‹ Dégénérescence mentale et hystérieChapitre 8 sur 50 · LES EMPOISONNEUSES AU XVII: SIÈCLE. — LA MARQUISE DE BRINVILLIERS · texte numérisé non relu

LES EMPOISONNEUSES AU XVII: SIÈCLE. — LA MARQUISE DE BRINVILLIERS

Née le 22 juillet 1630, Marie-Madeleine d'Aubray (2) épousa, en 1551, à l’âge de vingt et un ans, Antoine Gobelin de Brinvilliers, dont la seigneurie fut érigée en marquisat en l’année 1660. La marquise de Brinvilliers « était de fort petite taille et fort menue... n'avait rien dans le visage qui menacàt d'une si étrange malice ; elle était d'un poil châtigné et fort épais, le tour du visage rond et assez beau, les yeux bleus, doux et parfaitement beaux, la peau extraordinairement blanche, le nez assez bien fait, nuls traits désagréables... (3) ». D'une précocité sexuelle remarquable, elle nous apprend elle-même avoir été déflorée à l’âge de sept ans et, déjà avant cette époque elle recherchait les satisfactions génitales. Cet érotisme morbide, joint à l'absence de tout sens moral, qui se manifestait chez l'enfant, persévéra chez la jeune femme. L'inceste fit place à l’adultère et la liaison de la jeune marquise avec Godin de Sainte-Croix, capilaine de cavalerie au régiment de Tracy et ami du marquis de Brinvilliers ne fut bientôt un mystère pour personne. Le silence complaisant du marquis, lui-même joueur

(1) Consulter Frantz Funcx-Brexrano. Le drame des poisons. Paris, 1903.

(2) « La satyre a dit qu'il n’y a point de médecins qui ayent sacrifié à la mort autant de victimes que cette marquise et qu’elle usurpoit un pouvoir que la Faculté, suivant Molière, leur donne droit d'exercer impunément. »

(Gayor pe PrraŸa. Op. cil., édit. 1738, t. 1, p. 373.)

(3) Relation de La mort de la Marquise de Brinvilliers, par Edme Prnor, docteur

en Sorbonne, son confesseur. — Manuscrit de la Bibliothèque nationale, fol. 30.

et libertin, ne fut pas imité par le père de M de Brinvilliers, Antoine Dreux d’Aubray, sire d'Offémont et de Villiers, conseiller d'État, maître des Requêtes, lieutenant civil de la ville, prévôté et vicomté de Paris. Le 19 mars 1663, Sainte-Croix,

E1G. 4, — Marie-Madeleine d'Aubray, Marquise de Brinvilliers (Lith. de Delpech d’après Le Brun).

arrèté dans le carrosse même de la marquise fut, par une lettre de cachet, envoyé à la Bastille. Il connut à lItalien Exili ou Eggidi qui, sous le pontificat d'Innocent X, avait déjà empoisonné à Rome plus de cent cinquante personnes. Sainte-Croix, lui-mème élève de l’apothicaire Glaser, se ia avec Exili. Au bout d’un an, il sortit de la Bastille, armé de secrets terribles et retrouva son ardente maitresse. Tenace et inconstante à la fois, d’une nature passionnée en mème temps que froide, cruelle

et insensible, la marquise, après avoir reconquis Sainte-Croix, fut décidée à tout faire pour le retenir. Très joueur, Sainte- Croix coûtait très cher à M°° de Brinvilliers qui vit sa fortune diminuer rapidement. Il fallut y remédier et, sa résolution prise, la marquise ne négligea rien pour opérer à coup sûr. Dans un laboratoire dont le but avoué était la recherche de la pierre philosophale, Sainte-Croix, Exili, sorti aussi de la Basülle, et Glaser, travaillèrent ensemble à un moyen plus certain de se procurer de l'or. Glaser allait de temps en temps à Florence apprendre « les manières de faire les poisons les plus fins etles plus subtiles (1) » et bientôt il ne resta plus qu'à expérimenter. M" de Brinvilliers, qui, à son anesthésie morale, alliait la science approfondie du mensonge et de la simulation se chargea de ce soin. « Elle faisoit plusieurs expériences des poisons que Sainte-Croix composoit ; elle empoisonnoit des biscuits qu'elle donnoit Ydes pauvres, elle avoit soin de s'informer de l'effet qu'ils avoient produit. Elle alloit même à l'Hôtel- Dieu distribuer ces biscuits. C’est ainsi qu'elle faisoit des essais pour se perfectionner dans la science horrible des poisons. Elle fit une épreuve sur Françoise Roussel, la femme de chambre, à qui elle donna des groseilles et une tranche de jambon, empoisonnés : cette fille en fut très incommodée mais elle n'en mourut pas (2). »

