Arabe sellant snn cheval
Fig. 398. — Les convulsionna' res de Tanger (1857)
Fig. 199. — Enlcveineni de Réhecca. (Salon de 1859.)
Fig. 400. — Mort de Lara (1858).
Fig. 40 r
Ovide chei les Scythes (1862)
à ce camarade, dont les circonstances l’ont beaucoup séparé, mais auquel son cœur appartient toujours. Après s’être efforcé de réconforter le pauvre hère, que l’existence a quelque peu malmené, « Prends courage, conclut-il, nous boirons encore une bonne bouteille, comme dans le bon temps. Ce bon temps, comme tu le dis très bien, était bien mêlé. Nous ne savions pas que nous étions heureux; nous avions sous la main les trésors les plus précieux, et nous aspirions toujours au lendemain. Maintenant, ce que nous avons de mieux à faire, c’est de penser au passé. »
La maladie fait un retour offensif contre sa victim e dans les premiers mois de cette année 1858, inaugurée par le déménagement en question. Dans une lettre adressée le 16 mars à Constant Dutilleux, Delacroix fait part à son correspondant de cette nouvelle indisposition. « Cette indisposition, dit-il ('), vient bien mal à propos. Je suis littéralement accablé de demandes; d’abord, pour les ouvrages que je m’étais engagé à livrer, ou plutôt que j’avais commencés avant ma maladie. » Malgré tout, il a fait l’impossible pour satisfaire un ami de son confrère, désireux de posséder un échantillon de sa peinture. Il a achevé à l’intention de ce client une « petite réminiscence » de son plafond de Saint-Sulpice, dont le prix est modestement fixé à trois cents francs. D’ailleurs, cette fois, le mal n’est pas tenace. En avril, nous le voyons travailler « avec bonne humeur » à une importante variante de sa fameuse Chasse aux lions (Fig. ^96), dont son journal signale l’achèvement le lundi 26 (=). Sa santé consolidée lui permet de s’acquitter de ses devoirs de membre de la municipalité, et il assiste avec ponctualité aux séances du conseil de révision 0) dont, l’année précédente, il
(1) Leiires, tome II, p. i8o.
(2) Journal.^ tome III, p. 327.
(3) Journal, tome III, p. 326.
s’est vu obligé de décliner les fatigues en même temps que celles dont l’aurait accablé le jury du Salon (d. Il paraît avec une certaine assiduité à l’Institut; toutefois, il s’abstient des « séances de l’École » : ce qui lui vaut d’être « sermonné » par Halévy, en sa qualité de secrétaire perpétuel d) ; si bien qu’après avoir plusieurs fois éludé la corvée qui consiste à « juger les figures» peintes parles élèves de l’enseignement officiel, il revient tout exprès de Champrosay en mai pour s’acquitter de cette mission, qui lui incombe comme académicien b). La campagne ranime ses forces, et il écrit à Soulierb) ; « Je sens que si je vivais à la campagne, je pourrais peut-être me refaire ma santé. Quoique depuis longtemps je vive, à Paris, à peu près comme un campagnard quant aux distractions et à ce qu’on appelle les plaisirs de ce lieu-là, on n’y trouve pas la bénigne influence naturelle qui, à la campagne, agit même sur l’imagination pour réagir sur le corps. » La lettre dont ces lignes sont extraites contient en outre une édifiante digression sur l’esthétique, où l’on retrouvera sous une forme nouvelle des idées déjà reproduites précédemment. « N’oublie pas, fait le théoricien qui s’est déjà révélé à nous plus d’une fois (ù, que, contrairement à nos idées de jeunesse, Racine est le romantique de son époque ; son succès, très contesté dans son temps, vient du naturel de ses pièces. On lui a reproché de n’avoir fait que des Grecs de Versailles ; et que voulait-on qu’il fît, sinon ce qu’il avait sous les yeux? Mais, il a fait des hommes et surtout des femmes. On vient de jouer Phèdre en italien : rien n’est plus comique et ne relève davantage le piédestal de notre Jean. Cette langue
(1) Lettre inédite au secrétaire général de la Préfecture de la Seine, du 22 avril 1857.
(2) Journal, tome III, p. 330.
(3) Journal, tome III, p. 331.
(3) Lettre du 29 mai 1858 (Burty dit par erreur : « 29 mars »), passage inédit.
