Chasse aux lions
Fig. 361
Baigneuses (1854)
Fjg. 362. — Olinde et Sophrouie délivrés du bûcher par Clorinde (1854)
Fig. 363. — Arabe assis près de son cheval (1854).
Fig. 364. — Arabes guettant un lion (1854)
tableau grandiose, qu’un incendie détruira malheureusement aux trois quarts, mais dont le souvenir survivra tout de même dans une réduction exécutée à un an de distance (Fig. g6o), le distrait encore une fois de sa chapelle de Saint-Sulpice. Toutefois, il essaie de concilier les deux besognes. « Pendant que nous travaillerons à Saint-Sulpice, écrit-il de Champrosay, le 24 avril 1854, ^ fidèle Andrieu ('), j’essaierai de mener de front un tableau pour l’Exposition. Mon projet serait de vous établir à l’église comme chez vous, et de vous laisser marcher, l’esquisse en main, comme si vous faisiez votre tableau. Que dites-vous de cela ? Moi, pendant ce temps-là, je serais parmi les lions et les Arabes, m’escrimant de mon côté. » Les yeux de Delacroix ont quelque peu souffert de son travail à l’Hôtel de Ville. Il prétend que la nécessité de diriger le regard en haut «lui a fatigué à la longue les petits nerfs qui servent à faire mouvoir le globe de l’œil » h). La tension du regard produite par l’éclairage insuffisant de la salle lui a été également préjudiciable. Mais, une quinzaine de repos à la campagne réparera le mal. Une grande béatitude détend son organisme surmené. « ...Peu d’idées, marque-t-il sur son journaU^)\ mais, un certain sentiment de bonheur ; satisfaction de moi-même et de mon travail. » Le jour où il écrit cela, il a travaillé toute la matinée à une toile représentant des Baigneuses, en train de s’ébattre sous de verts ombrages (Fig. gôi), « en interrompant de temps en temps son travail pour descendre dans le jardin ou dans la campagne». On est en avril. La campagne est délicieuse. Le sentiment de « calme et de liberté » dont il y jouit est « d’une douceur inexprimable». Le lendemain, il varie sa besogne en donnant quelques coups de pinceaux à des Arabes à V affût,
(1) Lettres, tome II, p. 102.
(2) Lettres, tome II, p. 109.
(3) Journal, tome II, p. 329.
guettant uîi lion (Fig. que Weyl attend pour un ama-
teur ('); puis, il passe à une certaine Clorinde^ tirée de la Jérusalem délivrée (=) (Fig. ^62). L’héroïne du Tasse, « arrivant au secours des Sarrasins assiégés dans Jérusalem, délivre de la mort deux jeunes amants condamnés au bûcher par le tyran Aladin ». Après Clorinde, c’est Hamlet devant le cadavre de Polonius (Fig. g6^) qui occupe le chevalet : ce nouvel emprunt à Shakespeare est destiné à Dumas h). Un petit Arabe assis, avec son cheval près de lui (Fig. g6g), lui succède b). Et toute cette menue besogne n’empêche pas l’infatigable ouvrier de « rouler dans sa tête » son « tableau de Lions pour l’Exposition b) ». Il se remet aussi à penser à un sujet autrefois déjà caressé : à une «allégorie du Génie arrivant à la gloire» b). Mais, c’est une idée qui n’aura pas le temps d’aboutir à une réalisation définitive.
Les devoirs de sa situation officielle relancent le travailleur jusqu’au sein de sa retraite champêtre. Le 17 avril, pendant qu’il est au labeur, survient une invitation, qui le mande le soir même à l’Elysée (7), Esclave des obligations qu’imposent les honneurs, il prend le train sur l’heure et se rend « à la corvée ». C’est pour en rapporter le même « sentiment d’amertume et de mépris de lui-même » qu’il éprouve, chaque fois, à se voir confondu avec tous les « coquins » qui font cortège au pouvoir, avec ces « âmes de valets sous des enveloppes brodées», qui lui ont déjà « soulevé le cœur» dans les salons des Tuileries G. Le lendemain, il
(1) Journal, tome II, p. 330.
(2) Journal, tome II, p. 330.
(3) Journal, tome II, p. 330.
(4) Journal, tome II, p. 336.
(5) Journal, tome II, p. 340,
(6) Journal, tome II, p. 340.
(7) Journal, tome II, p. 332.
(8) Journal, tome II, p. 308.
