deux Foscari. (Exposition de
Fig. 376. — Portrait ds vieille femme. (Exposition de 1855.)
l'ig. 377. — Delacroix par lui-même.
Fio- 378- — Roméo et Juliette an tombeau des Capulets. Lithographie d’Eugène Le Roux d’après le tableau exposé en 1855.
blent ralliés. Et Gautier peut écrire (') : « Maintenant, la poussière de la lutte est tombée, et le maître, longtemps qualifié d’enragé et de fou, apparaît dans l’éclat d’une gloire sereine, désormais incontestable. » Le critique déclare en outre que c’est maintenant « un lieu commun » d’entendre les mêmes bouches louer à la fois « M. Ingres et M. Delacroix ». L’Exposition a opéré ce miracle. Les frères ennemis sont réunis par le succès, qui place sur leurs têtes deux couronnes jumelles. Toutefois, l’antipathie profonde qui les divise n’a rien perdu de son acuité. Delacroix s’est précipité dans la salle réservée à son rival : le spectacle l’horripile, et il ne peut s’empêcher de crier (=) : « J’ai vu l’exposition d’Ingres. Le ridicule, dans cette exhibition, domine à un grand degré. C’est l’expression complète d’une incomplète intelligence ; l’effort et la prétention sont partout ; il ne s’y trouve pas une étincelle de naturel. » Une seconde visite fait revenir, il est vrai, le nerveux visiteur sur sa première impression 0). Ayant revu l’Exposition à quinze jours de distance, « celle d’Ingres, dit-il, m’a paru autre que la première fois, et je lui sais gré de beaucoup de qualités ». Mais, cette amende honorable ne fait que souligner le désaccord irrémédiable des deux tempéraments, si profondément hostiles.
Personnellement, Delacroix savoure son succès et paie ses dettes de reconnaissance. Le 14 mai, veille de l’ouverture du Palais, il a reçu à dîner « Varcollier, Gautier et les aimables hommes qui lui ont été agréables pour son exposition». «Bonne soirée, fait-il (4); Dauzats en était.» Le 29, sa table réunit Mérimée, Nieuwerkerke, Boilay, Halévy, Villot, Viel-Castel, Arago, Pelletier et Lefuel ; c’est-à-dire les gros bonnets de
(1) Les Beaux-Arts en Europe en i8^^, tome I. p. 167.
(2) Journal, tome III, p. 22.
(9 Journal, tome III, p. 27.
(4) Journal, tome III, p. 21.
rAdministration et quelques autres utilités. « Ils ont paru s’amuser et se trouver sans façon. » « Je redoutais cette corvée, dit l’amphitryon (’), et elle s’est changée en plaisir; je voudrais être logé de manière à renouveler souvent ces parties-là. » Le solitaire s’humanise. Cependant, les fêtes ne sont guère son affaire. Celle du prince Napoléon, où Nieuwerkerke l’a conduit en sortant d’un dîner chez Villot, l’exaspère et le dégoûte (=). « Quelle foule ! Quels visages ! s’écrie-t-il. Le républicain Barye, le républicain Rousseau, le républicain Français, le royaliste Un-tel, l’orléaniste Celui-ci ; tout cela se pressant et se coudoyant... Je suis sorti tard et ai été prendre une glace au café de Foy; celles du Prince étaient détestables. Ma nuit a été mauvaise dans la première partie; je me suis relevé qu’il faisait petit jour et me suis promené; cela m’a remis. J’ai joui de ce moment solennel où la nature reprend des forces, où royalistes et républicains sont endormis d’un profond sommeil. » Le pauvre ermite de Champrosay n’a pas pu regagner sa cellule avant le 3 juin b). Encore lui faut-il la quitter le 7, pour prendre part au banquet de l’Hôtel de Ville en l’honneur du lord-maire L). Mais, les costumes de ce dernier et des aldermen valaient le voyage; et puis, ç’a été l’occasion d’aller saluer au Jardin des Plantes « deux beaux jeunes lions », récemment entrés dans la ménagerie. Le ii, nouveau déplacement pour le bal de l’Hôtel de Ville b). Il y retrouve un certain Léon Blondel, avec qui il était lié au lycée, et dont la vie a fait un conseiller d’Etat. H y a fort longtemps qu’ils ne se sont vus. Ils se promettent de renouer leurs anciens rapports. Mais, Delacroix
(2) Journal, tome III, p. 35.
