‹ Dégénérescence mentale et hystérieChapitre 39 sur 50 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Au moment où elles sont arrêtées, beaucoup d'empoisonneuses ont déjà commis plusieurs crimes; sans la répétition de l’acte qui amène sa découverte les premiers empoisonnements seraient donc restés impunis etil est vraisemblable que, même de nos jours, beaucoup d’empoisonnements restent inapereus.

Il n'en est pas moins vrai cependant que de nombreuses accusalions d'empoisonnement se produisent sans preuve sufhsante et que le publie leur accorde presque toujours créance avec un minimum de critique. « Répétons souvent des vérités utiles, dit Voltaire (4), il y a toujours eu moins d’empoisonnements qu'on ne l'a dit. » Le caractère mystérieux et particulièrement terrifiant de ce crime, fait de lui la cause de toutes les morts subites et inexpliquées. « La suspicion d'un empoisonnement, écrit M. Brouardel, surgit dans l'esprit des parents, des témoins et du peuple dans deux circonstances que l'expert ne doit jamais oublier, d'abord quand il s'agit d’un personnage connu, d’un grand de la terre, qui a des partisans dont cette mort déconcerte les projets et les ambitions... La seconde circonstance qui éveille l'attention et la suspicion est la soudaineté, imprévu de la maladie et la rapidité de la mort (2). »

Pendant toutes les épidémies, les morts qui se produisent sont généralement mises sur le compte du fléau. Il en fut de

(1) Vouraire. Dictionnaire philosophique. Art.: Empoisonnement. (2) P. Brouarpez. Les empoisonnements criminels et accidentels. Paris, 1902, p. 28.

même pendant les épidémies d'empoisonnement dont il à déjà été parlé. Ces épidémies inspirent un sentiment de crainte d'autant plus fort qu'il est partagé par une majorité et que les moyens de se protéger sont très limités. À force de craindre le poison, le publie s'habitue à Le voir partout et à s'emparer dans tous les cas de cette explication facile et qui flatte sa perspicacité.

Ce sentiment de terreur s'exaspère à mesure qu'il est partagé par un plus grand nombre de gens et est susceptible d’entrainer des réactions aussi vives que spontanées qui font accepter au publie, sans le contrôle de la réflexion, les accusations les plus soudaines. « Il n°v a pas d'individu aussi sujet à s’emballer qu'une foule, mème composée de gens assez froids (1) », et cela est d'autant plus vrai que le motif de cet « emballement » est la peur qui annihile tous les moyens de contrôle de l'individu. Dans ces réactions des foules « le rôle prépondérant, sinon dans l'inspiration du moins dans l'exécution, est d’ailleurs joué par les faibles ou pour mieux dire par les plus excitables et les plus impulsifs : les déséquilibrés et Les femmes» ainsi que l'ont noté MM. Pitres et Régis pour les crimes des foules (2).

Cette crainte des poisons a laissé de nombreuses traces dans l'histoire et il est facile d'en donner des exemples. Si l'on en croit Soumet et Belmontet, Agrippine elle-même se méfiait.

L'usage des poisons la rend invulnérable, Et depuis vos discords, empruntant mes secours, Des filtres prévoyans ont assuré ses jours (3).

dit Locuste à Néron. Tristan, dans la « Mort de Sénèque », met les vers suivants dans la bouche de Néron :

Sabine, à l'entreprendre on a perdu ses peines

Il n’étanche sa soif qu'au courant des fontaines

Et, depuis quelque temps, pour apaiser sa faim,

Ne mange que des fruits qu'il cueille de sa main (4).

(4) G. Tanpe. Etudes pénales et sociales (Bibl. de Criminologie). Paris, 1892, p. 299. (2) Prrres et RéGis. Obsessions et impulsions. Paris, 1902.

(3) A. Soumer et Bezuonrer. Une fête de Néron. Acte IT, scène IV.

(4) Tristan. La mort de Sénèque, 1645.

On sait d'ailleurs que cette précaution n'avait pas suffi à protéger Auguste de l'ambition de Livie.

Ces craintes étaient d'ailleurs justifiées: d’autres le furent beaucoup moins. On sait qu'Henri [IV se rendait lui-même à la Seine, dont l’eau était à cette époque potable, et regagnait ensuite ses appartements du Louvre, emportant avec lui l'eau qu'il devait boire à son repas. Au moyen âge, d'ailleurs, la peur du poison que Des Essarts appelle « le vrai fléau des Princes » était telle que les grands seigneurs faisaient sur leurs échansons l'épreuve des aliments et des boissons qui leur étaient servis. La poudre d'émeraude, la thériaque, l’électuaire de Mithridate, contrepoisons très renommés étaient d’un emploi préventif courant (1). Ambroise Paré raconte que sur l'ordre de Charles IX on fit sur un condamné l'essai d'une pierre appelée Bezahar « propre contre tous venins ». Le malheureux condamné mourut misérablement, criant « qu'il luy eust mieux vallu estre mort à la potence (2) ».

Dans ses mémoires, le chancelier Pasquier nous met au

courant des craintes d'empoisonnement auxquelles était en proie Napoléon 1[°°(3).

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