se sauve sans avoir vu personne que les animaux du Jardin des Plantes, avec qui il a été passer une heure ; mais, la chaleur étant excessive, les fauves « étaient paresseux » et n’offraient que de médiocres sujets d’étude. Sur la fin du mois, il écrit, de son ermitage, à M'"® de Forget (') : « Me voici encore à la campagne. Je ne puis m’arracher... J’ai l’air d’un Robinson; je suis aussi seul que lui. J’ai jeté sur le papier quelques idées de projets d’articles ; malheureusement, je n’ai pas ici les matériaux nécessaires pour y travailler autrement que vaguement... » Ces « projets d’articles », qui prendront forme une fois l’homme des champs redevenu parisien, ont trait aux questions d’esthétique qui préoccupent sans cesse un esprit hanté par le besoin de justifier sa conception personnelle de l’art. Les Questions sur le Beau, qu’il examine pour les lecteurs de la Revue des Deux Mondes tendent à démontrer' que la beauté est de tous les temps et de tous les pays, et que l’antiquité n’en a pas gardé le secret. « Rembrandt, dira-t-il, en faisant le portrait d’un mendiant en haillons, obéissait aux mêmes lois du goût que Phidias sculptant son Jupiter ou sa Pallas. » Sa conclusion sera dans ce cri du cœur : « Quoi! le beau, ce besoin et cette pure satisfaction de notre nature, ne fleurirait que dans des contrées privilégiées, et il nous serait interdit de le chercher autour de nous ! La beauté grecque serait la seule beauté ! Ceux qui ont accrédité ce blasphème sont les hommes qui ne doivent sentir la beauté sous aucune latitude, et qui ne portent point en eux cet écho intérieur qui tressaille en présence du beau et du grand. » Cette dissertation quelque peu oiseuse dissimule un plaidoyer de Delacroix pour lui-même et une attaque indirecte des doctrines de son concurrent à la faveur du public ainsi
(1) Journaly tome II, p. 346.
(2) Paru dans la Revue des Deux Mondes du 13 juillet 1834, cet article est reproduit dans Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 328.
qu’aux grâces de l’Etat. C’est en même temps un manifeste du candidat que l’Institut s’entête à repousser, et qui a résolu de lutter jusqu’au bout contre cette inique proscription.
Cependant, le nom de l’antagoniste d’Ingres coulait de toutes les plumes, comme il volait sur toutes les bouches. On livrait sa biographie aux contemporains et à la postérité. Après Véron et Dumas, Théophile Silvestre, qui s’en chargeait, traçait du personnage un admirable portrait dans son Histoire des Artistes vivants, en train de paraître par livraisons séparées. Le talent de l’écrivain rivalisait avec la lentille du photographe, associée à sa publication, pour camper sous les yeux du lecteur une figure saisissante d’accent et de relief. L’image est à retenir b).
Delacroix est un caractère violent, sulfureux; mais, plein d’empire sur lui-même ; il se tient en prison dans son éducation d’iiomme du monde, qui est parfaite. Observateur rusé, attentif quand on lui parle, il est prompt, aiguisé, prudent dans ses répliques. Comme il connaît à fond l’escrime de la vie, il enferre proprement son homme sans avancer d’une ligne. Né au cœur de la diplomatie, bercé sur les genoux de Talleyrand, qui fut le successeur de son père au Ministère des Relations Extérieures, il remplirait encore mieux que ne le fit Rubens la plus brillante ambassade ; il ne pourrait sans doute déployer le faste, l’ampleur du Flamand, mais quel goût, quelle finesse il ferait voir ! Son maintien est élégant et supérieurement aisé : gestes sobres, fort expressifs, et une langue d’or. 11 a toute l’habileté, les manières caressantes, les insinuations voilées, les grâces félines et les mille caprices de la femme. Ses petits yeux vifs, clignotants, enfoncés dans l’arcade de ses sourcils noirs et rudes, l’abondance magnifique de sa chevelure — (il n’a pas un cheveu blanc à cinquante-six ans) — me rappellent, mais avec finesse, un des plus vivants portraits à l’eau-forte que Rembrandt nous ait laissés de lui-même. Delacroix est, du reste, le parent de Rembrandt par la ténacité, la fougue et la divination. Son humeur est spirituelle et sarcastique plutôt qu’enjouée. 11 a le sourire profond et mélancolique. La
(i) Th. Silvestre. Hisioire des Artistes vivants. Paris, L. Blanchard, éditeur, p. 45.
coupe carrée de ses mâchoires inégales et proéminentes, la mobilité vigoureuse et incessante de ses narines largement ouvertes et frémissantes expriment à outrance l’ardeur de ses passions et de sa volonté. Parfois, ses airs de tête sont d’une fierté et d’un cynisme souverains. Son front carré s’avance en bosses intelligentes. Sa bouche, d’un dessin redoutable, tendue comme un arc, lance des flèches acérées sur ses contradicteurs et porte des jugements d’une finesse exquise. 11 n’est pas beau, dans les conditions bourgeoises, et sa physionomie rayonne. Toutes ses figures ont quelque chose de lui : l’air pensif et souffrant, son sang et ses nerfs ; mais, il donne à l’homme énormément de muscles, par amour pour la force et l’activité. Ses femmes surtout lui ressemblent, par la noblesse, l’élégance des attitudes, l’ardeur fébrile du tempérament et la fatale beauté des passions écrites sur leur visage.
...L’artiste, qui, dans la folle émulation de sa jeunesse, aurait peint sur la pointe d’un clocher, comme il le dit lui-même, et qui a fait à la diable le Massacre de Scio dans un petit atelier humide du quartier de la Sorbonne, a besoin aujourd’hui de beaucoup de précautions et de soins physiques : l’atmosphère de son atelier est tellement chaude que les couleuvres y vivraient heureuses ; cet homme ardent et frileux se tient toujours enveloppé comme le python des galeries zoologiques ; on croirait qu’il est né à Java, et non pas sous le ciel de Paris. Son teint est un capricieux mélange de vert d’olive, de jaune de citron et de café clair. Les sensations qui courent dans ses nerfs délicats, plus rapides que l’électricité sur les fils télégrapliiques, le bouleversent vingt fois par jour.
