‹ Déisme et ChristianismeChapitre 9 sur 36 · PAR M. ALBERT RÉVILLE · texte numérisé non relu

PAR M. ALBERT RÉVILLE

Les idéesi les théories si élevées et si transcendantes qu'elles soient, ne sauraient rester indéfinimentà l'état de conceptions abstraites. A un moment donné, toute spéculation, soit morale, soit métaphysique , qui a la prétention d'acquérir quelque autorité et d'accomplir quelque bien en ce monde, est impérieusement mise en demeure de descendre des nuages sur la terre. Elle doit se résigner à prendre un corps, à se réaliser. Il faut absolument qu'elle se manifeste par une série d'actes déterminés, qu'elle s'incarne en certains hommes, qu'elle stibisse l'épreuve des faits et du temps,

(1) Chez Joël Cherbuliez.

qu elle passe sous le contrôle, je dirais volontiers sous le feu des opinions adverses et même hostiles. Ce contrôle ne s'exerce pas seulement à 1* égard des doctrines, il s'applique avec une vivacité particulière, avec une soupçonneuse vigilance aux individus qui professent et répandent les idées nouvelles.

On les considère, avec raison, comme représentant et personnifiant ces idées. Leurs actions sont regardées d'un œil d'autant plus attentif, qu'elles ont, en quelque sorte, pour mission de justifier, de confirmer leurs paroles. Ainsi s'explique l'importance extrême et, selon nous, très-juste, que disciples et adversaires ont toujours attribuée à la biographie des réformateurs, des apôtres, des prophètes.

Cette biographie vient à l'appui ou à l'encontre de leurs œuvres ; elle en affaiblit ou en redouble la puissance. On ne sera donc pas étonné qu'elle soit racontée, exposée de bien des manières et livrée aux interprétations les plus différentes, les plus contradictoires.

Tandis que ceux dont une évolution philosophique ou religieuse dérange les routines, froisse les

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préjugés» blesse les intérêts, contrarie les passions, s'effcHrcent de peindre les novateurs comme des fauteurs de désordre, comme des gens orgueilleux et impies, les personnes qui ont approché ces mêmes novateurs, qui ont directement reçu leurs ensei^* gnements ou qui, simplement, se sentent attirées vers eux et leur sont attachées par sympathie intellectuelle, par la communauté des désirs et des besoins, ne négligent rien pour rétablir la vérité des faits, maintenir et prouver la dignité des caracr tères, en un mot, faire respecter des mémoires éminemment respectables.

C'est à ce dernier ordre de productions si recommandables et si utiles qu'appartiennent les beaux travaux récemment publiés sur Saint-Simon et Enfantin, la Vie d' Auguste Comte^ par M. Littré, récit des plus sincères, appréciation des plus curieuses, la substantielle Notice de M. Henri Martin sur Jean Reynaud, et enfin la très-intéressante, la très-profitable monographie que M. Albert Réville vient de consacrer à Théodore Parker, i'éloquent et célèbre ministre unitaire de Boston.

M. Réville n*est point un disciple, ni même, dans le sens étroit du terme, un coreligionnaire de Par-

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ker. Tout en se rapprochant beaucoup de lui sur les points de doctrine les plus essentiels , il s'en sépare sur quelques autres qui ont leur gravité ; mais la distinction de nuance qu'il prend soin d'établir en deux ou trois endroits ne va pas jus* qu'au dissentiment.

S'il était nécessaire de préciser davantage» je ferais remarquer que le savant théologien français me parait plus circonspect, plus mesuré en fait de discipline ecclésiastique, que le pasteur américain. Il me semble aussi moins hardi, moins décidé sur la question de l'action médiatrice de Jésus. Il s'exagère évidemment la valeur métaphysique et r efficacité persistante de cette action.

Parker a souvent exprimé dans ses sermons l'espérance formelle que l'avenir verrait naître d'autres Christs encore supérieurs à celui que nous devons au passé. Cette vue qui, à nos yeux, n'a rien que de légitime et de fort soutenable, scandalise quelque peu M. Réville. Il blâme également (sans toutefois accentuer bien vivement son reproche) le vaillant réformateur «de la semi-indifférence avec laquelle il envisageait les deux simples sacrements de l'Église protestante : le baptême et la sainte Cène » •

THtûDORE PABK£R. S9

Ce ne sont là, je le répète, et on le voit suiSsamment, que de légères nuances. Esprit supérieur, très-ouvert, très-affranchi, M. Albert Réville était on ne peut mieux préparé à comprendre Parker, on ne peut plus propre à le faire accepter parmi nous. Je ne crois même pas me tromper en avançant ici que l'étude, que la fréquentation assidue et le commerce familier de cet admirable modèle ont, jusqu'à un certain point et dans le meilleur sens, agi sur le consciencieux biographe.

