CHANNING ET PARKER
Les livres édifiants n'ont jamais fait défaut à la piété sincère et profonde. Dès qu elle se manifeste, la foi a incontestablement le privilège (et ce n'est pas l'un de ses moins beaux) de donner naissance à une littérature purifiante, consolante, moralisa-* trice au plus haut degré. Échauffant et colorant de sa flamme le milieu où elle se meut, l'âme religieuse se crée l'atmosphère en dehors de laquelle il lui serait impossible de vivre. On peut même dire que les ouvrages dont elle favorise l'éclosion et le succès, témoignent surtout de ses désirs, de ses besoins, et sont plus ou moins faits à son image. Ainsi Ton ne s'exposerait guère à tomber dans une
erreur grave, en essayant de déterminer le caractère et la valeur d'une croyance d'après la qualité des productions spécialement destinées à édifier le fidèle, productions que cette croyance inspire et où elle se reflète.
Par exemple, on n'a qu'à lire X Imitation^ la Légende dorée^ X Introduction à la vie dévote^ les Lettres spirituelles ^ de Du Guet, de Fénelon, le Combat spirituel, pour se convaincre sur-le-champ que les générations auxquelles se sont adressées ces diverses compositions n'avaient point les mêmes besoins moraux et portaient dans l'interprétation, dans l'exercice du sentiment religieux, des dispositions fort différentes ou plutôt, s'il est permis d'insister sur ces délicates nuances du monde intérieur, des aptitudes fort inégales. Il est évident que F idéal offert par Jacques de Yoragine à ses lecteurs, sans être dépourvu d'une certaine grandeur, d'une poésie tantôt gracieuse, tantôt émou* vante, presque toujours attrayante, demeure, au point de vue de l'éducation religieuse, infiniment au-dessous des conceptions lumineuses, éthérées, que présentait aux Montberon, aux Cbevreuse, aux Beauvilliers, le savant archevêque de Cambrai.
Les raffinements, les subtilités de Laurent Scupoli attestent , chez les personnes que dirigeait ce casuiste et qui aimaient à le consulter, une religiosité maladive, quintessenciée, aboutissant à une espèce de dessèchement intime, tandis que, dans les fines et fortes remarques de Du Guet, on sent un souffle de réforme, de rénovation. Entre ces deux directeurs de conscience, il y a toute la largeur de rinfranchissable distance qui sépare le Gesù de Port-Royal des Champs.
J'en ai dit assez pour que Ton comprenne où j'en veux venir.' Si la piété, selon que l'imagination mystique, la tendresse de cœur, l'acuité d'esprit, le penchant à une résignation stoïque y domine, impose aux écrivains qui s'appliquent à l'entretenir, à la cultiver, la tendance à laquelle, d'une manière plus ou moins consciente, elle obéit et où elle se complaît ; nous avons, nous autres libres croyants impartiaux et désintéressés, une incom« parable occasion de vérifier ce que valent nos aspirations, de savoir au juste ce que signifient nos recherches, nos inquiétudes et nos vœux.
Voici que le théisme chrétien acclimaté, depuis longtemps déjà en Amérique (car l'unitarisme ne
pouvait être et n'a été en effet que la préface du théisme], voici, dis- je, que le théisme chrétien commence à posséder, lui aussi, je ne dirai pas sa légende, encore moins son panthéon, mais son sérieux et digne nécrologe. Sous cette forme, il a sa littérature édifiante. C'est sous cette désignation que je range sans hésiter les biographies de Channing et de Parker (1) , publiées à quelques années d'inter\'alle , et la dernière tout récemment, par madame Hollond et M. Albert Réville. Puisque, tout comme les orthodoxes, mais avec indépendance et en sachant nous respecter nous-mêmes, nous saluons nos saints et tenons à les honorer, il est bon de nous demander franchement de préciser une fois pour toutes ce que nous goûtons, ce que nous admirons, ce que nous vénérons chez eux. On pense bien que je n'ai pas l'intention de faire ici, en quelques lignes, l'analyse des excellents travaux de M. Réville et de madame Hollond. La plupart de ceux qui nie lisent connaissent Channing
(1) Channing, sa vie et ses œuuresy par madame HoUond (chez Didier). ~ Sur Parker, voir l'Étude précédeole. Je n*at voulu donner ici que quelques notes supplémentaires, un résumé, une sorte d'épilogue.
et Parker; et, s'il en est quelques-uns qui, à ce sujet, ne soient pas encore très au courant, je désire vivement que, piquant leur curiosité, mon involontaire réticence les engaga à s'y mettre le plus tôt possible. Ma tâche se borne à dire en deux mots ce qui, pour nous, de ces hommes supérieurs fait des hommes édifiants, et à marquer avec force à quelle disposition d'esprit et d'âme la piété moderne attache le caractère essentiel de la sainteté, en quoi consiste son idéal.
