‹ Dégénérescence mentale et hystérieChapitre 6 sur 50 · LES EMPOISONNEUSES ET LA FABLE. — L'HISTOIRE DE L'ORIENT CLASSIQUE · texte numérisé non relu

LES EMPOISONNEUSES ET LA FABLE. — L'HISTOIRE DE L'ORIENT CLASSIQUE

Il est trois empoisonneuses dont la légende nous est transmise par la mythologie grecque. Selon Diodore de Sicile (D), la femme d'Ætes, Hécare (2), était fort savante dans la composition des poisons, et ce fut elle qui trouva lPaconit. Elle éprouvait la force de chacun d'eux, en les mettant dans les mets qu'elle servait aux étrangers. Ayant acquis une grande expérience dans cet art funeste, elle empoisonna d'abord son père et s'empara du royaume; ensuite, elle fit construire un temple en l'honneur de Diane et elle ordonna qu'on sacrifierait à cette déesse tous les étrangers qui aborderaient dans ses États.

Circé, magicienne et empoisonneuse, habitait Æa, en Colchide, ou plutôt, l'île d'Æa, près de lPftalie. C'est pour avoir mangé des mets qu'elle leur avait offerts, que les compagnons d'Ulysse furent changés en pourceaux (3). Mariée au roi des

(4) Dronore pe Sraze. Livre IX, t. IT, p. 99, trad. de l’abbé Terrasson, 1777.

(2) Hécare, reine de Golchos, fille de Zeus et de Latone ou de Cérès, identifiée à Diane, à Proserpine, à Cérès, à Cybèle.

(3) « Tous poussent un cri. La nymphe paraît et les invite à entrer. Les imprudents la suivent : Euryloque seul refuse de les accompagner. La déesse les fait asseoir et, de lait, de farine, de miel et de vin, elle leur compose un breuvage dans lequel elle mêle des sucs mystérieux qui font oublier la patrie. Elle leur

présente la coupe empoisonnée, ils boivent... » (Odyssée, chant X.)

Scythes ou Sarmates, Cireé empoisonna son mari pour régner à sa place. € Nul, dit Diodore, ne connut mieux qu'elle la nature différente des plantes et leurs propriétés merveilleuses ; nul ne porta plus loin l’artde préparer les poisons:; elle fit de nouvelles découvertes par son génie (1).» La Mandragore ne porte-t-elle pas le nom d’Herbe de Circé ?

D'après la légende hellénique, c'est Hécate qui enseigna à sa fille, Mépée, la connaissance de la vertu des plantes. A lart des enchantements (2), la célèbre magicienne, fille d’Ætes et d'Hécate et sœur de Circé, ajoutait l'art de composer les breuvages mortels : « Elle connaît tous les produits de la terre et des eaux et sait, en les préparant avec art, composer des charmes capables d’apaiser l’ardeur de la flamme, de suspendre le cours impétueux des fleuves et d'arrêter dans leur marche la lune et les étoiles (3) ».

Lorsque Jason, à la tète des Argonautes, débarqua en Colchide, c'est grâce à l'amour de Médée qu'il put conquérir la Toison d'Or. A l'aide d’une liqueur enchantée, elle endormit le redoutable gardien. Quod ubi Medea rescivit, ad Jasonem ire antevertit, eumque per noctem ad pellem deduxit et draconem custodem vene ficis agressa soporavit (4). « Le dragon levait pourtant encore sa tête horrible et ouvrait une gueule effrayante lorsque Médée, secouant avec des paroles magiques un rameau de genévrier fraichement coupé, lui asperge les yeux d'une liqueur enchantée qui l'endort. Sa lète retombe à terre et ses anneaux s'étendent à travers la forêt remplie d'arbres. Alors, Jason, obéissant à Médée qui se tenait toujours près du monstre et continuait l’enchantement. enleva la toison de l'arbre; puis ils retournèrent au vaisseau, laissant la forêt et son om-

bre (5). »

(4) Dronore pe Srae. Liv. IX, t. II, p. 99.

(2) « Les portes s'ouvrent elles-mêmes devant elle et les verroux cèdent à ses enchantements. » (APoLLONIUS DE Robes, trad. A. Pons, p. 93.)

(3) Id., p. 42.

(4) Arorconorr Brezrora. Lib. I, p. 266, C. Junii Hygini, ete. Lugduni, 1608, cité par Gh. FcanDin. Traité des poisons, t. 1, p. 4.

(5) ArozLonius be RHopbes. Op. cit., p. 97.

