PRÉFACE
qu'on ne croit, sont sortout préoccupés de reconstruire, de réédifier. Or, on ne doit construire dans le monde des idées et des croyances que sur une base ioébranhhlo, et de semblable base, il n'y en a qu'une qui est Dieu. En dehors de la notion de Dieu, il n'y a moralement, religieusement, humainement rien k fonder. Si donc nous voulons sortir de l'état transitoire, précaire, à la fois miséraMe et douloureux où nous sommes, il faut nous appliquer à rendre à l'idée divine son lastre, son autorité et, par conséquent, sa vertu.
Ce devoir incombe au philosophe tout autant qu'au théol<^en. Il est fait pour devenir la plus constante et la plus noMe occupation de sa vie, pour le consoler de son apparente inatilitéet pour prouver à ceux qui seraient tentés de le prendre en dédain, que les méditatifs et les contem(datifs ont une fonction à remplir ici-bas. Il ne convient certes pas à un penseur d'exagérer l'importance et le jMuvoir de l'esprit, mais il lui convient encore moins de paraître ignorer ce pouvoir et cette importance. Nous pouvons et nous devons être personnellement modestes; mais nous n'avons pas le droit d'être humbles pour le compte de la philosophie, puisque nous vivons dans un monde ordonné par la Raison suprême et confié par elle à l'intelligence de l'homme. Croire et déclarer la philosophie impuissante, la désintéresser à l'excès, l'exclure de faction, serait avouer du même coup que le hasard et
1X11 PlUtFACC.
non la raison pré side à rconemUedes deatioéea. Un çêlreîl afea, nous le prodainons en tonte frandiise, 000stitoerait, à nos yem, le comble de Terrenr et de rim^ piété, •
Saiat-CUud, 30 mars 1866.
DEISME
ET
Ce qu'il y a de profondément caractéristique dans la révolution qui s'opère en ce moment au plus intime des esprits et des âmes, ce qui fait non-seulement son originalité, mais sa force et son irrésistible attrait, c'est qu'elle procède d'une vive, d'une impérieuse aspiration vers la* foi, d'un immense besoin d'élévation morale et de ferveur religieuse. Il est nécessaire de se pénétrer de cette
(4) Le Christ et la conscience^ deuxième édition. — De Vavenir du théisme chrétien considéré comme religion, par M. Félix Pécaut. (Chez Joël Cherbuliez.)
J. LEVÀLLOIS. 1
2 LA CRISE BELIGIEUSE
vérité, de reconnaître tout d'abord ce fait capital, si Ton tient à ne pas se méprendre sur le sens, sur la portée des courageux essais tentés récemment, pour affirmer et proclamer les droits de la libre croyance, en face ou plutôt en dehors du rigoureux formalisme des orthodoxies autorisées.
L'indifférence a perdu beaucoup de terrain ; la philosophie négative n'en a point gagné. Les diverses communions chrétiennes n'ont donc pas à se plaindre de l'engourdissement, de l'apathie des intelligences ; elles n'ont pas davantage à redouter une guerre déclarée, systématique, à outrance, comme celle que firent, à l'idée même de religion, les encyclopédistes du dernier siècle. Ce ne sont point leurs adversaires naturels (matérialistes ou athées) qui les pressent, qui les aiguillonnent, et la mise en demeure imminente dont elles s'inquiètent avec raison ne vient pas de ce côté. Les plus ardentes réclamations surgissent du sein des Églises constituées. Les docteurs et directeurs du christianisme officiel ont maintenant à satisfaire les exigences légitimes et les anxieuses interrogations des fidèles, avant de répondre aux objections quelque peu émoussées des incrédules.
Telle est la âtoation. Elle est étrange, sans être absolument nouvelle. Deux fois déjà rbumanité. s* est trouvée plus religieuse que son Église. La première fois, il y aura bientôt dix-neuf siècles, dans un coin de l'Asie; la seconde, en Europe, à la fin du moyen âge.
Assurément, le pbarisaïsme hiérosolymite (1) et le catbolicisme des premiers temps, celui que les travaux des saint Jérôme, des saint Atbanase, des saint Augustin avaient établi et propagé, contenaient de grandes vérités, abondaient en préceptes excellents, efficaces, et jetaient de merveilleuses lueurs sur les obscurités de l'existence présente aussi bien que sur les ténèbres de la vie future. U y aurait une singulière ingratitude de notre part à prononcer des paroles de blftme et à rendre un jugement trop sévère contre ces formes désormais évanouies, mais qui demeureront touchantes et respectables, contre ces formes souvent admirables de r humaine piété. Tout ce qui a consolé les cœurs brisés, raffermi les ftmes ébranlées, guéri les consciences malades, et nudntenu Tesprit de l'homme
(1) Voyes les belles paroles de M. Colani sur les pharisiens. (Sermons^ première 8érie> ebes Treuttel et Wiirtf .)
à LA CRISK RELIGIEUSE
en communication avec la volonté de Dieu, aura toujours droit, sinon à notre soumission et à notre adhésion, au moins à notre déférence.
Catholiques et pharisiens eurent le tort d'oublier que la religion (je ne parle pas de son essence qui est insaisissable) , telle que peut la concevoir et la sentir l'humanité, est essentiellement progressive. Dans sa relativité momentanée, elle est, comme notre intelligence même, imparfaite, incomplète, et ne pouvant atteindre au vrai de prime abord et de plein saut ; elle s'en approche lentement, par degrés, par étapes, en dépit des retards, des défaillances, des obstacles et des erreurs. Il suit de là que tout mouvement ascensionnel de la piété est mortel à l'orthodoxie contemporaine et régnante, et que si les Églises sont créées par les fidèles, c'est aussi, et en vertu d'une cx)nséquence inévitable, par les fidèles qu'elles sont détruites et réédifîées sur un modèle nouveau. Quelle que soit, à ce sujet, la force du préjugé contraire, les orthodoxies, qu'on le sache bien, ne sont jamais mortes des coups que leur a portés l'incrédulité. Lorsqu'une Église semble à la veille de se dissoudre, c'est qu'elle a cessé d'être en rapport avec les aspira-
tîons religieuses du siècle, que son trésor, soigneusement conservé, jamais augmenté, est devenu insuffisant, et qu elle est réduite à offrir peu, tandis qu'on lui demande beaucoup.
Voilà justement à quel point nous en sommes.
Comme à l'époque du Christ, comme aux jours de Luther, de Calvin, de Zwingli, de Mélanchthon, il y a, dans l'humanité consciente et intelligente, accroissement, non diminution de foi. Qu'arrive-t-il ? Les modernes croyants, étouffant dans les cadres traditionnels, dans les dogmatismes surannés, s'efforcent de les élargir, de les transformer, de les accommoder à des conceptions plus judicieuses, plus rationnelles, plus hautes ; mais ces cadres ont des gardiens, ces dogmatismes ont des interprètes qui se refusent à des transactions coupables, selon eux, et impies. Alors, parmi les novateurs, une scission se déclare. Les uns veulent rester (autant que cela est en leur pouvoir) attachés de nom et de forme à la communion dont ils ont longtemps fait partie, même lorsqu'elle les condamne et les repousse ; les autres, moins humbles, moins soumis et plus logiques, ne s'obstinent pas à forcer le seuil d'un sanctuaire d'où on les bannit. Ils savent
6 U CtlSB UUG1BU8E
qae Dieu, qui est partout, n'est nulle part exclusivement ; ils se disent enfin que les cœurs droits sont toujours à même de lui dresser un imtel, de le servir et de l'adorer.
Enlevons à ces explications ce qu'elles ont de général et de vague ; précisons-les, éclairons-les par des noms propres. Au nombre des fidèles opi-» niàtres, dévoués quand mème^ je range, par exemple, MM. Colani, Coquerel fils, Albert Réville ; en tète des proscrits, ou plutôt des exilés volontaires, qui deviennent à leur tour des fondateurs, des ini*tiateurs, se place M. Félix Pécaut, auquel nous devons deux ouvrages de premier ordre, d'une beauté sévère, d'une dialectique serrée, et, pour tout dire, d'une extrême importance : le ChrUi et la conscience f l'Avenir du théisme chrétien^
En ce qui concerne la crise actuelle du protes* tantisme, je demanderai la permission d'être très • réservé et de ne pas enti*er dans le débat. Je ne contenterais personne, et, selon le mot de Montaigne, je serais pelaudé par les deux partis. En effet, si, avec tout ce qu'il y a en Eiu'ope de croyants sincères, équitables, désintéressés, je désapprouve formellement la conduite ultra-rigoureuse et gra-
ET L£ THÉISME CHBÉTIEN. 7
tuitement offensante du consistoire de Paris envers MM. Réville et CoquereU et du consistoire de Genève à l'égard de M. Réville, deux fois frappé, pour le même sermon, par les arbitres officiels de l'orthodoxie protestante, en France et en Suisse, si je trouve que ce sermon le Sel de la terre (4) , fort élevé du reste, et fort éloquent, n'était pas assez hétérodoxe pour soulever une telle tempête, je déclare également en toute sincérité, qu'à mon sens, MM. Albert Réville, Coquerel et d'autres encore qu'on me dispensera de désigner, sont aussi peu protestants que possible, et, à ne rien dissimuler, ne le sont plus que de convenance, ou, si l'on veut, de désir.
Dans les Trois lettres à U. Poulain (2) , où M. Réville a si souvent et si spirituellement raison, un point surtout m'embarrasse et l'embarrasse aussi : Ëst-il encore ou n'est-il déjà plus protestant? Voilà le seul chapitre sur lequel il paraisse médiocrement d'accord avec lui-même, troublé, mécontent, et qui n'obtienne de lui aucune réponse décisive. L'éminent écrivain et théologien est par-
(1) Chez Joël Gherbuliez.
(2) Même librairie.
8 LA CRISE REUGIEOSE
venu à Textrême limite qui sépai^ la foi orthodoxe de la libre croyance. La ligne qui s'étend entre lui et les théistes chrétiens est très-mince, presque imperceptible, et, en quelque sorte, idéale ; mais, au moment de la franchir, il s'arrête, hésite, tâtonne, distingue, subtilise, et, finalement, se rattache tant bien que mal à une certaine tradition ecclésiastique beaucoup plus étroite que sa pensée, et beaucoup moins éclairée que sa conscience. Est-ce là vraiment son dernier mot, et devons-nous considérer ce penseur sincère et pénétrant comme à jamais perdu pour le christianisme philosophique? Je ne me mêle pas de prédire l'avenir, et j'ignore si les suggestions réitérées d'une âme pure, si le travail continu, scrupuleux, d'une intelligence supérieure, n'amèneront pas le savant pasteur de Rotterdam à imiter M. Félix Pécaut, ou peut-être même (on a vu des choses plus surprenantes) M. Edmond Scherer, Cela, je l'avoue, me semble plus que probable ; mais comme, à l'heure qu'il est, je raisonne sur une réalité très-nette, très-déterminée, et non sur une éventualité contestable, je dois accepter M. Albert Réville, tel qu'il se présente à moi, et voir en lui un protestant orthodoxe.
ET LE THStSHE CHRÉTIEN. >
Eh bien I dès que je me place à ce point de rue, je me sens on ne peut plus gêné pour lui témoigner ma sympathie. D'abord, parce que je ne saurais le faire sans resirirtinn et sans regret, et puis, parce que venant tl'tin libre croyant, elle courrait grand risque de ne p;c^ lui être agréable. Les luttes (If la nouvelle écnli- iln'ologique avec leconàstoire sont, en définitive, atTatres de famille. Il ne faut pas trop s'en mêler.
Et si je veux que mon mari me balte, moi ! disait la femme de ^anarelle. Vous savez ce qui adwnt au voisia officieux pour avoir voulu mettre le holà. Le cas est à peu près le même. Si M. Réville contrarié, tracassé par les protestants, et n'admettant, au fond, leur Credo qu'avec toutes sortes de réserves, veut rester ou du moins se croire protestant, s'il tient à être battu, il est meilleur juge que nous de ses motifs intérieurs, et nous aurions mauvaise grâce h. le dissuader de cette résolution.