(5) Lettres, tome II, p. 183.
redondante et bavarde fait le plus parfait contraste avec la sobriété élégante de son langage divin. L’actrice joue cela en faisant de grands bras : c’est une Vénus de carrefour. Cela ne détruit pas l’éternelle jeunesse des caractères de l’Old William; mais, il faut réparer notre injustice, surtout quand nous devons par dessus le marché éprouver de vives jouissances. » La passion de Delacroix pour Racine lui suggère, vers ce temps-là, l’idée d’emprunter au « divin » poète quelques inspirations picturales. Il pense à représenter A interrogeant Eliacin, J unie entraînée par les soldats sous l'œil de Néron^'). Il se propose aussi d’exploiter, pour des sujets de tableaux, le lEncrède de Voltaire et le Gil Blas de Lesage Mais, cette orientation nouvelle de son talent vers des sources plus classiques restera à l’état de projet. Ce n’est pas aux abords de la soixantaine qu’un artiste peut rompre avec des habitudes invétérées. Dans le domaine des fictions poétiques, B}uon, Walter Scott, Shakespeare et le Tasse conservent le monopole d’inspirateurs de son pinceau. Ils disputent ses faveurs à l’Ecriture et l’antiquité classique. Le Maroc reste également une mine inépuisable pour le peintre, toujours fidèle par ailleurs aux fauves et à leurs farouches ébats. Une d' Ophélie (Fig. 402)
répétant une toile (Fig. et une lithographie vieilles l’une et l’autre de quinze ans, un nouvel Hamlet au cimetière (Fig. 40^)., une nouvelle Mort de Lara- (Fig. 400) et un nouvel Enlèvement de Rébecca (Fig. ^gp) sortent de l’imagination qui suit Jésus dans sa Montée au Calvaire (Fig. 404) et l’accompagne dans sa Descente au tombeau (Fig. 40^). Le prestigieux évocateur de la fable et de l’histoire antique passe dé Achille et du Centaure., son éducateur (Fig. 406) ^ à Démostliène luttant de la voix contre le mugissement des flots, et à la tristesse dé Ovide exilé
(i) Journal, tome III, p. 333.
(5) Ibid.
clie:^ les Barbares (Fig. 401). En dehors des chasses aux lions^ l’orientalisme du peintre de la lumière marocaine se donne carrière dans deux bords de mer, l’un animé d’un couple de chevaux sortant des flots (Fig. 40^), l’autre traversé par une barque que des Maures poussent au rivage (Fig. ‘^Sp). J’ai déjà parlé d’une variante des Convulsionnaires de Tanger et d’un Marocain sellant son cheval, remontant l’un et l’autre à 1857. Les années suivantes donnent un Arabe blessé au bras pansant sa blessure (Fig. 4oy), le Passage d'un gué par une troupe en armes (Fig. 408) et un Souvenir des rives du fleuve Sebou. Concuremment, lions et tigres continuent d’intéresser leur adorateur à leurs allures cauteleuses ou brutales et à leur farouche voracité.
La prudence a poussé le valétudinaire à s’imposer, au mois de juillet de cette année 1858, une nouvelle saison de Plombières ('). Il J rencontre l’Empereur ; mais, les grandeurs de ce monde ne l’attireraient qu’autant que son talent serait susceptible d’en profiter, et il n’attend rien du maître des destinées de la France. Il ne songe qu’à regagner le plus vite possible son cher ermitage de Champrosay. Nous l’y apercevons, pendant les belles journées du mois d’août, errant « avec délices » à travers bois ou sur la berge de la Seine (=); s’étendant, un jour, à l’ombre d’un arbre et s’y livrant à une douce songerie; un autre jour, se mettant à « patauger pendant près d’une heure sur les bords glaiseux de la rivière » pour « conquérir un faisceau de nénufars et de sagittaires» : v< débauche », qui lui «rappelle Charenton, l’enfance, la pêche à la ligne». Car c’est toujours dans le passé que son esprit se plaît à rechercher à présent de douces visîons. Sa tranquillité est un instant troublée par une déconcertante nouvelle. L’homme qui lui loue son agreste pied à
(1) Journal, tome III, p. 337.
(2) Journal, tome III, p. 346.
Fig. 402. — Mort d' Ophélie.
Fig. 403. — Hamlet au cimetière. (Salon de 1859.)
