‹ Delacroix, raconté par lui-même (volume 2)Chapitre 12 sur 29 · Tulipes. Dessin rehaussé de pastel · texte numérisé non relu

Tulipes. Dessin rehaussé de pastel

om

Fig. 380

Lys de Champrosay (10 juillet 1855).

Fig. 381. — Souvenir d' Augerville.

Fig. 382. — Étude d’après la statuaire gothique de Strasbourg (1856).

3^3- — ■ Étude d’après la statuaire gothique de Strasbourg (1856).

Fig. 384. — Grec et Turc (1856).

Fig. 385. — Scène de la guerre hellénique (1836).

existence mouvementée à sa bonne cousine de Forget, l’hôte de ces fêtes lui écrit avec philosophie (') : « Ces dérangements ne me contrarient pas trop : ils me reposent l’esprit tout en me fatiguant. C’est une autre fatigue que celle de la peinture. J’entends des 'Fe Demii en grand costume; j’assiste à des banquets; je m’y amuse avec des imbéciles autant qu’avec des hommes d’esprit. Confondus dans cette foule, tous les hommes se ressemblent. Un sentiment commun les anime : celui de se pousser et de passer sur le corps de son voisin. C’est un spectacle plein d’intérêt pour un philosophe qui n’est pas encore revenu de toutes les vanités. » Dans le même billet, écrit quelques jours avant l’arrivée de la reine d’Angleterre, on lit encore : «A propos, je me fais faire une culotte : c’est le plus grand événement de la semaine, »

Entre temps, Delacroix se consacre à son travail de Saint- Sulpice. Il a été obligé de « réimprimer, pour ainsi dire, luimême les murs en refaisant son ébauche. Il en est résulté une préparation beaucoup meilleure que n’aurait été une ébauche ordinaire ».«Mais, ajoute-t-il (=), j’ai fait un travail inusité pour un peintre, et qui ressemblait plutôt à celui d’un maçon ; il a été sur le point de me donner la colique de plomb, tant j’ai employé de blanc dans un endroit où l’air ne se renouvelle pas. » Il a obtenu, non sans peine, l’autorisation de travailler le dimanche; pendant les offices. L’année précédente, le curé avait élevé « impossibilité sur impossibilité »0). Il lui avait opposé « l’Empereur, l’Impératrice, Monseigneur, conspirant pour qu’un pauvre peintre ne commît point le sacrilège de donner cours le dimanche, comme les autres jours, à des idées tirées par lui de son cerveau pour glorifier le Seigneur ». Le veto est enfin levé,

(1) Lettres, tome II, p. 128.

(2) Lettres, tome II, p. 129.

(3) Journal, tome II, p. 403.

et le créateur se voit libre de chercher son inspiration dans « la musique et les chants d’église(') x/. Certains offices le « transportent » et le mettent dans un état « d’exaltation », qui se trahit par une verve particulièrement féconde. Mais, la chapelle des Saints-Anges est destinée à attendre longtemps encore sa mise au point. Delacroix passe tout l’automne de 1855 en voyages. Le 10 septembre, il s’embarque sur le chemin de fer, qui le conduit par Limoges à Brive (=) ; puis, de là, «jeté dans d’affreuses carrioles, entassé et confondu avec toute la canaille possible »0), il gagne Croze, en Périgord. C’est le pays des Verninac. De douces émotions l’y attendent. Il revit ses souvenirs de jeunesse, dans des lieux qui lui rappellent « sa bonne sœur» et son bien-aimé neveu Charles, si cher à sa mémoire. Les bois qu’il traverse au retour, pour regagner la voie ferrée à Montmoreau, réveillent dans son esprit les parties de chasse « dans la rosée », du temps où il était chez lui à la maison des Gardes^ dans cette forêt de Boixe où se sont écoulés les heureux jours de sa vingtième année (4). Après une semaine ainsi employée, il ne touche à Paris que pour s’envoler tout de suite à l’autre bout de la France. Le 19, il est à Strasbourg, chez ses cousins Lamey, où l’attend une affectueuse réception familiale (5). De Strasbourg, il pousse une pointe jusqu’à Baden ; puis, revient passer ses journées à dessiner dans la maison de Vœuvre de la cathédrale. Peu sensible jusque-là à l’art du moyen-âge, il ne l’a guère étudié qu’au point de vue documentaire, dans sa première flamme romantique ; à présent, il se passionne pour la sculpture du xiii® siècle et du xiv®. Il y a dans

(1) Journal, tome III, p. 69.

