SA VIE
Eugène Delacroix naquit le 8 floréal An VI (27 Avril 1798) ; il appartenait à une bonne famille distinguée ; son père, Charles Delacroix de Contault, ardent républicain qui avait voté la mort de Louis XVI, prit une part active à la vie politique, fut successivement Ministre des relations Extérieures, Ambassadeur à Vienne, Préfet des Bouches du Rhône, de la Gironde, ambassadeur près la République batave ; sa mère Victoire, était la fille du fameux ébéniste Oeben et belle fille de Riesener ; son père Charles
PLANCHE IV.— LA CRUCIFIXION (Musée du Louvre)
Ce petit pastel qui fait partie du legs Thomy Thiery au Louvre est une œuvre de qualité précieuse et d'une grande finesse de coloris. Il fut exécuté pour Madame de Forget, l'amie du peintre qui s'entremit avec tant de dévouement lorsque Delacroix s'efforça d'obtenir le poste de directeur de la Manufacture des Gobelins. Il date de 1848 et il en existe un grand nombre de répliques.
Henri, officier de guerre de Napoléon, fut • fait baron de l'Empire en 1810, et devint maréchal de camp honoraire en 1815 ; son autre frère Henri avait également embrassé la carrière militaire, et fut tué à Friedland en 1807 ; sa sœur avait épousé Raymond de Verninac, qui fut Préfet du Rhône et ensuite Ministre plénipotentiaire près de la République helvétique.
Delacroix ne fut pas un enfant prodige; il ne montra pas dès ses jeunes années ces dispositions artistiques que les biographes posthumes se plaisent à trouver dans la vie des grands Maîtres ; il montra du goût pour la musique ; néanmoins, il faillit se lancer dans la carrière militaire même lorsqu'à l'âge de 17 ans il quitta le lycée impérial pour entrer dans l'atelier de Guérin ; il ne songeait pas encore à se vouer entièrement à la peinture.
Il y avait d'ailleurs peu de sympathie entre le maître et l'élève ; ce jeune homme ardent, doué d'un sentiment romantique et dramatique, se heurtait à la froideur glaciale de l'homme en qui l'enseignement de David avait étouffé tout talent personnel ; aussi, plutôt que de suivre ses conseils, Delacroix alla au Louvre étudier et copier Titien, Véronèse, Raphaël, Rubens. Au même moment, il eut la bonne fortune de se lier d'amitié avec son camarade d'atelier Géricault, qui, de même tempérament que lui, avait déjà rompu avec les traditions de l'Ecole et annonçait par son Radeau de h Méduse une nouvelle manière d'art extrêmement dramatique. Delacroix rapporte dans son Journal qu'il fut tellement impressionné par le réalisme intense de cette œuvre, qu'en quittant l'ateUer, il erra par les rues comme un fou. L'influence de Géricault
apparaît bien dans le Dante et Virgile du Salon de 1822, qui d'un coup rendit son auteur célèbre.
Delacroix perdit sa mère en 1819 ; le petit héritage qui devait lui revenir fut englouti dans un procès ; sa situation eut été désespérée si, par l'aide de Géricault, il n'avait pas obtenu la commande d'un tableau de maître-autel pour le couvent des Dames du Sacré Cœur, à Nantes. Il n'y a aucune trace de sa fougue romantique dans cette toile, non plus que dans celle datant de la même époque, la Vierge des Moissons de l'Eglise d'Orcemont, près de Rambouillet ; on évoque, en le voyant, le souvenir de Raphaël.
Parmi les intimes de Delacroix pendant ces premières années, il faut citer le peintre Anglais Thaïes Fielding, duquel il apprit, par l'intermédiaire de son ami Soulier, la
peinture à l'eau, alors à peine pratiquée en France et qui éveille en lui le goût de la littérature d'Outre-Manche, notamment de Shakespeare et de Byron.
Avec le Dante et Virgile de 1822, Delacroix s'évadait définitivement de la tradition de David, laissant la place à Ingres (cette école d'Ingres disait-il une fois que contrairement à sa réserve habituelle il donnait ses avis sur ses contemporains, cherche à faire de la peinture une dépendance des antiquaires, c'est de l'archéologie prétentieuse, ce ne sont pas des tableaux). Et un autre jour il écrit : " Les camées ne sont pas faits pour être mis en peinture, chaque chose doit garder sa place ! "
Le Dâtite et Virgile conduits par Phlégias, traversant le lac qui entoure les murailles de la ville infernale de Dite, fut sa première et éloquente protestation contre l'école qui
l'avait précédé, et aujourd'hui, nous nous étonnons, que cette œuvre de couleur si sobre, si sculpturalement plastique dans les modèles du corps humain, ait pu être considérée comme révolutionnaire, et mériter tant de violentes injures ; mais si l'on se reporte à l'époque, si on compare ce Dante au Serment des Horaces et au Léonidas de David, on comprend la hardiesse de la nouveauté de Delacroix ; Géricault, sans doute, avait déjà indiqué la voie avec son Radeau de la Méduse, mais sa reproduction saisissante d'un désastre, présent encore en toutes les mémoires, semblait plutôt un récit par la peinture du journalisme en image, qu'une œuvre devant inquiéter les fervents du "grand style."
Le cas de Delacroix était différent ; il avait osé apporter de la passion et une expression dramatique intense dans un
sujet tiré de la littérature ; il avait choisi un poète du Moyen-âge au lieu de s'inspirer de l'antiquité classique ; et pour l'illustrer, il avait rendu avec une violence farouche la scène, la facture même contribuant à magnifier l'émotion. Les corps enlacés des damnés, celui qui crispé se cramponne à la barque et la mord, ce grouillement de torsions, ces chairs livides dans l'obscurité infernale sont peints avec un talent qui rappelait à M. Thiers "l'assurance de Michel-Ange et la fécondité de Rubens."