La loi de solidarité qui préside aux destinées du monde moral a cela de particulièrement beau, que nul homme ne peut s'affranchir dans le secret de son esprit et de son cœur, sans, du même coup, émanciper plus ou moins ses semblables. Puisque
40 U GRISE HRUOIEUSS
noua nous sommes permis, au nom de cette véiité, de manifester respectueusement T impatience que nous causent les hésitations de M. Réville, on ne sera pas étonné que, conséquent avec notre principe, nous félicitions vivement M. Pécaut d'avoir travaillé b. nous rendre notre liberté, en s' appliquant à reconquérir la sienne.
Avant d'arriver au théisme chrétien. M, Pécaut a connu, pratiqué, aimé le protestantisme. Ainsi que les honorables écrivains et orateurs dont je viens de parler, il a été ministre de l'Église réformée. Mais, lorsque la foi nouvelle qui se révélait s'imposait à son intelligence dans la lecture, la méditation, la prière, lui a décidément paru supé-* rleure à ses anciennes croyances, il a brisé avec une stoïque fermeté des liens qui lui étaient chers, et il a préféré à une vaine fidélité extérieure la joie de se sentir dans le vrai, le besoin de s'y établir, de s'y fortifier, le devoir de le répandre.
A ce propos, je me suis demandé (et, vraisemblablement, je n'ai pas été seul à m'adresser cette question) comment il se fait que, de l'élite du protestantisme, soient sortis, depuis quelques années, tant de libres penseurs. Des recueils, des journaux
ET LE THÉISME CHRÉTIEN. Il
qui ne passent pas pour rigoureusement orthodoxes, la Revue moderne^ le Temps^ ont pour rédacteurs principaux des protestants jadis très-fer* vents, et aujourd'hui passablement émancipés, ce me semble. A quoi cela tient-il? La question vaut la peine qu'on s'y arrête.
Écartons d'abord une réponse qui s'offre immédiatement, naturellement, et qui, bien que reposant sur ime notion parfaitement fausse, sur une méconnaissance grave de l'histoire et de l'essence du protestantisme, a néanmoins quelque chose de séduisant et de spécieux. Des personnes d'un esprit vif, et trop promptes à croire ce qu'elles désirent, n'hésiteront pas à s'écrier sur-le-champ : « Eh ! de quoi donc vous étonnez-vous? Le protestantisme n'a-t-il pas été, à son origine, un progrès, une victoire de la raison et de la conscience sur le catholicisme du moyen âge? Ne s'est-îl pas, à votre gré, à vous philosophe et déiste, attaché plus que rÉglise romaine à l'idée pure de la divinité, à la religion directe et intime ? Enfin , qui dit protestant ne dit-il pas libéral, et peut-on considérer l'esprit de la réforme au xix* siècle, autrement que comme une sorte de girondi-
nisme religieux, accueillant, compréhensif et large?
» L'Église réformée étant aujourd'hui, dans tous les sens, une véritable école de libéralisme, il n*y a rien de surprenant à ce qu'elle soit une préparation, une transition, à des doctrines philosophiques issues du christianisme, et qui ne sont point indignes de cette noble parenté. »
n ne me sera pas difficile de prouver à quel point ces vues optimistes sont illusoires. Reprenant le plus brièvement possible les assertions que j'ai cru devoir reproduire sans les exagérer ni les affaiblir, je commencerai par faire observer que la Réforme, à son début, fut un mouvement régénérateur, il est vrai, mais nullement émancipateur, surtout quant aux choses de l'intelligence (1) . Faute de connaître ou de marquer cette nuance d'une ma-
(1) Les réformateurs avaient en dédain et en horreur la philosophie antique (il n'y avait guère alors que celle-là), et dans leur aversion pour elle, ils rendirent, à leur insu, un signalé service à l'esprit humain. Partout où s'étendit leur domination morale, ils s'attachèrent à ruiner le péripatétisme ; mais comme ils ne frappaient que sur le faux Aristote, ils se trouvèrent avoir contribué très-innocemment à débrouiller le chaos delà scolastique et à préparer les voies à l'école empirique anglaise. Macaulay, dans son étude sur lord Bacon {Essais politiques et philosophiques)^ a développé cette vue de la manière la plus ingénieuse.
nière précise, on s'expose à commettre les plus graves erreurs. L'esprit, au xvi" siècle, fut affranchi par la Renaissance, el la conscience renouvelée par la Réforme. Calvin ni Théodore de Bèze ne se piquaient de libéralisme religieux ; ils ne songeaient qu'à purifier, à discipliner, à resserrer le christianisme compromis et gâté, à leurs yeux, par le relâchement où était tombé le catholicisme romain •
Leurs successeurs et leurs élèves sont demeurés fidèles à cette première conception du protestantisme. Je cherche vainement dans l'histoire, même au xviii* siècle, un moment où les chefs de Torthodoxîe réformée aient pactisé avec la philosophie indépendante, ou fait un seul pas vers le déisme. Il m'est impossible, au contraire, de ne point me rappeler que les livres de Rousseau furent traités, dans sa pieuse patrie, avec une extrême rigueur. Le Vicaire savoyard ne rencontra pas plus d'indulgence chez les ministres genevois, que chez les conseillers jansénistes du parlement de Paris. Et ces mêmes ministres, lorsque d'Alembert insinua, dans l'article Genève de l'Encyclopédie, qu'il les soupçonnait véhémentement de socinianisme, a-t-on
14 LA GRISE RfiLIGIECSE
oublié quelles réclamations ils élevèrent, et de quelle indignation ils furent saisis?
En matière strictement et positivement religieuse la tradition de l'Église réformée est constante ; et, je le dis à regret, mais je le dis parce que c'est l'exacte vérité, elle n'est point et n'a jamais été libérale dans l'acception large et humaine que nous donnons à ce mot.
Qu'on veuille bien m' entendre. Je ne me permets ici ni d'apprécier ni de juger le protestantisme en lui-même. Mon intention est simplement de répondre aux personnes qui voient dans la disposition intellectuelle de cette austère communion chrétienne une introduction toute naturelle au déisme, et de leur démontrer combien profondément elles se trompent. J'ai donné à l'appui de mon opinion ce qu'on peut appeler les raisons historiques. Queserait-ce si j'employaisles arguments dogmatiques ?
Il me suffira de remarquer que la croyance en la nécessité de Jésus médiateur (croyance qui disparaît en quelque sorte, ou du moins s'atténue dans le catholicisme, devant le culte rendu aux saints et à la Vierge) est le fond môme et la pierre
£T U THSfSIIS GiRETIEN. 15
angulaire du protestantisme. Or, le théisme, — fût-ce le théisme chrétien, — se propose précisé* ment desui^rimer toute médiation, et de placer Tâme humaine directement en face de Dieu. Il y a, par conséquent, un abîme infranchissable entre cette doctrine et la foi protestante. De Calvin à Rousseau, j'ai beau regarder, je n'aperçois aucime route frayée, aucun pont, aucun passage praticable, aucun sentier si étroit et si périlleux qu'on le puisse imaginer.
Nous avons rejeté les explications tirées, soit de rhistoire, soit du génie du protestantisme ; nous noua sommes efforcé de prouver l'incompatibilité de cette forme religieuse avec les désirs et les con* ceptions de la piété moderne ; cependant, le fait énoncé plus haut subsiste : — c'est bien parmi les protestants que, depuis quelques années, se sont recrutés les novateurs ; — et la question suscitée, provoquée par ce fait, subsiste aussi. U est juste qu'après avoir critiqué les réponses des autres je
vienne, à mon tour, humble justiciable du public, produire mon avis et exprimer mon sentiment.
Ayons recours, pour nous guider dans notre recherche, aux indications quelquefois subtiles,
10 LA GRISE REUGIEUSE
mais rarement décevantes, de l'analyse psychologique et morale ; tâchons de nous représenter la situation intérieure d'un homme, d'un croyant qui tend et sans cesse doit tendre à la pureté, à l'élévation, à la charité, à l'éqmté, en un mot, à la perfection. La hauteur est singulièrement dure à gravir et il ne faut pas songer à redescendre. Lorsque cette héroïque ascension se sera prolongée pendant un certain temps et, que les jambes du marcheur, si solides qu'on les suppose, commenceront à se fatiguer, il accordera beaucoup d'attention à son bâton de voyage. Ce bâton, pour le chrétien protestant, c'est, je le répète, la foi absolue en la nécessité de Jésus médiateur. Quelles sont les bases, quels sont les garants de cette foi ? Les catholiques (heureux ou malheureux en cela) n'ont point à s'adresser de pareilles interrogations : ils se fient de tout à T infaillibilité du pape, et dorment en paix leur tranquille sommeil.
La position du protestant est loin d'être aussi douce , aussi agréable ; il n'a qu'une autorité, qu'une source, qu'un moyen de contrôle : la Bible. 11 y voit, dans \ Ancien Testament^ l'annonce de la venue du Rédempteur et, dans Y Evangile, le
récit de la vie et du martyre de l'envoyé divin. C'est là- dessus et rien que là-dessus qu'il doit s'appuyer. Alors, souvent à son insu, presque toujours malgré sa volonté, il est conduit à se demander quelle est la valeur réelle de cette unique garantie ; il interroge l'Écriture avec anxiété ; il se pose la redoutable question de l'inspiration directe des livres saints et de l'authenticité historique du Nouveau Testament. L'épreuve est décisive : tout le reste de son existence va dépendre de la réponse que lui fera sa raison.
Si elle se déclare satisfaite, rien de mieux. Ses troubles se dissipent ; ses agitations s'apaisent et le voilà le plus ferme et le plus souriant des orthodoxes. Il ne faut pas croire que, même chez les intelligences très-distinguées, cette solution soit rare. Je me bornerai à citer Channing, Alexandre Vinet, et l'émînent moraliste qui honore Genève, M. Ernest Naville. Parfois aussi, la réponse de la raison est négative ; elle se prononce contre l'inspiration directe des Écritures, contre l'authenticité de l'Évangile ; et, en jetant un voile sur le personnage extra-humain du Médiateur, elle ne laisse plus à la nécessité de la fonction médiatoriale d'autre
18 LA CRISE BEUOIEUSE
soutien que les déductions d'une métaphysique profonde, sans doute, et de nature à fortifier l'esprit, mais qui ne saurait combler le déplorable vide du cœur.
Le coup est terrible au premier instant, et la chute douloureuse. Gardons-nous toutefois des amplifications et des gémissements. Ce n'est pas impunément qu'un homme a vécu durant des jours et des jours dans la méditation des vérités éternelles, dans l'étude des connaissances nécessaires, dans la pratique des vertus humaines. Il peut recevoir une rude blessure et souffrir une perte considérable dans telle partie de sa croyance ; il peut être contraint, par cette intime catastrophe, de changer d'allure, d'attitude et de voie ; au fond, il n'en demeure pas moins debout et inébranlable. Sa foi est atteinte, non abattue, car l'objet propre, l'objet indispensable de la foi, c'est Dieu. L'esprit, accoutumé à chercher le Fils, rencontre le Père, et, dans un suprême éblouissement, se prosterne joyeux et adore I
Est-ce ainsi que, de protestant, on devient théiste? Je le crois, sans oser l'affirmer. J'ai suivi et consulté les lois de la vraisemblance morale ;
puissent- ellea ne pas m'avoir égaré? On s'élève, selon nous, au théisme, en rompant avec l'idée mère et fondamentale de la Réforme, non par une transition naturelle et insensible, par une série de raisonnements qui s'appuieraient à la foi orthodoxe. C'est tout le contraire. Le protestantisme, je le répète, par la loyauté et la sévérité de la méthode intérieure, oppose les uns aux autres, dans une lumière crue, les éléments contradictoires et met la conscience du croyant au pied du mur. Il fait des libres penseurs précisément parce qu'il excite la pensée, sans la satisfaire suffisamment. Notons d'ailleurs que les discussions, les dissiden* ces qui l'agitent, témoignent en sa faveur. Elles attestent qu'il y a en lui des ferments de rénovation et de vie. Il n'en est pas ainsi du catholicisme actuel. Je dis actuel, car il a eu ses périodes de luttes intestines, et jamais il ne jeta plus d*éclat, ne parut plus florissant. Reportons-nous, non pas au moyen âge, mais seulement au siècle de Louis XIV, Quelle variété de doctrines, dans TÉglise, à cette époque I Chacun vit près de sa foi et la reflète éloquemment. Bossuet, Pascal, Arnauld, Nicole, Fénelon, modifient, attaquent ou défendent l'or-
thodoxie ; le jansénisme, le quiétisme, attestent la force de vitalité de Tidée chrétienne etTingéniosité de ses interprètes. Hérésies tant que vous voudrez ; il n'y a que les religions vraiment vivantes qui aient à craindre et à combattre les hérésies. Ah ! si j'étais catholique, combien j'aimerais mieux voir surgir du milieu de l'Église, et gronder sur ma tête, une tempête théologique qui réveillerait la foi, en la secouant fortement, que de fixer toujours ma pensée sur les pamphlets de tel folliculaire, sur des influences de clocher ou sur les alternatives et les chances purement politiques de la question romaine.