Le critique, s’instituant le confesseur de son héros, l’a fait parler sur lui-même. Il a recueilli de sa bouche son horoscope tiré, dans sa jeunesse, par un fou (d. « ...Une bonne me menait par la main à la promenade, lorsqu’il nous arrête; elle cherche à l’éviter; mais, le fou la retient, m’examine attentivement trait par trait, à plusieurs reprises, et dit : Cet enfant deviendra un homme célèbre; mais^ sa^ vie sera des plus laborieuses^ des plus tourmentées et toujours livrée à la contradiction. Vous le voyez : je travaille et je suis contesté ; ce fou était un devin. Ce que
(i) Th. Silvestre. Loc. cit., p, 6o.
c’est que la prédestination ! » Delacroix a été appelé à s’expliquer lui-même sur la question épineuse de sa participation au romantisme. « Si l’on entend par mon romantisme, a-t-il répondu, la libre manifestation de mes impressions personnelles, mon éloignement pour les types invariablement calqués dans les écoles et ma répugnance pour les recettes académiques, je dois avouer que, non seulement je suis romantique, mais que je l’étais même à quinze ans ; je préférais déjà Prud’hon et Gros à Guérin et à Girodet. » Après avoir établi que son personnage « éclaire ses tableaux à la lueur de son âme », mais reste pour la foule un problème incompris, Silvestre, qui est un fin observateur et qui excelle à tirer la morale de ses observations, conclut en écrivant (0 : « Delacroix aurait peut-être péri à la tâche s’il n’avait fait la conquête des salons et entraîné les ministères plutôt par l’ascendant de son esprit que par le caractère de ses ouvrages. En lui, l’homme du monde a sauvé l’artiste. » Grâce à ce savoir-faire, la victoire est remportée tout de même, et l’heure venue pour celui qui la proclame d’entonner un claironnage triomphal (=).
Ce qui fait de Delacroix le plus grand artiste du xix' siècle, et peutêtre le dernier de la grande famille, c’est qu’il réunit toutes les facultés du peintre, du poète et de l’historien par une puissance innée et un grand savoir. Il sème, avec une abondance qui étonne le dramaturge, le psychologue et le chrétien, les passions humaines sur sa toile et dans l’âme du spectateur, comme des graines funestes. Il rappelle Rembrandt par l’expression des physionomies et le prestige des effets de lumière, Véronèse par l’esprit, la finesse et le charme de la couleur, Rubens par la splendeur des décorations et la crânerie de la main, Raphaël lui-même par l’agencement harmonieux et profondément médité de ses personnages, Michel-Ange par le grandiose et Ribéra par le terrible. Il séduit et emporte
(1) Th. Silvestre. Loc. cit., p. 73.
(2) Th. Silvestre. Loc. cit., p. 75.
tour à tour les intelligences hautaines et les coeurs aventureux par la noblesse, l’audace, la fierté, l’amour du beau et de l’héroïque, par la ruse, la force et les infernales machinations. Mais, il est surtout l’homme de notre temps plein de maladies morales, d’espérances trahies, de doutes, de tourments, de sarcasmes, de colères et de pleurs. L’aveuglement de l’ignorance, les intrigues et les clameurs de l’envie ne l’ont pas un instant arrêté dans sa vaillante et glorieuse carrière et ne prévaudront jamais contre lui devant la Postérité !
Après avoir lu ces lignes enflammées, celui qu’elles exaltaient, touché et « très satisfait » de l’hommage, se tournait vers son panégyriste et lui adressait sur le champ ce billet ému (') :
Champrosay, ce 14 août 1854.
Mon cher Monsieur,
J’ai grandement à vous remercier d’une appréciation si favorable : c’est de l’apothéose de mon vivant. Malgré mon respect pour la postérité, je ne puis m’empêcher d’être fort reconnaissant à un aussi aimable contemporain que vous. Veuillez, à votre tour, ne point considérer comme une flatterie banale les compliments que je vous adresse ici sur la valeur que vous y montrez; c’est un art de dire ce que vous voulez et d’exprimer les nuances, qui est fort rare dans ce temps-ci, quoique ce soit une de ses grandes prétentions.
Recevez, etc.
E. Delacroix.
Le fait est qu’il est difficile de trouver une habileté aussi grande dans l’art de traduire une physionomie et un caractère par des mots que celle dont Silvestre a fait preuve dans le portrait en question. Son article est, d’un bout à l’autre, un chef d’œuvre, auquel il est fâcheux de ne faire que de trop courts emprunts. La photographie, encore à ses débuts, avait été fort heureusement appelée à illustrer la prose de l’écrivain. La len-
(i) Lettres, tome II, p. iii.