Voilà donc la marquise en possession d'une arme qui ne pardonne pas et qui semble assurer le crime en même temps que l'impunité. [ne lui reste plus qu'à se défaire de ceux qui la génent en leur donnant, suivant son expression imagée «€ un coup de pistolet dans un bouillon (3) ». La première victime fut son père; en agissant ainsi, elle satisfaisait sa cupidité et gardait son amant ; bien mieux, elle le vengeait de son séjour à la Bastille et prévenait le retour d’une nouvelle lettre de cachet tou-

(1) Aveux à la question de Mu de Brinvilliers. Manuscrit Prror.

(2) Gaxor De Prravaz. Op. cit., t. I, p. 367.

(3) Alexandre Dumas. Les crimes célèbres. La marquise de Brinvilliers. Paris, 1854, p. 96. Déposition du sergent Cluet.

jours à craindre étant donnée l'influence du lieutenant civil. Le crime dura huit mois et, pendant huit mois, cette fille, avec une puissance de dissimulation invraisemblable, put offrir à son père avec d’aimables sourires et des soins empressés, les potions qui le tuaient. Le 10 septembre 1666 vit la fin de ce long martyre : les médecins conclurent à la mort naturelle du lieutenant civil.

M"° de Brinvilliers, tout en conservant Sainte-Croix qui ne lui suffisait plus, prit à la fois plusieurs amants parmi lesquels le marquis de Nadaiïllac et Briancourt, le précepteur de ses enfants. En 1670 l'héritage se trouve à son tour dissipé, et, de dépit, la marquise met le feu à une propriété que font vendre ses créanciers. De nouveau, cédant aux mêmes besoins, elle a recours au même moyen qui lui a si bien réussi une première fois. Sainte-Croix n'est-il pas là pour lui fournir du poison ? Le galant et ingrat cavalier, homme pratique avant tout, ne tient pas rigueur à sa belle maîtresse de ses infidélités. S'il les connut,ilne voulut rien dire et, pour assurer l'avenir en même temps que le présent, il fait signer à M°*° de Brinvilliers deux promesses, l’une de 25000 livres et l’autre de 30 000 livres. Emule de la Spara et de la Toffana, Sainte-Croix se contente d'exploiter les passions d'autrui : il tient avant tout à se procurer de l'argent. C'est lui la tête qui dirige mais non le bras qui exécute.

Trois mois après, le 17 juin 1670, mourait le lieutenant civil, l'un des frères de la marquise, et son autre frère, conseiller à la Cour, qui habitait dans la même maison, mourait au mois de septembre suivant. La Chaussée, laquais accepté par le conseiller à la Cour sur la recommandation de la marquise avait bien suivi ses instructions.

Ces crimes accomplis, la coupable éprouva le besoin d'en parler. Elle fit des confidences à l'un de ses amants, Briancourt, le précepteur, et, effrayée ensuite d'avoir parlé, elle chercha à l’empoisonner puis à le faire assassiner par Sainte-Croix. Un jour, « ayant diné en compagnie et étant gaie, elle montra une petite boîte, disant — Voilà de quoi se venger de ses ennemis ; et cette boîte n’est pas grande, mais elle est pleine de suc-

cessions (1) ». Le mot fit fortune et le poison devint la « poudre de succession ».

