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l’époque où remontaient ses relations avecAndrieu, c’est-à-dire vers 184^, son outillage présentait beaucoup plus de simplicité. Sa palette était celle dite de Vau Dyclz, dont il tenait la composition d’une certaine baronne de Meyendorff b) ; c’està-dire qu’elle était chargée de neuf couleurs seulement, auxquelles le blanc se trouvait appelé à se mélanger. Ces couleurs étaient : 1° le jaune de Naples, 2° l’ocre jaune, 3° le vermillon, 4° le bleu d’Outremer, ÿ Titien, 6“ la terre de Sienne
naturelle, 7° le noir de Liège, S*" la laque rouge, 9° le brun Van Dyck. Dès ses premiers travaux décoratifs du Salon du Roi, en même temps qu’il prenait l’habitude d’ajouter à ses couleurs de la cire vierge afin de donner plus de matité à sa peinture murale, Delacroix s’était mis à procéder par grandes « localités »b). Mais, la préparation de sa palette ne se ressentait pas tout de suite des allures communiquées à son talent par la décoration et de l’exécution nouvelle qui en découlait. La palette de Saint-Sulpice est l’œuvre d’une évolution progressive. C’est l’image de la science gouvernant l’instinct et lui imposant la plus sévère des disciplines.
L’achèvement de la chapelle des Saints-Anges avait écarté son auteur du Salon de 1861, auquel il n’était pas représenté. L’interruption presque complète de son journal à partir de cette année-là est cause qu’il faut renoncer à le suivre pas à pas à la sortie de son grand travail. A la lin de novembre, il est encore à Champrosay, d’où il écrit à Soulier ù) : « L’activité qu’il m’a fallu entretenir pour achever mon travail de Saint- Sulpice a eu une heureuse action sur mon tempérament, puisque j’en ressens encore l’influence. Je crains maintenant mon retour à Paris sous ce rapport, non que je coure les salons comme
(1) La Galerie B rayas, p. 371.
(2) Ibid., p. 369.
(3) Lettres, tome II, p.
autrefois; mais, les agitations de toutes sortes, les dérangements ou émotions de tous genres qu’engendre cette fourmilière sont contraires au repos d’esprit, qui est une grande condition de santé. » C’est probablement pendant cette claustration prolongée dans sa chère retraite campagnarde qu’il a pris la plume pour célébrer Charlet après son historiographe, le colonel de La Combe, Un article de sa main consacré à louer ce confrère, « que Géricault appelait le La Fontaine de la peinture » et auquel il est disposé lui-même à accorder ce beau nom, paraît dans la Revue des Deux Mondes du i®"" janvier 1862b). Mon père, qui l’a lu, s’empresse de complimenter l’écrivain, et à son compliment ajoute un vœu exprimé déjà par lui de vive voix. Il souhaiterait pour Decamps, récemment mort, le pendant de cet hommage. Mais, hélas, Delacroix s’est senti refroidi pour cet artiste, qui l’enthousiasmait autrefois, par les tableaux de lui qu’il a vus naguère à l’exposition du boulevard des Italiens (=). Il s’est récusé comme panégyriste et persiste dans son refus. Répondant à une sollicitation réitérée du fervent admirateur de son confrère, il lui écrit b) ; « ... Sa perte est trop récente, non seulement pour qu’il puisse être jugé complètement, mais, aussi, pour qu’un tel jugement ait tout l’intérêt qu’il pourrait avoir plus tard. Permettez-moi d’ajouter que le grand artiste a eu, de son vivant, la bonne fortune d’être goûté sans conteste du public et des artistes : pas une voix ne s’est élevée contre tous les genres de succès qu’il méritait et qu’il a obtenus. Charlet n’a point rencontré le même bonheur. L’admiration pour ses œuvres a été renfermée dans un cercle plus restreint, et c’est précisément à cause de son genre qui, dans le
(1) Reproduit dans Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 362. (C’est par erreur qu’il y est indiqué comme ayant été publié le i®'' juillet 1862.)
(2) Journal, tome III, p. 391.