L'honneur de la piété contemporaine , c'est qu'elle ne sépare en aucune circonstance, sous aucun prétexte, l'attachement au sentiment religieux du respect et de l'amour de la liberté de conscience, je pourrais aller plus loin et dire de toutes les libertés. Channing et Parker ont eu cela de commun qu'ils ont protesté, lutté toute leur vie, contre l'intolérance, l'exclusivisme, l'oppression soit physique , soit morale. Ils ont voulu que l'Église fût large, parce qu'ils désiraient qu'elle fût forte, grande et durable; parce qu'ils savaient que ce qui repose sur la contrainte, la compression, l'inthnidation, s'écroule tôt ou tard et périt misérablement.
La prière leur est apparue ce qu'elle est en réalité, le premier de nos droits, parce qu'elle est le premier de nos devoirs. Dans le culte, ils ont reconnu et fait reconnaître autour d'eux \me mani< festation et un instrument de liberté, au lieu de le transformer, à l'exemple de telle antique communion chrétienne ou indoue, en moyen de surveillance et d'exclusion, en routine, en mécanisme, en redoutable et irrésistible engin de servitude. Tout se tient dans le mondé moral. La libre prière mène au libre vote. L'homme qui invoque Dieu sans intermédiaire imposé, en pleine sécurité de conscience, est un ferme et fier citoyen ; soyez tranquille, il ne se met à genoux que devant Notre Père.
Lorsque les deux apôtres des États-Unis, dans le cours de leur prédication, dans la pratique de leur ministère, ont rencontré des questions politiques qui touchaient à la constitution morale et religieuse de la société, ils n'ont pas hésité une minute à exprimer leur sentiment, à donner des conseils, au besoin , à réprimer, à blâmer. L' un et l' autre étaient abolitionnistes, Ghanning avec calme, avec onction et patience, Parker avec impétuosité, avec fougue et indignation. Ce n'est certes pas un médiocre
EN AMiRIQUE. 127
témoignage en faveur de la yérité, de la fécondité de leur foi, qu'elle les ait conduits à prendre en main la cause du faible, de l'innocent, du persécuté. Pas de civilisation sans religion, disait Channing. Telle est du moins la morale qui se dégage de son beau discours sur la Liberté spirituelle. Pas de religion sans humanité, a dit à son tour Parker, et toute son existence n'a été qu'un splendide commentaire de cette généreuse pensée.
£t qu'on n'aille pas s'imaginer qu'en matière expressément religieuse, en ce qui touche les dogmes fondamentaux d'un christianisme épuré, éclairé, concilié avec les exigences de la religion naturelle, cette foi si large, si humaine, cachait de la tiédeur, de l' indifférence, de l'incrédulité. Channing, était croyant dans la stricte acception du mot. Peu versé dans les recherches exégétiques, mal informé des découvertes de la science allemande et préoccupé surtout d'adoucir, de pacifier, d'améliorer les âmes autour de lui, Cbanning souscrivait à des articles de foi que la raison moderne, même la raison respectueusement religieuse, ne saurait accepter. Sans plus d'ambages et pour appeler les choses par leur nom, il croyait positif'
428 LE THÉiSRlE CHRÉTIEN.
vement à rauthenticité des miracles et de la résurrection de Jésus.
Il n'en a eu que plus de mérite, ce me semble, étant si arrêté, si fermement fixé dans sa foi, à se montrer tolérant et à ne rien épargner pour coainmniquer cet esprit de paix, de concorde, d'ampleur fraternelle, à ses collègues, à ses amis, à ses disciples.
« Le Christ, disait-il, n'a point institué un mécanisme de cérémonies et de rites, les mêmes pour tous les pays, et pour toutes les époques ; il ne nous a point donné une législation minutieuse sur le culte et l'organisation de son Église; mais il a laissé ces choses extérieures à régler pai' l'esprit, par les besoins et les progrès des siècles successifs. . .
»... Nous devons chercher l'Église qui nous paraît la plus pure et qui nous aide le plus à devenir pieux, désintéressés et forts ; mais gardonsnous de la choisir pour notre prochain. Son tempérament, son intelligence, les impressions que l'éducation et l'habitude ont laissées sur son esprit, diffèrent des nôtres ; peut-être que le culte qui vous touche le plus l'émeut à peine. II a besoin, lui.