Fig. 404. — La montée ail calvaire. (Salon de 1859.)
Fig. 405. — La mise au tombeau. (Salon de 1859.)
Fig. 406. — L'rducation d'Achille (1862).
Fig. 407
L'Arabe blesse (1859)
terre lui annonce à brûle-pourpoint qu’il veut vendre son immeuble et l’avise qu’il ait à se pourvoir ailleurs. En présence de cette sommation, il prend le parti de se rendre lui-même propriétaire de la bicoque. S’excusant auprès de Berryer de ne pouvoir, dans ces conjonctures, profiter de son hospitalité d’Augerville, il lui écrit (’) : « Il y a quinze ans que je viens dans le pays, que j’y vois les mêmes gens, les mêmes bois, les mêmes collines. Qu’eussiez-vous fait à ma place, cher cousin, vous qui vous êtes laissé murer dans l’appartement que vous occupez depuis quarante ans plutôt que d’en chercher un autre ? Probablement ce que j’ai fait; c’est-à-dire que j’ai acheté la maison, qui n’est pas chère, et qui, avec quelques petits changements en sus du prix d’achat, me composera un petit refuge approprié à mon humble fortune. »
En rentrant à Paris, Delacroix s’est remis à sa chapelle de Saint-Sulpice. Mais, dans le courant de l’hiver, une nouvelle défaillance de sa santé lui cause quelque inquiétude. Dans une réponse qu’il fait le 3 janvier 18^9 à une lettre de Dutilleux, nous lisons û) ; «Votre lettre me trouve dans un état de santé assez mauvais... J’avais fort bien passé l’année ; j’étais resté très tard à la campagne, dont le séjour me réussit toujours, et où j’avais beaucoup travaillé. J’avais également fait une bonne campagne de travail à Saint-Sulpice, qui est en bonne voie, et que j’avais quitté seulement à l’approche des froids et chassé par l’obscurité, avec l’espoir de terminer cette année ; mais, il faut pour cela que ma santé me le permette. Je prends toutes les précautions pos-sibles pour rendre cette indisposition passagère. Pour cela, j’ai interrompu le travail de l’atelier, ce qui est toujours pour moi un grand regret. Mais, les gens affligés d’une petite santé comme moi contractent à la longue l’habitude de
ces interruptions et apprennent à tendre le dos à la nécessité. » Par bonheur, cette fois, la crise ne dure pas longtemps. Le même correspondant reçoit une nouvelle lettre, datée du 2 mars, où son ami lui dit(’) : « Ma santé me laisse assez de répit pour me permettre d’achever les tableaux que vous avez vus en train. Vous m’avez vu dans l’incertitude de savoir si je devais ou non exposer. Votre avis a été, je le dis avec plaisir, la cause déterminante qui m’a entièrement décidé. » Puis, revenant sur le même sujet le 2 avril (=), « J’ai fait, reprend-t-il, un véritable tour de force en terminant mes peintures pour le Salon. Je n’en ai pas moins de huit. Vous sentez bien que je ne suis pas homme à avoir rien improvisé dans une semblable circonstance. Elles étaient toutes au point où les difficultés semblent surmontées. Cependant, j’en ai trouvé que je n’attendais pas. Mettre la dernière main est d’une grande difficulté. » Pensant aux mêmes tableaux, le peintre écrivait dans son journal : « Etre hardi quand on a un passé à compromettre est le plus grand signe de la force... Après avoir passé une grande partie de sa vie à accoutumer le public à son génie, il est très difficile à l’artiste de ne pas se répéter, de renouveler en quelque sorte son talent, afin de ne pas tomber, à son tour, dans ce même inconvénient de la banalité et du lieu commun, qui est celui des hommes et des écoles qui vieillissent. » L’homme qui s’exprimait ainsi sentait qu’il jouait une partie redoutable en affrontant de nouveau le Salon après plusieurs années d’abstention. C’est pourquoi il se livrait par avance à l’apologie de la technique picturale à laquelle l’expérience l’avait conduit. Ce plaidoyer entrait dans une épître à l’adresse de son confrère
(1) Lettres, tome II, p. 200.
(2) Lettres, tome II, p. 207.
(3) Journal, tome III, p. 354.