(3) Lettres, tome II, p. 285.
public, paraissait inférieur, qu’il m’a paru importer de faire ressortir la grandeur qu’il y a imprimée. Au reste, depuis que j’ai eu le plaisir de vous voir, la figure de Decamps a grandi dans mon estime après l’exposition des ouvrages en partie ébauchés qui ont formé sa dernière vente. J’ai été véritablement enthousiasmé par plusieurs de ces compositions et mon sentiment a été celui de tout le monde. » Peut-être la plume du peintre se serait-elle laissé faire violence si la peinture n’avait réclamé ses droits. «Je dois vous dire aussi, ajoutait-il, que cet article, pour lequel j’étais engagé depuis longtemps, m’a donné de l’ennui à composer. Écrire est un métier particulier, qu’il faut, comme tous les autres, pratiquer beaucoup. Je n’en ai eu que la fatigue sans le plaisir; ce que je ne puis dire de la peinture, qui est toujours mon passe-temps favori, et à laquelle je retourne sans regretter les palmes littéraires. » Après une interruption de ses travaux d’élection, imposée par une indisposition qui l’avait « rendu incapable de quoi que ce soit » pendant une quinzaine, il se remettait avec rage aux tableaux qui l’attendaient sur le chevalet.
C’était notamment une réduction de la Médée de 1838, destinée à Émile Péreire (Fig. 411), différant absolument de la variante du même sujet mise au jour en 1859 (Fig. ^10). \d agenda de 1862, qui contient malheureusement fort peu de notes, y fait allusion le 1 1 mars ('). Delacroix y a consigné quelques mots sur la technique de l’œuvre : « Localité du clair de l’enfant de la Médée : vermillon, indigo, blanc. Localité de l’ombre : vermillon, blanc, vert de zinc. Ton frais de clair : laque, blanc; ocre jaune, blanc. » 1862 voit encore l’achèvement de X Abreuvoir marocain (Fig. jS8) ; du Chef a rahe visitant une tribu (Fig. 42^) ; de X Education d'Achille (Fig. 406)., que le peintre léguera à
(i) Journal, tome III, p. 429.
Francis Petit; d’une petite variante de V Ovide che:{ les Scythes exposé en 1859 (Fig. 40i) \ d’un nouvel Empereur du Maroc (Fig. ^86) et d’une Marine entièrement inédite, où, à travers une arche de rocher, on aperçoit un navire se heurtant à un écueil en vue du rivage (Fig. 426). L’illustre maître a vainement sollicité du gouvernement la faveur d’être représenté à l’Exposition Universelle de Londres par quelques toiles appartenant à l’Etat. Cette faveur, accordée à d’autres, lui a été refusée. « Au ministère d’Etat, comme à l’Académie, je ne suis pas d’une grande popularité», écrit-il sur cet objet à Théophile Thoréd). D’ailleurs, il s’empresse d’ajouter à propos de ce refus : « Je ne le regrette pas beaucoup, je vous avoue. Je n’aime pas qu’on fasse voyager les tableaux. » Sa participation à la solennité britannique se réduit à un seul tableau « appartenant à un amateur qui l’a envoyé de son chef et sans le consulter ». 11 s’agit de V Assassinat de VEvêque de Liège., prêté par Villot, avec lequel Delacroix était alors brouillé depuis environ deux ans. Cette brouille, dont le motif nous est inconnu, avait tristement impressionné sur le moment celui dont elle brisait les liens trentenaires avec un confident de ses pensées. « On se figure, mandait-il alors à Soulier (=), que l’amitié est une divinité paisible, dont les douces chaînes succèdent à celles de l’amour quand un âge plus rassis nous donne ou est supposé nous donner le goût des calmes attachements. Rien n’est plus mensonger. L’amitié, toute terne, toute pâle qu’elle est, a ses orages et, malheureusement, les raccommodements sont plus difficiles. Il y manque l’attrait auquel rien ne résiste, hommes ni bêtes. »
A Paris, du moins, les expositions particulières mettent en lumière les œuvres de Delacroix. La galerie située 26 boule-
(1) Lettres, tome II, p. 298.
