‹ Dégénérescence mentale et hystérieChapitre 38 sur 50 · OBSERVATION RÉTROSPECTIVE · texte numérisé non relu

OBSERVATION RÉTROSPECTIVE

Nous constatons d'abord qu'au moment de la mort de J.-P. X..., il n'existe aucun indice propre à faire soupconner, chez sa femme, une aberration quelconque antérieure ou actuelle. Nous voyons au contraire l'accusée, dégagée de l'influence de tout sentiment affectif, détourner avec adresse les soupçons qui surgissent autour d'elle et même exercer sur ses voisins une sorte d'intimidation, qu'un des témoins explique par les conditions de l'époque que l'on traversait alors. Rien de saillant dans la vie de la veuve X... jusqu'à l'affaire de la poule qui réveille des souvenirs assoupis et met la justice surla voie d'investigations précises. Dans cette affaire, la veuve X... fait appel à son énergie habituelle ;

elle se défend avec ruse et adresse ; elle menace ceux qui l'aceusent, se promet bien de déjouer leurs manœuvres, et fait preuve, en cette circonstance, de la raison la plus libre et de l'intelligence la mieux appropriée aux circonstances. Le 17 février dernier, elle comparait à N... devant M. le juge d'instruction. Les réponses qu'elle fait sont nettes et précises. Il ne s'agit pas ici d'en peser la valeur juridique, mais, dans leur ensemble aussi bien que dans les détails ces réponses sont celles d'un accusé qui se défend et qui comprend nettement la portée de l'accusation. Elle n’a pas oublié les circonstances principales de la mort de son mari, l'état du cadavre quand on l'a rapporté, les détails qui ont précédé le moment de l’inhumation. Quand elle nie, c'est avec préeision et sans aucune hésitation. Elle sait ce qu'elle fait, et sa volonté, de tous temps opiniâtre, n'est nullement modifiée par l'interrogatoire qu'elle subit.

Le 20 février, elle comparait de nouveau devant le juge d’instruction, et répond avec la même netteté au sujet des circonstances d'un achat d’arsenic fait à N... dans la pharmacie L... Elle explique les particularités de sa démarche et tient surtout à bien constater qu'elle n'a pas conservé ce poison chez elle. Mais, le 19 mars, la scène change, et, dans un nouvel interrogatoire que lui fait subir M. le juge d'instruction, la première question est la seule à laquelle elle répond nettement. Dans tout le reste de l'interrogatoire, ses souvenirs se sont entièrement effacés, et c'est, comme le fait observer le magistrat instructeur, avec beaucoup de peine qu'on est parvenu à obtenir ces réponses de l’inculpée qui, depuis quelques jours, feint d'être atteinte, ou est atteinte réellement, d’un commencement d’aliénation mentale. Que s'’était-1l passé du 20 février au 19 mars? Les charges s'aggravaient, l'information se poursuivait avec activité et, peu après son interrogatoire se manifestaient des excentricités tout à fait inattendues. Elle allait aux distributions en chemise, prononçait des mots sans suite, et cette incohérence ne l'avait pas empêchée de comprendre les questions du juge et de les éluder adroitement. Alors comme depuis à M..., la manifestation délirante est loin d'être conséquente avec elle-même. Un jour, elle veut qu'on retrouve dans un fourneau des pommes de terre qu'elle n'y à pas mises. Une autre fois, elle affecte un cynisme repoussant ; mais tous ces actes incohérents se modifient d’un jour à l'autre et ne donnent par conséquent aucun caractère tranché au délire dont ils doivent être l'expression. M. le docteur B..., consulté sur la signification de ces manifestations diverses, ne s’y trompait pas dès le premier moment, et l'examen auquel il se livra ne lui permet pas d'admettre l’aliénation mentale. Il résulte même de la lettre écrite par ce confrère, le 26 avril, que cette femme, dont le regard n’a pas cessé d'être intelligent, s'est soustraite avec soin à toute investigation approfondie, a

éludé toute conversation et s'est dérobée aux regards après chaque acte excentrique. Cette opinion de notre confrère de N..., émise avec réserve, acquiert une grande importance par suite des faits ultérieurement observés. De de manière qu'elle ait amené la simulation, il ressort qu'elle à voulu exploiter à son profit l'émotion naturelle qu'elle a dû éprouver, lorsqu'elle a vu l'instruction prendre cette tournure. Elle a monté ses allures au niveau des circonstances, mais elle ignorait ce quil fallait faire et surtout ne pouvait pas persister dans des manifestations qui n'étaient ni préparées, ni souténues par un élément pathologique réel.

Deuxième déduction.

Il résulte encore des renseignements commémoratifs analysés cidessus que la veuve N... n'a montré, soit avant, soit après la mort de son mari, aucun signe d’aliénation mentale. Avare et égoïste, elle s'est livrée avec passion au désir d'acquérir et, dirigeant vers ce but toute son activité et toute son intelligence, elle est devenue de plus en plus réfractaire aux sentiments affectifs. Il ne devait donc exister chez elle aucune de ces prédispositions que peut développer le remords ou la contrainte. Aussi, quand on voit se manifester les premiers actes excentriques, ils ne sont accompagnés d'aucune modification pathologique appréciable et, comme je l'ai observé moi-même à M..., ils se contredisent d'un instant à l’autre.

La simulation dont nous avons acquis la preuve pendant le séjour de l'inculpée dans cet asile, n’est que la continuation de celle qui a été tentée à N.... Aussi appliquons-nous à cette dernière les mêmes réflexions sous le rapport du diagnostic.

Conclusion.

La discussion des faits observés la fait naturellement pressentir. La nommée D..., veuve X... n'a pas été atteinte d’aliénation mentale, et l'observation actuelle nous démontre qu'elle n’est nullement atteinte de cette maladie.

Rien ne s'oppose donc, de ce côté, à ce qu'elle supporte les débats auxquels doit donner lieu l'accusation dirigée contre elle.

Maréville, 21 juillet 4858.

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