Ceci n'est point une assertion en l'air, et je ne prends la liberté de l'émettre qu'après y avoir mûrement réfléchi. Depuis plusieurs années, je suis avec beaucoup d'attention, d'intérêt et de profit, chez M. Réville, le développement et l'application d'une pensée aussi noblement libérale que hautement religieuse. J'ai lu presque tout ce qu'a écrit cet homme de talent et de conviction, eh bien! même après la belle profession de foi si large, si lumineuse, si humaine, qui termine une de ses Lettres à M. le pasteur Poulain, je ne m'attendais pas à la page suivante, et c'est avec une véritable joie que je la place sous les yeux du lecteur I

( On peut définir la religion de Parker le théisme

chrétien^ et le caractère propre de cette religion , c'est qu'à un dogme très-simple, et, si je puis ainsi dire, très-sobre, elle joint une grande richesse d'application à la vie individuelle et sociale. Pour ?wus, il ny a pas le moindre doute que tous les courants de iiotre vie moderne nous mènent de ce côté4ày et nous ne sommes pas plus ébranlés dans cette conviction par les cris de terreur de ceux qui veulent à tout prix que nous restions claquemurés dans un passé où Ton étouffe, que par les prédictions frivoles de ceux qui, méconnaissant un des instincts les plus indéracinables de la nature humaine, s'en vont proclamant que nous marchons vers la fin de toute religion.... Nous ne sommes vraiment nous-mêmes , vraiment fidèles à notre nature^ quen adorant librement et en vivant religieusement dans la liberté. »

Tous les philosophes chrétiens et les libres croyants seraient heureux de signer les Ugnes précédentes. J'avoue que, pour mon compte, elles ine satisfont pleinement. On me permettra cependant, à ce sujet, d'ouvrir une courte parenthèse et de prendre un instant la parole pour un fait personnel.

Lorsque j'ai dit, il y a quelques mois, dans un article sur le christianisme progressif et Torthodoxie, que, par la force des choses et sous la pression des circonstances morales, les protestants libéraux étaient en marche pour nous rejoindre, nous autres théistes chrétiens, d'excellents esprits, MM. Paris, Et. Coquerel et, plus particulièrement, M. Aug. Dide, dans une remarquable lettre rendue publique (1), m'ont répondu trèscourtoisement, mais avec infiniment de netteté et de vivacité, que j'étais le jouet d'une espèce d'illusion d'optique, et que c'était, en réalité, le théisme chrétien qui se dirigeait à grands pas vers le protestantisme libéral, pour s'y rallier et s'y fondre. Cette réponse ne m'a pas convaincu, je dois en convenir, et j'ai laissé à l'action insensible et continue que les jours s' ajoutant aux jours exercent sur les plus fermes intelligences, sur les croyances les plus opiniâtres, le soin de décider qui de nous avait raison.

(1) Elle a été imprimée dans le Protestant libéral du i*' juin 1865. Les articles de MM. £. Coquerel et Paris ont été publiés dans le Lien du 10 et le Disciple de Jésus'-Christ du 15 juin de la même année.

Le temps n'a pas trop tardé à rendre son arrêt, car j'appelle ainsi la page courageusement explicite, l'adhésion spontanée au théisme chrétien de Parker que je viens de citer, et qui, sortant de la plume d'un des principaux membres de l'Église protestante libérale, a toute la valeur d'une déclaration de principes. 11 y aurait du mauvais goût de ma part à insister là-dessus davantage ; je me bornerai à constater, comme étant d'un heureux augure pour l'avenir de la religion éclairée, qui tend de plus en plus à se transformer en une philosophie religieuse, le pas décisif que M. Réville a cru devoir faire avec autant de fermeté que de franchise.

A quoi bon se le dissimuler? Lorsqu'on en est à se demander, — chacun s'interrogeant dans la scrupuleuse bonne foi de sa conscience, — de quel côté est venue l'impulsion conciliatrice, l'union est déjà opérée de fait ; consommée aux trois quarts, elle n'attend plus qu'une manifestation éclatante qui, la sanctionnant en quelque sorte, la rende efficace et lui confère de l'autorité. Qu'il faille attribuer aux théistes chrétiens ou aux protestants libéraux l'initiative du rapprochement, peu importe au

TBÏtODOnB PARKER. n

fond; ce qui est certain, ce qui doit nous causer, aux uns et aux autres, une joie sincère, nous rem* plir de confiance et d'espérance, c'est que ce rapprochement est en voie de s* accomplir.

J'éprouve (on n'en doutera point) la plus cordiale, la plus douce satisfaction à reconnaître que la direction récemment imprimée au protestantisme français par des hommes à la fois indépendants et pieux comme MM. Martin Paschoud, Colani, Goquerel fils, Fontauès, n'a pas médiocrement contribué à préparer, à faciliter cette conciliation. L'œuvre commune consistera désormais à en approfondir, à en élucider les termes, à en élargir, à en consolider les bases.

Dès à présent, le terrain sur lequel on se meut offre à ceux qui s'y donnent rendez-vous assez d'espace et une sécurité plus que suffisante. En dehors des écrits expressément polémiques ou des travaux de science pure, ces dernières années ont vu se produire trois ouvrages capitaux qui répondent avec clarté, précision et ampleur, à notre impérieux besoin de croyance raisonnable. Terre et Ciel^ de Jean Reynaud; le Christ et la Conscience^ de M. Félix Pécaqt, et le Manuel d'instruction reli-

H TBÉODORE PARKER.

gieuse, de M. Albert Réville, tout en s' appuyant sur les conquêtes, sur les progrès de la raison moderne comme sur leurs assises naturelles, accwdent aux aspirations mystiques de l'âme humaine, aux pressantes réclamations du sentiment, la belle, et j'ose dire la légitime place que s'obstine à leur refuser un étroit et sec rationalisme, bizarre mélange de panthéisme et d'athéisme.