(Ù Journal, tome III, p. 28.
(4) Journal, tome III, p. 30.
(5) Journal, tome III, p. 32.
envisage la chose avec appréhension, et cette appréhension lui fait écrire : « Il ne reste probablement plus dans chacun de nous une parcelle de l’Eugène ou du Léon de i8io. » De quelque nature qu’aient été leurs relations nouvelles, ce camarade d’enfance occupait encore les dernières pensées de son ami ; car il lui a légué un de ses portraits de sa main (Fig. jjy) .
Le jury des récompenses de l’Exposition, dont le maître fait partie, lui impose une si lourde contrainte qu’il a failli s’en retirer ('); mais, le devoir l’a emporté. Cette tâche pénible est heureusement entremêlée de fugues reposantes, tant à Champrosay, où son crayon se délecte des fleurs de son jardin (Fig. gyp et gSo), qu’à Augerville, terre promise de la flânerie intelligente, doucement bercée parla musiqiie(h. Un jour, en sortant d’une séance au Palais de l’Industrie, il est entré à l’exposition ouverte par Courbet à la porte de la grande, pour y faire appel d’un verdict du jury, qui a repoussé une immense toile de lui, intitulée un peu prétentieusement : Allégorie réelle; intérieur de mon atelier déler minant une phase de sept années de -ma vie artistique. Dans la salle où s’étalent, autour de celui-ci, quarante autres tableaux du peintre qui arbore le drapeau du réalisme^ le visiteur est resté « seul pendant près d’une heure ». Ses sentiments pour Courbet en ont été grandement modifiés. Le grand morceau refusé l’a tout bonnement subjugué b). A ses yeux, c’est purement « un chef-d’œuvre ». Il « ne peut s’arracher à cette vue ». « On a refusé là, conclut-il en sortant, un des ouvrages les plus singuliers de ce temps; mais, ce n’est pas un gaillard à se décourager pour si peu. » Après le jury, Delacroix se doit aux réceptions officielles. Le
(i) Lettre inédite à Adolphe Moreau.
(a) Un souvenir à la plume des arbres du parc d’Augerville, jeté sur le papier à l’intention de Batta, est signé d’un rébus approprié à un musicien (Fig. ^8i).
(3) Journal, tome III, p. 64.
mois d’août 1855 est un mois de fêtes et de galas. Le 15 est signalé par un grand déjeuner à l’Hôtel de Ville et par un Te Deum à Notre-Dame, suivi d’une réception chez l’Empereur (0. Le Te Deum a causé au peintre « une grande impression»; «la foule en robes de toutes couleurs et en habits brodés, la musique, l’évêque, tout cela est fait pour émouvoir». La réception impériale a été fatigante. Notre personnage s’en délasse le soir après dîner par une promenade parmi les illuminations, dont « il s’amuse ». « Je crois, fait-il en rentrant, que c’est la première fois que la foule ne me cause pas d’ennui. » Paris attend la reine d’Angleterre le 18. « Paris est fou ce jourlà ; on ne rencontre que corps de métiers, femmes de la halle, filles vêtues de blanc, tout cela bannière en tête et se poussant pour faire bonne réception. Le fait a été que personne n’a rien vu, la reine étant arrivée à minuit. » Delacroix était invité par le marquis de Pastoret à assister de chez lui au spectacle du cortège sur la place de la Concorde b). Il en est revenu « au milieu d’une cohue épouvantable». Le 23, en sa qualité de membre de la municipalité parisienne, il figure, comme de juste, au bal donné à l’LIôtel de Ville en l’honneur de la souveraine ô). La chaleur y est affreuse. Il « fait le tour de l’Hôtel de Ville deux ou trois fois pour conquérir un verre de punch». Il est «baigné de sueur»; il ne peut retenir une parole de dépit, et on l’entend murmurer : « Quelles insipides réunions ! » Il se montrera tout de même, le surlendemain, à la réception de Versailles et verra avec plaisir le château illuminé, pour revenir ensuite « par un clair de lune magnifique », seul avec ses pensées et ses souvenirs b). Rendant compte de cette
(1) Journal, tome III, p. 66.
(2) Journal, tome III, p. 67.
(3) Journal, tome III, p. 67.