(2) Journal, tome III, p. yi.

(3) Journal, tome III, p. 84.

(4) Journal, tome III, p. 79.

(5) Journal, tome III, p. 81.

ce lieu des figures d’anges et de vierges folles qui le captivent. Il 1 es dessine ainsi que leurs supports à face humaine (Fig. ^82 et ^8j) et les interprète à la manière des médailles qu’il copiait autrefois d’après l’antique, c’est-à-dire « par les plans seulement ». Cette nouvelle veine à exploiter l’enchante. « Il me semble, dit-il ('), que l’étude de ces nrodèles d’une époque réputée barbare, par moi tout le premier, et remplie pourtant de ce qui fait remarquer les plus beaux ouvrages, m’ôte mes dernières chaînes, me confirme dans l’opinion que le beau est partout, et que chaque homme non seulement le voit, mais doit absolument le rendre à sa manière ».

Strasbourg, les cousins et le gothique gardent leur homme jusqu’au 2 octobre. Puis, sans poser encore à Paris, le voilà parti pour Dieppe, avec sa chère Jenny, qu’au retour de ses pérégrinations solitaires, il a retrouvée avec une joie touchante, qui déborde dans son journaF-'). «Je ne puis exprimer, écrit-il, le plaisir que j’ai eu à revoir ma Jenny. Pauvre chère femme! Je retrouve sa petite figure maigre; mais, les yeux pétillants du bonheur de trouver à qui parler... Je suis pendant plusieurs jours, et j’y serai tout le temps de mon séjour à Dieppe, sous le charme de cette réunion au seul être dont le cœur soit à moi sans réserve. » Jenny bénéficie de toute la tendresse que le célibataire dépensait autrefois dans le commerce de ses amis. Avec cette douce compagnie, Dieppe semble « adorable » à son visiteur (3). « On n’y rencontre personne, et la mer y devient de plus en plus intéressante », à cause de la saison avancée. Et puis, il n’est pas jusqu’à la tiède atmosphère de la chambre d’hôtel, chauffée par une « cheminée à l’anglaise », qui ne réjouisse le promeneur au retour de ses excursions à la jetée

(1) Journal, tome III, p. 97.

(2) Journal, tome III, p. 104.

(5) Jottrnal, tome III, p. iio-

ou à la falaise. Il y passe des heures « sans lectures, sans journaux», à contempler des photographies qu’il a apportées dans son bagage (*). Le corps humain qu’elles détaillent est un « poème admirable » qu’il ne se lasse pas de lire, et qui parle autrement à son imagination que « les inventions des écrivassiers ». Cette vie partagée entre le souffle du large et le coin du feu se prolonge jusqu’à la mi-octobre. Augerville réclame encore son hôte pour quelques jours au début de novembre (=). Mais, le 15, il lui faut être à Paris : c’est la séance de clôture de l’Exposition Universelle et la distribution des récompenses.

Ingres et Delacroix, les deux triomphateurs de la peinture française, figurent naturellement sur la liste des bénéficiaires de la grande médaille d’honneur. Ce n’est pas tout : le gouvernement, qui confère au premier la croix de grand-officier de la Légion d’honneur, élève son rival à la dignité de commandeur. En même temps que ces distinctions officielles, Delacroix recueille à pleins bras les palmes de la renommée. La critique embouche, pour le célébrer, ses plus retentissantes trompettes. Par malheur, il compte des amis qui ne savent pas jouir de son succès avec une sérénité généreuse ; ceux-ci gardent une animosité rancunière contre l’homme dont la personnalité se dresse comme un défi à leurs adorations. L’auréole d’Ingres les fait souffrir; ils sapent sa chapelle. C’est le travers de Théophile Silvestre. Delacroix, que la gloire a armé de tolérance, n’hésite pas à incriminer cette pratique (3) lorsque les articles de l’écrivain sur les Artistes vivants, où l’implacable ennemi du Massacre de Scio est traité de « peintre chinois égaré au XIX® siècle dans les ruines d’Athènes », paraissent réunis en volume au début de l’année 1856. Chacun des portraits où la

(1) Journal, tome III, p. loi.