Qu'on n'accuse donc pas les nouvelles idées religieuses de dessécher le cœur en exaltant les droits et en favorisant les hardiesses de l'esprit. Le reproche porterait à faux et serait cruellement injuste. Les croyances qui ont soutenu l'héroïque Lamennais à son lit de mort, et cicatrisé les plaies de cet illustre martyr ; qui ont inspiré à M. Alfred Dumesnil le Livre de consolation tiV Immortalité ; qui mettent chaque jour tant de paroles édifiantes et fortifiantes sur les lèvres des Fontanès et des Golani fourniront un aliment incomparable, communiqueront la paix, la santé, la sérénité, la vie aux âmes tendres et languissantes, aux blessés de ce monde, aux découragés, aux contristés, aux désolés, aux faibles.

Certes, je n'ai pas la prétention, qui serait vrai*-

ment des plus étranges, de présenter les quelques ouvrages dont je transcrivais tout à l'heure les titres comme formant une espèce de code, un recueil de prescriptions pliilosophico-religieuses, contenant des baumes pour toutes les douleurs, des solutions pour tous les problèmes, et répandant à flots la lumière sur toutes les difficultés. Un semblable recueil ne serait rien moins que la Bible des temps modernes ; or, cette Bible-là est loin encore d'être entièrement rédigée, et, d'ailleurs, il est permis de penser qu'elle aura le sort de la plupart des grandes créations humaines, qui se modifient incessamment, se continuent toujours et ne s'achèvent jamais.

J'ai voulu seulement indiquer que l'œuvre est commencée, ébauchée, et que ce qu'il y a de fait, de réalisé, est assez considérable déjà et assez satisfaisant pour servir de point de ralliement, d'abri, de tente, si l'on veut, et même provisoirement de temple idéal aux libres et religieux penseurs que repoussent, que choquent également les superstitions du passé et les creuses abstractions, les subtilités pédantesques, les stériles négations d'une métaphysique impuissante.

os THEODORE PARKKR.

En écrivant la biographie de Théodore Parker, en y joignant la traduction de quelques-*uns des principaux discours qui, au delà des mers, ont valu au réformateur américain une immense réputation d* orateur, et qui, j'en ai Tintime persuasion , seront trës-goûtés parmi nous, M. Albert Réville a fort à propos, et on ne peut plus judicieusement augmenté le nombre de ces productions conciliatrices, et, en même temps, inspiratrices, suggestives, auxquelles on ne saurait trop chaleureuse ment applaudir.

Les doctrines ne se vulgarisent, ne pénètrent dans la foule et ne la subjuguent qu à Taide de la narration, des exemples vivants, comme dit Corneille. Les dissertations sur le théisme chrétien sont utiles, indispensables même; mais il y a quelque chose qui portera bien autrement coup, qui entrera bien plus avant et s'enfoncera mille fois davantage dans la mémoire populaire, qui, avec la dernière vivacité, sollicitera l'attention des simples, des instinctifs^ ce sera le récit des actions d'un théiste chrétien, ce sera la traduction de ses paroles, quand ces paroles (ce qui est précisément le cas de Parker) auront elles-mêmes été des actions.

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Pour remplir ces conditions, il faut avant tout que le biographe mette la main sur une existence qui offre un côté, un élément dramatique, qui ait eu son moment périlleux, douloureux, sa période de crise, d'agitation, et que les circonstances aient violemment, durement mise en contact avec les hommes et les choses.

Toutes ces conditions se rencontrent, et, en un sens, plus abondamment, hélas 1 qu'on ne le désirerait, dans la vie si pleine, si tourmentée et si courte du pasteur de Boston. C'est ce que M. Réville a très-bien compris. Parker n'a pas été seulement un ministre unitaire plus tolérant et plus charitable que ses collègues, un théologien savant, hardi, libéra], et, par conséquent, exposé de la part des orthodoxes à d'insupportables tracasseries, à des perfidies sans nombre ; tout cela n'eût point suffi pour lui constituer des droits à ce qui s'appelle une biographie, pour préserver son nom de T oubli.

Ce nom a pris place parmi ceux des plus honorables, des plus respectables serviteurs de l'humanité. 11 est proposé, aujourd'hui, à la reconnaissance, à l'admiration, et il appartient à l'histoire,

J. LEYALL0I8. 6

98 THÉOIKIRE PARKER.

parce qu'un jour la foi du pasteur s'est trouvée en face d'une monstrueuse iniquité sociale, en face de Tesclavage, et qu'à ce spectacle ' elle s'est indignée, révoltée.

Quand les orthodoxes se taisaient ou cherchaient des biais hypocrites pour justifier leur honteuse approbation, le théologien téméraire, mal pensant, mal noté, suspect et plus que suspect d'hérésie, pour la conversion ou la mort duquel de mielleux et féroces fanatiques priaient dans les communautés soi-disant chrétiennes de Boston, ce théologien n'ayant pour lui que sa conviction ardente, se leva, prit en main ia cause de l'opprimé, et, de sa parole brûlante, stigmatisa les persécuteurs et leurs complices ; il fit plus, il déclara nettement que, lorsque la loi politique offense le sens moral et viole la conscience de l'humanité, la conscience est au-dessus de la loi.