Le théisme chrétien a de grandes prétentions, et, si je ne m'abuse, elles sont très-légitimes. En un moment de crise et lorsque les déserteurs des communions autorisées forment une foule confuse, ardente, généreuse, il vient leur apporter un mot de ralliement, un drapeau, et, de cette foule, faire une armée. Avant d'entrer dans Texamen d une doctrine appelée à jouer un rôle si actif, à remplir une mission si importante, j'ai dû jeter un coup d'oeil d'ensemble sur l'état des esprits et des âmes, sur la situation religieuse. Maintenant, abordons l'œu-
vre même de M. Félix Pécaut ; voyons si ce hardi théologien philosophe est en droit et en mesure de dire, comme le grand métaphysicien de la Révolu • tion française; « // esi temps de couper le câble. y^
« Dieu, père des hommes; les hommes
frères en Dieu ; l'homme appelé à la sanctification, c'est-à-dire à tirer de lui-même, par un travail persévérant, l'idéal humain, copie de l'idéal divin ; cette oeuvre de sanctification, toute spirituelle, tout intérieure, inaugurée et chaque jour renouvelée par le repentir, provoquée et soutenue par la grâce divine, partout présente, trouvant un encouragement, un appui et comme un milieu favorable dans la communauté fraternelle, embrassant toutes les parties de l'être moral, sans en retrancher arbitrairement aucune ; la miséricorde divine, infatigable à réclamer de l'homme l'entier accomplissement de sa vocation, frappant le mal de son châtiment nécessaire, mais ménageant à l'homme de nouvelles épreuves pour réparer les précédentes,
22 LA GttlSE neUGIEfJSE
OU lui ouvrant de nouveaux cercles d'activité pour lui permettre de prendre mieux posses^on de son idéal, de contempler de plus près le souverain bien, de goûter plus vivement le parfait bonheur ; rhumilité, vertu première, issue du sentiment du notre dépendance et du douloureux sentiment du péché, fondement de la charité envers nos semblables, qui sont enfants de Dieu comme nous, faibles et coupables comme nous, appelés comme nous à la ressemblance avec Dieu : tels sont les traits généraux, bien imparfaitement esquissés, du théisme» »
J'ai voulu d'abord transcrire cette belle page de M. Félix Pécaut, parce qu'elle répond, avec autant d'élévation que de netteté, à cette question toute naturelle : Qu'entendez-vous par théisme ? et aussi parce qu'elle établit implicitement que cette opinion religieuse n'est pas si vague, si abstraite que ses adversaires se plaisent à l'affirmer.
Jusqu'à présent, en effet, on a volontiers affecté de considérer le théisme comme une philosophie incomplète, équivoque, irrésolue, s' arrêtant dans ses hardiesses inconséquentes à mi-chemin de la foi et de la négation déclarée; ou bien encore
comme une disposition mystique, quelque peu maladive, attestant plus de faiblesse d'esprit, plus de mollesse de cœur, plus d'exaltation intime que de penchant et de vocation à la véritable piété.
Les théistes, il faut l'avouer, n'ont que trop encouragé par leur timidité excessive, par leur modestie sincère, mais en quelque façon condamnable, cette fâcheuse manière de voir. Ils ont paru rougir de leur conviction. Rousseau lui-même, auquel nous devons l'immortelle charte du déisme moderne, ne négligea aucune occasion de professer, de pratiquer ostensiblement le protestantisme, et lorsque, durant son séjour à Motiers-Travers, il guerroyait si vertement contre le pasteur du village, c'était en paroissien fidèle et méconnu qui désire sérieusement s'approcher de la sainte table, nullement en esprit fort, heureux- de trouver prétexte à querelle et à scandale.
Remarquons de plus que le génie gaulois, essentiellement déiste, mais très-peu dogmatique, très-ennemi des confessions de foi, des formulaires et, en général, de tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à une discipline doctrinale quelconque, a toujours incliné vers une croyance infiniment
2à LA GRISE RELIGIEUSE
libre et large dans ses termes, bien (jue solide et même inébranlable au fond. La forme respectueuse et fervenle nous a manqué en France, à ce point, que des juges sévères ont pu révoquer en doute la réalité de notre foi. Il y a, par exemple, dans le déisme de Voltaire et de Béranger, quelque chose d'irrévérent qui, aujourd'hui, nous étonne, nous déconcerte presque. Cette bonne humeur piquante, cette légèreté d'accent, ce ton dégagé en de si graves sujets, cette adoration qui, pour s'exprimer, a recours instinctivement au badinage ou à l'épigramme nous inquiètent, nous causent un certain malaise et, pour surmonter ce trouble, nous avons besoin d'être assurés, comme nous le sommes, de la droite et haute intention qui n'a cessé de diriger ces grands esprits.
Nous ne blâmons pas nos devanciers ; ils ont agi selon leurs aptitudes, leur éducation et leurs circonstances. Grâce à leur fermeté, les droits de la conscience, de la raison et de la liberté morale ont été sauvegardés. Nous avons maintenant à nous acquitter d'une autre tâche. Il importe que le théisme, devenu nécessaire aux aspirations religieuses d'une société en voie de renouvellement,
prenne de la consistance, de la précision, du sérieux et de la hardiesse. Les penseurs contemporains seraient inexcusables s'ils établissaient, sur Tautorité de Rousseau, une distinction subtile entre leur conviction et leur religion ; ils serviraient mal la cause qu'ils ont embrassée, si, pour la défendre, ils se contentaient d'aiguiser des plaisanteries à la Voltaire ou de ciseler des chansons à la Béranger ; ils auraient également tort d'imiter la prudence extraordinaire et la réserve prodigieuse auxquelles s'est trop facilement résignée la philosophie éclectique. L'heure de l'aiBSrmation, de l'action, est arrivée.
M, Pécaut vient de nous donner la définition du théisme, et en même temps de nous en tracer le programme. Rendons-nous compte, nonseulement de ce que contient ce programme, mais de ce que logiquement il implique, rien que par la manière dont il est esquissé et posé. L'auteur parle-t-il spécialement en théologien ? Non. S'exprime-t-il purement en philosophe ? Pas davantage. Et cependant les prétentions qu'il élève, les matières sur lesquelles il appelle notre attention, appartiennent les unes à la spéculation philosophique,
J. LEYALLOIS. 2
26 LA GRISK RELIGIEUSE
les autres au domaine de la théologie appliquée. Eh bien ! M. Pécaut se refuse à reconnaître, et en quelque sorte à sanctionner, cette délimitation qui lui paraît arbitraire. Il ne consent pas à séparer si absolument ce qui est raisonnable d'avec ce qui est religieux, et il ne se pardonnerait point de concourir, pour sa faible part, à exhausser la mu-raille dressée par les orthodoxies et les aristocraties intellectuelles entre l'humain et le divin. L'ingénieux et audacieux théiste prend exactement le contre-pied de l'assertion du spiritualisme doctrinaire. « La philosophie est parfaitement et radicalement distincte de la religion. Chacune d'elles a son royaume. Elles doivent se respecter mutuellement et n'ont rien à démêler ensemble (1). »
(1) Pour maintenir cette distinction, on invoque l'autorité de la méthode purement rationnelle de Descartes. Mais le grand métaphysicien s'esi-il partout et toujours montré aussi rigoureux? D*excellents esprits, fort compétents en ces matières, sont loin de le penser. M. Ernest Naville, dans l'Introduction qu'il a mise en tête du Campo santo de M. Auguste Conti, fait remarquer, avec beaucoup de justesse, que Descartes a conclu l'existence du Créateur de prémisses qui ne renferment pas cette conclusion. Quelle que fût sa confiance dans l'emploi de l'a priori pur, ce moyen d'investigation ne lui a pas paru suffisant, lorsqu'il s'est agi de poser les bases de la théodicée, et, par un acte de foi spontané.
Déclarona<-le franchement, cette assertion, qui forme encore la base et le point de départ de notre enseignement scolastique, pèse d'un poids funeste, depuis plus de quarante ans, sur les esprits et les âmes. C'est elle assurément qui a paralysé le théisme, en lui interdisant l'action immédiate, ouverte et féconde, en le retenant dans les froides régions d'une métaphysique désintéressée à l'excès, et en le condamnant à n'aimer la vérité religieuse que d'un amour platonique. L'innovation tentée par M. Félix Pécaut consiste précisément à nous dire et à nous prouver : 1* que la philosophie et la religion sont Inséparables ; 2*» que, dans le passé,
qui est une dérogation formeUe à la lévérité de la môthoda, il a eu recours à une assertion ^atuite^ indémontrable, quasi mystique. Comment, après un exemple si éclatant^ des penseurs qui se disent cartésiens de tradition et de tendance, osent^ili soutenir que la philosophie doit rester étrangère à la spéculation religieuse. 11 lui est, comme nous venons de le voir, impossible de s'en passer. L'une et l'autre ont un point commun, un sommet où elles le rejoignent ; ce sommet, c'est Dieu* Tout philosophe qui raisonne sur l'existence et la nature de Dieu, si prudent, si timoré qu'il puisse être, s'occupe de religion. Que deviendrait, je le demande, une philosophie qui renoncerait dôHnitivement à s'inquiéter du plus redoutable et du plus pressant des problèmes ? Elle donnerait ipso facto sa démission. Il ne lui resterait qu'à garder un silence absolu et à rentrer dans le néant.
la philosophie a été constamment l'élément rénovateur et transformateur de la religion ; 3° que, dans l'avenir, elle en sera Vêlement générateur.
Ainsi tombe la vieille objection si fréquemment opposée aux nobles ambitions du théisme : « — Vous n'êtes qu'une philosophie et cela suffit pour que vous ne puissiez jamais être une religion. — C'est justement parce que je suis une philosophie, répond-il à présent, par lorgane de son courageux interprète, que je me trouve appelé à préparer les voies et à déterminer la direction de la religion future. »
Le petit livre de M. Pécaut a le mérite de mettre en pleine lumière cette vérité consolante et de première importaifce, que le mouvement religieux de l'humanité dans ce qu'il a de positif, de quasi matériel (le culte, la liturgie, etc.) est, à partir du xix" siècle, étroitement lié aux progrès d'une philosophie sincèrement et librement spiritualiste.
Ici nous allons rencontrer un autre ordre d'objections. Définitivement battue sur le terrain du rationalisme, l'orthodoxie se replie et se retranche derrière les nécessités sacrées, les imprescriptibles exigences du sentiment. Elle est bien forcée de re-
connaître qu'il faudra de plus en plus faire à la raison sa part, et une part très-large. Elle ne peut se dissimuler que les grandes et belles inventions théologiques, qui ont si longtemps gouverné le monde, sont menacées d'une diminution sensible dans leur pouvoir et dans leur éclat, et qu'il sera bientôt indispensable, en ce qui touche telle doctrine fondamentale et capitale, de plaider la légitimité historique, au lieu d'imposer, comme on le faisait auparavant, l'autorité dogmatique.
Mais ces aveux une fois faits de plus ou moins bonne grâce, l'orthodoxie se flatte de prendre aussitôt sa revanche. Elle rappelle au théisme qu'il s'appuie ordinairement et de préférence sur la raison, et s'empresse d'insinuer que, si l'adhésion réfléchie de r intelligence à ce qui lui paraît compréhensible et adorable est un des éléments constitutifs de la foi, il y en a un autre, dont il tient trop peu de compte, un autre non moins précieux et sans lequel aucune Église ne saurait subsister, — le sentiment, — qui réside surtout chez les simples et dans leâ masses. Cettç fameuse croyance épurée ne sera, par conséquent, que le partage d'un petit nombre de privilégiés*
Ce reproche est extrêmement injuste, et Ton peut dire sans passion, sans exagération, qu'il frappe à côté, qu*il porte k faux. Loin d'être sourd & la voix impérieuse et sainte du sentiment, le théisme obéit à Timpulsion intérieure avec une telle docilité, un tel enthousiasme, que les raisonneurs ferrés sur la dialectique, uniquement épris de révident et de Tincontestable, voient en lui un reste de superstition, une variété prosaïque de mysticisme. Nous ne faisons aucunement fi des arguments empruntés à une saine et judicieuse métaphysique, et nous nous réjouissons fort que Descartes, Malebranche, LeibnitE et Kant aient donné à la théodicôe tout le développement, toute la solidité dont elle est susceptible ; mais nous ne sommes pas de ceux qui fondent exclusivement leur foi sur un syllogisme plus ou moins bien construit.