Son mari, le marquis de Brinvilliers se méfiait : il se faisait servir par un domestique spécial et, chaque fois qu'il lui versait à boire, ce domestique avait ordre de rincer le verre du marquis. Voici ce qu'écrit à ce sujet M°° de Sévigné :

« Elle aimoit ce Sainte-Croix, elle vouloit l’épouser, et empoisonnoit fort souvent son mari à cette intention. Sainte-Croix qui ne vouloit point d'une femme aussi méchante que lui, donnoit du contre poison à ce pauvre mari; de sorte qu'ayant été ballotté cinq ou six fois de cette sorte, tantôt empoisonné, tantôt désempoisonné, il est demeuré en vie... (2). »

Sur ces entrefaites. Le 30 juillet 1672, survint la mort de Sainte-Croix. On trouva chez lui sa confession écrite que l’on brûüla. On trouva encore une cassette accompagnée d'une lettre avec prière de remettre le tout à M"° la marquise de Brinvilliers demeurant rue Neuve-Saint-Paul. Le commissaire Picard, qui avait fait apposer les scellés, refusa de rendre cette cassette à sa destinataire qui la fit réclamer. M**° de Brinvilliers prit la fuite, se rendit en Angleterre et, de là, en Belgique. A l’ouverture de la cassette, on trouva des fioles remplies de poison (3), les lettres de la marquise à Sainte-Croix et la promesse de 30000 livres signée de M"° de Brinvilliers.

Le 24 mars 1673, le laquais Jean Hamelin, dit « La Chaussée » fut condamné « à être rompu vif et à expirer sur la roue » après avoir été préalablement appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, et la dame de Brinvilliers, à avoir la tête tranchée par contumace. Après avoir nié tout à la torture et l'avoir subie avec un grand courage, La Chaussée fit, avant de mourir, des aveux complets.

Réfugiée à Liège, alors occupé par les troupes françaises, la

(4) Alexandre Dumas. Op. cit, p. 36. La fille Edme Huet, femme Brescien, déposa.

(2) Lettre de Mme de Sévigné à Me de Grignan, vendredi 4e mai 1676.

(3) Voir p. 44. Expertise des poisons contenus dans la cassette de Sainte-Croix par Guy SIMON, apothicaire,

marquise fut arrêtée par l'exempt Desgrez. Dans sa chambre, on trouva sa confession écrite : M°° de Brinvilliers était perdue.

Elle le sentit si bien qu'elle se voulut tuer. Laissons ici Ja parole à M. de Coulanges : « Elle s'étoit fiché un bâton, devinez où : ce n'est point dans l'œil, ce n’est point dans la bouche, ce n’est point dans l'oreille, ce n’est point dans le nez, ce n'est point à la turque : devinez où c'est; tant y est qu'elle était morte, si on n'étoit couru à son secours (1). » Et quelques jours plus tard, M"° de Sévigné revient sur ce sujet : «€ On est ici fort occupé de la Brinvilliers. Caumartin à dit une grande folie sur ce bäton dont elle avoit voulu se tuer sans le pouvoir: « C'est, dit-il, comme Mithridate ». Vous savez de quelle sorte il s'étoit accoutumé au poison ; il n'est pas besoin de vous conduire plus loin dans cette application (2). »

Du 29 avril au 16 juillet 1676 eut lieu ce procès célèbre où M°"!° de Brinvilliers, le mensongeetle dédain aux lèvres, insensible aux reproches comme aux paroles doucereuses qui essayaient de lui arracher des aveux, tint lête à ses juges avec une présence d'esprit, une endurance et une ténacité qui les épouvanta. Cette femme étonnante qui, à son accusateur Briancourt, fitcette fière réponse : « Vous n'avez guère de cœur, vous pleurez!» surprit son confesseur, le Père Pirot, par le courage avec lequel elle accepta l’idée de la mort prochaine et par le repentir et les sentiments religieux dont elle fit preuve pendant les derniers jours de sa vie. Et cependant, à ce moment même, sa passion pour Sainte-Croix mort avait résisté à tout et «à l'heure où je vous parle, disait-elle, il y a encore des moments où je ne puis avoir le regret d'avoir connu l'homme dont la connaissance m'a été si fatale, ni détestér son amitié qui m'est si funeste, qui m'a attiré tant de malheurs. »

L'arrèt rendu le 16 juillet 1676 portait qu'elle aurait « la tête

(1) Lettre de Mw de Sévigné et de M. de Goulanges à Me et à M. de Grignan, mercredi 29e avril 1676.

