L'INFLUENCE ORIENTALE
La légion d'honneur ne fut pas la seule récompense du succès de Delacroix au Salon de 1831 ; il obtint la faveur d'être adjoint à une mission diplomatique qui, sous la conduite du comte de Mornay, se rendait au Maroc. On débarqua à Tanger le 24 Janvier 1832, de là, on se rendit à Mequinez où eut lieu la réception officielle
par l'Empereur Muley Abd-er-Rhaman, on revint à Tanger d'où Delacroix s'embarqua pour le Sud de l'Espagne.
Visiter l'Orient avait été le rêve de toute sa vie ; il y fit une moission abondante d'impressions, ayant enfin devant les yeux cette couleur qu'il avait sentie, devinée, depuis si longtemps ; pendant les six mois que dura son absence, il ne put que tracer de rapides croquis, prendre des notations, griffonner sur des albums, et cela lui fit un trésor dans lequel il puisa avec délices et avec profit malgré ses appréhensions d'une lettre datée de Tanger: "Je suis sûr que la quantité assez notable de renseignements que je rapporterai d'ici ne me servira que médiocrement. Loin du pays où je les trouve, ce sera comme des arbres arrachés de leur sol natal ; mon esprit oubliera ces impressions, et je
PLANCHE VI.— DANTE ET VIRGILE (Musée du Louvre)
C'est par ce grand tableau qu'en 1822, à l'âge de 24 ans, Delacroix fit ses débuts au Salon. La puissance dramatique du groupe central, le mouvement, le modelé superbe des personnages nus penchés vers le bateau, firent une énorme impression sur un public habitué au froid classicisme de l'école de David. Malheureusement, cette peinture est abimée et a perdu de son éclat probablement à cause de l'emploi de la peinture au bitume, peinture qu'il n'abandonna que dans la dernière période de sa vie.
dédaignerai de rendre imparfaitement et froidement le sublime vivant qui court ici dans les rues et nous assassine de sa réalité."
Les carnets d'esquisses sur le Maroc, qui sont parmi les trésors du Louvre, constituent un des documents les plus intéressants qui aient jamais été laissés par un artiste ; on y voit la soudaineté de la sensation, on y peut revivre la vie même du peintre pendant ces semaines passées dans la lumière intense de là-bas ; les dessins sont entrecoupés de notes, d'observations, écrites dans un style imagé, avec les mots exacts ; la mise en scène de l'existence orientale, les types de la race, les animaux, les détails d'architecture, les costumes, les attitudes, tout se trouve là, sténographié pour ainsi dire ; quelques pages sont rehaussées de tons de lavis,
de teintes d'aquarelles, avec des indications tracées rapidement au crayon.
Ce voyage au Maroc devait avoir une grande influence sur la palette de Delacroix ; le fougueux coloriste qu'il était déjà, abandonna dès lors l'usage des bruns bitumineux et des vernis chauds, et peignit en pleine pâte lumineuse ; avec les Femmes d'Alger dans leur appartement, du Salon de 1834, il entre dans une phase absolument nouvelle, cette toile est traitée dans une luminosité éclatante que tempère une atmosphère gris d'argent. Ce n'est plus le drame ou le mélodrame sous un ciel tourmenté, mais un calme absolu, une lassitude indolente dans la torpeur des parfums ; on sent la joie qu'a eue l'artiste à manier ce coloris, à traiter ces étoffes, ces chairs, ces mosaïques, à faire des morceaux de bravoure, comme la négresse
vue de dos, qui se peut comparer à des chefs d'oeuvres, vus en Espagne, et que nous retrouverons plus tard dans VOlympta de Manet.
Les femmes d'Alger dans leur appartement fut acquis par l'Etat, pour un prix ridiculement modique, et Delacroix refusa presque de le livrer en apprenant qu'on avait payé bien davantage un tableau médiocre de Decaisne ; il finit par céder devant la promesse d'une commande plus importante pour la galerie de Versailles, VEntrèe des Croisés a Constantinople*
Ce tableau, exposé au Salon de 1841, placé à Versailles et rentré définitivement au Louvre, est la plus belle chose de Delacroix et certainement un des chefs d'oeuvre de la peinture. Si on le compare au Massacre de Scio, on voit l'immense progrès qui est atteint ; de celui-là, Delacroix disait
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lui-même qu'il pourrait être mis en pendant des Pestiférés de Jaffâ: ''J'ai mal lavé la palette de Gros " mais dans les Croisés, il ne reste plus rien de ce prédécesseur ; si l'on voulait évoquer une autre page sublime, ce serait les Lances, de Vélasquez. Ce groupe de Croisés dont les étendards barrent le ciel, l'expression mélancolique du guerrier qui avance le premier, le geste du cheval, la supplication du vieillard, l'épouvante accablée des femmes, et dans le fond, un merveilleux panorama de nature avec un bleu tendre, des lointains gris, la grandeur et la noblesse du décor, tout consiste à faire de cette toile une des merveilles de l'art.
Dans l'année qui suivit son retour du Maroc, Delacroix fut chargé, grâce à l'influence de M. Thiers, de peindre pour le Salon du Roi, à la Chambre des Députés,
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quatre figures allégoriques : l'Agriculture, l'Industrie, la Guerre, la Justice, accompagnées de pendentifs représentant l'Océan, la.
Méditerranée, et les principaux fleuves de France.
Mais avant de décrire cette partie décorative de Delacroix, il serait peut-être utile de conter brièvement ses dernières années d'énergie, de fécondité, de production fiévreuse, constante, malgré les atteintes de la maladie.
Il est impossible de donner une liste complète des œuvres de Delacroix, un fort volume n'y suffirait pas, car d'après le catalogue de Robaut, il a laissé environ 9140 œuvres, dont 853 peintures, 1525 pastels et aquarelles, 6629 dessins, 24 gravures, 109 lithographies et plus de 60 albums.
L'art de Delacroix, très discuté à
l'origine, souleva toujours des animosités et des critiques ; il ne put, de son vivant, obtenir que des prix dérisoires, et l'Institut lui fut hostile de façon continue ; en 1837, à la mort du baron Gérard, il avait posé sa candidature, on lui préféra Schnetz ; Tannée suivante, le fauteuil de Thévenin fut donné à Langlois, en 1849, celui de Garnier à Cogniet ; en 1851, celui de Jean Alane à Drolling ; en 1853, celui de Blondel à Flandrin ; enfin le 10 Janvier 1857, Delacroix était admis pour remplacer Paul Delaroche, il rentrait alors dans sa 70^™^ année, mais ce tardif succès ne désarma pas ses ennemis et ses envois au Salon de 1859 amenèrent une recrudescence de critiques qui, cette fois, le frappèrent au vif, et il décida de ne plus participer à aucune exposition.
La période de 1837 à 1841 marque une