Elle s'enfuit ensuite avec Jason à Colchos. Abordant en Crète avec lui, elle empoisonne le roi de cette île qui refuse de leur donner asile. /nde evecti in Cretam, appellere prohibentur a Talo. Talus ter in die circum insulam currens eam tuebatur. Qui circa Jam Argo navim prætereuntem spectans lapidibus impetebat……. Medeae veneficiüs circumventus occubuit (A).

Dix ans après, lingrat voulant la répudier pour épouser la fille de Créon, roi de Corinthe, nommée Créuse ou Glaucé, elle se vengea en faisant présent à son imprudente rivale

De ce voile fatal imprégné par son art D'un venin plus nrortel que cent coups de poignard (2).

Et « cette robe élégante et magnifique....., présent fatal (3), s'attache à sa chair et la dévore (4) ».

Après ce nouveau crime, Médée égorgea ses enfants et se réfugia à Athènes où elle épousa Egée dont elle eut un fils nommé Meédus. Pour faire régner son fils, elle tenta, sans succès, de faire périr par le poison (5), Thésée, fils d'Egée et d'Æthra, héritier du trône (6).

(4) Arozcoport Brerioru. Op. cil., p. 266 verso (cité par Ch. FLanniN. Traité des poisons, t. 1, p. à).

(2) Ernest Lecouvé. Médée, acte IT, sc. IL.

(3) Vois combien de serpens à mon commandement D’Afrique jusqu'ici n’ont tardé qu’un moment, Et, contraints d’obéir à mes charmes funestes, Ont, sur ce don fatal, vomi toutes leurs pestes. Ces herbes ne sont pas d’une vertu commune... Vois mille autres venins : cette liqueur épaisse Mêle du sang de l’hydre avec celui de Nesse; Python eut cette langue ; et ce plumage noir Est celui qu'une harpie en fuyant laissa choir..……. Enfin, tu ne vois là, poudres, racines, eaux, Dont le pouvoir mortel n’ouvrit mille tombeaux. (Pierre CorNerLzze. Médée, acte VI, sc. L.) (4) Eurrpine. Médée, acte VI, sc. I.

(5) Hujus in exitium miscet Medea quod olim Attulerat secum Scythis aconiton ab oris.

(Ovin., Mélam., 1. VII, vers 406.) (6) Le poison est tout prêt : dans la coupe sacrée, Il recevra la mort, de mes mains préparée.

(F. Mazoyer. Thésée, acte HE, se. IL.)

Tels sont les empoisonnements que la mythologie attribue à Médée. Il n’est pas de personnage qui se soit plus souvent oflert à l'imagination des poètes. Corneille, en tête de sa tragédie (1), s'exprime ainsi : « Je vous donne Médée toute méchante qu'elle est, et ne vous dirai rien pour sa justification..., et, dans la poésie, il ne faut pas considérer si les mœurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu'elle introduit... »

Pour M. Legouvé, la légende de Médée : «est le plus terrible chapitre de l’histoire de la séduction dans le monde. Qu'est-ce, en effet, que Jason, ce Grec, ce civilisé, s'en allant à la poursuite d’un trésor chez des peuplades sauvages, séduisant une fille de ces rudes contrées, se servant d'elle pour l'accomplissement deses desseins, l’arrachant, déjà mère, à son pays comme à sa famille, et l'abandonnant ensuite, dès qu'il a mis le pied sur la terre natale: Qu'est-ce, sinon le symbole lointain et poétique de ces vils corrupteurs de nos jours qui, entrainant à Paris, du fond de nos provinces, les tristes victimes de leurs promesses, déshonorent notre société par leur cynisme et leur ingratitude impunie !... El ne relrouvez-vous pas les traits de cette grande et malheureuse coupable qu'on appelle Médée (2), dans ces pauvres filles, séduites comme elle, et, comme elle, meurtrières, par désespoir, du fruit de leurs entrailles (3). »

Sans discuter l'opinion de M. Legouvé sur Jason, Médée empoisonnant le roi de Crète, empoisonnant Thésée, paraît être quelque chose de plus qu'une criminelle « par jalousie maternelle et par jalousie conjugale (4) ». Tenant de sa mère Hécate la connaissance de la vertu des plantes, elle paraît avoir été, avant tout, une victime de la fatalité, ce dogme cher aux anciens.

(1) Pierre Connerzce. Médée, Épiître à Monsieur. (2) Je la connais. Son cœur altier, mais magnanime, T’aima jusqu’au délire et même jusqu’au crime ; Elle à tout fait, tout fui, tout oublié pour toi. ; (E. Lecouvé. Médée, acte I, sc. IL.) (3) Ernest Lecouvé. Médée. Préface.