(2) Lettres, tome II, p. 240.
vard des Italiens, qui a vu en 1860 la réunion d’œuvres exposées au profit de la Caisse de la Société des Artistes, abrite pendant les années suivantes, grâce à l’intelligente initiative du sieur Martinet, son propriétaire, de nouvelles et intéressantes exhibitions d’art moderne. En mars 1862, le Sardanapade, devenu, depuis 1 847, la propriété de Daniel Wilson, père du futur gendre du président Grévy, et les grands Tigres du Salon de 1831, appartenant alors à un certain Auguste Thuret, sont remis sous les yeux du public dans ce local, en même temps que l’esquisse du plafond d' Apollon ('). A quelques semaines de distance, un cercle parisien reçoit du maître, par l’intermédiaire de Francis Petit, pour une exposition temporaire dont celui-ci s’occupe, quatre tableaux de fleurs présentés, on s’en souvient, au Salon de 1849, qui encombrent encore l’atelier, et dont leur auteur souhaiterait se défaire. Mais, le but n’est pas atteint : les amateurs n’en veulent point b). Aussi Delacroix accueille-t-il avec quelque froideur les ouvertures de l’expert, qui médite pour l’hiver suivant une nouvelle production en public de son bagage artistique. Il apprécie plus favorablement l’idée qu’a eue le même personnage de faire reproduire parla photographie un certain nombre de ses tableaux. « Je ne puis trop vous encourager, lui dit-il (3), à poursuivre cette entreprise, qui me paraît devoir donner de bons résultats sous tous les rapports, et dans laquelle je vous aiderai autant que je le pourrai.» Sa perspicacité a compris l’importance de ce mode de reproduction appliqué à la diffusion du fruit de la pensée artistique, lia deviné le rôle du photographe comme auxiliaire de l’artiste dans la poursuite de l’immortalité. Quant à l’exposition qui lui est proposée, il met en avant, pour la différer, un projet qu’il a formé, « tant pour sa
(r) Tourneux. Eugène Delacroix devant ses contemporains, p. 114.
(2) Lettres, tome II, pp. 301 et 308.
(3) Lettres, tome II, p. 312.
santé que pour son plaisir », d’aller passer quelques mois en Italie « justement au moment où il serait utile de réunir les tableaux, et aussi pendant le temps où ils seraient exposés ». En effet, .l’idée, si souvent caressée autrefois, de voir cette terre des chefs-d’œuvre qui hantent son esprit, l’a ressaisi de nouveau. Son vieil ami Schwiter, qui est un habitué de l’Italie et qui se trouve précisément au-delà des monts, est averti de ses projets et s’apprête à lui servir de cicerone. Mais le valétudinaire a compté sans les caprices de sa mauvaise santé. Adieu le voyage; il faut se confiner à Champrosay (b. «Je ne suis pas en bon état, écrit-il à Soulier ù). J’ai eu la grippe tout l’hiver et ne me suis guéri qu’en sortant le moins possible. Maintenant, ce sont d’autres malaises ; l’estomac est fort dérangé, et mon travail, que j’avais pu continuer cet hiver, est à peu près arrêté. Tout me fatigue; je voudrais dormir sans cesse. Vieillesse qui dort : mauvais signe. Mais, il faut s’habituer à l’invasion progressive de cette glace et de cette torpeur. »
C’est encore une crise qui se passe. Car, dans le courant de l’automne, le voilà qui s’envole en Champagne et qui s’installe pour quelques jours chez ses cousins d’Ante et de Givryen-Argonne. Un petit album, qui l’a accompagné dans cette excursion, contient quelques souvenirs des paysages parcourus. En outre, un charmant petit portrait à la mine de plomb, daté du 22 septembre 1862, le montre s’attachant à reproduire les traits d’une jeune femme de son entourage provincial (Fig. 42^). Au sortir de cette équipée familiale, il donne quelques jours à Augerville (Fig. 428), où Batta fait toujours d’excellente musique et où les clairs de lune sont toujours magnifiques. Il s’y livre le soir à des marches et des contre-marches devant le château », pour faire passer des « dîners trop succulents ».
(1) Lettres, tome II, pp. *99, 305 et 313.
(2) Lettres, tome II, p. 302.