Sans avoir recours aux violences révolutionnaires, et en interdisant soigneusement à ses amis ce qui pouvait amener l'effusion du sang, il organisa la résistance, cacha dans sa maison des esclaves fugitifs traqués, même dans une ville du Nord, par les limiers de leurs anciens maîtres. Il aida quelques

nègres plus menacés que les autres à s'évader de prison y à quitter une terre encore incomplètement libre, puisqu'elle n'avait pas le pouvoir de conférer à ceux qui la touchaient le caractère sacré de la liberté.

Les moyens d'agitation que les usages, l'opinion et la législation sans cessii modifiée et altérée dans le sens des exigences du Sud lui permettaient d'employer, Théodore Parker les mit tous en œuvre ; il n'en négligea aucun, et, en agissant ainsi, nonseulement il combattait l'iniquité présente, et s'appliquait, en quelque sorte, à faire la part du mal, mais encore il se préoccupait de l'avenir ; il prévoyait et prédisait l'affreux déchirement qui, peu d'années après, s'est produit.

Les complaisances, les demi-mesm*es, les perpétuels attermoiements des hommes qui gouvernaient alors, leur faiblesse à l'égard des esclavagistes, quelquefois leur complicité àpeine déguisée (on sait que, jusqu'à l'élection de Lincoln, presque tous les présidents des États-Unis furent nommés sous l'influence prépondérante du Sud), leur amour exagéré de la tranquillité et de la paix, effrayaient Parker, souvent l'attristaient, parfois l'irritaient.

100 THÉODORE PARIKR.

Il sentait Tablme se creuser, la terre trembler sous ses pieds, et, au nom d'une religion de fraternité, d'égalité, de mansuétude, de pardon, il adjurait la nation d'ouvrir les yeux sur les dangers vers lesquels elle se précipitait, et de ne pas oublier que la dignité morale est la véritable et la meilleure garantie des intérêts matériels.

L'apôtre du Massachussets, l'infatigable et clairvoyant prophète, comme l'a si justement nommé M. Albert Réville, ne devait pas être témoin des convulsions qu'il annonçait; il ne devait pas non plus assister au triomphe de la cause qu'il a si énergiquement soutenue. Dernière et suprême amertume, il vécut juste assez pour apprendre la tentative émancipatrice, la défaite et le supplice de John Brownl Mais, s'il souffrit de ce malheureux événement comme ami et comme patriote, il n'en fut point ébranlé comme philosophe libéral et chrétien, il persista dans sa foi, et, jusqu'au milieu de l'agonie, il ne cessa de la confesser et de s'y appuyer.

Voici ce qu'il écrivait à ce sujet sur son journal intime, lejourmême de l'exécution de John Brown :

THÉODORE FARKEK. 101

Péccmbre 2 (1859). Jour de sanla Bibiana, vierge et martyre.

« C'est le jour fixé pour le supplice du capitaine Brown. Il est maintenant six heures du soir, et je suppose que c'en est fait de mes amis à Charles-^ ton. Six corps gisent par là-bas, hideux, roides, morts. Comme le cœur des maîtres d'esclaves doit se réjouir f Mais il y a un demain à aujourd'hui. John Brown n*a pas eu peur de Téchafaud. Il l'a contemplé de loin comme un des poteaux indicateurs de la route qui monte au ciel. Le gibet vaut la croix. C'est bien dommage qu'ils n'aient pas eu sous la main deux voleurs pour les pendre avec lui. 11 y aura eu aujourd'hui des meetings antiesclavagistes à Boston, Worcester, Salem, New-Bedford, etc. En ce moment, le télégraphe a porté la nouvelle de la mort de Brown dans la moitié de l'Union. C'est un jour bien sombre pour l'Amérique. Il en sortira des éclairs et des tonnerres. »

Et nous, achevant la métaphore, la poussant jusqu'au bout, lui donnant toute sa signification morale, nous dirons qu'en dépit des ravages qu'il a faits, des deuils et des désastres qtiHl a causés,

Torage a eu ce résultat inestimable que, d'un coup de foudre, il a brisé, dissous, pulvérisé les odieuses chaînes de Tesclavage. Théodore Parker n'a pas assurément été étranger à cet utile et glorieux résultat. Il ne s'est pas volontairement réduit et limité à la vaine science, à la froide et indifférente curiosité de l'astrologue qui prédit tranquillement les plus funestes tempêtes ; il a déployé l'activité inquiète et salutaire d'un physicien secourable, multipliant les signes indicateurs et les paraton^ nerres.

C'est le détail de ces efforts, de ces avertissements, de ces admonitions, de ces travaux prophétiques qu'il nous importe de connaître. Les labeurs d'une pareille existence sont à eux seuls un encouragement, une leçon. Indépendamment du résultat obtenu, heureux ou malheureux, il se dégage de tant de souffrances endurées pour l'amour de la liberté humaine et de la vérité religieuse une moralité qu'il est de notre devoir de recueillir, d'exposer aux yeux de tous. On n'abrège pas, on n'étrangle pas le récit d'une si noble et si belle existence.