(4) Id.

Pourquoi”? Ne sais-tu pas qu'elle traine après soi La malédiction, l'horreur et l'homicide,

Que son nom fait pàlir comme un nom d'Euménide, Qu'une fatalité de meurtre la poursuit (1).

Alliant à la science magique la connaissance de la vertu des plantes, Médée semble revivre avec les sorcières empoisonneuses du xvir siècle. Mais l'existence de ces dernières ne fut que trop réelle et leur œuvre néfaste sera étudiée plus loin. Portant tout le poids de la fatalité (nous dirions aujourd'hui de son hérédité), Médée est la digne fille d'Hécate, la digne sœur de Circé.

La Vénus de la mythologie assyrienne, Sémiramis, qui, selon Ctésias (2), vécut vers l'an 2182 (3), était fille d’un simple mortel et d’une sirène divinisée, la Derketo d'Askalon. Exposée aussitôt après sa naissance, elle avait été recueillie par le berger Simas ; puis, Oannès, le gouverneur de la Syrie, l’avait aimée pour sa beauté. Ninus, émerveillé de la bravoure qu’elle déploya en plusieurs occasions, l’enleva, fit d'elle son épouse préférée et fut empoisonné par elle (4).

Polyen (5) nous a conservé d'elle l'épitaphe suivante: « J'ai régné à Ninive; mes états étaient bornés à l'Orient par le fleuve Hindames (6), au Midi par Ie pays qui porte l’encens et la myrrhe (7) et au Nord par les Saces et les Sogdiens (8). Avant moi, les Assyriens n'avaient point vu de mers, j'en ai soumis quatre à mes lois (9); j'ai forcé les fleuves de couler où j'ai

(1) Ernest Lecouvé. Médée, acte 1, scène IT.

(2) Grésras, médecin et historien grec, né à CGnide (v° siècle avant J.-C.).

(3) Vers 2163 pour Gephalion et 2123 pour Castor de Rhodes.

(4) G. Maspero. Histoire ancienne de l'Orient classique, & I, p. 647.

(5) Pozyen, historien militaire grec du re siècle avant J.-C., auteur des € Stratagèmes ».

(6) Hindames ou Inanamès, ou Etymander. Ge fleuve servait de limites à la Drangiane, aujourdhui le Sedjestan, dans le Caboul. Il est connu maintenant sous le nom de Helmend.

(7) C’est la partie de l'Arabie où se trouve Bassora.

(8) Ces peuples habitaient les bords de la mer Gaspienne et les vallées entourant le mont Paropamise, lequel était à l'extrémité orientale du Taurus.

(9) La mer Érythrée, la mer Caspienne, la Méditerranée et la mer Noire.

voulu et j'ai voulu qu'ils portassent leurs eaux aux pays qui en avaient besoin; j'ai rendu fertiles les terres les plus arides, en les arrosant par ces fleuves qui étaient mon ouvrage ; J'ai construitdesforteressesimprenables; jai dompté par le fer d'énormes rochers, et j'ai employé mes richesses à ouvrir des chemins là où les bêtes sauvages ne pouvaient pénétrer. Malgré tant de travaux, j'ai trouvé du temps pour mes plaisirs et pour le bonheur de mes amis (1). »

Parysaris (v° siècle avant J.-C.), reine de Perse, sœur de Xerxès, femme de Darius IT et mère d’Artaxerxès Mnémon et de Cyrus le Jeune, empoisonna dans un festin Statira, femme de son fils Artaxerxès. Violente, fausse, jalouse, dit Maspero (2); passionnée à l’exeès pour l'exercice du pouvoir, elle ne reculait devant aucun crime lorsqu'il fallait supprimer les personnages qui contrecarraient ses résolutions, fussent-ils de sa propre famille ; et, non contente de se débarrasser d'eux; elle se plaisait à leur faire goûter longuement les effets de sa haine par des raflinements de lorlure gradués avec art. Elle mérita de laisser derrière elle la réputation d'une des plus cruelles parmi les plus cruelles dont le souvenir effraya longtemps les harems non seulement de la Perse, mais de l'Orient.