Dieu, pour nous, ne saurait tenir dans une formule, si artistement conçue, si ingénieusement pondérée qu'on la suppose; en un mot, nous ne croyons pas que, par la seule raison, Dieu soit démontrable. « Je crois en Dieu, dit très-^bien M. Félix Pécaut, par un élan de Tesprit qui suit
ET Ll THtISME CHRÉTIEN. 81
immédiatement et nécessairement l'acte par lequel je me saisis moi-même, »
Si Ton me permet de dérober à la phraséologie chrétienne une de ses images les plus expressives^ je ne craindra pas d'ajouter que la raison nous conduit jusqu'au seuil de la demeure céleste, ou plutôt jusqu'au pied de la hauteur où, entouré d'un nuage splendide et impénétrable, si^ge le Tout-Puissant. S'agitr-il de s'élever davantage, elle se trouble, s'effraye et nous abandonne à notre native faiblesse ; le sentiment survient alors, il nous emporte sur ses ailes, et, glorieux, irrésistible, vole droit au but suprême, dédaignant les obstacles qui épouvantaient la raison, franchissant les cimes immaculées que, de son regard timide et borné, elle osait à peine entrevoir.
Est-ce là, je le demande, méconnaître les droits du sentiment? Il y aurait à le soutenir plus que de l'obstination et une médiocre bonne foi. Ce qui est exact, au contraire, et ce que nos antagonistes euxmêmes seront tôt ou tard contraints de proclamer c'est que, si la raison est la règle et la lumière du théisme, le sentiment en est l'inspiration intime, l'âme et la flamme.
« Soit, va-t-on me répondre, votre croyance, nous en convenons, n'est pas exclusivement rationaliste ; le sentiment communique à vos doctrines sa joyeuse étincelle, sa bienveillante chaleur, ses témérités généreuses et bénies ; mais ce n'est pas tout que de ressentir, pour son compte, Témotion religieuse et de l'entretenir en soi, il faut encore la répandre aux autres et savoir en pénétrer la foule; voilà ce qui vous manque. Vous pouvez avoir par-devers vous les éléments d'une philosophie religieuse, vous ne sauriez réunir les conditions nécessaires à un culte public.
» Où sont, s'il vous plaît, avec votre sèche et pauvre conception, moitié philosophique, moitié théologique, où sont vos moyens d'action sur les masses? Estimez-vous que vos méditations solitaires, vos prières abstraites, vos effusions de coin du feu, vos exhortations à huis clos, seront de force à lutter contre la magie de nos fêtes solennelles ou simplement de l'office dominical; contre ces vitraux admirables, ces bijoux étincelants, ces tableaux de maîtres, ces pyramides de fleurs, cette harmonie de l'orgue et des voix vii;ginales qui ravissent à la fois l'oreille, les yeux, les sens et le cœur? f4e ne
sont ni vos raisonnements ni vos livres qui remplaceront tout cela. A supposer qu'il existe un désaccord entre elles, l'émotion l'emportera toujours sur la raison. »
Je pourrais me borner en ce moment à faire observer que les écrivains théistes, M. Pécaut, dans Tavant-demier chapitre de son livre; M. Henri Carie, à la page 39 du remarquable opuscule relatif à Y Alliance religieuse universelle (i), n'ont touché à cette question du culte public qu'avec beaucoup de réserve. Une discussion à ce sujet me semble, eri effet, quelque peu prématurée, et ce /n'est peut-être pas à l'heure où le théisme se cherche encore et commence à s'affirmer comme religion, qu'il convient d'examiner en détail quelles seront ses manifestations significatives, ses pompes, ses solennités, son rituel, sa liturgie. Mais, que le lecteur veuille bien en être persuadé, je ne songe en aucune façon à éluder la difficulté qui m'est proposée. D'ailleurs, le problème n'est qu'ajourné. Dans un avenir qui, j'ose l'espérer, ne se fera pas trop attendre, le progrès du théisme mettra infail-
(1) Chez l'auteur, rue des Écoles, A6.
U IK CRIBK RELIGIEUSE
liblement cette question à Tordre du jour. Expliquons-nous donc Ut-dessus, sans présomption, comme sans fausse bonté.
Je crois très-sérieusement et très-fermement que le théisme aura un culte public, par la raison simple, mais, selon moi, décisive, que chacun des individus qui professent cette doctrinei pratique déjà la partie la plus nécessaire de la religion, c'est-à-dire le culte intérieur; et, de plus, je suis convaincu que cette forme d'hommage sera toute directe, toute prime-^sautière, hrefi aussi peu cér4» monielle que possible,
Jésus, qui (les orthodoxes ne me contrediront pas sur ce point) connaissait excellemment les be* soins et les devoirs des âmes, a dit d'une manière fort nette, fort positive, que Dieu veut être adoré 0n esprit et en vérité. Les cérémonies n'enlèvent rien à la foi, mais n'y ajoutent rien non plus, et ceux-là sont de pauvres croyants, qui ne sont touchés que par la vue des bouquets du mois de Marie, par le tintement des cloches ou l'appareil des processions. Le faste d'un culte n'a aucun rapport avec la plus ou moins grande vérité du dogme et ne saurait servir à cette vérité de garantie ni de
preuve. L'important et Fessentiel, je le répète, c'est le culte intérieur. Le jour où la même prière se trouvera dans des milliers de cœurs, elle montera d'elle-même aux lèvres des foules frémissantes et s'échappera en paroles imprévues, sincères, abondantes \ ce jour-là le culte public des théistes sera trouvé. Car, il est indispensable d'y insister, le culte public n'est que l'expression collective des croyances individuelles ; il est tm effet, et non une cause, ainsi que se l'imaginent ingénument les orthodoxes.
N'ayez crainte, nous n'arriverons peut-être que trop tdt aux grands mécanismes ecclésiastiques, aux manifestations d'ensemble. Je ne nie pas en principe l'édification qui résulte des nombreuses réunions de fidèles ; mais il me semble que la pureté de la foi primitive, en son exquise et salutaire délicatesse, y court constamment le danger d'être altérée soit par la routine, soit par l'exaltation. II y a là un véritable péril. Ce que je désire bien vivement, c'est que le culte futur, quel qu'il soit, ne se laisse pas aller à la tentation puérile de lutter d'éclat et de séduction avec le culte catholique. « Mais alors, s'écrient les orthodoxes, vous n'au-
36 LA GRiSK RELIGIEUSE
rez point les masses. » Pardon, nous les tenons en assez haute estime pour être persuadés que, lorsque la vérité aura frappé et subjugué leur esprit, elles ne seront point retenues par Tamusement des yeux ou de l'oreille, par de vains et fugitifs prestiges. Honorons le peuple en le traitant virilement, comme une personne consciente et majeure, et ne lui faisons pas Tinjure de croire qu'il balancera pendant une seule minute, entre ce qui lui paraîtra beau et ce qui étanchera la soif de sa conscience et de son intelligence.
En résumé, sur cette question du culte public, un mot suffit à trancher la difficulté. Partout où il y a prière, il y a matière à culte. Dès que chacun porte en son âme une des pierres du temple, il n'est pas douteux que, dans un délai plus ou moins éloigné, l'édifice s'élèvera imposant et vaste, sur la place publique.
Or, comment le théisme serait-il privé de cette manifestation précieuse, lui qui accorde tout à l'effusion du cœur en présence de Dieu et qui vient, en quelque sorte, replacer la prière à son rang et la restaurer dans son incomparable dignité.
Qu'on ne s'y trempe pas, tout essai de rénova-
tion religieuse n'est, au fond, qu'une restauration de la prière. Nous avons besoin aujourd'hui de rapprendre, de redire en l'étendant et le commentant, le Notre Père qtii êtes aux deux. M. Félix Pécaut a parfaitement compris cette étrange et périlleuse situation. Il a déclaré sans phrases, sans étalage, sans fracas, qu'il faut écarter résolument les intermédiaires placés par les orthodoxies entre l'homme et Dieu, et que l'adoration du Créateur par la créature doit désormais constituer toute la religion. Certes, ce sont là des vérités qui semblent' singulièrement élémentaires aux esprits superbes de notre époque et qui, de leur part, n'obtiendront qu'un sourire de pitié. Quant à nous, les vérités élémentaires ne nous inspirent pas un pareil dédain. Nous nous permettons d'autant moins de les mépriser que nous savons combien elles sont difficiles à dégager, à formuler, et puis aussi que, selon notre conviction intime, l'avenir leur appartient.
Adorer Dieu et n'adorer exactement que lui, cela vous fait l'eiTet d'une conception presque enfantine; et, cependant, si cette conception s'imposait victorieusement à l'Europe, que de choses change-
J. tEVALLCIS.
raient de face ! Quel ti'ouble et quel désarroi dans les communions autorisées ! quelle transformation dans le monde religieux ! quelle révolution dans la conscience I « Nous avons le droit de vivre libres » , disaient les hommes de 89. Et, avec cette notion élémentaire, ils ont renversé une société, et ils en ont rebâti une autre. « Nous voulons servir Dieu, le prier uniquement, directement », répètent les déistes. Et, dans ce vœu si simple, et nettement exprimé, il y a en promesse et en germe un 89 religieux,
« Deux choses sont à Tabri du doute, a écrit au chapitre X de son livre Fauteur de V Avenir du théisme^ c'est que ce qui est tombé ne se relèvera plus, et que Dieu ne se laissera pas sans témoignage parmi les hommes. Pénétrons-nous de cette pensée, que l'avenir ne nous prépare rien d'absolument nouveau Dieu et l'homme font la religion : nous aurons sur Dieu, sur Thorame et la société humaine des idées plus vraies, plus morales, plus pénétrées de Dieu que ne l'étaient les andennes, mais non pas foncièrement différentes de celles-là. A mesure que nous prendrons mieux possession de notre principe, nous nous trouve-
rons aussi les héritiers plus légitimes de la tradition. Jésus, en abolissant le judaïsme, l'accomplit.»
L'importance de ce passage n'aura point échappé à nos lecteurs. Il est nécessaire d'en déterminer la signification. Du moment que M. Félix Pécaut admet dans la vie spirituelle de l'humanité (et sauf quelques réserves à l'égard du monde antique, nous sommes de son avis) une continuité harmo* nieuse, du moment qu'il relie avec beaucoup de discernement et de hardiesse l'innovation déiste à la tradition chrétienne, il y a lieu de lui demander quel rôle, quelle fonction il attribue à Jésus dans le développement et, en quelque façon, dans l'économie de la future société religieuse.
Nous savons déjà que ce rôle ne sera pas celui de médiateur, puisque le théisme repose sur la négation absolue de l'idée de médiation. D'autre part, nous sommes autorisé à penser que, néanmoins, cette fonction sera considérable, puisque le livre de M. Pécaut porte pour titre : De r Avenir du théisme chrétien. Nous avons évité d'en venir plus tôt à l'examen de ce point délicat, parce que nous tenions à exposer, dans sa franchise d'émotion et sa rigueur de rationalisme, la théorie éman-
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cipatricc du philosophe indépendant et pieux.
Nous allons maintenant nous occuper de la partie, non pas la plus originale, mais la plus particulière, la plus personnelle et assurément la plus neuve de son système. M. Pécaut est, à ma connaissance, le premier penseur qui, sans effroi, sans prétentieuse sentimentalité, avec respect et même avec tendresse, se soit posé délibérément ce terrible problème : « Jésus est et demeurera éternellement cher à l'humanité. Pourtant chaque jour elle semble témoigner plus de froideur et d'indifférence aux diverses communions qui se réclament de ron nom et de ses paroles. Comment donc faire pour conserver Jésus, tout en renonçant au christianisme ? »
Une telle inteiTOgation montre T intrépidité rare et la merveilleuse lucidité de Tcsprit érainent qui la formule. Il y a toutefois quelque chose de plus surprenant encore et de plus audacieux que la question, c'est la réponse contenue dans le trèsbeau livre intitulé : Le Christ et la comcience.