Moyennant quoi, sa santé s’accommode tant bien que mal du régime. « En somme, rnande-t-il à M'"® de Forget (')^ on me dit que j’engraisse; mais, je crois que c’est par politesse et pour m’engager à rester plus longtemps. » Pendant son absence de Paris, l’Académie des Beaux-Arts a été appelée à se prononcer sur le démembrement de la collection Campana ainsi que sur la répartition entre le Louvre et certains musées de province de cette réunion d’objets précieux formant, depuis son acquisition récente par la France, un musée à part, sous le nom de Musée Napoléon III. Cette affaire, qui passionne l’opinion, n’a pas laissé l’artiste indifférent. Faute de pouvoir se prononcer de vive voix, il a adressé une lettre au secrétaire perpétuel de la compagnie, pour protester contre le projet qu’il réprouve. Sa protestation, énoncée dans les termes les plus mesurés, contraste avec le bruyant éclat par lequel s’était signalé son irascible collègue Ingres Mais, un même élan de réprobation a soulevé du même coup les deux rivaux et les a réunis contre l’Administration.
La santé de Delacroix lui a encore permis de terminer et de signer au début de l’année 1863 une toile importante imprégnée des visions qu’il porte dans sa mémoire depuis son séjour sous le ciel marocain. On y voit deux troupes indigènes luttant à coups de fusil sur les deux versants d’une vallée que dominent les murailles d’une forteresse (Fig. 4J0). Au premier plan, un cavalier a roulé par terre avec sa monture. Ses compagnons se battent avec rage. L’existence du Parisien à Paris pendant la saison hivernale ne s’est pas trop ressentie du mal qui, sournoisement, le mine. « Tout l’hiver, écrira rétrospectivement
(2) S. Reinach. Esquisse d’une histoire de la collection Campana, pp. 81 et 88. (Extrait de la Revue archéologique, 1915.) Je possède un brouillon de la lettre de Delacroix, daté de Givryen-Argonne.
Théophile Silvestre ('), après des journées laborieuses, il allait passer plus souvent que jamais ses soirées dans quelques salons dont il était l’honneur et rornement. » Une charge à l’aquarelle exécutée par le pinceau spirituel et alerte d’Eugène Giraud montre sa face olivâtre émergeant d’un habit de soirée et d’un carcan de linge blanc, en même temps que sa main armée du binocle que la fatigue commençait, en ce temps-là, à imposer à sa vue (Fig. 4Jg). C’est l’image du parfait homme du monde qu’il savait demeurer jusqu’au bout. 11 dînait plusieurs fois, cette saison-là, chez mon père. Mes parents venaient de s’installer rue Saint-Georges n° 3, et leur salon était orné d’une cheminée monumentale de style ancien, que surmontait un cadre destiné à une toile de maître. L’objet attendu avait d’avance pour vis-à-vis la Barque de Don Juan. Sur une invitation de son hôte, Delacroix promettait de se peindre lui-même, enveloppé dans une robe de chambre rouge qu’il revêtait couramment dans son intérieur. Ce n’était pas une promesse en l’air ; car, ayant reçu les mesures du tableau de la main de ma mère, il épinglait le petit papier sur lequel elles étaient inscrites dans son agenda., à la date du lundi 5 janvier 1863. Ayant été admis à feuilleter entre les mains d’Andrieu ce complément inédit du journal du maître, mon père y a retrouvé plus tard l’objet sur lequel il avait ajouté, de sa main : « Pour le tableau de M. Moreau (mon portrait).» En outre, il avait transcrit lui-même les mesures : « Ce qui est découvert : i“'37 sur o’“95. Dimensions du châssis : i™4o sur i”'. » La maladie empêchait malheureusement la réalisation de cette inestimable effigie de lui-même. Sollicité, l’année précédente, par le délicat amateur qu’était Victor Chocquet de peindre son portrait, il lui avait répondu (=) : « J’ai tout à fait renoncé à faire des portraits, à cause d’une
(1) Th. Silvestre. Eugène Delacroix. Documents nouveaux, 1864, p. 58.
(2) Lettres, tome II, p. 294.
Fig. 428. — Allée du parc d’Augerviile (9 octobre 1862).
4^9' — Portrait crayonné à Ante (22 septembre 1862)
Fig. 430. — Combat de Marocains {1863),
Fig. 431. — Tobie et l'Ange du Seigneur (1863).
Fig- 43^- — Lion dévorant un caïman (1863)
Fig. 433. — Eugène Delacroix, par Eugène Giraud. Aquarelle
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