Imitant Je procédé de M. Réville, qui s'est atta-

ché le plus possible à laisser la parole à Parker Im-mëme, nous demanderons à l'éloquent et im* pétueux pasteur de Boston de nous raconter ses origines, de nous peindre son caractère, de nous expliquer, de nous développer les principes de sa croyance et de sa conduite. Surtout nous éviterons les classifications artificielles ; nous ne scinderons point ce qui est indivisible ; car, chez Parker, tout se tient, l'homme, le novateur religieux, le réformateur politique. C'est à contre-cœur et avec regret qu'on soumet aux finesses et aux rigueurs de l'analyse de semblables existences, qui sont de vivantes et admirables synthèses. En pareil cas, il faut l'avouer, nos laborieuses méthodes, nos instruments d'observation dont nous sommes si fiers, valent moins que l'objet pur et simple auxquels ils s'appliquent.

Les discours de Parker, ses moindres paroles, respirent une sensibilité très-vive, mais qui n'a rien d'exagéré, de déclamatoire. Vous ne le sur-

prendrez jamais en flagrant délit de lamentations égoïstes, car vous n'avez pas affaire en lui à un mélancolique de l'école de Rousseau ou de la descendance de Chateaubriand. Loin de ressembler à ces esprits femmelitis^ que gourmande si énergiquement Proudhon dans un de ses derniers ouvrages, il ne se regarde point souffrir, et ses propres douleurs ne sauraient avoir le privilège de l'attendrir, ni même de l'occuper. Il ne pleure que sur les maux des autres. Sa sensibilité^ essentielle-

ment virile est respectable parce qu'elle n'est nul' lement personnelle.

Ajoutons que cette chaleur de cœur s'éveille surtout, se montre et s'exerce avec une vigueur particulière lorsqu'il s'agit de faits qui touchent à l'ordre moral, qui intéressent la sécurité, la dignité de la conscience. Parker a, si l'on peut dire, l'émotion justicière. Apôtre du droit, il sait aussi en être le champion, et, par un heureux accord qui se rencontre trop rarement, la force de son caractère est à la hauteur de l'immense tendresse de son âme.

11 a raconté lui-même, d'une manière à la fois spirituelle et touchante, comment, dès sa première

enfance, il dut à un incident, en apparence assez futile, de recevoir la notion du sentiment moral. Dans cette anecdote, Texquise délicatesse de sa conscience se révèle déjà. On se prend à penser que, selon toute probabilité, ce généreux marmot sera profondément honnête et humain en avançant dans la vie. Écoutons ce significatif et agréable récit :

(( J'étaisencore, nous dit-il, un bambin en jupons ; je n'avais pas plus de quatre ans. Par un beau jour de printemps, mon père me mena par la main à quelque distance de la ferme ; mais il m'ordonna bientôt d'y revenir seul. Sur ma route se trouvait un petit étang dont l'eau recouvrait en ce moment un assez large espace. J'aperçus une Rhodora tout épanouie. C'est une fleur rare dans la contrée, et je me dirigeai de son côté. Arrivé là, je découvris une petite tortue tachetée qui se chauffait au soleil dans l'eau peu profonde où baignait la tige de cette belle plante. Aussitôt je levai mon bâton pour en frapper la pauvre bête ; car, bien que je n'eusse jamais tué la moindre créature, j'avais pourtant vu d'autres enfants s'amuser à détruire des oiseaux,

des écureuils et d'autres petits animaux, et j'avais envie de suivre leur mauvais exemple. Mfds tout à coup quelque chose arrêta mon bras, et j'entendis en moi une voix claire et forte qui disait : « Cela est mal ! » Tout surpris de cette émotion nouvelle, de cette puissance inconnue qui, en moi et malgré moi, s'opposait à mes actions, je retins mon bâton en l'air, jusqu'à ce que j'eusse perdu de vue la tortue et la belle fleur.

» Je courus à la midson et racontai la chose à ma mère, en lui demandant qui donc m'avait dit que c'était mal. Je la vis essuyer une larme avec son tablier et, me prenant dans ses bras, elle me dit :

(( On appelle cela quelquefois la conscience, » mais j'aime mieux l'appeler la voix du bon Dieu » dans nos âmes. Si tu l'écoutés et lui obéis, alors » elle te parlera toujours plus clairement et te gui- » dera toujours bien ; mais si tu fais la sourde » oreille, si tu lui désobéis, elle deviendra peu à D peu plus obscure et te laissera sans guide en » pleines ténèbres. >

» Là-dessus elle me quitta émue, troublée de ce qu'elle avait entendu, mais sans doute repassant tout cela dans son cœur maternel, tandis que je con-

tinusds de m' émerveiller et de réfléchir autant que peut le faire un pauvre enfant. Mais je puis affirmer qu'aucun événement dans ma vie ne m'a laissé d'impression aussi profonde et aussi durable. »

Assurément, l'enfant qui, grâce à l'impulsion d'un instinct supérieur et aux avertissements d'ime voix impérieuse et secrète, a senti, a compris que nous devons ménager et respecter toute créature vivante, lorsqu'elle est inoffensive, cet enfant était appelé à déployer un jour une activité aussi élevée que féconde ; il était évidemment destiné à pratiquer et à enseigner la charité ; à réclamer pour elle, auprès de ceux qui la méconnaissent, et, au besoin, à les combattre. Dans le rêveur, il y a souvent en germe un lutteur ; dans le philosophe, quelquefois un tribun.