Il appartient au seul déisme, à un déisme éclairé^ fervent, impartial, de se demander, avec le sincère et vif désir d'arriver à une solution satisfaisante, quelle sera dans Tavenir la fonction religieuse de Jésus. Une telle pensée (cela va de soi) ne saurait s'éveiller dans l'esprit des orthodoxes. Elle impliquerait l'évanouissement, la dissolution, la ruine de la foi. Pour les diverses communions chrétiennes, le futur rôle de Jésus est tout déterminé, tout tracé ; selon elles, ce rôle n'offrira aucun élément nouveau, aucune particularité spéciale ; il sera purement et simplement ce qu'il était pour le passé. Le Rédempteur continuera de racheter les âmes, le Verbe, de communiquer la vérité aux fidèles, le Sauveur, de veiller sur le monde.
Je constate, sans entrer dans une discussion qui serait inopportune, cette disposition morale. (4e que je veux établir, c'c3t que la ques[io:i qui nous
inquiète et qui va faire Tobjet de notre étude, n'existe pas aux yeux des orthodoxes. Du point de vue où ils se placent, du haut de leur immobile croyance, ils la considèrent comme non avenue et n'ayant pas de raison d'être ou comme injurieuse et presque sacrilège. Nous ne compterons donc pas sur eux pour s'associer à nous dans la recherche que nous allons entreprendre, car nous savons d'avance que nos tentatives en ce sens leur paraissent au moins inutiles, les contrarient, les irou"* blent, les scandalisent.
Nous n'aurons pas non plus à espérer le concours des esprits forts, des vitalistes, des positivistes, des hégéliens. Ces très-libres penseurs ont depuis longtemps pris le parti d'écarter avec un dédain plein de franchise tout ce qui a trait au problème religieux; ils se préoccupent aussi peu, à ce sujet, de l'avenir que du passé, de la tradition que de l'éducation, et n'accordent certainement à l'action historique comme à l'influence future, éventuelle et probable de Jésus, qu'une importance fort restreinte et une attention des plus légères.
Si vous les pressez là-dessus, ils vous répon-
ET LC THEISME CHRÉTIEN. 43
dront sans hésiter que des conceptions thiologi* ques plus ou moins perfectionnées, plus ou moins épurées, n'ajouteront rien désormais au progrès de la civilisation ; que l'humanité, le globe terres* tre, peut-être même l'univers seront tôt ou tard transformés, régénérés par la toute-puissante chimie, et que sous le rapport de la science, l'Évan* gile étant d'une extrême faiblesse, d'une insuffisance déplorable, les générations qui s'élèvent, se désintéresseront de plus en plus d'un livre où elles ne trouveront point ce qu'elles cherchent, et lui préféreront Volney, Lamarck ou Laplace,
Ainsi, pour les philosophes comme pour les orthodoxes, la question dont nous poursuivons en ce moment la solution n'existe pas. Leur conscience ne se l'est jamds posée, leur intelligence ne Ta jamais envisagée. Ce qui aux chrétiens parait une impiété, semble aux panthéistes et aux athées une chimère, une fantaisie superstitieuse. Sommesnous destiné à rencontrer chez les déistes un aussi mauvais accueil? Devons-nous, de leur part, nous attendre à autant d'exclusivisme, d'indifférence ou de dédain ? A priori et d'instinct, j'affirme que non . Tout â l'heure, j'exposerai les raisons sur lesquel-
les cette assertion s'appuie. Mais tout d'abord, j'ai hâte de proclamer que si, pour le déisme, Jésus de Nazareth n'est pas, comme pour les chrétiens, le médiateur par excellence, l'indispensable et unique introducteur à l'activité supérieure, à la vie d*au delà^ il n'est pas non plus ce personnage à peine réel, à peine historique, insignifiant, effacé, que l'école hégélienne néglige avec une sorte d'ostentation et qu'elle escamote, parce que, au fond, il l'embarrasse et la gêne cruellement.
Après avoir marqué nettement, et pour n'y plus revenir, cette importante distinction, je n'éprouve aucune fausse honte à reconnaître que, parmi les déistes, il règne, en ce qui concerne Jésus et sa fonction religieuse dans l'avenir, des courants d'opinion très-divers, et, tranchons le mot, passablement contradictoires. Sur ce point, le déisme actif et militant, celui qui se manifeste dans les journaux et les livres, se divise en deux fractions principales. Il y a, autant qu'on peut se servir de ces termes, Y élément rationaliste et Y élément mystique. Encore une fois, je ne donne à ces désignatiens générales qu'une valeur de convention et toute relative. Il est bien évident, par exemple,
ET LE TUËISM£ CHRflTlE?!. A5
qu'en appliquant à une certaine nuance du déisme la qualiGcation de mystique^ je n'entends signaler qu'une disposition (légitime à mon sens) à faire au sentiment une part très-large. De môme, lorsque j^ parle d'un élément rationaliste ^\q suis loin de prétendre que les personnes qui composent cet estimable groupe méconnaissent les droits du sentiment ; il me semble seulement qu elles s'exagèrent beaucoup les ressources et les attributions de la raison.
Dans le précédent article, j'ai déjà eu à ni'expliquer sur le fond du sujet, et, quoique je le fisse en réponse aux objections des orthodoxes, j'en ai dit assez pour que l'on sache quelle est, à ce propos, ma pensée, et de quel côté je penche.
On me dispensera d'y insister de nouveau. Il me suffii*a de répéter qu'en matière religieuse je suis de ceux qui, tout en ne renonçant à aucune des exigences de l'esprit, et en suivant la logique jusqu'où elle peut les conduire, écoulent le langage du cœur lorsque la raison se tait, et, au-dessus des probabilités rationnelles, placent les vérités de sentiment.
Pour mon compte, j'ose croire que si les déistes
rationalistes tenaient le sentiment en plus haute considération, ils n'opposeraient pas aux espérances que nous concevons sur la bienfaisante influence de Jésus dans l'avenir une fin de non-recevoir presque absolue et quelque peu hautaine. Ils cèdent, je ne l'ignore pas, à une appréhension qui n'est certes point dénuée de fondement. Ils craignent qu'en ne se dégageant point assez promptement, assez complètement, des débris, des souvenirs, des prestiges du passé, on ne s'attarde et l'on nés' endorme dans les rêves malsains de la légende, et qu'on ne retombe sous le joug traditionnel. Ils veulent enfin que, marchant devant soi en dehors de toute imitation, on s'efforce de réaliser l'idéal moderne, indépendamment des maîtres antiques si purs, si admirables, si adorables même qu'on les suppose. Leur conviction, invinciblement arrêtée, est que l'on n'a besoin de personne, pas plus de saint Paul que de Luther, de Jésus que de saint Paal, pour connaître Dieu, le contempler, le prier. C'est, à leur avis, la chose du monde la plus sim< pie, la plus facile. Il n'y faut pas tant de guides, de préparateurs, on arrive naturellement à ce culte raisonnable et filial.
Je pense exactement le contraire. Ce qui, dans la vie spirituelle, parait le plus simple, le plus facile, est ce qui a coûté le plus d'efforts à inventer, à réaliser. Le déisme est la forme la plus élevée de la croyance, celle qui convient le mieux à la dignité et en même temps à la faiblesse de la nature humaine; mais, ce serait jouer sur les mots, et se plaire à en détourner le sens, que de présenter la prière adressée directement à un être invisible et unique, comme un acte naturel ^ c'est-à-dire élémentaire, edsément et immédiatement conçu et exécuté. J'irai plus loin. Pourquoi, s'il est tellement facile et commode d'atteindre au déisme, s'il est loisible au premier raisonneur venu d'y entrer de plain-pied, pourquoi l'antiquité tout entière, où ne manquaient ni les logiciens, ni les métaphysiciens, n'a-t-elle pu, après s'être élevée à une vague et confuse notion de l'unité divine, passer de là, surle-champ, à l'application, à la réalisation ?
N'allez pas, sur cette interrogation audacieuse, irrévérente, voir en moi un disciple de l'abbé Gaume, un émule de M. Blanc Saint-Bonnet. J'admire les anciens comme il convient, selon moi, de les admirer, très-sincèrement et le plus intelligem-
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ment possible, sans faux enthousiasme, sans idolâtrie, sans parti pris de les exalter. Mon respect, toutefois, ne va pas jusqu'à me donner le change sur leur caractère, leur génie, leur direction morale, jusqu'à me faire voir, particulièrement dans leur philosophie, ce qui n'y fut jamais, une tendance progressive et continue vers le déisme. J'ai beau lire Xénopbon, Platon, Aristote, sans m'arrëter dans leurs écrits à la forme presque constamment panthéiste, je ne parviens pas à y découvrir ces secrètes affinités avec le christianisme que d'autres, moins timorés que moi ou plus favorisés du sort, se sont crus autorisés à y signaler.
Sans doute, chez les païens, quelques hommes éminents entrevirent la vraisemblance, la possibi* lité, la nécessité du monothéisme ; mais cette conception demeura strictement intellectuelle. Elle ne fut, pour ceux mômes qui l'adoptèrent et la mirent en circulation, qu'une opinion philosophique plus ou moins probable ; elle n'influa point sur leur conduite, sur leur existence, et, de leur esprit, ne passa jamais dans leur cœur. Des individualités brillantes, exceptionnelles, ne nous font point illusion. Le paganisme, pris dans son ensemble, dans son es-
sence, dans ses origines, dans ses conséquences dernières, a toujours été polythéiste et panthéiste ; à aucune période de son développement, il n'a révélé ni même laissé soupçonner des aspirations vers un spiritualisme monothéiste. Dans toute l'his* toire du monde païen, il n'y a ni trace, ni germe de déisme. L'insensible et inaccessible Intelligence suprême aperçue, acceptée par les péripatéticiens et les stoïciens n'était qu'une abstraction métaphy* sique. On devinait qu'un Esprit gouvenie le monde, mais on n'admettait pas que cet Esprit fût aussi et surtout une Ame, une Justice, une Bonté (1) .
(1) « n faut bien reconnaître que les anciens ne se sont jamais rëjprésenté Dieu comme un être unique qui exerce son action sur l'univers. Chacun de leurs innombrables dieux avait son petit domaine ; à l'un une famille, à l'autre une tribu, à celui-ci une cité : c'était là le monde qui suffisait à la providence de chacun d'eux. Quant au Dieu du genre humain, quelques philosophes ont pu le deviner, les mystères d'Eleusis ont pu le faire entrevoir aux plus intelligents de leurs initiés, mais le vulgaire n'y a jamais cru. Pendant longtemps l'homme n'a compris l'être divin que comme une force qui le protégeait personnellement, et chaque homme ou chaque groupe d'hommes a voulu avoir son dieu. Aujourd'hui encore chez les descendants de ces Grecs, on voit des paysans grossiers prier les saints avec ferveur; mais on doute s'ils ont ridée de Dieu ; chacun d'eux veut avoir parmi ces saints un protecteur particulier, une providence spéciale. A Naples chaque quartier a sa Madone, le lazzarone 3'agenouiilc devant celle de sa
Faut-il, par faveur singulière, ouvrir ici une parenthèse en l'honneur des Juifs? On Ta déjà fait quelquefois, et» selon moi, on a eu tort. Il y a sur le monothéisme hébreu deux remarques importan* tes à faire ; d'abord, si Ton peut se servir de cette expression, ce n'est pas un fruit naturel, spontané ; il est le produit de la greffe, de la culture» de l'édu* cation. Longtemps encore après Moïse, Israël s'offre à nous comme un peuple foncièrement matérialiste et volontiers idolâtre. Pour lui inculquer des norue, et H insulte ceUe de la rue d'à côté ; il n'est pas rare de voir deux facchini se quereller et se battre à coups de couteau pour les mérites de leurs deux Madones. Ce sont là des exceptions, et aujourd'hui on ne les rencontre que chez de certains peuples et dans de certaines classes. C'était la règle chez les anciens. » J'emprunte cette remarquable page à Tun des plus beaux travaux philosophiques et. scientifiques, qui aient marqué ces dernières années et honoré notre temps, La Cité antique^ par M. Fustel de Coulanges, chapitre vi, livre III. L'auteur est un érudit et un penseur ; chez lui, la science ne gène ni la liberté, ni la hardiesse de l'esprit. Dans cet ouvrage, l'antiquité orientale, grecque, romaine, est pénétrée, dévoilée^ percée à jour. avec une sagacité merveilleuse. Sur ce qui a trait au fond et à l'essence du paganisme^ il faut lire, outre le fragment que je viens de citer, le chapitre vin du livre III, Les Rituels et les Annales y et le chapitre I*' du livre V, relatif à la transformation des croyances, vers Fépoque où le régime municipal disparut. J'ai parlé de la Cité antique avec détail, quoique trop brièvement encore à mon gré, dans V Avenir national (23 février et 21 mars 1865).