{}) Letires, tome II, p. 136.

plume s’est complu, est suivi, dans cet ouvrage, d’une manière de catalogue du bagage artistique accumulé dans sa carrière par le héros de l’étude en question. Interrogé à cet égard par l’auteur, Delacroix a ajouté aux renseignements qu’il lui a fournis un billet qui peint l’homme et sa fièvre d’intarissable production. « Vous pouvez mettre, dit ce billet ('), qu’en fait de compositions tout arrêtées et parfaitement mises au net, et prêtes pour l’exécution, j’ai de la besogne pour deux existences humaines; et, quant aux projets de toute espèce, c’est-à-dire à la matière propre à occuper l’esprit et la main, j’en ai pour quatre cents ans. Jugez si j’ai le temps de me promener comme mes honorables confrères, qui, je pense, pour la plupart, trouvent du temps de reste pour tout ce qu’ils ont à tirer de leur cerveau. »

On sait que, contrairement à ce que donnerait à croire cette boutade, le travailleur ne se refusait pas les loisirs nécessaires pour accomplir des voyages et s’isoler dans ses souvenirs. A Paris, ses soirées continuaient d’appartenir le plus souvent aux réunions mondaines, dont son goût pour la conversation et la musique faisait autant de distractions, auxquelles il obéissait sans contrainte. Cependant, il commençait à en éprouver de la fatigue et, un soir, en rentrant d’un dîner chez sa chère cousine de Forget, il lui échappait un soupir de lassitude; il gémissait : «Je mourrai de tous ces dîners ! » (=) Sa santé, de plus en plus fragile, s’accommodait mieux d’un tête-à-tête, au coin du feu, avec Jenny. Ces jours-là, les deux amis échangeaient tranquillement leurs réflexions sur les événements et la vie, ou bien le peintre ouvrait un livre et sa compagne, attachée à ses lèvres, se complaisait avec béatitude dans la prose de Voltaire ou dans

(1) Lettres, tome II, p. 138.

(2) Journal, tome III, p. 145.

le rythme charmeur des vers de Racine A côté de ses obligations de société personnelles, Delacroix avait celles qui lui incombaient comme membre de la municipalité parisienne. Il n’était pas homme à les éluder. Le 15 mars 1856, jour de la naissance du Prince Impérial, on le voyait passer tout l’après-midi avec ses collègues à l’Hôtel de Ville et attendre de pied ferme, jusqu’à une heure du matin, l’annonce de l’heureuse délivrance de la souveraine (=). Dans le courant de juin, ses fonctions le ramenaient par deux fois de Champrosay, pour assister à des dîners de gala au palais municipal 0), L’accomplissement de ces devoirs officiels n’entravait pas plus que les sacrifices aux exigences mondaines la poursuite de ses laborieuses occupations. Saint-Sulpice le voyait souvent à l’œuvre. Et puis, il confectionnait sans désemparer de la marchandise pour ses clients. Le 14 avril 1856, il notait sur son agenda les tableaux qu’il avait « livrés » depuis le mois de novembre précédent b). Il en comptait six. C’était d’abord, un Cavalier grec, vendu seize cents francs à Tedesco, que je crois pouvoir identifier avec une toile datée de 1856, où l’on voit un Turc à genoux, faisant sa soumission à un Hellène monté sur un cheval fougueux, qui le couche en joue de son pistolet (Fig. ^8.^). C’était un autre Grec à cheval, galopant par dessus un ennemi mort sur le champ de bataille : répétition d’une œuvre du temps jadis, exposée en 1827, que son auteur avait laissée aller pour douze cents francs {Fig. ^8^). C’était la Clorinde, mentionnée plus haut (Fig. gô2), dont il avait obtenu deux mille. C’était la réduction de la Chasse aux lions de l’Exposition Universelle, cédée pour le même prix (Fig. ^60) : admirable morceau.