J'ai tâché de préciser la nature de la sensibilité de Parker, je voudrais maintenant, toujours en m' appuyant sur son témoignage direct, montrer à quel point cette âme tendre était doublée d'un caractère énergique. Le passage suivant que j'emprunte à l'un de ses plus remarquables discours prononcé au milieu de circonstances très-difficiles,

iOS THÉODORE PARKER.

très-périlleuses, me parait tout à fait propre, nonseulement à donner une idée de son genre de résolution, mais encore à nous faire comprendre d'où lui venait cette force de volonté et comment elle était en quelque sorte pour lui un héritage, une part de son patrimoine.

C'était en mai 1851, au sein de la conférence des pasteurs de Boston. Ses adversaires lui repro* chaient avec amertume d'avoir violé les lois du pays en donnant asile, dans sa maison, à des esclaves fugitifs, en protégeant et facilitant leur passage en Angleterre et en encourageant les citoyens, par son exemple, à résister aux officiers de police chargés de faire observer et exécuter la décision des magistrats.

(( Oui, messieurs, répondit Parker, j'ai été obligé de faire garder ma porte jour et nuit, j'ai dû, oui, j'ai dû m' armer moi-même. Cette semaineJà, j'ai écrit mon sermon un pistolet sur mon pupitre, un pistolet chargé, voyez-vous, la capsule au piston, prêt à tirer. Et même il y avait une épée nue à la portée de ma main. J'ai fait cela à Boston, en plein xix" siècle, forcé de le faire pour défendre des inno •

cents, membres de mon Église, qu'on voulait envoyer à pire que la mort I

« Vous savez que je n'aime pas à me battre : si je ne suis pas un partisan de la non-résistance, il me faudrait de bien graves motifs pour me décider à répandre le sang humain. Mais que vouliez-vous donc que je fisse ? Écoutez. Je suis né dans la petite ville où commença la guerre de l'indépendance. Les cendres des citoyens qui tombèrent les premiers dans cette guerre reposent sous le monument de Lexington, ce monument consacré à /a liberté et aux droits du genre humain. On y lit qu'ils sont morts pour la cause sacrée de Dieu et du j)a\js. C'est lapremière inscription que j'aie lue de ma vie. Ces hommes sont mes parents. Ce fut mon grand-pcre qui, le premier, tira l'épée lors de la révolution. Lui et mon père étaient au premier feu. Le sang qui a coulé là coule aujourd'hui dans mes veines. Et puis quand j'écris chez moi, dans ma bibliothèque, d'un côté est la Bible sur laquelle mes pères ont prié matin et soir pendant plus de cent ans ; de l'autre est la carabine que mon grand-père portait a la prise de Québec, dont il se servit avec quelque chaleur à la bataille de Lexing-

J. LFiVALLOIS.

ton, et encore un trophée de la même guerre, le premier mousquet pris par les « insurgents» , pris aussi par mon grand-père. Et avec de pareils symboles sous les yeux, avec de pareils souvenirs dans mon cœur, quand un de mes paroissiens, quand une femme échappée de l'esclavage, poursuivie par des voleurs, vient se réfugier chez moi, vous voudriez que je lui fermasse ma porte, que je ne la protégeasse pas jusqu'à mon dernier soupir 1 . . . . »

Cette page éloquente entre toutes ne nous découvre pas encore Parker tout entier. Nous y voyons bien Thomme de sentiment et l'homme d'action , le Yankee poétique et énergique ; mais sous le charme et la flamme de cette parole , nous rencontrerons, pour peu que nous prenions la peine de creuser, un autre élément plus profond, plus intime , plus solide , un troisième homme qui est l'inspirateur et le directeur des deux premiers, ^— un chrétien*

Je n'ai point à définir ici le christianisme de Parker ; c'est un soin dont je me suis acquitté dans le précédent chapitre. Il importe'pourtant de marquer nettement combien la conception religieuse que le pasteur de Boston avait embrassée

THÉODORE PABKER. iil

et professait était large , pacifiante et humaine. Aux fruits, dit le proverbe, on connaît l'arbre. De môme, par ses effets, par ses conséquences pratiques , on juge une doctrine. Les applications confirment ou condamnent les principes. En ce qui touche la foi , Parker était l'indépendance même ; il ne souscrivait à aucun symbole, et, ne recevant le mot d'ordre d'aucune Église, il avait pris le parti d'en fonder une pour l'évangéliser à son gré. Ce n'était pas un chrétien de discipline et de routine que Théodore Parker. Il savait parfaitement pourquoi et comment il croyait, et il s'est toujours attaché à établir pour lui, comme pour les autres, la portée , les limites , la légitimité de ses convie* tions.

Parmi les curieux documents cités par M. Albert Réville , nous en distinguerons un quî jette une pleine lumière sur les intentions et les pensées de Parker, sur ce que Montaigne appellerait , sans hésiter, son arrière-boutique ; c'est une lettre à une de ses amies d'Angleterre, mademoiselle Cobbe. Fidèle à la loi que nous nous sommes prescrite aujourd'hui, de laisser l'homme, le penseur, le prophète se peindre par ses propres et libres paroles , nous

il2 THbODORË PARKER.

allons détacher de cette lettre quelques lignes, après lesquelles on ne sera plus tenté d'épiloguer sur la valeur ou la réalité du christianisme de Parker, et qui lui vaudront l'estime , la sympathie de toutes les âmes droites et hautes.