ET LE THËISME CBKÉTIEN. 51
tiens plus élevées, il a fallu l'enseignement exceptionnel et terrible des prophètes continué pendant des siècles. Nous ferons observer aussi que, tout en s'accoutumant à Tidée d'un maître suprême (à condition, bien entendu, qu'il veillât spécialement sur les destinées de leur pays et de leur race) , les Juifs conservèrent une mythologie, une démonologie très-compliquée.
A ces observations, qui ont leur importance, s'en ajoute une dernière plus décisive. Je parlsûs tout à rheure de l'enseignement des prophètes, mais leurs leçons n'auraient exercé probablement qu'une trèsmédiocre autorité sur leurs compatriotes, si des désastres sans nombre, qu'ils présentaient comme des •châtiments du ciel, n'étaient venus confirmer, accréditer leurs paroles. En un mot, le monothéisme hébreu est l'œuvre, le résultat d'une longue terreur. La loi hébraïque porte ce cachet dans toutes ses dispositions, dans ses moindres rites. Dieu y apparaît comme le plus méticuleux et le plus jaloux des despotes, jamais comme un père. Or, on l'avouera, c'est à l'esprit, et non à la lettre du monothéisme que nous devons nous arrêter. Peu nous importe qu'une doctrine reconnaisse et pro-.
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clame, un seul Dieu, si elle se méprend du tout au tout sur les attributs de ce souverain être, et, en quelque sorte, le dénature. La croyance monothéiste, si elle n'implique pas, comme corollaire et comme conséquence, Taffirmation d'une sollicitude infinie et éternelle, est à mes yeux aussi fausse et plus désolante que le polythéisme. Sous la loi de Moïse ou plutôt des indignes successeurs de Moïse, des pharisiens, on se sentait étouffer, on s'éloignait de Dieu. Hillel et Gamaliel en étaient certes plus loin que Cicéron et Virgile.
Jésus, le premier, sentit, comprit, affirma la bonté divine. Voilà ce qui fait son incomparable grandeur, ce qui le met hors de pair, ce qui, parmi les bienfaiteurs de Thumanité, lui assigne une place à part. Quoi de plus simple, dira-t-on, belle découverte! Qui ne conçoit que le Tout-Intelligent, le Tout-Juste, le Tout-Puissant doit être nécessairement le Tout-Miséricordieux, le Tout- Aimant. Oui, en effet, cela est fort simple, et cependant, ni Socrate, ni Platon, ni Aristole ne s'en sont avisés. Cette seule considération montre suffisamment, si je ne me trompe, que les déistes modernes auraient grand tort de répudier à l'étourdie le souvenir de
ET LE THÉISME CHRÉTIEN. 53 j
Jésus, et, dans un accès d'indépendance excessive, mal entendue, pharisaïque, de renoncer à profiter désormais de ses enseignements, de sa parole, car le doux prophète de Nazareth est réellement Tinitiateur et le fondateur du déisme, bien plus que du christianisme.
Si vous écartez de l'Évangile l'élément légendaire, aujourd'hui complètement ruiné par les investigations de la science ; si, dans la seconde partie, vous ne tenez compte qu'au point de vue historique des passages où Jésus, contraint par les circonstances, son milieu social, ses croyances messianiques, se pose décidément en Rédempteur, vous aurez en cet admirable livre où rien ne subsistera de troublant, d'ambigu, de contestable; vous aurez le code indéfiniment perfectible, sans doute, mais indestructible dans sa base, et véritablement immortel du théisme chrétien.
Nous ne pouvons ni ne devons abondonner Jésus, parce que nous connaissons assez l'histoire de l'Église, parce que nous avons assez étudié le développe.v.cnt humain des rehgions pour savoir que le glorieux martyr est bien plus à nous en quelq o sorte, qu'aux jalouses communions chré-
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tiennes qui le réclament. Jésus était un déiste ; r Évangile est un livre déiste. Gardons pieusement l'un et l'autre, et, après avoir su les revendiquer, sachons les défendre contre les orthodoxes et les incrédules.
Je me contente d'esquisser à grands traits la situation. Les nuances, les détails, les distinctions légitimes, les variétés d'application m'entraîneraient trop loin ; il y faudrait un volume. Force m'est de renvoyer mes lecteurs à l'ouvrage de M. Félix Pécaut, Le Christ et la conscience.
Cet excellent, ce substantiel travail, où la dia* lectique la plus pressante, la plus serrée» permet aux nobles scrupules d'un cœur tendre, fadlement ombrageux, de la modérer, de la régler, est on ne peut plus propre à satisCûre les curiosités, à calmer les incertitudes, à dissiper les nuages.
Je vais tâcher d'en saisir, d'en exprimer Tinten* tion, d'en mesurer la portée, d'en apprécier le mérite intrinsèque et la valeur relative. J'aurais besoin de plus de temps, de plus d'espace, pour examiner minutieusement un livre débordant d'observations neuves, profondes et frappantes.
Cette théorie que je viens d'indiquer tout à
l'heure, et qui consiste à présenter Jésus, non plus comme médiateur, mais comme auxiliaire^ on la retrouvera étendue, développée, nourrie et fortifiée d'arguments, de preuves de toutes sortes dans le Christ et la conscience. M. Péeaut a donné sa solution, formulé sa réponse aussi bravement qu'il avait posé la question. Je me suis permis quelquefois dans le cours de cette étude, épousant étroitement sa thèse comme si elle était mienne (et elle l'est effectivement) , de substituer mes arguments aux siens, et de prendre la parole à sa place. Il est temps que je la lui rende, et je ne saurais le faire plus à propos, qu'en citant une page fort explicite, fort remarquable, au sujet de l'influence qu'à son aviô Jéaus conservera sur le mouvement de la vie morale et spirituelle.
« Jésus-Christ restera le modèle par excellence, le âkattre qui a introduit dans l'art un type nouveau et accompli dans son genre, le type supérieur de l'homme. Le peintre, j'entends Fhomme pieux, aura toujours les yeux sur ce type immortel, et non content de subir son empire (auquel, le voulût-il, il ne pourrait se soustraire, puisque tout Tordre moral de l'âge moderne en est pénétré) ,il s'y sou-
mettra de plein gré en le contemplant avec vénération dans l'histoii'e évangélique. Avec vénération, dis-je, non avec superstition ; car il ne se privera pas du précieux secours des types empruntés à la tradition ancienne ou étrangère. Il accueillera enfin, de quelque côté qu'ils viennent, les traits qui le peuvent aider dans son œuvre, l'œuvre humaine par excellence, œuvre d'art et d'obligation tout ensemble ; il leur imprimera son cachet individuel ; il cherchera à concilier tous ses traits en un type harmonique, qui sera l'idée la plus haute de l'homme rattachée à l'idée la plus haute de Dieu. > J'éprouve une sérieuse satisfaction à transcrire cette page. Elle témoigne d'une piété ferme, nullement servile ni dévotieuse, mais éclairée, libre, éminemment virile. Le Christ et la conscience en contient un grand nombre de pareilles. N'est-ce pas la vraie, la bonne manière, d'honorer Jésus, que de le maintenir parmi les civilisateurs, à ce premier rang où l'ont élevé la hardiesse, la justesse de ses conceptions religieuses, la grandeur de son dévouement, l'universelle reconnaissance, et, cependant, de ne point consentir à faire de lui un type d'*. perfecti'>ii absolue, une incarnation de
l'idéal humain, par conséquent, une barrière, un obstacle, une cause de stagnation, d'immobilisme?
« Qu arrive-t-il, dit en quelques lignes décisives M. Félix Pécaut, lorsqu'on fait de Jésus-Christ l'idéal humain atcompli ? Deux choses également regrettables : Tune, qu'on gène le libre mouvement de l'âme en quêlede son idéal, et qu'on l'empêche de s'assimiler d'autres traits empruntés à des traditions différentes ou à ses propres méditations ; l'autre, qu'on altère la figure historique du Christ. »
On comprend qu'avec des convictions si positives, si tranchées, en ce qui touche la perfection relative de l'enseignement, du caractère de Jésus, et pénétré comme il l'est, de l'impérieuse nécessité, pour une religion, d'être, avant tout, active, vivante, progressive, M. Pécaut n'ait pu accepter et même qu'il ait vigoureusement combattu la théorie de X humanité parfaite de Jésus émise et soutenue par M. Albert Réville. On suivra cette discussion et ce qui s'y rattache, avec intérêt, avec profit, dans la préface de la deuxième édition et dans quelques-uns des chapitres qui composent la seconde moitié du livre. (Voy. surtout de 230 à 307.)
C'est principalement cette partie de l'ouvrage où
l'auteur se permet d'examiner de trës-*près dans quelle limite et jusqu'à quel point Jésus peut prétendre à la perfection morale, c'est, dis-je, cette partie non polémique, mais fortement critique, qui a excité dans la société orthodoxe le plus de surprise et de mécontentement. J'ai entendu cette mauvaise humeur se manifester d'une façon assez piquante. Cette année (1) , dans les premiers jours de septembre, je me trouvais aux environs de Genève, chez des personnes aimables, distinguées, d'une piété vive, d'un protestantisme irréprochable. Nous parlions religion, et je vins à prononcer le nom de M. Pécaut. Quelqu'un demanda : « Quel est cet écrivain? — Mais, vous savez bien, répondît la maltresse de la maison, c'est ce monsieur qui trouve des défauts à Jésus- Christ.
Le mot est plus spirituel que juste, car l'auteur du Christ et la conscience n'a jamais songé à déprécier, à rabaisser une personnalité qu'il vénère ; 51 a seulement voulu prouver, — et, à mon gré, il a pleinement réussi, — d'abord que nous ne possédons pas une somme suffisante de témoignages
pour affirmer la perfection du prophète de Nazareth, et ensuite que dans ce que nous savons d'à peu près authentique, plusieurs traits nous montrent chez Jésus de graves lacunes, soit au point de vue de la liberté, de la largeur de l'intelligence, soit ail point de vue de la science et de l'éducation. Malgré les ingénieuses épigrammes des orthodoxes, cette argumentation patiente, rigom'euse, solide, a porté au faux idéal évangélique un coup dont il ne se relèvera pas. Les pages consacrées par T intègre et courageux philosophe à l'appréciation de F individualité de Jésus, sont un modèle de bonne foi et de pénétration, un chef-d'œuvre d'analyse morale. C'est, avec le livre de M. Renan, ce que je connais de plus lumineux, de plus captivant et de plus instructif sur cette matière.
Le Christ et la conscience ^ \ Avenir du théisme chrétien^ rejoignent et complètent, non-seulement la Vie de Jésus^ mais le Livre de consolation et Y Immortalité^ d'Alfred Dumesnil; le Génie des religions^ d'Edgar Quinet ; Terre et Ciel, de Jean Reynaud, Y Humanité, de PieiTC Leroux. Les travaux de M. Pécaut contribueront certainement à donner au déisme conscience de lui-même; ils
lui feront faire un pas décisif, un pas immense ; personnellement, je leur dois beaucoup, et je suis heureux de leur rendre ici cet hommage.
Lorsque j*ai lu ces deux volumes, mes principes déistes étaient aussi arrêtés que possible, et je venais de consigner dans les dernières pages de la Piété au XIX' siècle^ l'expresse déclaration de ma croyance.