Pérignon, où il est dit (‘) : « Les jeunes gens ne sont entichés que de l’adresse de la main. Il n’y a peut-être pas de plus grand empêchement à toute espèce de véritable progrès que cette manie universelle à laquelle nous avons tous sacrifié. C’est elle qui empêche de sacrifier tout ce qui n’est pas absolument nécessaire au tableau, qui fait préférer le morceau à l’ensemble, et qui empêche de travailler jusqu’à ce qu’on soit véritablement satisfait. » L’exemple d’un maître est bon à invoquer : Delacroix se réclame de Véronèse. « Il y a un homme, déclare-t-il, qui fait clair sans contraste violent; qui fait le plein air, qu’on nous a toujours répété être impossible : c’est Paul Véronèse. A mon avis, il est probablement le seul qui ait surpris le secret de la nature. Sans imiter précisément sa manière, on peut passer par beaucoup de chemins dans lesquels il a posé de véritables flambeaux. »
Les huit toiles que le maître avait envoyées au Palais de l’Industrie représentaient toutes les faces de son talent. Le romantisme de Walter Scott trouvait son compte dans l’interprétation inédite de V Enlèvement de Réhecca par le Templier Boisguilbert pendant le sac du château de Frondebœuf (Fig gpç), dont il a déjà été parlé. Un Hamlet mentionné aussi précédemment (Fig. ^og) disait la fidélité à Shakespeare de son pathétique interprète. La Jérusalem délivrée du Tasse avait suggéré à son lecteur assidu une Herminie che^ les Bergers (Fig. 412), au sujet de laquelle le livret, expliquant la scène d’après le poème, disait avec son auteur ; « A la vue soudaine d’armes inconnues, les hôtes de la guerrière se troublent et s’effrayent; mais Herminie les salue et les rassure. — Heureux bergers, dit-elle, continuez vos jeux et vos ouvrages; ces armes
(i) Lettres, tome II, p. 311.
ne sont pas destinées à troubler vos travaux et vos chants. » Ovide en exil che:{ les Scythes (Fig. répétait sous une forme nouvelle un des sujets antiques déjà traités dans la décoration du Palais-Bourbon. Un Saint-Séhastien (Fig. renouvelait, à son tour, un des plus beaux thèmes du peintre religieux. Sa verve d’interprète ému de l’Evangile s’épanchait dans un Christ descendu ait tomheau (Fig. 40^), ainsi que dans une Montée au Calvaire., où Jésus succombait sous la croix (Fig. 404). Le catalogue indiquait que « cette dernière composition avait dû être exécutée dans de grandes proportions à Saint-Sulpice, dans la chapelle des fonts baptismaux, dont la destination avait été changée ». Enfin, le huitième tableau qui complétait cet ensemble si varié provenait d’un ressouvenir du Maroc : on y voyait un paysage rappelant les Bords du fleuve Sebou, autrefois visités par la caravane de 1832. Ce n’était pas sans fondement que l’auteur de ces œuvres avait conçu des appréhensions pour elles. Les ennemis de Delacroix, en apparence désarmés par son éclatant succès de l’Exposition de 1855, n’avaient pas dit leur dernier mot. Ce Salon de 1859 était signalé par un débordement d’outrages à l’adresse du maître coupable d’une person-^ nalité persistante. Toutefois, « rabroué » avec acrimonie par une certaine critique (’), il rencontrait par contre le réconfort de chaleureuses amitiés, propres à le dédommager largement. La sympathie de Baudelaire était, encore une fois, celle qui s’exprimait avec le plus d’à-propos et d’éclat. Le poète des Fleurs du Mal savait trouver les paroles capables de venger le Titan malmené par les Pygmées. Delacroix, profondément touché, lui exprimait sa reconnaissance dans un billet d’où l’émotion déborde b) ;
(1) Lettres, tome II, p. 214.
(2) Lettres, tome II, p. 217.
Fig. 408. — Pûssiige d’un gué au Maroc (1858).
Fig. 409. — Chevaux arabes sortant des flots (1860)
P'g- 4 lo. Mcdée (1859).
Fig. 41 1.
Médée (1862).
Fig. 412. — Herminie chei les bergers. (Salon de 1859.)
Saint Sébastien. (Salon de 1859.)
Cher Monsieur,
Ce 27 juin 1859.