(2) Lettre de Mre de Sévigné à Mme de Grignan, mercredi 6e mai 4676.

tranchée sur un échafaud en la place de Grève, son corps brûlé et les cendres jetées au vent, préalablement appliquée à la question ordinaire et extraordinaire» el après avoir fait «amende honorable au devant de la principale porte de l'église de Paris ».

Avant la question, ainsi qu'elle l'avait promis à son confesseur, elle fit des aveux complets, déclara que les seuls poisons connus d'elle étaient l’arsenie, le vitriol et le venin de crapaud et le seul contre-poison, le lait (1).

Pour Cabanès et Nass (2) comme pour le D' Legué, M"° de Brinvilliers était une hrystérique. L'aboulie, la suggestibilité extrême dont elle fit preuve à l'égard de Sainte-Croix et à l'égard de son confesseur le Père Pirot, portent un caractère nettement hystérique. Il faut ajouter à ces symptômes la perversion affective vis-à-vis des siens, l’anesthésie morale qui lui permit de commettre ses crimes et les essais qui les précédèrent, Ia ténacité, l'aptitude à la simulation. Il faut ajouter enfin cet érotisme morbide précoce el jusqu'au caractère particulier, étrange, ro-

(4) « En 1814, M. d'Offémont, père du propriétaire actuel du château où la marquise de Brinvilliers empoisonna M. d'Aubray, effrayé de lPapproche des troupes alliées, pratiqua dans une tourelle plusieurs cachettes où il enferma l'argenterie et les autres objets précieux qui se trouvaient dans cette campagne isolée au milieu de la forêt de Laigue. Les troupes étrangères passèrent et repassérent à Offémont, et, après trois mois d'occupation, se retirèrent au delà de la frontiére.

« On se hasarda alors à tirer de leurs cachettes Les différents objets qui y avaient été enfermés, et, comme on sondait les murs, de peur d'oublier quelque chose, une des parois rendit un son creux, qui indiqua une cavité jusqu'alors inconnue. La muraille fut attaquée à coup de levier et de pioche, et plusieurs pierres étant tombées démasquèérent un grand cabinet en forme de laboratoire, dans lequel on retrouva des fourneaux, des instruments de chimie, plusieurs fioles hermétiquement bouchées et contenant encore une eau inconnue et enfin quatre paquets de poudre de différentes couleurs.

«Malheureusement, ceux qui firent cette découverte ÿ attachèrent trop ou trop peu d'importance, et, au lieu de soumettre ces différents ingrédients à linvestigation de la science moderne, ils firent disparaître avec un grand soin paquets et bou teilles, effrayés eux-mêmes des substances mortelles que probablement ils renfermaient. ,

«Ainsi fut perdue cette étrange et probablement dernière occasion de reconnaître et d'analyser les substances dont se composaient les poisons de Sainte-Croix et de la marquise de Brinvilliers. »

(Alexandre Dumas. La marquise de Brinvilliers. Paris, 1856, p. 81, 82.)

(2) «II lui fallait des médecins, ce fut des juges qu'on lui donna. »

(Gaganës et Nass. Poisons el sorlilèges, H° série, p. 93.)

manesque de cette tentative de suicide que nous décrit M°° de Sevigné et qui dénote à la fois une vaillance ou une anesthésie tout au moins anormales et ce besoin de se faire remarquer par un acte inattendu, extraordinaire qui appartient en propre à l’état mental des hystériques.

Page 1