C'était après la bataille de Cunaxa (401). Cyrus, celui de ses deux fils qu'elle préférait, révolté contre Artaxerxès, avait été

(1) « Plusieurs historiens ont fait de cette femme illustre la Cléopâtre de la Chaldée; ils ont écrit qu’elle avait ses jardins de Ghaone, comme Tibère son île de Gaprée ; que là, elle se prostituait aux soldats les plus robustes de sa garde et qu'ensuite elle leur faisait donner la mort pour voiler son opprobre ; ils ont même prétendu que la nature ne fut pas une barrière à ses déportements et qu’elle donna à la terre Pexemple des amours incestueux de Phèdre et du crime de Pasiphaë. Ges ignobles calomnies viennent de ce que Gtésias a confondu l’épouse de Ninus avec la fille de Bel Och, cette infâme Atossa (fille de Gyrus et de Kassandané (vers 558), sœur de Cambyse et de Smerdis, fut reine sous Gambyse et le faux Smerdis, l’usurpateur Gaumata) qui régna sur Babylone plusieurs siècles après lPillustre princesse et qui obtint de l’adulation assyrienne le surnom de Sémiramis ; ce fut cette même Atossa qui, après avoir épuisé toutes les fureurs de l'amour, termina sa monstrueuse carrière en épousant son propre fils. »

(Dictionnaire de la conversation et de la lecture. Paris, Belin Mandar, libraire, 1838, art. Sémiramis.)

(2) G. MasPERo. Op. cit., &. AL, p. 747.

vaincu et tué. Parysatis jura de le venger. Tissapherne, satrape de Lydie, tomba sous les coups d'assassins payés par elle ; mais, non satisfaite par ce premier crime, elle voulut elle-même achever sa vengeance et choisit pour victime Statira. Celle-ci, se sachant haïe de Parysalis, se méfiait et craignait le poison. D'après Ctésias (1), la mère de Cyrus employa l’artifice suivant : Après avoir empoisonné une seule des faces de la lame d’un couteau, elle fit d'un oiseau deux parts offrant à son ennemie celle touchée par le poison et réservant l’autre pour elle.

CLéoparre, reine de Syrie, après avoir fait mettre à mort Demetrius Nicator, son deuxième époux, et Seleucus, l'aîné des enfants qu'elle avait eus de lui, gouverna au nom de son plus jeune fils Antiochus VIIL. Plus tard, en 120 avant J.-C., Cléopâtre ayant voulu empoisonner Antiochus, celui-ci la contraignit à boire le poison qu'elle avait préparé pour lui (2).

Un siècle plus tard, CLéoparre, reine d'Egypte, fille de Ptolémée Aulète, née en 69 avant J.-C., épousa Ptolémée Denys son frère, âgé de treize ans, et régna avec lui (52 avant J.-C.). A peine sur le trône, elle voulut exercer seule le pouvoir : une sédition la força à chercher refuge en Syrie. Antoine, séduit par sa beauté, l’aida à reconquérir le trône.

Ptolémée, vaincu près du Nil, se noya en prenant la fuite, et Cléopatre régna avec son frère Ptolémée VIIT, dit l'Enfant (48-44), qui mourut bientôt, empoisonné par elle, dit-on. Pline l'Ancien (3) raconte, à son sujet, l’historielte suivante : Un soir, à la fin du repas, Cléopâtre, détachant une rose de sa couronne,

(4) Ctésias se rendit en Perse vers 416 avant J.-C. et devint le médecin d’Artaxerxès.

(2) Appian Alexandrin, aulivre des Guerres de Syrie, sur la fin (cité par P. Gor- NEILLE).

Corneille a tiré de là le sujet de sa tragédie de Rodogune : « Je confesse ingénument, dit-il, que ce po’me devoit plutôt porter le nom de Cléopâtre que de Rodogune ; mais ce qui nya fait en user ainsi a été la peur que jai eue qu'à ce nom, le peuple ne se laissât préoccuper des idées de cette fameuse et dernière reine d'Égypte, et ne confondit cette reine de Syrie avec elle, s’il Pentendoit prononcer.…. » ;

(3) Cité par Raoul Saurrer. Etude sur le crime d'empoisonnement. Thèse pour le doctorat en droit, 1896, p. à.

l'effeuille lentement au-dessus d'une coupe d’un geste plein de grâce et de nonchalance. Elle tend ensuite à Antoine la coupe remplie de vin et, l’arrêlant au moment où le breuvage va toucher ses lèvres, fait boire ce vin à un esclave qui, peu après, agonise sur le sol. Après la victoire d'Octave à Actium (31 avant J.-C.), Cléopâtre se réfugia avec Antoine à Alexandrie où, continuant sa marche victorieuse, Octave vint les assiéger. Abandonné par ses troupes, Antoine se tua, et Cléopâtre, résolue à se donner la mort, appela à son secours le poison et se fit piquer au bras par un aspic.

Page 1