Comment vous remercier dignement pour cette nouvelle preuve d’amitié? Vous venez à mon secours au moment où je me vois houspillé et vilipendé par un assez bon nombre de critiques sérieux ou soi-disant tels. Ces Messieurs ne veulent que du grand, et j’ai tout bonnement envoyé ce que je venais d’achever, sans prendre une toise pour vérifier si j’étais dans les longueurs prescrites pour arriver à la postérité, dont je ne doute pas que ces Messieurs ne m’eussent facilité l’accès. Ayant eu le bonheur de vous plaire, je me console de leurs réprimandes. Vous me traitez comme on ne traite que les grands morts. Vous me faites rougir tout en me plaisant beaucoup ; nous sommes faits comme cela...
Je vous serre la main bien cordialement.
Eug. Delacroix.
Depuis l’Exposition de 1855, dont la préparation avait déjà fait supprimer le Salon de 1854, le rendez-vous des artistes et du public avait cessé d’être annuel et ne se renouvelait que tous les deux ans. 1860 ne connut donc point de Salon. Mais, l’œuvre de Delacroix se trouvait mis en vedette au printemps de cette année-là dans une exposition restreinte, dont il constituait un des principaux attraits. Cette exposition, organisée au profit de la Caisse de secours des artistes., eut lieu dans une galerie située 26 boulevard des Italiens. L’expert Francis Petit, qui en était l’âme, n’avait pas fait appel au concours des peintres eux-mêmes. Il avait été chercher son butin dans les collections particulières. C’est ainsi que Delacroix retrouva momentanément réunies un certain nombre de ses productions éparses de côté et d’autre. Ce fut comme une réminiscence de l’Exposition Universelle. Vingt-trois toiles de diverses époques résumaient la glorieuse carrière du maître ('). On y comptait le Combat du Giaour et du Pacha (Fig. 182), prêté déjà en 1855 famille Davin,
(i) Philippe Burty (Lettres, tome II, p. 230) ne fait état que des seize tableaux contenus dans le catalogue initial de l’exposition. Un supplément à ce catalogue en comprend sept autres.
qui s’en était dessaisie de nouveau, et, on voyait, pour la première fois en regard de ce tableau, la variante du même sujet appartenant alors à M. Ch. Mahler (Fig. ^6). Les visiteurs de l’Exposition Universelle retrouvaient le Tasse., sorti encore de chez Alexandre Dumas (Fig. 28); les Convulsionnaires de Tanger (Fig. /7/j, fournis par M. Mala; VHainlet de Maurice Cottier (Fig. lyô) et le Naufrage de Don Juan (Fig. 191)^ que mon père venait de recueillir des mains du sien. 11 y avait joint la petite variante de la Prise de Constantinople (Fig. gip), qu’il tenait également de la succession paternelle. On devait à M. Bouruet-Aubertot trois œuvres capitales que le public n’avait pas revues depuis trente ans : je veux dire V Amende honorable (Fig. iif et les deux esquisses magistrales représentant, l’une Boissy d' Anglas à la Convention (Fig. 8f, l’autre Dreux-Bré:(é devant le Tiers-Etat (Fig. 86). Le même amateur avait donné un Christ sur le lac de Génésaretli, auquel, grâce à M. Baptistin Guilhiermoz, on pouvait comparer une autre interprétation du même sujet, datée de 1853 connue le Christ en croix sorti de la collection Davin (Fig. yiy), les Disciples d' Emmaïis prêtés par M”‘® LIerbelin (Fig. ^23^, et un Gœt:( de Berlichin.cren écrivant ses mémoires émanant d’un certain
Bardou. Le peintre Diaz avait envoyé une petite variante de T Évêque de Liège., dont il était possesseur, ainsi qu’un Arabe à pied devant son cheval; le baron Michel de Trétaigne, un Chef arabe appelant ses cavaliers, petit tableau daté de 1851 ; M. Tesse, un Saint-Sébastien, différent de celui du dernier Salon ; M. Francis Petit, le Démosthène déclamant sur le rivage de la mer peint en 1859; M. Goldschmidt, la Marine des côtes d' Afrique, avec des Zvlaures hissant une barque sur le rivage, terminée en 1858 (Fig. y8p). Enfin, un Lion déchirant le cadavre d'un Arabe provenait d’un M. Jourdan, et un Lion avec un tigre, d’un M. Binder. Cette exposition valait un grand succès