(1) Journal., tome III, p. 145.

(2) Journal, tome III, p. 136.

(3) Journal, tome III, p. 159.

(4) Journal, tome III, p. 142.

d’autant plus précieux que l’original, attribué par l’État au Musée de Bordeaux, a péri aux trois quarts dans un incendie accidentel. C’était, enfin, Hamlet et Polonius (Fig. ^6^), réservé primitivement à Dumas, mais finalement négocié moyennant mille francs, et un petit Marocain à cheval de trois cents. Au total, la moisson était de huit mille cent francs. Sur la même page de V agenda, on lit : «Vendu, il y a un mois, le Marina Faliero douze mille. » Chiffre éloquent, qui témoigne du mouvement important en train de s’opérer autour des œuvres du maître. Ce n’est pas tout. Delacroix, sous la même date, nous apprend qu’il lui reste à faire un Ovide che:^ les Scythes pour Benoît Fould, un cousin du ministre (Fig. ySy), qui doit le payer six mille francs; un Passage de gué au Maroc par une troupe en armes (Fig. 408), entrepris pour Nicolas Demidofï, moyennant le prix convenu de trois mille ; une réduction de son Empereur du Maroc (’), promise à un amateur pour deux mille cinq -cents, et une Herminie , sur laquelle nous aurons à revenir, comptée deux mille. Soit treize mille cinq cents à attendre, en sus des vingt mille cent provenant des ventes déjà réalisées. C’est de quoi faire des économies et confier un petit pécule à l’agent de change. Notre homme va s’en faire désormais une douce habitude. Ce n’est rien moins qu’un prodigue; et cela par calcul. Un peu de bien au soleil lui apparaît comme une garantie d’indépendance. Son ambition ne va pas jusqu’à la grande richesse : son idéal, c’est Vaurea mediocritas du philosophe antique. « J’ai compris de bonne heure, écrit-il un jour(=), combien une certaine fortune est indispensable à un homme qui est dans ma position. Il serait aussi fâcheux pour moi d’en avoir une très considérable qu’il le serait d’en manquer tout à fait. La dignité, le respect de son

(i) Le même sujet fut repris par Delacroix, avec très peu de différences, en i86a (Fig. j86). ' (2) Journal, tome II, p. 468.

caractère ne vont qu’avec un certain degré d’aisance. Voilà ce que j’apprécie et ce c|ui est absolument nécessaire, bien plus que les petites commodités que donne une petite richesse. Ce qui vient tout de suite après cette nécessité de l’indépendance, c’est la tranquillité d’esprit ; c’est d’être affranchi de ces troubles et de ces démarches ignobles qu’entraînent les embarras d’argent. 11 faut beaucoup de prudence pour arriver à cet état nécessaire et pour s’y maintenir; il faut avoir sans cesse devant les yeux la nécessité de ce calme, de cette absence de soucis matériels, qui permet d’être tout entier à des tentatives élevées, et qui empêche l’âme et l’esprit de se dégrader. »

Tels sont les sentiments avec lesquels Delacroix se réjouit de voir un petit Saint-Georges (Fig. vendu par lui

quatre cents francs, en faire douze cents en vente publique. Tel est le mobile de sa production acharnée, qui se traduit, dans le courant de cette année 1856, par l’entreprise de nombreuses œuvres nouvelles, comme une Mauresque ravie par un tigre (Fig. ^po}., un Arahe sellant son cheval (Fig.gpy) b), une Fontaine mauresque (Fig. g88)A^ une Côte harharesque, autrement dénommée paysage de Tanger au bord de la mer» (Fig. p8p) (3), une nouvelle Médée (Fig. qio) b), une variante des Convulsionnaires (Fig. gp8) (5) et une de V Enlèvement de Rehecca par Boisguilhert (Fig. jpp) Mais, on sait que l’auteur de ces œuvres a pris l’habitude de s’accorder un peu de bon temps à l’automne. Un cousin, qui porte son nom et qui habite le pays d’origine de sa famille paternelle, l’appelle en octobre

(1) Journal, tome III, p. 162.

(2) Journal, tome III, p. 163.

(3) Journal, tome III, p. 163.

(4) Journal, tome III, p. 165.

