant moi- dans mes investigations ultérieures, que l'accusée y a encore recours dans ses premières entrevues avec le D°T... et enfin qu'elle y renonce entièrement, quand, ayant perdu l'espoir d'en imposer, elle est soumise à un dernier interrogaloire qui s'adresse à toutes ses facultés. Rien ne vient donc trahir l'existence d’une Iypémanie, de laquelle cependant elle pourrait se rapprocher par la crainte qu'elle doit ressentir et les inquiétudes qu'elle éprouve à défaut de remords. Dans de semblables conditions, la Iypémanie n'existe jamais sans des hallucinations, ou au moins un état hallucinatoire dont on cherche vainement la trace chez la veuve X... Nous ne saurions en effet prendre pour tel cet état apparent d’insomnie observé pendant les premières nuits. Cette mussitation de prières ne se rattache par un aucun lien pathologique, soit à l'agitation qu'elle aurait manifestée dans la prison, soit à cette ambulation nocturne dans notre infirmerie après s'être dépouillée du dernier vêtement.
L'aliéné, privé de sa liberté morale, est dominé par une impulsion irrésistible, suit fatalement cette impulsion qui ne varie pas sensiblement, dans la lypémanie surtout. Or, en examinantles actes de la veuve X... dans leur ensemble, nous sommes loin de leur reconnaitre cette logique des conceptions délirantes ou cet automatisme déprimant qui
pourrait les expliquer. Observons surtout que la veuve X... y renonce quand elle voit qu'on n'y prête aucune attention et que l'arrivée du nouveau médecin suscite de nouveau des manifestations abandonnées depuis plusieurs semaines et cessant bientôt devant l'indifférence de ce médecin. :
Mais, si l’état de l'accusée ne révèle aucune preuve de l'existence d'un délire lypémaniaque, on peut se demander si ces actes, évidemment empreints d'un caractère exclusif de tout diagnostic de ce genre, ne pourraient pas se rattacher à un état maniaque qui quelquefois ne se révèle que par des actes. Nos investigations dirigées dans ce sens, nous conduisent encore à la même conclusion. Tous les sÿmptômes physiques de la manie manquent d'une manière absolue ; l'accusée ne justifie mème pas ses excentricités par ces raisons spécieuses que la virtualité délirante fournit si promptement à ce genre de maniaques ; mais ici la manie ne serait pas continue, et l'on observe toujours qu'à la cessation de l'excitation larvée et des actes délirants, l’aliénée entre dans une période de prostration, transition nécessaire entre la période d'excitation et la période d'intermittence.
Or, qu'est-il arrivé dans cette circonstance? C'est en prison que les actes d'excentricité se sont manifestés d'abord, ils se produisent encore pendant quelques jours dans l'asile, puis ils ne se manifestent plus, et l’accusée a sa force et son énergie habituelles, point de lassitude, point d'inappétence ; elle dort et mange comme si rien ne s'était passé. Nous devons ajouter, en outre, que l'apparition intercurrente du rhumatisme nous fournit un argument de plus en faveur de notre diagnostic négatif. En effet, l'aliénation mentale à très souvent pour symptôme essentiel une véritable anesthésie ou analgésie, qui supprime la douleur ou la déplace.
Rien de semblable chez la veuve X... qui souffre, accuse sa souffrance et en détermine exactement le siège. La souffrance, quand elle est ainsi perçue dans un état maniaque, exagère cet état et en devient la crise, On ne remarque encore rien de tout cela chez la veuve X... dont l’état ne se modifie en aucune manière sous l'influence de cette douleur. L'accusée ne saurait donc être rangée parmi les maniaques.
Nous ne pouvons pas non plus admettre l'existence de la démence. On comprend {rès bien qu'une accusation comme celle qui pèse sur la veuve X... soit de nature à produire, soit instantanément, soit graduellement, une perturbation profonde de la sensibilité générale et des facultés intellectuelles. Les cas ne sont pas rares où l'exercice de ces facultés à été immédiatement suspendu et mème aboli pour toujours, mais ce n'est pas ce que nous avons observé chez l'accusée. L'accusation pèse sur elle depuis plus de dix ans, sans qu'on ait à aucune époque observé aucun trouble intellectuel. Des actes de procédure ont été
faits sans porter aucune perturbation dans son sens émotif. Aussitôt après son incarcération, c'est par des actes excentriques qu'elle porte atteinte à l'ordre intérieur de la prison, et c'est seulement à M..., quand ses actes n'ont plus leur raison d'être, qu'elle affecte un air de stupide hébétude accompagné d'un tremblement automatique. Interrogée par nous, elle ne sait rien, ne se souvient de rien, répond avec lenteur et d'une manière décisive. Mais ce masque de démence ne tarde pas à tomber.
La mémoire, complètement abolie quelques minutes auparavant, ne tarde pas à se montrer très-vivace et très-précise, l'hébétude fait place à un regard intelligent et même rusé, l'instinct de la conservation est plus fort que la simulation, et la veuve X... a tellement besoin de se défendre qu'elle finit par aller au-devant de l'accusation. Toute trace, tout soupcon de démence s’efface donc devant ces faits et, après avoir ainsi parcouru tout le cadre nosologique, nous sommes nécessairement conduits à conclure que la veuve X... n’y trouve pas sa place et notre investigation nous fait en outre découvrir, à chaque pas, la preuve d'une simulation trop peu logique pour pouvoir tromper longtemps. Le rôle était trop fatigant pour être soutenu longtemps, et c'est pourquoi la durée de l'épreuve était une condition essentielle de sa certitude.
Cette partie de notre tâche étant accomplie, nous avons pensé qu'il nous restait encore quelque chose à faire pour remplir complètement la ‘mission qui nous avait été confiée. Pour cela, nous avons besoin de connaître la veuve X..., non-seulement dans son présent, mais encore dans son passé. Il nous importait d'assister aux premières manifestations délirantes, d'en saisir l'enchaîinement, et de les rattacher ensuite aux données que m'avaient fournie l'observation directe. Le 19 du courant, je sollicitai donc la communication du dossier qui m'a fourni matière aux réflexions ci-après.