à Delacroix et confirmait son crédit auprès des amateurs. Aussi le vojons-nous se multiplier pour répondre à leurs demandes. Avant de quitter Paris pour la campagne, il a terminé ses Chevaux se battant à V écurie (Fig- J9b) ses Chevaux sortant de la mer (Fig. il a repris et mené à bien son Ugolin,
vieux de pas mal d’années déjà (Fig. 900) ; il a fait de l’esquisse de son Héliodore (Fig. une toile digne de passer entre les mains d’un artiste comme Dutilleux, auquel il la destine. Il a travaillé encore à plusieurs autres œuvres, telles qu’un Abreuvoir au Maroc, dont il a été parlé déjà (Fig. j88), et qu’un certain Chef arabe visitant ses tribus (Fig. 42^), qui procède du même souvenir de voyage que le tableau du Salon de 1838 appartenant au Musée de Nantes. Enfin, il a mis en train et beaucoup avancé » quatre tableaux mythologiques symbolisant plus ou moins les quatre saisons (Fig. 421 à 424), qui lui sont commandés par l’industriel alsacien Frédéric Hartmann. Mais, ce gros effort l’a beaucoup fatigué. Tout l’été, il traîne une santé languissante. A Dieppe, où il promène un rhume qui l’incommode fort, il grelotte en juillet et passe ses soirées les pieds sur une chaufferette (=). Constamment entravé dans l’accomplissement de ses devoirs de conseiller municipal il se décide à résigner son mandat. Tous ses vœux tendent au prompt achèvement de sa chapelle de Saint-Sulpice, qui traîne depuîs tant d’années.
Il s’y remet d’arrache-pied à l’arrière-saison. Le i" janvier 1861 le trouve absorbé dans cette besogne, et son agenda reçoit, ce jour-là, la plus touchante des confidences sur son bonheur de travailleur satisfait ^4).
(1) Journal, tome III, p. 401.
(4) Journal, tome III, p. 425.
J’ai commencé cette année en poursuivant mon travail à l’église, comme à l’ordinaire. Je n’ai fait de visites que par cartes, qui ne me dérangent point, et j’ai été travailler toute la journée. Heureuse vie! Compensation céleste de mon isolement prétendu. Frères, pères, parents de tous les degrés, vivant ensemble se querellent et se détestent plus ou moins, sans un mot que trompeur. La peinture me harcèle et me tourmente de mille manières à la vérité, comme la maîtresse la plus exigeante. Depuis quatre mois, je fuis dès le petit jour et je cours à ce travail enchanteur, comme aux pieds de la maîtresse la plus chérie. Ce qui me paraissait de loin facile à surmonter me présente d’horribles et incessantes difficultés; mais, d’où vient que ce combat éternel, au lieu de m’abattre me relève ; au lieu de me décourager, me console et remplit mes moments quand je l’ai quitté? Heureuse compensation de ce que les belles années ont emporté avec elles; noble emploi des instants de la vieillesse, qui m’assiège de tous côtés, mais qui me laisse pourtant la force de surmonter les douleurs du corps et les peines de l’âme !
Sous l’empire des mêmes sentiments, le cœur qui avait tracé ces lignes s’épanchait douze jours plus tard dans le sein de sa vieille amie George Sand, demeurée jusqu’au bout une de ses meilleures confidentes. « Depuis quatre mois, disait sa lettre je fais un métier qui m’a rendu cette santé que je croyais perdue. Je me lève matin; je cours au travail hors de chez moi ; je rentre le plus tard que je peux, et je recommence le lendemain. Cette distraction continuelle de l’ardeur que je porte à une besogne de cheval de carrosse me fait croire que je suis revenu à cet âge charmant où l’on court toujours, et surtout chez les traîtresses qui vous caressent et vous charment. Rien ne me charme plus que la peinture; et voilà que, par-dessus le marché, elle me donne une santé d’homme de trente ans. » Grâce à cet admirable renouveau de vigueur physique et morale, Delacroix finissait par atteindre le but. I.a chapelle des Saints-Anges
(i) Lettres, tome II, p. 246.
Héliodore chassé du temple. Esquisse. Fig. 415. — Jacob et V Auge du Seigneur. Esquisse.
Fig. 416. — Héliodnrc chassé du temple. (Chapelle de S.iiiit-Sulpice.)