Le blâme exaspéré des Davidiens n'empêcha pas l'Etat d'acheter le tableau pour le prix, modeste d'ailleurs, de 2000 frs. ; l'artiste qu'on honorait ainsi de façon officielle fut, la même année, classé soixantième dans un des concours de l'Ecole; aussi décida-t-il de s'abstenir désormais, de ne plus s'exposer à de tels échecs, et
refusa l'offre de Gros qui voulait le préparer dans son atelier pour le prix de Rome. Il continua de travailler en toute indépendance, gagnant difficilement sa vie à dessiner des caricatures et des lithographies. Jl n'alla pas non plus en Italie, suivant ainsi l'exemple de deux de nos plus grands peintres, Watteau et Chardin.
Les horreurs de la guerre de l'indépendance en Grèce lui fournirent une œuvre superbe, les Massacres de Scio, qu'il envoya au Salon de 1824.
C'est véritablement alors un défi à ces règles du beau formulées par les élèves de David, qui même dans une scène d'horreur et de sang, voulait que l'on gardât des poses héroïques, et un groupement théâtral. Delacroix avait osé peindre la mort hideuse sur la face de cette femme dont l'enfant cherche encore le sein, il avait exprimé un
désespoir voisin de la folie sur le visage de la vieille femme à côté, la langueur de la mort prochaine sur celui de l'homme étendu au milieu ; il avait combiné sa composition contrairement à toutes les règles admises, et il avait peint cela avec la vigueur d'un coloriste inspiré. L'éclat de la lumière et de l'atmosphère s'étend sur tout le paysage fuyant et sur le Ciel ; chaque groupe pris à part est un morceau merveilleux, il suffirait à rendre un peintre célèbre.
Le Mâssâcre de Scio fut violemment critiqué, considéré comme un outrage au bon goût, mais trouva un défenseur avisé dans le baron Gérard, et fut acheté par l'Etat pour la somme de 6000 frs. Bien que le prix proposé nous semble ridicule, il faut cependant constater, qu'en dépit de l'assertion si souvent répétée
sur l'injustice dont fut victime Delacroix, il eut dès ses débuts des encouragements officiels ; ses deux premiers tableaux exposés au Salon furent acquis malgré l'opposition de la faction académique ; à des intervalles rapprochés, il reçut d'importantes commandes de la Maison du Roi : la Mort de Charles le Téméraire a Nancy, la Bataille de Taillebourg pour la Galerie de Versailles, la décoration de la Chambre des Députés, des bibliothèques de la Chambre des Pairs et du Palais Bourbon, du Salon de la Paix à l'Hôtel de Ville, d'une chapelle à St. Sulpice, d'une peinture murale à la nouvelle église de St. Denis du Saint Sacrement, rue de Turenne, Saint Sébastien à l'église de Nantua, du plafond de la Galerie d'Apollon au Louvre, etc.
LES ŒUVRES DE JEUNESSE L'amitié de Delacroix pour Thaïes Fielding et Bonington, ainsi que son amour de la littérature romantique anglaise avaient éveillé en lui le désir de visiter Londres. Il y alla en Mai 1825, fut très impressionné par l'immensité de la ville, par la Tamise, par Richmond, par Greenwich, et surtout par le théâtre : il eut l'occasion d'admirer Kean, et Terry, en Méphisto, dans une adaptation de Faust* On peut trouver là l'origine des dessins et des lithographies qu'il exécuta sur les sujets dramatiques, et l'on se rappelle le commentaire élogieux de Goethe lui-même. Faust, tragédie de M. de Goethe, traduction en français par M. Albert Stapfer, orné d'un portrait de l'auteur et de 17 dessins exécutés sur pierre par M. Eugène Delacroix, 1828.
En même temps que par le théâtre, il fut intéressé par les œuvres des artistes de là-bas, et noua des relations avec beaucoup d'entre eux ; dans ses lettres il exprime une admiration non-seulement pour Bonington avec lequel Tannée suivante il partagea son atelier, mais pour Constable, Turner, Lawrence, et Wilkie.
La principale œuvre peinte par Delacroix à son retour d'Angleterre, Justinien composant ses instUutes, pour les salles du Conseil d'Etat au Louvre, fut brûlée en
Au Salon de 1827, Delacroix fut représenté par douze envois parmi lesquels la Mort de Sardàîiàpale, le Doge Marino Faliero décapité, le Christ au Jardin des Oliviers, puis le portrait du comte Palatiano en costume Souliote, Deux chevaux de fer, un Anglais, Jeune Turc caressant son cheval. Pâtre de la
campagne de Rome, Blessé se désaltérant au bord d'un marais, Combat du Giaour et du Pacha, Nature morte, Faust dans son Cabinet, Milton soigné par ses filles,
La hardiesse extrême, le désordre impétueux, de son Sardanapale déchaîna les colères ; on prétendit que l'artiste peignait avec un "balai ivre"; on disait de cette composition qu'elle était due à un malade en délire ; Delacroix lui-même avouait que la première vision de sa toile au Salon l'avait troublé, et il espérait bien que "le public ne la verrait pas à travers ses yeux " ; que reste-t-il de ces critiques exacerbées, quand on contemple dans la collection du baron Vitta cette énorme toile toute vibrante d'action, toute lumineuse de chairs féminines, des blancheurs de nacre saillant des précipices et des ors, l'impassibilité du souverain en antithèse
avec le désespoir des femmes dont les corps puissants rappellent les plus belles pages de Rubens.