(5) Journal, tome III, p. 137.

(6) Journal, tome III, p. i6r.

Fig. 386. — L'Empereur du Maroc (1862).

Fig. 387. — Ovide che^ les Scythes. (Salon de 1859.)

Fontaine mauresque (1856-1862).

Fig. 389. — Côte barharesque (1858).

Fig. 390. — Mauresque ravie par un tigre (1856).

Fig. 391. — Saint-Georges.

Fig. 39!. — Saint-Georges.

Fig. 39-?. — Mort d'Ophéli

Fig. 394. — Mort de saint Jean-Baptiste.

dans TArgonne, où il possède une terre sise au village d’Ante ('). Ante n’est séparé que par quelques kilomètres seulement de Givry-en-Argonne, qui a donné le jour à Charles Delacroix; de la Neuville-au-Bois, berceau des Lavalette ; du Châtelier, d’où proviennent les Berryer. Le voyageur fait avec joie la connaissance de tous ces lieux familiers depuis si longtemps à son oreille, qui n’avaient pas encore de figure précise pour lui. La vue de Givry le remue tout particulièrement. « Ce lieu, dit-il (^), que je ne connaissais que par les récits de tous ceux que j’ai aimés, a réveillé leur souvenir avec une douce émotion. J’ai vu la maison paternelle, comme elle est ; mais, à ce que je suppose, sans beaucoup de changement. La pierre de ma grand’mère est encore à l’angle du cimetière, que l’on va exproprier, comme on fait de tout. Cette cendre n’aura qu’à déménager, comme les marchands qu’on envoie tenir boutique ailleurs... » Il a rencontré, en arrivant dans le village, un vieux Delacroix en blouse, qu’il a reconnu pour un ancien officier de son sang ; le vieillard, en l’entendant nommer, lui a serré les mains « à plusieurs reprises » avec effusion, et il a cru voir des larmes lui monter aux yeux. L’étang de Givry, la halle ont parlé à son esprit comme de vieilles connaissances, plutôt que comme des révélations. Il a vécu comme dans un rêve. Une dizaine de jours de douce flânerie à Augerville, de promenades solitaires pendant les parties de billard de ses compagnons de villégiature ou de rêveries au clair de lune succèdent à ce voyage 0), Puis, c’est l’hiver. Il faut quitter Champrosay après une dernière visite d’arrière-saison. Le 6 novembre, rentré depuis trois jours seulement à Paris, nous le voyons assistant à l’enterrement de

(1) Journal, tome III, p. 169.

(2) Journal, tome III, p. 173.

(3) Journal, tome III, pp. 174 et suiv.

Paul Delaroche (*). Il est resté « une heure à la porte de l’église par une gelée si intense » qu’avant la fin du service, il a dû se sauver, « tant le froid l’avait pénétré». Le devoir et une déférence quelque peu intéressée l’ont conduit à cette cérémonie, plutôt que l’amitié et la sympathie professionnelle. L’homme lui était indifférent ; il ne peut pas sentir sa peinture. Mais, cette mort va le replacer sur les rangs pour l’Institut et, cette fois, son triomphe de l’Exposition Universelle lui donne de vraies chances.

L’élection est fixée au 10 janvier 1857 mois précé-

dent, le candidat s’est mis en campagne. Mais, il court l’aventure sans se départir de la sérénité philosophique qui caractérise désormais son attitude dans la vie. L’homme se peint tout entier dans une lettre adressée à son vieux camarade Soulier, en réponse à une des siennes demeurée longtemps sans réponse, dont les termes sont d’une rare éloquence (=).

6 décembre 1856.