(( Vous me demandez , écrivait -il le 5 mai 1848 à cette demoiselle, si Jésus croyait aux peines éternelles, ou pourquoi, n'y croyant pas, je me dis chrétien si Jésus y croyait. Je ne pense pas qu'il y crût. Je ne vois pas comment il y pouvait croire. Je doute que Paul lui-même y ait cru. Hé quoi! Jésus n'enseignait-il pas que Dieu aime tous les hommes, les pécheurs aussi bien que les saints? Je sais qu'il y a plusieurs passages, quelques paraboles qui enseignent clairement cette odieuse doctrine. Pourtant , je ne croîs pas que Jésus Tait enseignée. Il était facile à des Juifs de se méprendre sur ses paroles et de rapporter pareille chose de lui longtemps après sa mort. Je ne saurais attribuei' une très-grande autorité historique aux évangiles; ils indiquent plutôt les faits qu'ils ne les décrivent. — Je me dis chrétien, parce que je crois que Jésus a enseigné la religion absolue, bonté et piété, libre bonté, libre piété, libre

pensée. Il fut, à certains égards , atteint des erreurs de son pays et de son temps. Mais il a rendu aux hommes un tel service en leur donnant la vraie méthode de religion^ que j'aime à me dire chrétien par reconnaissance. Mais je ne penserais pas mal d'un autre qui n'aimerait pas ce nom ; je doute même que Jésus eût recommandé de l'adopter. »

Ce noble langage, si véritablement religieux, scandalisera sans doute nos orthodoxes. Parker eût été peu touché de cette considération, lui qui a passé sa vie à indigner, à révolter, à exaspérer les austères puritains de Boston par la tolérance, la mansuétude de sa conduite et la générosité de ses vues. Il est impossible de se figurer à quel degré furent portés à son égard les témoignages du mauvais vouloir ecclésiastique. Le célèbre odium theologicurriy dont on parle souvent et avec tant de raison, s'ingénia particulièrement à lui nuire, et, en mainte circonstance, trouva moyen de se surpasser. Ses ennemis, dans l'excès de leur fureur et de leur aveuglement, allèrent jusqu'à supplier Dieu de toucher dans leur sens le cœur de cet impie, de le convertir à leurs opinions, et^

s'il demeumt absolument réfractaire à Taction de la grâce, de le retrancher d'un monde où il n'apportait que danger et tentation pour ses semblables. C'est là ce qui s'appelle, ainsi que le fait justement observer M* Réville , demander la con^ version ou la mort. Comme on pourrait nous accuser d'exagération, nous produirons nos preuves. Voici, d'après des renseignements positifs, un spécimen des prières adressées au ciel dans l'une de ces occasions :

« Seigneur I si cet homme est accessible à la grâce , convertis-le et amène-le dans le royaume de ton cher fils? Mais s'il est en dehors de l'influence salutaire de l'Évangile, écarte-le du chemin et fais que son influence meure avec lui !

» Seigneur I envoie la confusion et la distraction cette après-midi (le samedi, jour où il composait son sermon) dans son cabinet, et empèche-le d'achever sa préparation pour demain, ou s'il prétend profaner ton saint jour en essayant de parler au peuple, attends-le là. Seigneur, et confonds-le, de sorte qu'il soit incapable de parler.

» Seigneur, nous savons que nous ne pouvons le confondre par des arguments, et que, plus nous

dirons contre lui, plus le peuple courra après lui, plus on Taimera et le respecterai Seigneur, qu'arrivera-t-il à Boston, si tu ne prends pas en naain cette affaire et quelques autres !

» O Seigneur I si cet homme persiste à parler en public, induis le peuple à Tabandonner et à venir remplir cette maison de prière, au lieu de la salle où il parle. »

Ceci est purement et simplement odieux. Les prétendus chrétiens qui ont composé ou seulement accueilli cette prière coupable n'avaient certes pas lu la parole du maître, qui défend de dire raca à son frère. Je crois, du reste, qu'ils avaient lu fort peu de chose, et qu'ils étaient on ne peut plus ignorants et grossiers. Il est du moins permis de le soupçonner d'après les étranges motions qui furent mises en avant au meeting où l'on prononça la fameuse prière. Un membre de l'assemblée conseilla à ses frères de prier chaque jour pour la conversion de Théodore Parker, en quelque lieu qu'ils fussent, à leurs affaires ou dans la rue, au moment où les cloches sonneraient le coup d'une heure ; un autre engagea très-sérieusement les fidèles réunis à prier Dieu de vouloir bien « mettre

UG THÊODOIŒ PAUKEn.

un crochet dans les mâchoires de cet homme pour qu il fût forcé de se taire. »

Lorsque Parker se fut ouvertement déclaré partisan de l'émancipation successive et progressive des esclaves, les difficultés de sa situation redoublèrent. Par moments, sa position put paraître insoutenable. Le zèle qu'il déployait au service d'une cause éminemment bonne et sainte à ses yeux n'eut pourtant à souffrir ni trouble, ni ralentissement, ni diminution. Du premier au dernier jour, l'héroïque réformateur accomplit sa tâche sans faiblesse, sans se démentir une minute.