tille avait reproduit à cet effet un certain nombre de morceaux saillants de l’œuvre du maître, tels que le Dante et Virgile^ le Massacre de Scio, la Liherté, la Noce juive, V Hamlet de 1839, le Christ en croix de 1847 et le Saint-Etienne. Delacroix lui-même avait 4) osé en même temps que ses tableaux, et le cliché obtenu d’après lui par Victor Laisné (Fig. j6y), que le graveur Alphonse Masson devait interpréter plus ou moins heureusement pour accompagner la réunion en volume des monographies du littérateur, d’abord parues isolément, est une merveille dans son genre. C’est bien d’image qui correspond à l’idée fournie par la prose pittoresque de Silvestre du hautain solitaire et de son fier maintien. On ne lui comparera pas, d’ailleurs, sans intérêt une autre photographie de la même époque, reproduisant les mêmes traits, due à un amateur, lié d’amitié avec Pierret et, par ce canal, en relations avec Delacroix, qui répondait au nom de Durieu (Fig. ^66). Ce Durieu, devant l’appareil de qui le peintre s’asseyait le 18 juin 1854 ('), avait formé avec son objectif une collection d’académies qui intéressait son modèle à tel point que celui-ci se les faisait prêter pour en tirer parti. La photographie et ses productions enflammaient en effet son imagination. S’adressant à Dutilleux, il écrivait b) ; « Combien je regrette qu’une si admirable invention arrive si tard, je dis pour ce qui me regarde ! La possibilité d’étudier d’après de semblables résultats eût eu sur moi une influence dont je me fais une idée seulement par l’utilité dont ils me sont encore, même avec le peu de temps que je peux consacrer à des études approfondies : c’est la démonstration'palpable du dessin d’après la nature, dont nous n’avons jamais autrement que des idées bien imparfaites. » Les épreuves confiées par Durieu feront partie du bagage de l’artiste dans ses
(1) Journal, tome II, p. 376.
(2) Lettres, tome II, p. 103.
Pig. 365. — Hamlet ei Polonins
Fig. 366. — Delacroix en 18^4. Photographie par Durieu
3^7- — Delacroix en 18^4. Photographie par Laisné.
Fig. 368. — La famille arabe. (Exposition de 1855.)
Fig. 369. — Cavalier arabe attaqué par un tigre (1854)
déplacements à la campagne ou à la mer et, le soir, à la veillée, la photographie suggérera à son crayon l’illusion féconde delà nature elle-même ('K
Malgré l’énorme besogne que Delacroix a devant lui avec sa Chasse aux lions, à laquelle s’ajoute toujours le souci de Saint-Sulpice, une bonne partie de cette année 1854 se passe pour lui en villégiatures. A la fin de mai, à peine rentré de son séjour à Champrosay, il a répondu à une invitation de Berryer, le mandant chez lui, dans le Loiret, en sa demeure rurale d’Augerville (=). L’illustre avocat appartient à sa famille : ils sont cousins. Pendant les mauvais jours de la Révolution, le père du peintre a tendu une main secourable à celui de l’orateur. Mais, les fils ont passé tout le début de leur existence sans que les circonstances les réunissent. Rapprochés sur le tard par je ne sais quel hasard, ils se sont liés, et Berryer, que l’esprit charmeur de son parent a séduit, se plaît à en faire l’accompagnement de son repos à la campagne. Quant à Delacroix, l’hospitalité d’Augerville l’a tout de suite captivé à son tour. «C’est un séjour plein de vieilles choses que j’adore », lit-on sur son agenda b). Et puis, encore, à propos du même objet : « Je ne connais pas d’impression plus délicieuse que celle d’une vieille maison de campagne; on ne trouve plus dans les villes la trace des vieilles mœurs : les vieux portraits, les vieilles boiseries, les tourelles, les toits pointus, tout plaît à l’imagination et au cœur, jusqu’à l’odeur qu’on respire dans ces vieilles maisons. » Berryer est un causeur exquis, qui tient son hôte suspendu à ses lèvres pendant l’intimité des soirées « au coin du feu ». En outre, ils brûlent tous deux d’une commune
(1) Journal, loine II, p. 401.
(2) Journal, tome II, p. 354.
(3) Journal, tome II, p. 354. Les rapports de Delacroix avec Berryer ont fait l’objet d’un article de Charles de Lacombe, publié dans le Correspondant du 10 avril 1885.
passion pour la musique. Le violoncelle d’Alexandre Batta, qui fait partie du voyage, leur réserve des heures de ravissement, avec la collaboration de l’exquise pianiste qui s’appelle la princesse Marcellini Czartoryska('). Qu’importe la pluie avec ces virtuoses interprétant Mozart ou Beethoven? Le soleil, d’ailleurs, perce-t-il les nuages d’un ciel capricieux et sèche-t-il les allées du parc, la promenade disperse la société sous les ombrages ou lui fait gagner la rivière. Un jour, un spectacle enchante l’œil du peintre et entraîne son esprit sur la pente de la rêverie. C’est la confirmation dans l’église du lieu i""). Après la cérémonie, l’évêque, tête nue et dans ses habits sacerdotaux, la crosse d’une main, le goupillon de l’autre, bénit les tombes du cimetière. « La religion est belle ainsi », proclame le spectateur de cette scène, qui dit encore : « Les consolations et les conseils que le prélat donnait dans l’église à ses rustiques ouailles, à ces hommes simples, brûlés par les travaux de la campagne et enchaînés à de dures nécessités, allaient à leur véritable adresse.» La solennité, en exaltant la religiosité de Delacroix, lui a fait passer dans l’esprit l’idée d’exécuter, pour cette église de campagne, un Saint-Pierre : c’est le patron de la paroisse, c’est celui de Berryer et c’était également celui de son père, enterré avec son épouse sous ces voûtes campagnardes. Mais, l’artiste, qui se connaît, n’a pas plutôt noté son intention qu’il ajoute: « Ce projet s’en ira peut-être avec mes sentiments catholiques du moment. » Il prophétisait juste.