Je suis un monstre, je suis un chien. Je relis encore cette bonne et aimable lettre que tu m’as envoyée, il y a tout à l’heure un mois, et je me demande comment j’ai eu le cœur, ou plutôt l’absence de cœur, de ne pas répondre. Tout ce que je puis te dire, cher ami, c’est que l’envie de t’écrire ne m’a pas manqué ; mais, mon impardonnable négligence m’a fait toujours retarder la lettre. Pardonne-moi donc et reçois enfin mes remerciements tardifs, mais sincères. Ne crois pas que je m’excuse sur l’abondance de mes occupations ; je n’ai jamais pu remplir mes journées, comme je vois tant de gens qui ne se donnent pas le temps de manger ou de respirer au milieu des affaires rebutantes dont ils se chargent avec une espèce de fureur. Bien que je ne fasse que des choses qui m’amusent, elles n’ont pas l’art d’occuper tous mes moments, et l’ennui se glisse souvent dans les intervalles. Cependant, je connais bien moins cette maladie, à présent que je touche à la vieillessé, que quand j’étais jeune, à cet âge où l’on dit que

(1) Journal^ tome III, p. 180.

(2) Lettres, tome II, p. 150.

tout est couleur de rose : c’est alors que je donnais au diable cette vie qu’il semble qu’on devrait alors remplir d’occupations si agréables. Que d’attentes vaines ou fastidieuses pour un instant! Que de tristesse ou de regrets après cet instant ! J’ai donc, autant que cela peut être dans ce monde qui tourne sous nos pieds, ce bien qu’on appelle la tranquillité, bien qui n’est connu ni des procureurs impériaux qui veulent être premiers présidents, ni des commandeurs qui veulent être grands officiers, etc. A la vérité, je me suis porté pour être académicien. Mais, il y a si longtemps que j’ai eu cette envie-là que je commence à être blasé sur l’espoir ou sur la crainte à cet endroit. Malgré une certaine rancune persévérante, on me dit que j’ai plus de cliances cette fois-ci. Dieu le veuille !

Quand boirons-nous à la santé de nos souvenirs? Quand viendras-tu ? Comme j’ai à peu près renoncé à lire, surtout le soir, j’ai des moments d’inoccupation apparente, qui ne sont pas du tout cet ennui dont je parlais tout à l’heure : je ferme les yeux ou je regarde le feu de la cheminée. Alors, je rouvre un livre fermé déjà à beaucoup de chapitres dans ma mémoire, et je retrouve de délicieux moments et, en première ligne, ceux que nous avons passés ensemble. Je ne passe jamais sur la place Vendôme sans, lever les yeux vers cette mansarde que nous avons vue si joyeuse. Que d’années depuis tout cela; que de vides! Les choses sont bien arrangées, puisque les vieillards sont moins violemment remués par leurs sentiments que les jeunes gens. Il est tant à regretter et tant à craindre de la maladie, de l’isolement, de mille maux enfin, qu’ils ne pourraient envisager tout cela s’ils y portaient de la vivacité. Peut-être que les vrais sentiments n’y perdent rien. Je me sens encore jeune sur quelques points de Lâme, et c’est surtout sur des souvenirs comme ceux-là. Je t’embrasse donc avec toute la tendresse qui me reste, ne trouvant plus de place pour t’en écrire plus long...

Le signataire de cette lettre est une proie que guette sans cesse la maladie. Les rigueurs de la saison hivernale le clouent à la chambre. Les démarches pour l’Institut sont suspendues du coup et, le 2 janvier, il se voit dans la nécessité d’expédier au président de l’Académie la lettre d’excuses qu’on va lire (').

(i) Lettres, tome II, p. 153.

Monsieur le Président,

Je prends la liberté de m’adresser à vous pour vous prier d’informer Messieurs les membres de l’Académie, si toutefois le règlement ne s’y oppose pas, que l’indisposition qui m’avait forcé jusqu’ici de m’abstenir de les visiter me retient encore chez moi et me force à solliciter leur indulgence.

Je sais trop ce que les convenances et de justes usages réclament de moi dans cette circonstance, et mon dessein de m’acquitter de ce devoir me fait vivement désirer que mon abstention momentanée ne soit pas interprétée à mon désavantage. Je conserve en même temps l’espoir de pouvoir, la semaine prochaine, réparer autant que je le pourrai les effets de ce retard involontaire.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, les assurances de ma haute considération.

Eug. Delacroix.