Fil?. 417. — Jacob et l’Ange du Seigneur. (Cliapelle de Saint-Sulpice.)
Saint Michel terrassant le démon. Plafond de la chapelle de Saint-Sulpice.
Héliodore chassé du temple. Détail.
Fig. 420. — - Jacob et l'Ange du Seigneur. Détail
Fig. 421. — Bacchus s'éprenant d' Ariane, ou l’Automne.
Fig. 422. — Diane surprise par Actéon, ou VEté.
Fig. 423. — Junon implorant Èole pour les Troyens, ou l’Hiver.
Fig. 424. — Orphée secourant Eurydice mordue par un serpent, ou le Printemps .
Fig. 425. — Chef arabe visitant ses tribus (t862).
Fig. 426. — L’écueil (1862).
s’achevait (Fig. 416 à /^2o). Un jour venait où les amis de l’artiste recevaient un petit billet imprimé dont voici la teneur ('h
Monsieur,
29 juin 1861.
M. Delacroix vous prie de vouloir bien lui faire l’honneur de visiter les travaux qu’il vient de terminer dans la chapelle des Saints-Anges, à Saint-Sulpice.
Ces travaux seront visibles, au moyen de cette lettre, depuis le mercredi 21 juillet jusqu’au samedi 3 août inclusivement, de i heure à 5 heures de l’après-midi.
(Première chapelle à droite en entrant par le grand portail.)
Suivait l’explication par le peintre de ses ouvrages, dans les termes qu’on va lire.
Plafond. L’archange saint Michel terrassant le démon.
Tableau de droite. Héliodore chassé du temple. S’étant présenté avec ses gardes pour en enlever les trésors, il est tout à coup renversé par un cavalier mystérieux : en même temps, deux envoyés célestes se précipitent sur lui et le battent de verges avec fureur, jusqu’à ce qu’il soit rejeté hors de l’enceinte sacrée.
Tableau de gauche. La lutte de Jacob avec l’ange. Jacob accompagne les troupeaux et autres présents à l’aide desquels il espère fléchir la colère de son frère Esaü. Un étranger se présente, qui arrête ses pas et engage avec lui une lutte opiniâtre, laquelle ne se termine qu’au moment où Jacob, touché au nerf de la cuisse par son adversaire, se trouve réduit à l’impuissance. Cette lutte est regardée par les livres saints comme un emblème des épreuves que Dieu envoie quelquefois à ses élus.
A l’heure où la chapelle s’ouvrait aux visiteurs appelés par cette invitation, son auteur se gardait d’oublier l’homme à qui remontait l’initiative de ce magnifique ouvrage. Charles Blanc recevait de lui un mot plein d’affectueuse reconnaissance
C’était une des caractéristiques de cette généreuse nature que la fidélité au souvenir de ce qu’elle devait aux auxiliaires de son talent et du développement de celui-ci. Thiers aussi l’éprouvait jusqu’au bout de la carrière de son génial protégé. On avait beau desservir le quinteux homme d’état auprès de son peintre : rien n’était capable d’ébranler le solide attachement de ce dernier à son protecteur de la première heure. Un jour qu’un quidam lui avait dépeint le personnage comme « le plus égoïste, le plus insensible des hommes, et le moins capable d’affection », loin de se laisser influencer défavorablement par cette parole, il répondait dans son (b ;« La reconnaissance
d’abord et l’affection que j’ai toujours eue pour lui sont des sentiments qui combattent chez moi en sa faveur. » Aussi bien, l’indifférence des hommes du jour à son égard soulignait l’importance des concours empressés rencontrés par son pinceau en d’autres temps. « L’autorité n’a pas l’air de s’apercevoir, écrivait-il à Pérignon(b^ d’un effort que votre amitié trouve remarquable. » Et, s’adressant à Riesener, il constatait avec mélancolie l’unanimité du monde officiel à se désintéresser de son œuvre b) et lui disait : « Je n’ai eu la visite ni du ministre, ni du préfet, ni de NieuwerRerke, ni de personne de la cour et des personnes qualifiées, malgré mes invitations. » 11 ajoutait : <■< Les gens de l’Institut sont venus en petit nombre; mais, en revanche, beaucoup d’artistes. Au reste, il y avait peu de monde à Paris. En somme, je suis content : on m’a assuré de tous côtés que je n’étais pas encore mort. Mais, quant aux résultats matériels, je crois que ma situation sera encore moins avantageuse que quand je passais pour ne pouvoir plus rien faire.
