‹ Delacroix, raconté par lui-même (volume 2)Chapitre 16 sur 29 · II. p.v - ..„ V · texte numérisé non relu

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certaine susceptibilité des yeux, qui me rend très pénible de copier un modèle en peignant et avec le soin que demande un portrait. » La violence à son tempérament qu’aurait exigée la reproduction de ses propres traits fut sans doute au-dessus de ses forces. Les derniers morceaux qui sortent de sa main affaiblie sont un Tohie guidé par l’Ange du Seigneur vers le poisson dont le fiel doit guérir la cécité de son père (Fig. yy/j et un Lion dévorant un caïman (Fig. 4J2), qu’il termine l’un et l’autre à l’intention de Dutilleux. Les deux petites toiles sont annoncées à leur destinataire dans une lettre du 8 mai 1863 (’). Celle qu’il adresse le 21 du même mois à son cher Andrieu témoigne d’une inquiétante aggravation de son état physique. «Je n’ai pas eu, dit-il (^), à me louer de ma santé et je n’ai pour ainsi dire rien fait depuis que je vous ai vu. Le rhume que j’ai depuis près de trois mois est aussi violent, et j’y ai ajouté les inconvénients d’une chute que j’ai faite sur l’angle d’un meuble, et qui m’a causé un grand ébranlement. J’ai aussi les yeux en mauvais état pour avoir trop lu, ne pouvant travailler. Je fais mes paquets pour changer d’air, et j’espère que la campagne me remettra en état de travailler avec suite, ce qui chassera l’ennui et la tristesse. ...La mauvaise campagne que je viens de faire ne me dispose guère à me lancer pour le moment dans les grandes entreprises, malgré la passion que j’ai pour elles; mais, il faut que la passion cède à la raison. Je suis à un âge où il faut s’accoutumer aux privations. »

« 11 partit pour Champrosay le 26 mai, a écrit Silvestre auquel nous devons une analyse minutieuse de ses derniers pas dans la vie (3). Rencontré en chemin de fer par une connaissance, il parla trop vivement. A peine arrivé dans sa maisonnette, il

(1) Lettres, tome II, p. 328.

(2) Lettres, tome II, p. 330.

(3) Th. Silvestre, Eugène Delacroix. Documents nouveaux, p. 58.

se sentit un malaise, qui eut bientôt des symptômes alarmants. Ni appétit, ni force. De temps en temps, des velléités, suivies aussitôt de dégoûts. Toute une semaine, il ne prend presque plus rien. Il allait, sans mot dire, de sa chambre à son jardin, et revenait péniblement du jardin à sa chambre. Nouvelle et plus forte crise. Il se décide à retourner à Paris pour consulter son médecin... Le dimanche i®*’ juin, parti de Champrosay vers huit heures du matin, il arrive à Paris sur les onze heures et peut à peine monter son escalier... » Le 3, il écrit à Louis Guillemardet, le frère de son ami d’enfance ô) ; « Voilà trois jours que j’ai été obligé de revenir pour consulter : ce rhume de trois mois commençait à tourner mal. On m’a raccommodé tant bien que mal, avec permission de m’en retourner demain ; mais, avec la perspective d’un repos et d’un silence absolus. Je ne puis être mieux qu’à Champrosay pour observer l’ordonnance. » Cependant, le départ de Paris est différé de quelques jours. « Le 15, dit encore Silvestre (û, il y avait un mieux. Le 16, Delacroix repart pour la campagne, où il arrive à trois heures, très secoué et tout meurtri. La maigreur et la faiblesse augmentent à vue d’œil. Le médecin, mandé le 22, arrive en toute hâte et recommande au malade de manger un peu, pour recouvrer des forces. L’accablement continue. La quinine ramène quelque appétit. L’appétit redisparaît ; la maigreur devient spectrale, et le docteur se dit que tout va mal... Le i®*" forces diminuent

encore. Delacroix écrit au docteur, qui lui ordonne un peu de quinquina mêlé à sa boisson; mais, le sommeil commence à le quitter. Le 13, il n’en peut plus : découragement. Le 15 au matin, il revient à Paris en voiture particulière, soutenu par Jenny, appuyé sur des coussins, à demi-mort. On le couche. A partir de ce jour, il a, plus que jamais, envie de fruits de toute

(1) Lettres, tome II, p. 332.