Le froid, redouté par le malade comme un élément d’aggravation de son indisposition, l’empêchait jusqu’au bout de faire ses visites de candidat. Mais, le destin avait embrassé sa cause. Porté le premier par la section de peinture sur sa liste des présentations, il était élu. Des musiciens, tels qu’Auber et Clapisson, qu’on est quelque peu étonné de rencontrer en cette affaire, avaient fait une ardente campagne en sa faveur au sein de la compagnie ('), Leurs efforts avaient brisé les dernières barrières élevées par le parti récalcitrant. Malheureusement, la victoire, trop longtemps attendue, perdait beaucoup de sa saveur. « Vous dites justement, répondait le triomphateur aux félicitations de Dutilleux (2)^ que ce succès, il y a vingt ans, m’aurait causé un tout autre plaisir; j’avais la chance, dans ce cas, de me voir plus utile que je ne puis l’être maintenant dans une situation de ce genre. J’aurais eu le temps de devenir professeur à l’École : c’est là que j’eusse pu exercer quelque influence. Quoi

(1) Lettres, tome II, pp. 154-156.

(2) Lettres, tome II, p. 157.

qu’il en soit, je ne partage pas l’opinion de quelques personnes, amies ou autres, qui m’ont fait entendre plus d’une fois que je ferais mieux de m’abstenir. Il y a plus de fatuité que de véritable estime de soi-même à rester dans sa tente : au reste, je ne manque point ici à mes antécédents, puisqu’une fois mon parti pris, je n’ai pas cessé de me présenter. » Delacroix éprouve comme un besoin de se justifier d’avoir franchi la porte d’une maison qui, au fond, n’est pas la sienne. Il se sent presque gêné de son triomphe. Il ne se dissimule pas qu’il n’a obtenu qu’une vaine satisfaction d’amour-propre; et que c’est un stérile honneur que sa persévérance s’est vu attribuer. C’est ce qui ressort d’une autre apologie adressée à son confrère Pérignon, avec qui les circonstances l’ont lié sur le tard, et à qui il ouvre son cœur. « Cette élection, lui écrit-il ('), n’est pas plus mauvaise pour venir tard : la difficulté de l’obtenir en augmente pour moi la valeur ; seulement, il est un point capital où ce retard menace de lui faire perdre son fruit. En me nommant académicien, on ne m’a nullement fait professeur à l’Ecole; car c’est là justement que serait le danger aux yeux de nos doctes confrères. Autour d’un tapis vert, où chacun dit son mot comme en famille, les paroles n’ont pas une bien grande portée ; surtout quand elles s’adressent à des personnes dont les convictions sont arrêtées tant bien que mal. C’est au pupitre de l’École et en jugeant les jeunes gens qu’on peut enseigner quelque chose ; et, malheureusement, les places de professeur sont à l’élection des académiciens. Voilà la situation qui ôte une valeur infinie à mon nouveau poste : vous le comprendrez de reste. Une récente mesure va remettre le jury dans les attributions de l’Institut ; je me flatte que je pourrai là être utile, car je serai à peu près seul de mon avis, et ce sera le cas de ne pas être

(i) Lettres, tome IT, p. i6o.

malade. Enfin, l’habit que j’endosse ne changera pas l’homme, j’espère ; l’instinct a toujours été toute ma science, et la science des autres n’a jamais servi qu’à m’égarer. » Il est clair que les palmes vertes sont plutôt embarrassantes à porter pour un homme de cette trempe. Mais, son caractère est un singulier mélange d’indépendance et de dévotion aux traditions. Pour les Français, un fauteuil à l’Institut, c’est la consécration suprême d’une existence vouée aux nobles travaux de l’esprit. Il lui fallait ce siège symbolique. « Aux félicitations que je reçois pour mon élection, écrit-il à un ami au lendemain de celle-ci ('), je vois qu’elle était presque nécessaire pour qu’une certaine partie du public me mît à une certaine place : cela a rassuré un bon nombre d’admirateurs et, quoi qu’il n’y eût rien de changé dans la valeur de l’homme et dans celle de ses ouvrages, il fallait absolument l’étiquette. » Voilà le langage d’un profond psychologue, sinon celui d’un homme dégagé de la servitude qu’impose l’opinion. Cette puissance-là n’apparaît point comme une alliée négligeable au fin diplomate que l’on connaît. Loin d’en faire fi, il tient à ses faveurs.

(i) Lettres, tome II, p. 162.

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