« Le rôle du déisme, disais-je, consiste, en ce moment, à protéger à la fois le sentiment religieux contre Tétroitesse intolérante des orthodoxies constituées et contre les objections souvent redoutables de ce que je nommerai, faute de mieux, la philosophie avancée... Le déisme est l'infranchissable barrière qui préserve la conscience humaine et la met à l'abri du bigotisme des pharisiens et de l'athéisme des physiologistes. »
Il me restait toutefois des doutes graves sur plusieurs points, et, notamment, sur cette question de la fonction médiatoriale de Jésus, et sur la possibilité d'une organisation religieuse du théisme. Grâce aux considérations élevées et judicieuses, exposées par l'éminent penseur théologien, je me
suis senti allégé, délivré des incertitudes qui entravaient et retardaient le développement régulier de ma pensée. Affranchi de mes hésitations, de mes difficultés, j'ai pu prendre une part plus active, plus efficace, et m' associer d'un élan plus cordialement sympathique au mouvement déiste actuel.
On aurait mauvaise grâce à nier ce mouvement. Il est très-sincère, très-réel, et tend chaque jour à s'accroître, à se répandre, à se communiquer. Des hommes de cœur et d'ardente volonté s'appliquent à propager les vérités essentielles, fondamentales du déisme, et à répondre aux objections que l'enseignement de ces doctrines, de ces vérités, suscite et soulève dans le public déjà nombreux auquel il s'adresse.
Ces publicistes poursuivent aussi un but que nous aimerions à leur voir atteindre ; ils appellent de leurs souhaits constants et préparent, dans la mesure de leur influence, la réunion d'un congrès de déistes ofi l'on discuterait et arrêterait les prin • cipaux articles d'une profession de foi destinée à poser les bases, à fixer les cadres du déisme, en lui laissant sa diversité de nuances, sa spontanéité d'interprétation, sa liberté d'allure. L'idée est ex-
J. 1.EVALL01S.
62 U CRISE REUGIEQSE
cellente, et je ne saurais trop y applaudir. Le congrès sera peut-être orageux, mais, assurément, il ne sera point stérile, puisqu'il y aura chez ceux qui voudront bien y apporter le concours de leurs lumières, unité d'aspiration, de direction et de principe (1).
D'ailleurs, même avec ses luttes, même avec ses orages, la liberté philosophique et religieuse (pour ne parler que de celle-là) nous plaît mieux que la discipline silencieuse et machinale des orthodoxies. Nous accueillerons toujours avec joie et, au besoin, nous provoquerons de toute notre énergie les tentatives qui, indépendamment des grands résultats auxquels elles visent, nous paraîtront présenter l'avantage, immédiat, inappréciable, de mettre
(1) Deux journaux se sont fondés dans ces derniers temps, destinés à peu près spécialement à soutenir et à répandre les doctrines déistes : V Alliance religiewi€untver.ielle,hri\\aimmeniréôiQée par MM. Henri Carie, Ferdinand Delaunay, Jules Labbé, Léon Richer, Charles Fauvety^ etc.; et Renaissance, ancien Déiste rationnel, dirigé avec conviction et zèle par M. Riche-Gardon. Le docteur Rourjot Saint-Hilaire y a inséré d'estimables travaux. Depuis deux ans, l'idée d'un congrès de déistes a fait son chemin. De simple opinion philosophique, le déisme tend à devenir une communion religieuse, indépendante du christianisme, mais nullement hostile ; bienveillante plutôt, et fraternelle.
r individualité à môme de se dégager, de se produire dans un milieu sympathîgue, et de se sentir ainsi confirmée en ce que sa vocation a de plus haut, par l'approbation réfléchie et désintéressée, d' autrui,
» A mesure^ a dit M. Félix Pécaut, que l'atmosphère extérieure se refroidit^ réchauffons F atmosphère intérieure; à mesure que les cadres tradi" tionnels se brisent^ il faut y suppléer par un accroissement de force libre. » — Je ne puis que féliciter chaleureusement M. Pécaut de ces mâles et fières paroles qui auront de Técho dans bien des cœurs, dans bien des esprits. Elles expriment trop complètement, je dirai même trop supérieurement, mon intime pensée, pour que je me permette d'y rien ajouter.
Si l'on veut remonter à l'origine du mouvement rénovateur qui agite, depuis quelque temps, le protestantisme français ; si l'on cherche à découvrir, à déterminer la cause de ce mouvement, il importe tout d'abord de se rendre bien compte de l'esprit qui a présidé, qui préside encore aux admirables travaux critiques des théologiens allemands, et, chez nous, à l'enseignement de cette grande école de Strasbourg, honorée et illustrée par des maîtres tels que MM. Colani et Reuss, et d'où sont sortis
(1) Le Protestantisme libîral^ par M. Th. Bosl (chez Germer Balllicre). — Méditations sur l'essence de la re'iyion chrétienne,
par M. Guizot(cliez Michel Lévy).
MM. Edmond Scherer et Albert Réville, écrivains si distingués, penseurs si éminents.
Entre l'examen consciencieux, impartial, hautement désintéressé des faits sur lesquels repose une croyance ; et les modifications graves que ne craignent pas d'apporter aux principaux articles de la foi généralement reçue les plus éclairés de ses adeptes, il existe, en effet, chacun le comprendra aisément, une étroite corrélation. L'évolution scientifique doit nécessairement précéder et amener la tentative de transformation religieuse. Elle lui transmet, en quelque sorte, son caractère. Nous ne pourrons donc appréciera sa juste valeur l'impor* tance de la crise actuelle, destinée, sans doute, à régénérer l'Église réformée, qu'en rappelant les traits dominants de la conception tbéologique et philosophique qui a éveillé les espérances et suscité l'activité des libres croyants.
Marquons fortement un premier point : la science spéciale que, désormais, comme les Allemands, nous appellerons Christologie^ ne part pas d'une pensée négative, destructive. Ceux qui la cultivent avec ardeur, simplicité, courage et persévérance, n'obéissent, dans leurs recherches, — il est permis
de l'affirmer, — à aucune mauvaise passion. Ils ne sont guidés, inspirés par aucun sentiment irréli* gieux. Loin de là^ en Allemagne* depuis Scbleiermacber et Neander jusqu'aux récents historiens de Jésus, Keim et Schenkel, les écrivains qui ont voué leur existence à ces délicates investigations ont toujours passé, à bon droit, auprès de leurs cooipatriotes, pour des hommes particulièrement recommandables, non>seulement par leurs vertus, mais au3si et surtout par leur fervente piété.
En France, je ne crois pas que les plus intolé* rants, parmi les orthodoxes, considèrent comme des incrédules et des impies, les savants profes* seurs de l'école de Strasbourg. M. Colani s'est, du reste, expliqué très -catégoriquement à ce sujet, dans xme lettre adressée à M. le ministre de Tinstruction publique ; il a formulé une profession de foi à peu près irréprochable au point de vue dog-* matique ; et personne, que je sache, ne s'est avisé de révoquer en doute la sincérité de sa déclaration. Gela ne l'empêche point de diriger la Revue de théologie^ excellent recueil où toutes les questions relatives à l'authenticité des Évangiles sont journellement soulevées, débattues, discutées, avec la
68 LE (UniSlîAKISXC IT.OCRLSSIF
plus entière indépendance et la plus tranquille audace.
Les profonds et lumineux exégètes, soit français, soit allemands, que je viens de citer, ne sauraient, je le répète, être regardés comme des incrédules ; ce ne sont même pas des libres croyants, plus ou moins ébranlés par les séductions de l'histoire et de la logique. 11 est impossible de contester la pureté, la droiture de leurs intentions.
Et je me hâte d'ajouter que ces pures, ces droites intentions, les résultats ne les ont ni démenties, ni trahies. Dès à présent, nous sommes en mesure de constater que les efforts de nos hardis théologiens, ces efforts qui faisaient trembler les consciences timorées et pâlir les intelligences débiles, ont été sur plusieurs points capitaux couronnés de succès, La personnalité de Jésus diminuée, effacée, presque réduite à néant par les théories involontairement gnostiques des docteurs chrétiens, et par les hypothèses de la philosophie hégélienne, va maintenant se dégager de plus en plus des ombres, des brouillards qui Tentouraient. On est, si j'ose employer cette locution, sur la trace de l'immortel prophète de Nazarelh. L'expliattion mythique de
ET L'OUTHODOIIE. G9
Strauss tombe d'elle-même ; elle est rainée de fond en comble. Et, d'autre part, le système orthodoxe n'est guère moins malade, car il s'appuie sur la légende qui voit, chaque jour, décroître son crédit et sa faveur.
Chose bizarre ! et qui, si je ne me trompe, ne s'était jamais vue, ce qui-dans les Évangiles s'évanouit devant les minutieuses et rigoureuses analyses de la science moderne, ce sont les faits, légendaires pour la plupart, incohérents, incroyables; ce qui subsiste, ce qui demeure irréfragable, ce qui brille et resplendit, comme il y a dix-huit siècles, ce qui est animé d'un souffle de vie véritablement inextinguible, ce sont les paroles.
Tant que les exégètes, en examinant celte partie essentielle du Nouveau Testament, ont accoMé aux paroles et aux faits une importance égale, ou seulement, tant qu'ils ont essayé d'expliquer les faits par les paroles, ou les paroles par les faits, leurs essais sont restés infructueux. L'erreur do méthode dans laquelle ils tombaient les a condaranés à l'impuissance. On n'a commencé à s'orienter, à se sentir dans le bon chemin, à marcher en avant, qu à partir dn moment où l'on s'est décidé
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à établir, entre la légende de Jésus et ses discours une distinction radicale, adoptant ceux-ci et rejetant celle-là.
L'individualité de Jésus, appuyée sur ses paroles, reconstituée, restaurée d'après son témoignage propre et presque direct, voilà ce que nous devons à la théologie scientifique ; voilà sa brillante et glorieuse conquête, inestimable présent qu'elle a fait à l'humanité pensante et civilisée.
Arrivons aux conséquences pratiques de cette triomphante évolution. Les paroles de Jésus retrouvées ; son individualité remise en lumière, rétablie, solidifiée; la partie légendaire des Évangiles irrévocablement écartée, déchue; ces faits d'une extrême gravité ne pouvaient, on le conçoit, rester longtemps dans le domaine calme et neutre de la pure érudition, de la spéculation théologique. Ils touchaient de trop près aux préoccupations et aux intérêts de la conscience religieuse, pour ne pas causer au sein des diverses communions chrétiennes une impression des plus vives.
Le catholicisme, reconnaissons-le franchement, irrité plutôt que troublé, fut très-peu entamé, se montra médiocrement ému. Depuis la fameuse pa-
ET L'ORTHODOXIE. 7i
rôle de Tertullien, Credo quia absurdum^ il a pris * son parti de tout ; il est parfaitement résigné à ne pas voir le soleil et à nier Tévidence. D'ailleurs, il est préservé contre les nouveautés par bien des barrières : le manque d'informations et d'études chez les ecclésiastiques,. une discipline de fer, une hiérarchie habilement organisée, la croyance en l'infaillibilité du pape, qui suspend nécessairement toute activité spirituelle, enfin le souci quasi exclusif des questions politiques et temporelles, éloignent le clergé des discussions théologiques et l'y rendent impropre. Il est d'autant mieux protégé contre l'esprit nouveau, qu'il l'ignore absolument.
Dans tous les cas, et quelle que soit la cause de cette stagnation morale, il est certain que les immenses résultats auxquels est parvenue la théolo** gie scientifique n'ont presque en rien dérangé la majestueuse immobilité du catholicisme. Le beau livre de M. Renan, qui mettait le grand public au courant de ces résultats, a bien fait surgir çà et là quelques abbés folliculaires et pamphlétaires; mais, parmi ces contradicteurs de hasard, pas un n'a montré le bout de l'oreille du théologien. Chez les protestants au contraire, qui, grâce au
commerce fréquent qu'ils entretiennent avec les Écritures, et à leur respect pour le principe du libre examen, sont accoutumés à raisonner leur foi et se piquent d'être toujours en état de la justifier, rémotion produite par les découvertes de la science exégétique fut terrible. Les âmes, soudainement mises en demeure de modifier une croyance dont les assises se déplaçaient, éprouvèrent un inexprimable trouble. Ce malaise ne tarda pas à peser lourdement sm' la situation générale de l'Église réformée.
