‹ Déisme et ChristianismeChapitre 11 sur 36 · J. LEVALLOIS · texte numérisé non relu

J. LEVALLOIS

LA

Les personnes qui, dans notre pays, suivent avec une sollicitude éclairée le mouvement philosophique-religieux, se réjouissent de ses progrès et s'attristent de ses revers ou de ses défaillances, ont pu constater, à propos de \ Histoire de Jéstis^ par M. Peyrat, que, sur le chapitre de Tentière émancipation intellectuelle et de la liberté de conscience, le sentiment public est à la veille d'entrer dans une nouvelle phase. Sans doute, l'impression communiquée à la foule des lecteurs par le livre capital de M. Ernest Renan est loin de s'affaiblir, de se ralentir; chaque jour, au contraire, elle

(i) Histoire élémentaire et critique de Jésus^ par M. A. Peyrat. (Chez Michel Lévy).

gagne en intensité, en profondeur ; mais, on ne saurait le nier, les attaques passionnées, les réclamations bizarres, les censures amères et excessives auxquelles ce livre a donné lieu, sont venues éveiller chez les esprits sérieux, ralliés aux conclusions de l'auteur, un mécontentement des plus vifs et qui ne demande qu'à se manifester.

A quoi bon le dissimuler : il y a de l'irritation dans l'air. Je le déplore à bien des points de vue et, tout à rheure, je m'expliquerai amplement làdessus. Marquons d'abord le fait avec une pleine franchise, et, en quelques mots, précisons-le. — Rien ne laisse les hommes plus mal disposés à l'égard les uns des autres, rien ne les sépai-e davantage qu'une tentative de conciliation qui n'a point abouti. C'est justement ce qui est arrivé au sujet de la Vie de Jésus.

J'ose dire qu'après les assauts réitérés et souvent victorieux livrés par les philosophes du siècle dernier à l'édifice religieux, moitié byzantin, moitié gothique, après Fréret, d'Alembert, Diderot, Voltaire, et en tenant compte du développement des sciences naturelles, ainsi que de la diffusion des lumières dans les diverses classes de la société, un

ouvrage qui, sur le point le plus important de la tradition chrétienne, faisait la part du doute et de l'incrédulité, la part du feu, et conservait tout ce qui est conservable^ aurait dû être accueilli avec faveur et reconnaissance par les membres supérieurs d'un clergé intelligent. M. Ernest Renan n'écartait, en somme, qu'une vaine et puérile fantasmagorie ; il rendait à la partie purement narrative des Évangiles une authenticité historique inespérée^ et, grâce à des inductions morales d'une sagacité remarquable, il parvenait à retrouver sous le personnage mythique la créature vivante, respectable, adorable.

En ce moment, je ne m'arrête pas aux nuances : je l'ai déjà fait assez longuement (I) pour n'avoir point à y revenir. Ce qui me paraît incontestable et ce que j'affirme, c'est que si les communions orthodoxes, prouvant par un acte décisif leur largeur d'esprit et la hauteur de leur raison, avaient eu la hardiesse de mettre d'accord, une fois pour toutes, le respect que mérite la tradition et les impatiences légitimes, les aspirations ardentes du

(i) Voir în Piété ou mx^ siècle, p. 261 et suiv.

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génie moderne, le travail de M. Renan leur offrsdt un terrain solide, élevé, admirablement propre à une œuvre de pacification sublime. Le monde, en<* travé depuis tant d'années, misérablement gêné dans sa marche, reprenait soudain son essor et dirigeait son vol, désormais presque illimité, vers es clartés les plus pures, les plus célestes. C'eût été l'éclatante inauguration de la religion progrès* Bive,

Est-il besoin de rappeler que les choses n'ont point tourné ainsi? Protestants et catholiques, avec une rare et touchante unanimité, ont condamné, insulté ce livre, qui eût contribué, pour sa part, à dénouer une situation réputée inextricable, et èi transformer l'impasse ou nous nous agitons en une route commode et directe. Les faits sont connus, présents à toutes les mémoires. L'estampille refusée à l'édition populaire de la Vie de Jésus ^ M. Coquerel fils, éloigné de sa chaire parce qu'il a poussé l'audace jusqu'à nommer M. Renan mon cher amif enfin l'appel pressant et quasi impérieux adressé aux rigueurs du bras séculier, par un de nos principaux prélats que soutenaient les applaudissements d'une grande assemblée politique : cet

ensemble d'actes singulièrement significatifs est encore trop voisin de nous et nous touche de trop près pour que nous ayons pu 1* oublier. Une appré* dation détaillée de ces mesures et un coup d'œil jeté sur leurs incalculables conséquences nous entraîneraient au delà de notre cadre; aussi je n'insiste pas. Contentons-nous de dégager et d'indi-> quer brièvement le fâcheux effet moral qu'elles ont produit, les difficultés qu'elles ont créées, les périls qu'elles peuvent amener.

Les libres penseurs apportaient la paix, on leur a déclaré la guerre. Ils parlaient de conciliation, de mouvement, ou a proclamé hautainement que l'on était inconciliable avec le progrès et irrécon^ ciliable avec la science. Les philosophes, tendre* ment respectueux envers Jésus, proposaient de ne point évoquer inutilement le souvenir du thaumaturge et d'entourer le sage d'une commune vénération ; leurs adversaires ont affecté de passer le sage sous silence et de ne glorifier que le thauma* turge.