Rentré à Paris et repris par la passion de l’isolement, qui lui donne le sentiment d’un « bonheur profond », le solitaire se livre à un examen de lui-même, qui frappe par une psychologie profonde (3). «Une fois, dit-il, en présence de gens qui me plaisent,
(1) Journal, tome II, p. 359.
(2) Journal, tome II, p. 357.
(3) Journal, tome II, p. 385.
même mêlé aux premiers venus, pourvu qu’aucun motif irritant ne m’inspire contre eux de l’aversion, je me sens gagner parle plaisir de me répandre: je prends tous les hommes pour des amis; je vais au-devant de la bienveillance ; j’ai le désir de leur plaire, d’être aimé... J’attribue à ma constitution nerveuse et irritable cette singulière passion pour la solitude, qui semble si fort en opposition avec des dispositions bienveillantes poussées à un degré presque ridicule. Je veux plaire à un ouvrier qui m’apporte un meuble; je veux renvoyer satisfait l’homme avec qui le hasard m’a fait rencontrer, que ce soit un paysan ou un grand seigneur; et, avec l’envie d’être agréable et de bien vivre avec les gens, il J a en moi une fierté presque sotte, qui m’a fait presque toujours éviter de voir les gens qui pouvaient m’être utiles, craignant d’avoir l’air de les flatter. La peur d’être interrompu, quand je suis seul, vient ordinairement, quand je suis chez moi, de ce que je suis occupé de mon affaire, qui est la peinture : je n’en ai pas d’autre qui soit importante. Cette peur, qui me poursuit également quand je me promène seul, est un effet de ce désir même d’être aussi sociable que possible dans la société de mes semblables. Mon tempérament nerveux me fait redouter la fatigue que va m’imposer telle rencontre bienveillante ; je suis comme ce Gascon qui disait, en allant à une action : Je treml^le des périls où va m’exposer mon courage. » La claustration jalouse de l’artiste a fait dire à Silvestre (') : « Delacroix tressaille comme un coupable toutes les fois qu’il entend les pas d’un visiteur; un coup de sonnette jette l’alarme dans sa maison; deux gouvernantes accourent à la porte, semblables à des sentinelles réveillées par un coup de feu, et défendent la consigne. Si, par une rare tolérance, il vous arrive d’entrer aux heures du travail dans cet atelier si bien gardé, le peintre est arrêté
(i) Th. Silvestre. Histoire des Artistes vivants, p. .42.
court, quelquefois même pour le reste de la journée, dans ces moments de verve et d’entrain qui le prennent par intervalles; soyez certain qu’il vous maudit intérieurement, tout en vous disant mille choses charmantes. C’est qu’il est arrivé à cette jalouse et inflexible distribution du temps qui décuple la fécondité des hommes supérieurs, leur permet de prêter à la spécialité de leur art l’appui de toutes les connaissances, et d’arriver enfin par l’habitude d’un travail solitaire et obstiné à la fermeté de rexp)érience sans préjudice des qualités natives. » C’est ce que Delacroix exprime plus brutalement un jour que Villot et d’autres amis, reçus par lui, s’étonnent de sa fécondité. '< Je leur ai dit, lit-on sur ses tablettes (‘), qu’au lieu de me promener, comme la plupart des artistes, je passe mon temps dans mon atelier. »
Après avoir mis sa Chasse aux lions en bonne voie et s’être livré à de petites variantes autour du même thème, telles que V Attaque d'un cavalier arabe par un tigre (Fig. après avoir
terminé simultanément « l’article sur le Beau » et l’avoir livré à la Revue des Deux Mondes., le 17 août, le citadin s’aère de nouveau et part pour Dieppe, û) Nous le trouvons installé, avec Jenny, dans un logement donnant sur le quai Duquesne, d’où il jouit d’une vue qui le « transporte ». La vie qu’il mène est décrite dans une lettre à de Forget 0) :
... Me voici sur le quai Duquesne, en pleine marine. Je vois le port et les collines du côté d’Arques ; c’est une vue charmante, et dont la variété donne des distractions continuelles, quand on ne sort pas. Je suis ici, comme à mon ordinaire, ne voyant personne, évitant de me trouver là où je puis rencontrer des gens ennuyeux. J’en ai trouvé deux ou trois en débarquant ; nous nous sommes promis, juré même de nous voir tous les jours ;
(1) Journal, tome II, p. 381.
(2) Journal, tome II, p. 413.
(3) Journal, tome II, p. 420.
mais, comme je ne mets jamais le pied dans l’établissement, qui est le rendez-vous de tout le monde, il y a de grandes chances que je ne les rencontrerai pas. J’ai eu recours à ma ressource ordinaire pour bannir l’ennui des moments où je ne sais que faire : j’ai loué un roman de Dumas et, avec cela, j’oublie quelquefois d’aller voir la mer. Elle est superbe depuis hier : les vents vont commencer à souffler, et nous aurons de belles vagues. Je vous plains d’avoir déjà fini vos excursions, moi qui suis au commencement des miennes ; mais, Paris vous plaît plus qu’à moi. Hors de Paris, je me sens plus homme ; à Paris, je ne suis qu’un monsieur. On n’y trouve que des messieurs et des dames, c’est-à-dire des poupées ; ici, je vois des matelots, des laboureurs, des soldats, des marchands de poisson. La grande toilette de ces dames, toutes à la dernière mode, contraste avec les grosses bottes des pêcheurs du Pollet et les robes courtes des Normandes, qui ne manquent pas d’un certain charme, malgré leurs coiffures qui resemblent à des bonnets de coton.