J'engage vivement ceux de mes lecteurs qui désireraient connaître dans ses détails édifiants et dramatiques la lutte de Théodore Parker contre les esclavagistes, à lire, dans l'ouvrage de M. Albert Réville, le chapitre VIII intitulé : les Kidnappers. Ils y apprendront, ou plutôt, car ils le savent déjà, ils y verront une fois de plus à combien de mécomptes, de déboires, de douleurs, de tourments, de sacrifices, on doit se résigner, lorsqu'on voue son existence à la défense, à l'enseignement, à la propagation d'une grande idée.

Je n'ai point la prétention de raconter ni même

tïe suivre dans ses phases principales la vie de Parker. A l'aide de ces quelques citations, que j'aurais voulu pouvoir faire plus nombreuses, j'ai essayé d'esquisser les traits caractéristiques de cette belle physionomie morale et de les rendre visibles, frappants pour les autres comme ils le sont pour moi-même. Si ces pages peuvent déterniiner quelques personnes à lire l'ouvrage de M. Réville et à se mettre ainsi en communication plus étroite, plus directe avec le génie purifiant et inspirateur de l'illustre pasteur américain, je serai largement payé de la légère peine que j'ai pu prendre. Nous ne servons, nous autres critiques, qu'à indiquer les sources où l'on peut, où l'on doit puiser.

Et, puisque nous parlons de sources, j'ai pensé plus d'une fois, en lisant les admirables fragments de Parker, si habilement choisis et distribués par son biographe, qu'il y a dans les nouvelles idées religieuses une source singulièrement pm^e et abondante vers laquelle devraient se tourner hardiment les prédicateurs contemporains. Déjà, en France, le protestantisme libéral s'est résolument lancé dans cette voie, et il a été récompensé de son

audace par rinflnence qu'il s'est acquise, par Tau* torité que, rapidement, il a su conquérir. La partie cultivée du public qui s'obstine à ne pas séparer l'intelligence de la piété, et qui tient à comprendre ce que les docteurs lui enseignent, connaît, goûte et suit avec beaucoup d'intérêt et de déférence la parole de MM. Colani, Réville, Martin-Paschoud, Pellissier, Coquerel fils et Fontanès,

En revanche, cette même partie du public s'éloî* gne chaque jour des chaires orthodoxes et surtout, avouons-le franchement, des chaires catholiques. C'est que là, depuis longtemps, les sources sont taries et que l'on ne songe guère à en chercher ou à en faire jaillir de nouvelles. Sauf quelques rencontres, quelques boutades assez heureuses et infiniment trop vantées dupèreLacordaire, qu'avonsnous eu depuis un demi-siècle et plus, en fait d'orateurs sacrés? Notre indigence, sous ce rapport, passe toutes les bornes. Il faut remonter jusqu'à Bridaine pour trouver une voix digne d'être écoutée. Le diable, les miracles de contrebande, le purgatoire et même l'immaculée conception sont terriblement usés. Je ne sais si le génie d'un Fénelon ou d'un Bourdaloue pourrait

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encore, à l'heure qu'il est, emprunter à cet ordre de considérations quelques développements ingénieux et quelques beaux mouvements. Peut-être les talents ne manquent-ils pas plus aujourd'hui au catholicisme qu'ils ne lui manquaient au xvir siècle. Ce sont, hélas I les idées catholiques qui ne portent, ne soutiennent, n'inspirent plus les talents.

N'accordons point d'ailleurs une importance trop grande aux défaillances de telle ou telle corn-* munion chrétienne. Elles ne sauraient empêcher r homme religieux d'avoir sa place dans la société moderne. Ceux qui prétendent la lui refuser et qui s'efforcent de la réduire autant que possible, ne se rendent pas suffisamment compte des besoins et des lois de la nature humaine ; mais nous ne devons pas oublier non plus, sous peme de tomber dans uns erreur non moins grave, que cette place, le croyant sincère (de quelque nom que l'avenir rappelle, chrétien ou théiste) n'aura droit à l'occuper qu'en se conformant à certaines conditions.

Il faudra d'abord qu'il ait pour toutes les formes de superstition et d'idolâtrie une haine vigoureuse et un dédain sans égal, qu'il soit familier avec la

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science, qu'il entretienne au plus intime de luimême le respect et le culte de ce merveilleux instrument de progrès, grâce auquel nous nous dégageons peu à peu et nous nous affranchissons de la barbarie primitive ; il faudra enfin qu'il unisse dans un même amour Dieu et l'humanité, et qu'il s'élève jusqu'au Créateur en se dévouant à la créature. 11 me semble que cette conception est la seule qui, à notre époque, soit digne d'une âme sérieusement et raisonnablement religieuse.

Ce n'est pas, on ne le voit que trop, celle qui convient et qui sourit aux catholiques ; mais cela ne veut pas dire qu'on doive la considérer comme un vain rêve, comme un idéal chimérique. L'homme religieux tel que nous le comprenons, tel que nous venons d'en présenter l'esquisse à nos lecteurs, cet homme a existé, au moins une fois à notre connaissance, c'est celui dont M. Albert Réville a raconté la vie, c'est Théodore Parker.

LE

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