‹ Delacroix, huit reproductions facsimilé en couleursChapitre 5 sur 9 · LA MATURITÉ · texte numérisé non relu

LA MATURITÉ

Les autres tableaux du Salon de 1827 furent à peine remarqués, et cependant il y avait là un chef d'oeuvre, Marino Faltero, que Delacroix considérait comme une de ses meilleures choses. Il a atteint là une puissance dramatique surprenante sans être théâtrale ; rien n'est plus impressionnant que cette nappe de lumière sur l'escalier de marbre et l'immobilité des nobles assemblés.

Ce fut à l'occasion de ce Salon de 1827 que les mots de romantisme et de romantique devinrent d'un usage général ; leur définition exacte est difficile à donner, ces

étiquettes, comme celles d'impressionnisme plus tard, ayant leur raison dans une actualité passagère ; on peut cependant dire que le mouvement romantique en littérature, en musique et en peinture signifie une accentuation des émotions et des passions, opposée à la pureté et à la froideur du mode classique ; Delacroix lui-même ne désirait pas que son nom fut attaché à telle ou telle école, cependant il demeure le chef du romantisme en peinture comme Victor Hugo le fut en littérature.

La Mort de Sardâtiàpàle attira à son auteur les plus amers outrages et les pires humiliations ; Sosthènes de la Rochefoucauld, alors Directeur des Beaux Arts, le fit venir et le prévint qu'il ait à changer sa manière, à étudier le dessin d'après l'antique, cela sous peine de ne plus avoir aucun encouragement officiel.

PLANCHE V.— LA FIANCEE D'ABYDOS (Musée du Louvre)

Grand amateur de littérature anglaise, Delacroix trouva dans les œuvres de Byron de nombreuses inspirations pour ses remarquables peintures. Suivant son habitude, il exécuta de nombreuses versions du même sujut, montrant Zuleika s'efforçant d'empêcher Selim de faire le signal convenu à ses camarades. Une variante, exécutée comme la peinture du Louvre en 1843 et mesurant 14 mètres sur 10 atteignit le prix élevé de 32,050 frs. à la vente publique de 1874.

"Vous jugez, a écrit Delacroix, ce que fut pour moi, sans parler de la question d'argent, un pareil chômage dans un moment où je me sentais capable de couvrir une ville entière de peintures, non que cela eut refroidi mon ardeur, mais il y eut beaucoup de temps perdu en petites choses, et c'était le temps le plus précieux."

La menace n'eut pas d'effet sur les convictions bien arrêtées de Fartiste ; il ne céda pas d'un coup de pinceau ; il continua à suivre sa propre inspiration, et néanmoins l'Etat lui commanda l'année suivante la Mort de Charles le Téméraire a la bataille de Nancy, actuellement au Musée de cette ville.

Esquissé en 1828, le tableau ne fut terminé et expédié qu'en 1834, et lorsqu'on vit cette scène tumultueuse, sous un ciel d'hiver nuageux et menaçant, cette mêlée

de chevaux et d'étendards, et le drame du premier plan, tout cela conçu si différemment des peintures de l'épopée napoléonienne, on la jugea historiquement fausse, chaque détail souleva des critiques que nous avons peine à comprendre aujourd'hui.

Bien que Delacroix fut absorbé complètement par son art, et qu'il n'eut guère le loisir de prendre part à la politique, il fut profondément ému par les événements de 1830. Là Liberté guidant le peuple, du Salon de 1831, témoigne de ses opinions ; là, pour une fois le peintre n'empruntait pas son sujet à la légende et à l'histoire du passé, il le trouvait dans la réalité du drame contemporain, et mêlant l'allégorie à la vérité, situant une déesse à côté d'un homme vêtu d'une redingote et coiffé d'un chapeau haut de forme, il atteignit la

grandeur épique, son œuvre fut justement appréciée et par le public et par les critiques, et cette année là, il reçut la croix de la Légion d'honneur et le tableau fut acheté par l'Etat. Il est au Louvre.

A ce Salon de 1831, l'artiste avait envoyé aussi le Cardinal de Richelieu dans la Chapelle du Palais Royal, Indien armé du Gourka-Kree, Crom^well au château de Windsor regardant le portrait de Charles V, Jeune tigre jouant avec sa mère, Meurtre de VEveque de Liègey Tam o' Shanier, deux aquarelles Gulnare et Conrad^ Une jeune fille pr'es d'un puits et une sépia Ecce homo.

L'œuvre la plus saisissante était le Meurtre de VEveque de Lfege dont le sujet était emprunté à Quentin Durward, de Walter Scott, et qu'il avait exécutée pour Louis Philippe, alors duc d'Orléans ; la réalité de l'orgie sauvage et sanguinaire décrite par

le romancier a été rendue par le peintre avec une violence terrible ; ce n'est pas tant l'action de chaque personnage qui retient l'attention, que l'ensemble de la scène, cette atmosphère de terreur vague, l'obscurité mystérieuse de cette haute salle, les flammes vacillantes des torches, ces reflets de lumière jetés sur la nappe blanche : *' Demain, disait-il à un ami, j'attaquerai cette maudite nappe qui sera mon Austerlitz ou mon Waterloo ! " Ce fut son Austerlitz.

De la même année que ce tableau, date le portrait de Delacroix par lui-même qui est au Louvre ; la figure volontaire, d'une ossature puissante, ses yeux profonds sous les sourcils très marqués, la moustache courte laissant voir le dessin des lèvres, les cheveux en masses indisciplinées, le cou caché par la haute cravate à plusieurs

tours, cette effigie est légendairement connue sous le nom de "l'Homme au gilet vert." Il l'avait légué par testament à sa fidèle servante domestique Jenny le Guillou, à condition de le donner au Louvre le jour où la famille d'Orléans reprendrait possession du trône ; le tableau est dans notre Musée, grâce au don de Madame Durieu, fait en 1872.

Page 1