Je fais une cuisine excellente. J’ai trouvé dans mon logement un fourneau dans le genre du vôtre, et j’ai pris une passion pour tout ce qui sort de ce fourneau. Quant au poisson et aux huîtres, aux tourteaux et aux homards, ils sont incomparables. Vous ne mangez à Paris que le rebut en comparaison. Je me vautre, comme vous le voyez, dans la matière ; il n’est point jusqu’au cidre que je ne trouve excellent. Je bâille quelquefois de n’avoir rien à faire de suivi. Les petits dessins que je fais principalement ne suffisent point pour m’occuper l’esprit; alors, je reprends mon roman, ou je vais à la jetée voir entrer et sortir les bateaux...
Les « petits dessins » dont il vient d’être parlé, ce sont surtout des études de bateaux (Fig. 570J. Delacroix n’a jamais approfondi avec autant de soin la mâture et le gréement des navires. Un jour, il dessine « en grand » tout l’avant d’un brick qui stationne sous sa fenêtre (Fig. 3yi). Cela répond à un besoin qui le possède de connaître à fond les objets que son crayon peut être appelé à reproduire. « Je fais, dit-il, (0 un cours complet de vergues, de poulies, etc., afin de comprendre
(i) Journal, tome II, p. 432.
comme tout cela s’ajuste. Cela ne me servira probablement à rien ; mais, j’ai toujours désiré comprendre cette mécanique, et je ne trouve rien d’ailleurs de plus pittoresque, » Il déplore les transformations que la vapeur fait subir aux bateaux. «...J’ai été jusqu’à la douane. J’ai vu là ces bateaux à vapeur anglais dont la forme est si mesquine. Grande indignation contre ces races qui ne connaissent plus qu’une chose : aller vite. Qu’elles aillent donc au diable, et plus vite encore, avec leurs machines et tous leurs perfectionnements qui font de l’homme une autre machine ! » d) Un soir, en se promenant sur le galet, l’amoureux de la solitude a fait une rencontre à laquelle il « ne s’attendait guère ». C’est son confrère Chenavard. L’homme est un infatigable causeur, féru de théories et de systèmes, qui raisonne à propos de tout, et qui « pratique naïvement ou sciemment, dira Delacroix (2), l’énervation des esprits, comme un chirurgien pratique la taille ei la saignée ». Mais, à condition de n’en point abuser, la fréquentation de ce remueur d’idées ne déplaît point à l’artiste friand de distractions passagères. Narrant la rencontre à sa chère baronne, « J’ai trouvé par hasard, lui écrira-t-il b), une ressource précieuse pour certains moments dans la rencontre que j’ai faite sur la plage de mon ami Chenavard, le peintre. C’est un homme de beaucoup d’esprit, et qui a une vraie conversation. Nous n’abusons pas l’un de l’autre, et cela renouvelle les sensations. » Cependant, à certaines heures, le farouche raisonneur finit par agacer son interlocuteur, qui s’écrie à propos de lui h) : «Je crois que la fatalité, qui entraîne, selon lui, les choses, s’attache aussi à la possibilité d’une liaison entre nous. Un jour, je suis porté vers lui; le lendemain, ses côtés anti-
(2) Journal, tome II, p. 430.
(3) Lettres, tome II, p. 113.
(4) Journal, tome II, p. 44a.
pathiques me reviennent. » Avant de quitter Dieppe, le 26 septembre, Delacroix s’est offert une excursion au Tréport et à Eu. Le château d’Eu l’a désolé par « l’affreux goût» qui y règne et, en rentrant, face à face avec son memento, il soupire : « Que Dieu pardonne au pauvre roi, homme si admirable d’ailleurs, ses prédilections en matière d’art ! » é)
Le 28 du même mois, le Parisien est de retour à Paris et une de ses préoccupations consiste à obtenir « une recommandation pour aller à Alfort étudier les chevaux Ce désir d’une étude plus approfondie de l’anatomie de l’animal qu’il connaît si bien se réalisera au printemps de l’année suivante. Plusieurs dessins de membres disséqués mettant à nu la musculature de la bête sont datés du 28 avril et du 2 mai 1855 (Fig. ^72). Ces pages, exécutées comme complément d’instruction personnelle par le maître à l’apogée de sa science, sont d’admirables témoins de la conscience c\ui\ apportait dans son art. Je suppose qu’elles sont dues à la préparation de VHéliodore, en train de se confectionner à Saint-Sulpice. Le 2 octobre 1854, Delacroix est allé faire une petite station dans sa chapelle ; mais, Paris ne l’a pas encore repris pour de bon. Le 8, il regagne Champrosay. Ce n’est pas sans avoir profité de sa courte halte dans son logis de la rue Notre-Dame-de-Lorette pour jeter sur le papier un saisissant tableau de la vie à laquelle il se complaît (3) :
Se sentir enseveli dans les papiers qui parlent, je veux dire les dessins, les ébauches, les souvenirs ; lire deux actes de Britanniciis, en s’étonnant davantage chaque fois de ce comble de perfection ; l’espoir, je n’ose dire la certitude, de n’être pas dérangé ; un peu ou beaucoup de travail; mais, surtout, la sécurité dans la solitude : voilà un bonheur qui, dans beaucoup
(1) Journal, tome II, p. 457.
de moments, paraît supérieur à tous les autres. On jouit alors complètement de soi ; rien ne vous presse, rien ne vous sollicite de tout ce qui est en dehors d’un cercle studieux où, satisfait de peu, je veux dire peu de ce qui plait à la foule, mais aspirant, au contraire, à ce qu’il y a de plus grand par la contemplation intérieure ou par la vue des chefs-d’œuvre de tous les temps, je ne me sens ni accablé du poids des heures, ni effrayé de leur rapidité. C’est une volupté de l’esprit, un mélange délicieux de calme et d’ardeur, que les passions ne peuvent donner.