(2) Th. Silvestre, Loc. cit.

espèce, cerises, figues, ananas; mais, il ne peut souffrir le vin, qu’il buvait toujours excellent. Il lui faut de \2.pale ale, prise au faubourg Saint-Honoré, Après avoir touché du bout des lèvres les choses désirées, il n’en veut plus. Le médecin, désespérant de sa vie, finit par tout permettre, et le malade prend une glace qui lui donne le délire... Le i8 ou le 20, consultation entre MM. Bouillaud et Laguerre. Le 22 et le 23, petite amélioration. Le 24, abattement. Visite, tous les matins à onze heures, du médecin accoutumé (le docteur Laguerre), qui n’ordonne rien, A la fin de juillet, M. Laguerre demande une nouvelle consultation, Alors, Delacroix semble voir ce qu’il a représenté luimême dans une de ses lithographies : la Mort raillant des docteurs assemblés dans la chambre d’un malade et aiguisant sa faux derrière un fauteuil... Eugène Delacroix fait appeler son notaire, qui ne peut, dit-il, recevoir ses dispositions que deux jours après. Mais, le malade, sans perdre un instant, se fait relever sur son séant avec une pile de coussins et écrit, deux heures durant, ses volontés d’une main ferme. Puis, malgré l’extrême fatigue, il paraît radieux. « Hélas, dit Jenny, étouffant ses pleurs, vous êtes brisé, mon pauvre maître! — Oui; mais, je suis content; j’ai eu le courage de faire cela pour vous. » Le surlendemain, il dicta à M® Simon ce qu’il avait écrit et tout le reste...» Ce tête-à-tête avec le notaire se passait le 3 août, entre une heure et trois heures de l’après-midi (0, Le 6, le moribond, incapable désormais de tenir une plume, dictait à Jenny une lettre pour son cousin Léon Riesener et une autre pour Andrieuff). A Andrieu, il disait ; « Au lieu de faire de la peinture, j’ai été presque continuellement dans mon lit depuis deux mois. Vous voyez que nous sommes loin de compte. Je vais bien mieux maintenant ; seulement, la convalescence sera

(1) Lettres, tome I, p. xi.

(2) Lettres, tome II, pp. 332 61333.

longue. » A ces lignes, Jenny avait ajouté en cachette : « Monsieur Andrieu, Monsieur est très malade. » La fin était proche. Rendons la parole à Théophile Silvestre.

Le 9 ou le lo août, un membre de l’Académie des Beaux-Arts vient demander, au nom de ses confrères de l’Institut, des nouvelles du moribond. On ne l’introduit pas; mais, Delacroix ayant appris qui c’était, dit avec une tristesse inexprimable : «M’ont-ils assez ennuyé; m’ont-ils assez insulté; m’ont-ils assez fait souffrir, ces gens-là, mon Dieu ! »

La journée et la nuit du ii furent agitées. Le 12, Delacroix était assez calme. La soirée fut mauvaise; ses serviteurs veillèrent jusqu’à minuit passé. Il les voyait avec peine encore sur pied, et les exhortait au repos d’une voix faible. Tenant les mains de Jenny et fixant sur elle des regards profonds, il respirait difficilement. Son intelligence, au lieu de défaillir, semblait prendre d’heure en heure plus de subtilité...

Depuis deux heures du matin, il regarda presque toujours Jenny, les mains dans ses mains. Incliné du côté gauche et fort oppressé, il entendit l’Angelus de Saint-Germain des Prés, et fit un petit mouvement. Vers sept heures moins un quart, il respirait encore. A sept heures, c’était fini.

Ainsi mourut, presque en souriant, le 13 août 1863, Ferdinand-Victor- Eugène Delacroix, peintre de grande race, qui avait un soleil dans la tête et des orages dans le cœur; qui toucha quarante ans tout le clavier des passions humaines, et dont le pinceau grandiose, terrible ou suave, passait des saints aux guerriers, des guerriers aux amants, des amants aux tigres, des tigres aux fleurs.

Quoi qu’on en ait dit, le farouche solitaire n’était pas mort dans l’isolement. L’amitié la plus tendre, l’affection la plus fidèle lui avait fermé les yeux. Aux condoléances que lui adressait M"’® Riesener, la compagne dévouée qui veillait sur lui depuis vingt-huit ans, répondait dans le langage naïf de son cœur simple (') : « Il est vrai que la perte que j’ai faite de ce cher homme, je ne m’en consolerai jamais. La seule consolation qui me reste, c’est de lui avoir sacrifié mon existence, dont

(i) Lettre inédite, du )i août 1863.

j’étais très fière, et de lui avoir donné tous les soins possibles jusqu’au dernier moment, lui ayant promis que quiconque ne le toucherait que moi. Je l’ai enseveli, aidée des domestiques.» Touchante apothéose du grand esprit, que ce deuil éternel d’une âme candide et ardente. Delacroix expirant les yeux sur les yeux de Jenny et les mains dans ses mains, quel pathétique pendant de la Mort de Lara! Quelle émouvante Pieta, digne du pinceau désormais glacé !

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