L'épreuve est consommée, le rapprochement impossible, le fossé creusé plus profond et plus large. A la bonne heure I La conscience publique

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ne reculera iias : elle a fait le succès de M. Renan, elle fera celui de M. Peyrat. Vous n*avez point voulu d'un livre courtois jusqu'à la générosité, vous subirez pour votre peine une enquête sévère jusqu'à la sécheresse, jusqu'à la roideur.

Ce n'est pas que M. Peyrat, dans son Histoire de Jésus ^ fournisse des éclaii*cissements ou suggère des \iies en ce qui concerne la question historique. De ce côté-là, je crois, on a touché le tuf* Strauss, Baûi* Ewald, Reuss, Albert Réville, Michel Nicolas, ont laissé bien peu à glaner aux f u* turs exégètes. Évidemment, M. Peyrat est au courant de ce qu'on a écrit, de ce qu'on a imprimé sur la matière'qui l'occupe; mais il n'attache qu'une importance restreinte à l'appareil scientifique.

« J'ai suivi, nous dit-il dans sa préface, j'ai suivi ligne à ligne les récits évangéliques, rapprochant les textes, signalant les variantes, les contradictions , la confusion et T incertitude des indications chronologiques, distinguant le faux du vrai, ou de ce qui peut être vrai. J'explique ce qui a besoin d'éclaircissement, mais je suis toujours purement et simplement critique et commentateur. » Pour exprimer toute ma pensée, je ne compose

pas l'histoire de Jésus, je la laisse se composer elle-même, me bornant à soumettre chaque fait important, à mesure qu'il se présente, à un examen immédiat. C/est peut-être le moyen de jeter dans le récit de la lentem* et de l'aridité, mais c'est aussi le moyen d'en écarter les idées vagues et incomplètes , si insupportables aux esprits justes. Que reste-t-il de cette histoire quand la critique en a fait disparaître tout ce qu'elle renferme d'invraisemblable, de mal attesté, d'impossible, de faux? Ce livre est fait pour répondre à cette question. »

Ainsi, nous voici contraints aujourd'hui de recommencer une besogne que Ton était en droit de considérer comme terminée. On pouvait espérer que nous en avions fini avec les deux généalogies de Jésus, avec le massacre des Innocents, le miracle des deux mille cochons, la légende des noces de Cana, celle de la multiplication des pains, les marchands chassés du temple, les ténèbres qui couvrirent la terre après la mort du fils de Marie,etc. ,etc. , Voltaire avait passé par là, et il semblait que cela dût suffire.

Dans les conti'overses et polémiques qu'elle soutenait contre l'orthodoxie, la moderne critique phi-

losophique s'abstenait en général de recourir aux arguments tirés des contradictions et des impossibilités qui remplissent les quatre évangiles. On se piquait à cet égard, d'une sorte de politesse dont l'événement a montré l'imprudence, et qui n'était pas exempte d'un certain dédain.

On craignait de se donner trop beau jeu, et d'ailleurs on se flattait, qu'en vertu de je ne sais quelle pudeur secrète, les antagonistes eux-mêmes ne disputaient plus que pour la forme un terrain ouvert de tous côtés et irrévocablement perdu. Il est permis d'assurer que M. Ernest Renan obéissait à cette confiance, bienveillante et généreuse à l'excès, en se bornant, dans la Vie de Jésus^ à nier théoriquement le miracle, sans descendre, la plupart du temps, jusqu'à la recherche et à l'examen du détail. Un esprit distingué et ferme le lui a finement reproché, précisément à cause de cette fameuse histoire du possédé, du diable qui s'appelait Légion, et des démons qui entraînèrent les cochons dans la mer.

« Il ne faut pas craindre, a écrit M. Havet, de citer tout au long de pareilles choses : elles empêchent rimagination de se méprendre. Elles font

toucher au doigt le milieu de grossièreté barbare où Jésus était plongé ; elles montrent que les plus grands hommes, comme il a été dit si bien, ont les pieds aussi bas que les autres, quoiqu'ils aient la tête plus élevée; elles guérissent l'illusion du divin. »

Nous qui ne tenons pas si fort à être guéris de allusion du divin^ et qui pensons que le jour où cette illusion (pour nous une réalité) quitterait à jamais la terre, rien ne saurait la remplacer ni consoler le genre humain de son absence, nous comprenons la discrétion charitable de M. Renan, et nous r approuvons pleinement.

Mais maintenant, avouons-le sans détour, la situation n'est plus la même; les circonstances sont gravement modifiées. En face des prétentions et des menaces du Credo quia absurdum\ il n'y a qu'une tâche immédiate à accomplir, c'est celle dont M. Peyrat s'est acquitté avec autant de courage que de talent. Il devient indispensable de rappeler les arrogants à la modestie," et de leur faire sentir que, lorsqu'on veut s'appuyer uniquement sur des récits toujours contestables, parfois fantas-^ tiques, et sur une série d'hypothèses, non-seule-

ikh LA LÊOLNUi; CURÊTIKNNE

lueni on n'est autorisé à brûler ni ^à emprisonner personne, mais on n'est même pas fondé à traiter de roman ou de poème théologiqtie les hypothèses des autres. Les doutes et les suppositions de la science valent encore mieux que les assertions de r Ignorance.

V Histoire deJésus^ telle que Ta conçue et exécutée M. Peyrat, est d'une simplicité rigoureuse, d'une netteté implacable. Dès le début, le judicieux écrivain établit et démontre d'une façon péremptoire la non-authenticité des Évangiles canoniques. Ce que nous savons et ce que nous avons dit avec plus ou moins de précautions, de circonlocutions, M. Peyrat l'accentue et l' affirme avec une rude franchise. C'est là l'originalité et le mérite de son

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