Pendant trois semaines d’octobre que Champrosay tient son ermite, il travaille « avec frénésie » ('). C’est un Marocain montant à cheval qu’il achève (Fig. ; puis, un Lion combattant un tigre (Fig. une petite Femme d'Alger avec un
lévrier et, enfin, un des nombreux exemplaires du Christ endormi pendant la tempête. 11 travaille également à Hamlet en face de Polonius., et à « une odalisque d’après un daguerréotype ». Fameuse besogne, qui vaut bien une quinzaine de repos, prise à Augerville du 23 octobre au 7 novembre. « M. Batta et la p»rincesse nous manquent ; cela nous sèvre d’excellente musique », écrit à son amie de Forget le mélomane un peu déçu par cette absence (=). Mais, s’empressant de signaler les dédommagements, « M. Berryer, poursuit-il, est pour moi une compensation à tout cela par un surcroît d’amitié. Dans ces soirées, qui étaient occupées par la musique qu’il aime beaucoup, nous étions, comme lui, concentrés dans ce délassement unique; maintenant que nous en sommes privés, il est intarissable en souvenirs précieux, racontés de la manière la plus piquante, et je crois que je gagne au change. » Delacroix passe la Toussaint auprès de son cousin. Il assiste avec lui, le lendemain, à l’office des Trépassés, et les paroles de la liturgie
(1) Journal, tome II, p. 476.
(2) Lettres, tome II, p. 115.
Fig- 37°- Htude de bateau. (Dieppe, 21 septembre 1854.)
ï'ig- 371. — Étude de bateau. (Dieppe, 8 septembre 1854.)
37®- — Études d’anatomie hippique (28 avril 1855).
Fig. 373. — Etude pour uu Marocain montant à cheval.
Fig. 374. — Etude pour le Combat d’un lion contre un tigre.
qui frappent son oreille lui causent un émoi qui se traduit sur son journal (').
2 novembre. — J’ai été bien frappé, par la messe des Morts, de tout ce qu’il y a dans la religion pour l’imagination, et, en même temps, combien elle s’adresse au sens intime de l’homme. Beati mites, beati pacifici : quelle doctrine a jamais fait ainsi de la douceur, de la résignation, de la simple vertu l’objet unique de l’homme sur la terre ! Beati pauperes spiritu : le Christ promet le Ciel aux pauvres d’esprit, c’est-à-dire aux simples. Cette parole est moins faite pour abaisser l’orgueil dans lequel se complaît l’esprit humain, quand il se considère, que pour montrer que la simplicité du cœur l’emporte sur les lumières.
Le surlendemain de son retour d’Augerville, prenant la plume chez lui, à Champrosay, le travailleur, inquiet des loisirs qu’il s’était accordés pour la suite de ses travaux, s’en ouvrait à son agenda et écrivait (=) : «J’ai prolongé mon séjour un peu plus que je ne voulais auprès de mon cousin, dont l’amabilité ne s’est pas ralentie. J’avais aussi, dans cet agréable lieu, une aimable société, qui n’a pas laissé de place à l’ennui ; mais j’éprouve qu’une si agréable oisiveté est dangereuse pour un homme qui veut se retirer du monde. Quand il faut retourner au travail et à la tranquillité, on ne se trouve plus le même ; on ne rentre plus avec la même facilité dans l’ornière de tous les jours. » Chimériques soucis. 11 ne fut jamais en meilleure disposition que rentré à Paris, pendant l’hiver qui précède la grande solennité de 1855. Sa joie de producteur content de lui éclate dans des exclamations triomphantes 0) : «. Mes journées se passent à travailler ; je suis heureux de m’enterrer dans l’étude. Heureuses, heureuses distractions ! Douce tranquillité, que les passions ne peuvent donner ! Je manque malheureusement
(1) Journal, tome II, p. 491.
(2) Journal, tome II, p. 493.
(3) Journal, tome II, p. 494.
toutes mes affaires ; je ne peux écrire une lettre ni faire une visite. » Qu’on ne se hâte pas d’induire de ces derniers mots que le solitaire ne quitte pas sa retraite. L’homme du monde qu’il cache obéit avec ponctualité aux devoirs de société; il se répand à profusion dans les soirées, et jusque dans les bals quand c’est un Morny qui le convie à paraître dans ses salons('). La musique l’attire chez Viardot, pour entendre Gluck, « chanté admirablement par sa femme »(=) ; chez la princesse Marcellini, que personne n’égale dans l’interprétation de Mozart ou de Chopin, et que l’archet de Franchomme accompagne divinement (3) ; chez le banquier Tattet, le fidèle de Musset, où Membrée a le tort de produire « des morceaux de sa composition» h); chez Bertin, où Delsarte se fait entendre dans des <5: chansonnettes anciennes et charmantes, chantées avec le goût qu’il y met » (5). Il dîne à la table de Thiers et suit avec ponctualité les réceptions de cet hôte (^), où il rencontre d’agréables causeurs comme Victor Cousin et M'"® de Rémusat.(7). Il accepte par devoir les invitations à dîner du chimiste Payent, de l’architecte Lefuel k), ou bien encore de M"'® de Lagrange, l’amie de Berryer(‘°). Il se multiplie et passe d’un salon dans un autre, quittant « la princesse » pour Fould (“) ou M“® de Forget pour le dramaturge Cerfbeer(‘ù; sortant de
(1) Journal, tome III, p. 4.