qu'on excite son cœur, et vous, qu'on parle à votre raison ; ne F en blâmez pas. Si, dans une atmosphère spirituelle plus ardente, il atteint à une foi plus vive que la nôtre, son Église est meilleure pour lui que la nôtre ne Test pour nous. Ne jugez jamais un homme, en bien ni en malj à cause de l'Église à laquelle il appartient ; chassez de vos cœurs ce démon de f esprit de secte, de bigoterie^ d* intolérance ; nourrir cet esprit n'est pas ^ comme fions le croyons j un péché léger : cest la négation même de la suprématie de la vertu. »
Il y a chez Parker une aussi équitable tolérance, unie à une foi aussi vive, et cette tolérance se fonde, sinon sur une conception plus large de la religion , du moins sur des connaissances historiques et philosophiques plus étendues que celles de son prédécesseur. L'esprit du jeune et ardent ministre est ouvert, dégagé, affranchi. La science a passé par là. Aucune de ses lumières, de ses hardiesses même, n'est étrangère à notre théologien. Il a combattu Strauss dans ce que celui-ci a d'excessif, mais il n'a pas été sans retirer de cette lutte vaillamment engagée contre le savant professeur allemand un notable accroissement de libéraUsme intellec-
tuel. A mesure qu'il se sent en état d'éliminer certains dogmes, fiiiits malsains de la théologie scolastique, de rejeter tels et tels préjugés reli^eux qui, pour les croyants modernes, sont choquants et presque odieux, il le fait avec une joie visible et en homme qui, ayant de bonnes raisons pour agir ainsi, ne craint pas de se tromper. La perspective des haines qu'il attire et concentre sur sa personne, du danger auquel il s'expose, ne Témeut que faiblement.
« ...J'ai toujours su, écrivait-il, vers !8â2, à l'un de ses amis, les risques que je courais en émettant des opinions contraires à la théologie courante. Je n'ai pas oublié George Fox, ni Priestley, ni même Abélard, ni saint Paul. Non pas que je me compare à ces nobles hommes, si ce n'est en ceci que chacun d'eux fut destiné à rester seul, et que je le suis aussi» Je sais ce que Paul ressentait quand il écrivait : « A mon premier interrogatoire, » personne ne m'a assisté. ï Mais je sais aussi ce que signifie cette parole d'un plus grand que Pau. « Cependant je ne suis pas seul^ car le Père est j) avec moi....
»... Intérieurement ma vie est et doit être une
BN AMÉRIQUE. 131
vie de paix profonde, d'une satisfaction, d un bienêtre tel que toutes mes paroles ne sauraient en décrire le charme. Il n'est pas de peine terrestre qui soit capable de me rendre chagrin, triste et soupçonneux. Tous les maux extérieurs, je les secoue comme la neige tombée sur mon manteau. Je n'eusse jamais pensé que je serais aussi heureux dans cette vie que je l'ai été ces deux dernières années. Le côté destructeur de l'œuvre que je me sens appelé à faire est pénible, mais il est léger quand je pense à la grande tâche de la construction. Ne pensez pas que je sois flatté, comme on le dit, de voir que la foule vient m'entendre. La pensée que je fais ce que je sais être mon devoir est pour moi une riche récompense, je n'en connais pas d'aussi grande. » Les nuances qui nous ont aidé à distinguer nettement Channing de Théodore Parker, nuances suffisamment accusées, quoique, en somme, asse^ légères, se retrouvent chez leurs biographes. Madame Hollond est circonspecte, réservée, timide ; M. Albert Réville, au contraire, est plein de décision et s'élève sans efl'ort aux vues les plus conci liantes et les plus généreuses. L'un et l'autre , cependant (et c'est un point que nous ne saurions
passer sous silence), dans le modèle qu'ils se sont choisi et qu'ils proposent à notre admiration raisonnée, ont mis en relief, avec un soin particulier, avec une remarquable délicatesse de touche, les traits qui appartiennent à ce que notre nature a de plus noble, — la liberté d'esprit et la largeur de cœur. Ils ont vaguement mais vivement senti qu'ils ne nous feraient aimer ces modèles qu'en nous les présentant par leurs côtés sympathiques, et c'est, en effet, ce qui auprès du public sérieux, a fait le succès de leurs ouvrages.
Tant il est vrai que chaque siècle, que chaque génération de croyants veut qu'on l'édifie à sa manière, selon les circonstances qu'elle traverse, selon aussi sa disposition d'intelligence et d'âme, son degré de culture, son plus ou moins de progrès dans la voie du bien et du juste. Au temps de Jacques de Voragine, les hommes (entendez surtout les femmes) voulaient qu'on parlât à leur imagination; à l'époque de Bossuet, de Fénelon, de Du Guet, de Nicole, ils désiraient qu'on flattât en eux je ne sais quelle sensibilité douloureuse, curieux mélange de mystique sensualité et de sécheresse dialectique; aujourd'hui, c'est à leur raison qu'on
doit s'adresser si l'on tient à leur plaire, raison qui n'a rien de pédantesque, d'étroit, et que rieu ne rend incompatible avec les émotions les plus suaves. Les mots de liberté, d'humanité s'associent à ridée de Dieu, dans la pensée du croyant, et ils en deviennent inséparables. Nos livres édifiants sont et seront désormais de plus en plus des livres émancipateurs.