Quel devoir incombait, en ces circonstances délicates, aux hommes de foi et de bonne foi chargés de dijiger, de guider la conscience de leurs coreligionnaires? Le Christ traditionnel et conventionnel venant à disparaître et faisant place au Jésus réel, concret, au Jésus reconquis sur l'obscur, sur l'indéterminé, par l'opiniâtre et courageuse érudition du xix"" siècle, pouvait-il continuer à servir de base à l'adoration intérieure et au culte public?
ET L'OHTHOMXie. 71
Était-il permis d'offrir encore à la faim et à la soif des fidèles convaincus, un aliment fictif, sans saveur, sans vertu, dépouillé de toute efficacité, lorsqu'on se savait en possession d'une réalité humaine et vivante, vraiment belle, vraiment salutaire? N'était^ pas là, selon la parole même de l'Évangile, donner des pierres à ceux qui demandent du pain 7
Quelques esprits élevés, quelques imes d'élite, MM. Martin Paschoud, Coquerel fils, Albert Réville, Fontanès, Félix Pécaut, Pellissier, se posèrent au plus intime d'eux-mêmes cette redoutable question, et, après des hésitations, des fluctuations, des luttes morales que nous n'avons pas à rechercher, mais qui ont dû forcément se produire, ils résolurent le problème dans le sens le plus hardi, le plus généreux. Préoccupés et pénétrés avant tout du respect que mérite, que commande impérieusement la sincérité du sentiment religieux, ils ne se crurent pas autorisés, — même par ces motifs de prudence et d'édification que les habiles invoquent si complaisamment, — à tromper cette sincérité, en persistant à présenter comme valable et sérieux, à la piété de leurs frères en religion,
J. LIYÀLLOIS. K
74 LE GHRISTIAMISME PROGllESSIF
l'élément mythologique, factice, suranné, et en gardant pour leur usage personnel la vérité historique.
D'ailleurs, à leurs yeux, la vérité historique, en ce qui concerne les paroles de Jésus de Nazareth, en ce qui touche sa personne, étant aussi, et au suprême degré, l'appui sur lequel il convient d'étayer la conscience, ils n'assignèrent à leurs efforts d'autre but que celui-ci : Mettre la sincérité du sentiment chrétien en exact rapport, en contact immédiat avec ce qu'il y a d'incontestablement vrai, et, par conséquent, de positivement efficace dans les Évangiles.
Que Ton se place au point de vue religieux pour considérer et examiner cette conception ou qu'on la juge comme philosophe, comme moraliste, il me semble que, par sa netteté, par sa profondeur, elle défie la critique. Est-ce à dire que nous l'acceptons entièrement pour notre compte, sans restriction, sans réserve? Allons-nous cesser tout à coup d'être libre penseur et déiste, pour entrer dans les rangs des protestants libéraux? Nous aurions bien mal expliqué notre pensée, si une telle confusion pouvait, pendant un seul instant, s'établir dans l'esprit de nos lecteurs.
ET L'ORTHODOIIE. 75
Nous applaudissons aux tentatives d'une minorité intelligente et dévouée qui travaille à modifier Tune des principales et assurément la plus intéressante des communions chrétiennes, en la faisant bénéficier des leçons de l'expérience et de la science ; nous nous réjouissons de voir la notion de progrès gagner jusqu'aux religions constituées et hâter leur transformation ; nous sommes pleine* ment sympathique à un essai de réforme qui se propose, comme idéal, la simplification du dogme* A tous ces titres, nous nous associons de cœur et d'esprit aux doctrines, aux croyances des protestants libéraux ; mais, au nom de notre foi purement théiste, nous ne pouvons nous empêcher d'attribuer à ces croyances un caractère transitoire et relatif. Pour les protestants libéraux, Jésus a cessé d'être le Médiateur, il est encore l'Auxiliaire indispensable, l'incomparable et unique Maître. Pour nous qui, cependant, lui conservons feimement notre vénération et notre amour, il n'est ni indispensable^ ni unique. L'Évangile est une des voies qui mènent à Dieu ; ce n'est pas la seule. En admettant que, jusqu'à présent, l'enseignement de Jésus sur certains points n'ait pas été dépassé, il est du moins,
76 LE GHAlUTUmSIIB t>R06tlESStP
destiné à être complété. Je viens d'exprimer avec franchise ce qui sépare les déistes, nième les théistes chrétiens, des protestants libéraux. Il n'y a qu'une étape entre nous, et non un abime. Déjà, ils sont en marche pour nous rejoindre. A défaut d'autre preuve, il suffit de voir quels sentiments d'hostilité violente régnent contre eux, au camp des protestants orthodoxes. -
M. le pasteur Th. Bost, dans un volume intitulé : le Protestantisme libéral^ ouvrage fort spirituel, irréprochable comme argumentation, comme logique, et chaleureux, quoique modéré de ton, s'est attaché à prouver aux partisans, aux piliers de l'orthodoxie, que, même en concentrant le débat et la discussion sur le terrain étroit et spécial de la question théologico-ecclésiastique , leurs prétentions à linfaillibilité ou seulement à lautorité dogmatique sont iiisoutenables. Selon moi, il s'est excellemment acquitté de cette tâche.
Je ne sais vraiment pas quelle réponse des adversaires sincères et sensés pourraient ' faire au chapitre II de ce livre, chapitre qui se résume en ce bref sommaire : Pourquoi nous sommes libé-raux et non pas orthodoxes. J'en dirai autant du
chapitre IV consacré au surnaturel. M. Bost y réplique d'une façon indirecte, mais avec autant de force que de lucidité, aux étranges théories contenues dans le fameux et regrettable manifeste de M. Guizot, Méditations sur r essence de la religion chrétienne.
Personne n'ignore l'attitude singulière et fâ« cheuse que M. Guizot a cru devoir prendre dans le consistoire à l'égard de la fraction novatrice qui essaye de réveiller et de renouveler l'Église réformée. Appelé à choisir entre le christianisme progressif et le christianisme immobile, il s'est hautement déclaré en faveur de ce dernier. Je n'entrerai pas dans le détail des mesures de rigueur, des tracasseries, des vexations dont il s'est fait, parmi ses coreligionnaires et au détriment de tous, le promoteur et le défenseur.
On n'en a que trop entendu parler. Il me parait plus nécessaire, plus intéressant d'expliquer rapidement ici, et le plus clairement possible, comment l'influence négative et stérilisante du célèbre doctrinaire ne s'exerce pas seulement aux dépens du protestantisme français, mais s'étend à tous les ordres d'activité morale.
En généralisant ainsi la question, nous ne nous éloignons pas du sujet de cette étude. Nous avons proclamé le droit que possède la conscience cultivée, éclairée, de varier les manifestations de son culte, de les régler sur l'état, sur le degré de ses lumières. Les destinées du sentiment religieux, ses modifications possibles, sa dignité, son indépendance, sont donc étroitement liées aux développements de la science et aux évolutions de la pensée.
La science libre, la pensée libre, telles sont les meilleures, je dirais volontiers les seules garanties de la religion. Supprimez-les, vous tombez immédiatement dans la superstition puérile, dans le bigotisme pharisaïque ou dans une grossière idolâtrie. La sincérité scientifique est une excellente gardienne de la conscience ; la vérité philosophique est pour la piété une merveilleuse sauvegarde.
M. Guizot est un esprit tout d'une pièce. Ses actes sont toujours d'accord avec ses conceptions. Il a pour la liberté intellectuelle la même aversion
ET L'ORTHODOIIE. 79
que pour la liberté religieuse ; il ne reconnaît pas plus les droits de la science que ceux de la conscience. S'il force M. Coquerel fils à descendre de la chaire 9 il empêche MM. Ernest Bersot, Jule^ Barni, Vachérot, d'entrer à l'Institut.
Je sais bien que M. Cousin, qui sent chanceler sur sa base le fragile édifice de sa prétendue philosophie, cet édifice si laborieusement élevé, si cauteleusement préseiTé de toute concurrence, n'est pas étranger aux dernières exclusions par lesquelles s'est tristement signalée l'Académie des sciences morales. Pourtant, si vif qu'ait été le zèle de son bouillant collègue, M. Guizot conserve le premier rang dans cette croisade contre la tolérance et la raison. D'où peut venir chez l'illustre écrivain cette tendance essentiellement et constamment réactionnaire ?
Pour répondi'e à une interrogation si précise, il nous suffira de chercher quelle est la passion dominante, de -Mrliuizot. Rassurez-vous, nous n'aurons pas à nous livrer à des investigations bien longues ni bien pénibles. Cette passion, il l'a fréquemment glorifiée en termes magnifiques ; il s'en est vanté; il l'a sur tous les tons prêchée à ses
SO LE CHRlSTiAMISMC PROGRESSIF
Gontemporains ; s'il faut l'appeler de son vrai nom, c'est l'amour du pouvoir.
Comme son maître Royer-GoUard, mais avec un sens pratique et positif que celui-ci n'avait pas, 11 aime à régenter, à gouverner, et, contraint de renoncer à l'action politique, il veut, pour se dédommager, régner despotiquement sur le monde de l'intelligence.
L'ex«premier ministre de Louis-Philippe ne se rend pas, ce me semble, suffisamment compte des conditions auxquelles doit s'exercer une pareille domination. Il croit sa tâche plus facile qu'elle ne l'est en réalité. On ne gouverne point les esprits : on les mène, on les précède, on leur indique et on leur fraye la route.
Il n'y a qu'une manière de dominer son siècle, c'est de le devancer, Luther et Calvin, Voltaire et Rousseau ont été les rois de leur temps, parce qu'ils lui apportaient des idées nouvelles ; parce qu'ils l'excitaient, Taiguillonnaient ; parce qu'ils ne se laissaient jamais dépasser, ni même atteindre. C'est à ce prix qu'on règne sur les intelligences et sur les âmes.
Qui oserait soutenir que M. Guizot remplit ac-
tuellement parmi nous ce grand rôle, cette noble et glorieuse fonction? Où sont les idées nouvelles dont nous lui sommes redevables ? Où sont les sentiments généreux et féconds quil a fait vibrer? Quelles conquêtes morales a-t-il su accomplir? De quelles améliorations, de quels progrès a-t-il pris l'initiative?
Il a voulu immobiliser l'histoire de France, en lui donnant pour but et pour terme définitif l'établissement monarchique de Juillet. Au moment où la démocratie se produisait avec éclat, où le peuple usait du suffrage universel avec autant d'ardeur que de bon sens, il a écrit un livre pour prouver que le gouvernement populaire était le pire des fléaux, et que les institutions démocratiques nous réservaient toutes sortes de mécomptes, de malheurs.
En philosophie, il s'entend avec M. Cousin pour fermer les portes de l'Institut aux hardis penseurs qui, las de répéter en écoliers dociles les fades leçons d'un cartésianisme énervé, s'efforcent de créer une métaphysique originale. En religion, enfin, il barre le chemin au christianisme progressif; il prête Tappui de sa parole et de sa plume à une
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orthodoxie intolérante, et, empruntant à Thomas Chalmers quelques bribes de son apologétique surannée, il oppose à l'esprit nouveau les Méditations sur l'essence de la religion chrétienne^ ouvrage d'une déplorable faiblesse, où il n'y a de remarquable et d'étonnant que la confiance de l'auteur dans la solidité de son argumentation.
On le voit, le passé de M. Guizot, ses préjugés, ses passions, ses engagements, les inexcusables alliances qu'il a contractées de toutes parts avec les ennemis du mouvement intellectuel, devraient lui interdire de songer au gouvernement des esprits ; mais l'ambition qui, de sa nature, est tenace, n'accepte pas si aisément les fins de non-recevoir que lui notifie, quelquefois d'une façon assez rude, l'opinion publique.
L'historien de la civilisation européenne essaye de donner le change à son amour de domination , en redoublant de vigilance à l'Institut et dans le consistoire, contre les libres penseurs, contre les libres croyants, en les frappant aussi sévèrement que possible. Le tort que, par ces intempestives rigueurs, il fait aux lettres, à la philosophie, à la religion, est encore (quoique restreint et contenu
en de certaines limites) , assez inquiétant et assez sérieux pour que la critiqua indépendante considère comme absolument nécessaire, d'en chercher la cause d'en révéler les effets, d'en combatti-e les progrès. Luttons énergiquement. Il s'agit de ne point passer, désarmés et humiliés sous les fourches caudines du pharisaïsme.