(2) Journal, tome III, p. 2.
(3) Journal, tome III, p. 9.
(4) Journal, tome III, p. 5.
(7) Journal, tome III, p. 4.
(8) Journal, tome III, p. 4.
(9) Journal, tome III, p. lo.
(10) Journal, tome III, p. 2.
(11) Journal, tome III, p. 5.
(12) Journal, tome III, p. 7.
chez Thiers pour paraître chez Halévj, récemment promu au poste envié de secrétaire perpétuel de son Académie, dont la femme encombre son appartement « de vieux pots et de vieux meubles», folie qui «le mènera à l’hôpital »('). Il n’est pas jusqu’à la fameuse comtesse de Païva qui ne le réclame. 11 soupe plusieurs fois avec cette « insipide » hôtesse, dont le « luxe effrayant » le dégoûte, et qu’il quitte en s’écriant : « Quelle société ! Quelles conversations ! » Cette débauche de mondanité ne parvient pas à entraver sa production. « Depuis moins de quinze jours, écrit-il le 7 février 1855 travaillé
énormément : je suis occupé maintenant de Foscari. J’avais auparavant donné aux Lions une tournure que je crois enfin la bonne, et je n’ai plus qu’à terminer en changeant le moins possible. » Le Foscari dont il est ici question est un nouvel emprunt à Byron, où l’on voit le vieux doge vénitien assistant à la lecture de la sentence qui condamne à l’exil son fils Jacques, accusé d’intelligences avec les ennemis de la République. L’œuvre (Fig.jy^) est destinée à l’Exposition qui s’ouvre le 1“) mai, dans les locaux du «nouveau palais des Beaux-Arts, avenue Montaigne ».
Ingres et Delacroix, en leur qualité de membres de la commission qui a présidé à l’organisation de cette manifestation, et comme chefs reconnus de l’école française de peinture, jouissent du privilège de montrer chacun une importante réunion de toiles, de nature à donner une idée d’ensemble de leur talent. Ingres n’expose pas moins de quarante cadres. Delacroix est représenté par trente-cinq morceaux de choix. Le Luxembourg a prêté la Barque du Dante, le Massacre de Scio, les Femmes d'Alger et la Noce juive; le musée de Nancy, la Mort du
(1) Journal, tome III, p. 8.
(2) Journal, tome III, p, 9.
Téméraire ; celui de Lille, la Médée ; celui de Rouen, le Trajan. Versailles s’est dégarni des Croisés ; le Conseil d’Etat, du Justinien. On a décroché de l’église Saint-Paul le Christ au jardin des Oliviers., qui y moisissait, et que son auteur a restauré pour la circonstance ; on a descendu Ja Liberté des greniers du Louvre, où elle continuait à être tenue en pénitence. Les galeries d’amateurs se sont momentanément dépouillées : Villot a envoyé V Evêque de Liège; Alexandre Dumas, son Tasse; Maurice Cottier, la Mort de Valentin et VHamlet de 1839; Adolphe Moreau, le Prisonnier de Chillon et la Barque de Don Juan ; le comte de Géloës, le Christ au tombeau; le comte d’Onsenbray, te roi Jean à la bataille de Poitiers; M"'® Daviii, le Giaour de 1835; Mala, les Convulsionnaires de Tanger; Benjamin Delessert, les Adieux de Roméo et Juliette; Gabriel Delessert, la scène du Tombeau des Capulets, petite toile qui paraît pour la première fois en public (Fig. jyS), et Bonnet, qui a fait sa vente en 1853, le Christ en croix, racheté par lui aux enchères. En outre de la Chasse aux lions, commandée, comme on sait, par l’Etat pour la circonstance, et des Foscari, dont l’Exposition possède également la primeur, Delacroix a sorti de son atelier son grand Marc-Aurèle, sa Sibylle et sa Madeleine du Salon de 1843 ; \q Ma rino Faliero, dont les craquelures ont été réparées ; le Boissy d' Anglas, présenté au concours de 1831 ; deux tableaux de Jleurs, dont l’un a figuré au Salon de 1849, et une tête de vieille Jemme encadrée d’un bonnet blanc, sous un vaste capuchon noir (Fig. 37^^, qui n’est pas sans ressemblance avec la vieille tante Bornot peinte par l’artiste dans sa jeunesse. Une dernière toile, exécutée en 1834, que le livret dénomme la arabe, montre un Maure s’amusant à faire
chevaucher sa monture par son enfant, sous les yeux de la mère et d’un vieux grand-père (Fig.yôS). Cet admirable ensemble prépare à Delacroix un magnifique triomphe. Les dissidents sem-