(1) Journal, tome III, p. 262.
(2) Lettres, tome II, p. 273.
(3) Lettre inédite, du i®"' septembre [1861.]
Ainsi vont les choses ; on vous pardonne à condition que vous ne remuiez plus. »
La juste aigreur de Delacroix contre le défaut d’intérêt témoigné en haut lieu à son génie décoratif perce encore dans un billet à l’adresse d’Andrieu, le fidèle auxiliaire de ses travaux, qu’il appelait familièrement son clerc ». « Si l’Administration me favorise, lui mandait-il (d, peut-être retrouverons-nous nos séances passées de mécomptes et d’espérances. Jusqu’ici, on préfère me laisser à mes loisirs. » Il écrivait cela de Champrosay, trois mois après l’achèvement de leur besogne commune de Saint-Sulpice, et continuait, sur le même sujet, par une déclaration touchante, disant : « Il me semble, comme à vous, qu’il y a déjà longtemps que notre travail est fini. J’ai oublié les énormes peines qu’il m’a données : je suis comme la fourmi, qui est prête à se remettre au travail après la ruine de ses travaux. » Puis, se répétant un autre jour sous une autre figure, «Je pense souvent, faisait-il (d, à nos séances dans l’église, comme le prisonnier qui, rendu à la liberté, regrette quelquefois le pain de munition mangé entre quatre murs. » Andrieu, qui avait su oublier sa personnalité pour s’identifier avec celle du maître bien-aimé, était devenu pour celui-ci un véritable altar ego. Aussi se trouvait-il à même d’enseigner à ses propres élèves la doctrine du contraste des couleurs, qui était celle du grand romantique féru de traditions professionnelles, ainsi que son application au moyen de tons locaux., méthodiquement accompagnés de colorations complémentaires. Nous devons à M. René Piot, l’un de ces disciples indirects de Delacroix, la reconstitution, d’après l’enseignement dont il a profité, de la palette, chargée à la fois de couleurs pures et de mélanges
(1) Lettres, tome II, p. 271.
(2) Lettres, tome II, p. 283.
raisonnés en vue de la technique en question, dont il fut fait usage à Saint-Sulpice. Sur cet instrument de travail savamment préparé {Fig. ^27), les couleurs simples sont rangées côte à côte dans la partie supérieure, la droite étant réservée de préférence aux teintes vives du spectre et la gamme sourde des colorations foncées se trouvant reléguée, comme la basse de ce clavier, sur la gauche. Les mélanges de couleurs spectrales s’étagent plus bas, au-dessous des tons purs dont ils sont issus. Ceux qu’ont fournis les noirs et les bruns additionnés de blanc occupent une place à part, tout en bas à gauche. Destinés à atténuer par des gris, soit chauds, soit froids, l’ardeur des tonalités brillantes, ils constituent ce que Delacroix, conscient de ses emportements de coloriste, appelait familièrement son frein. La palette reconstituée par M. Piot est, à peu de chose près, la répétition d’un document du même genre, fourni jadis à Bruyas par Andrieu en personne, qui se trouve reproduit dans le livre de l’amateur Montpéliérain sur sa galerie. A l’appui de ce document, Andrieu donnait le commentaire suivant (') :
Dans la combinaison de cette palette, Delacroix avait pour but de tirer du mélange des couleurs voisines des tons neutres sur lesquels les couleurs les plus vives viennent s’harmoniser. Il faisait toujours contraster sa lumière et son ombre, sa demi-teinte et son reflet. Exemple : ombre violette, clair jaune; ton local rouge, demi-teinte bleue-grise; se guidant sur le ton local, placé entre la demi-teinte et le clair; ton local qui, s’il n’était juste, désaccorderait tout le reste. Ainsi fait Paul Véronèse, ne donnant aux objets que fort peu de couleur réelle. La lumière, la demi-teinte, l’ombre et le reflet modifient presque toutes choses. Et il faut être subtil. « Ah! disait le Maître, cela valait bien la peine d’être cherché ! »
Ce n’est que peu à peu que Delacroix était venu à la composition compliquée de cette palette de Saint-Sulpice. A
(i) La Galerie Bruyas, par Alfred Bruyas, p. 376.