LA VIE POSTHUME
On lit dans la Chronique des Arts du 20 août 1863 :
Les obsèques d’Eugène Delacroix ont eu lieu lundi 17 à Saint-Germain-des-Prés. Le cortège était conduit par M. Delacroix, chef d’escadron d’état-major, son cousin germain et son plus proche parent. Les cordons de poêle étaient tenus par MM. de Nieuwerkerke, surintendant des Beaux- Arts, Jouffroy, président de l’Académie, Flandrin et de Gisors. Le 20' bataillon de la garde nationale lui rendait les honneurs dûs à son grade dans la Légion d’honneur. Au cimetière, deux discours ont été prononcés ; l’un par M. Jouffroy, au nom de l’Institut; l’autre parM. Paul Huet, au nom des amis du défunt.
Le discours du sculpteur académicien fut la froideur même : l’Institut avait toléré Delacroix sans le comprendre. Heureusement, la sincérité de son chagrin suggéra au paysagiste romantique, l’un des plus anciens camarades du défunt et son compagnon de lutte, des paroles empreintes d’unq émotion vibrante et communicative. H constata et définit la perte
immense faite par l’art et par le pays en s’écriant : « Penseur profond, peintre admirable, qui prend place près de Véronèse et de Rembrandt, à côté de Gœthe et de Byron, Delacroix est du petit nombre des artistes qui caractérisent une époque et s’en emparent ; il restera l’une des gloires de notre France ! » Suivant une des volontés exprimées dans le testament dicté par le moribond, l’inhumation avait lieu « au cimetière du Père-Lachaise, sur la hauteur, dans un endroit un peu écarté ». Delacroix avait manifesté le désir que, sur son tombeau, on ne plaçât « ni emblème, ni buste, ni statue », mais que celui-ci fût « copié très exactement sur l’antique, ou Vignoles ou Palladio, avec saillies très prononcées», «contrairement, — pour employer ses propres termes (0, — à tout ce qui se faisait alors en architecture ». L’homme choisi par lui comme intermédiaire de ses intentions posthumes était un de ses amis d’enfance, dont le nom a été prononcé dès les premières pages de notre livre : il s’appelait Piron. Son intime de la première heure instituait cet « ancien Administrateur des Postes » comme légataire unive7‘sel. C’était plutôt un service qu’il demandait à son amitié éprouvée ; car l’héritage était grevé de legs particuliers de telle nature qu’il constituait une charge sans grands profits probables à escompter. Les deux principaux bénéficiaires de la succession de Delacroix étaient, d’une part, Léon Riesener, auquel son cousin léguait vingt mille francs et sa maison de campagne de Champrosay ; puis, d’autre part, Jenny (dénommée Jeanne-Marie Le Guillou par le testament publié par Philippe Burty), qui héritait d’une somme de cinquante mille francs, « plus, ce qui serait à sa convenance » dans le mobilier du défunt; «en un mot, ce qu’il lui plairait de choisir pour se composer le mobilier d’un petit appartement convena-
(i) Lettres, tome I, p. viii.
ble ». A Jenny étaient attribués, en outre, deux portraits de Delacroix par lui-même, les médaillons en terre cuite exécutés par Chinard d’après le père et la mère de l’artiste, dont M. Bornot possède des moulages reproduits par nous, ainsi que des miniatures de son père et de ses deux frères. Andrieu recevait de son ancien maître quinze mille francs, sans compter quelques souvenirs artistiques. Là s’arrêtaient les libéralités pécuniaires. Les autres legs étaient prélevés sur les objets mobiliers du testateur, sur ses souvenirs familiaux, ou sur les œuvres garnissant son atelier. Ils s’adressaient à des parents, à des amis ou à des personnes envers qui les circonstances lui avaient créé des obligations. La liste de ces légataires est assez longue. La famille y est représentée par le commandant Delacroix, Berryer, Auguste Bornot et la baronne deForget. Le président François de Verninac et M"'® Duriez de Verninac y figurent en leur qualité de parents de la sœur du défunt, dont le portrait par David passe entre leurs mains. L’amitié a fait inscrire à la suite le baron Rivet, institué pour légataire universel à défaut de Piron, le baron Scliwiter, Louis Guillemardet (frère du regretté Félix), et aussi Thiers, M*"® Sand, Clienavard, Paul Fluet, M"'® Gavé, Haro, etc. On s’étonne de ne pas rencontrer, parmi ces bénéficiaires d’une dernière pensée de son ami, le fidèle et très cher Soulier. L’absence de Villot provient de la brouille récente que j’ai mentionnée; celle des représentants de J. -B, Pierret est motivée par le refroidissement final des relations avec cet intime. Mais, l’oubli de Soulier ne s’explique pas. Piron s’était vu adjoindre, comme interprète des intentions posthumes de Delacroix, l’avoué Legrand, nommé exécuteur testamentaire. Une besogne assez lourde leur incombait, à tous les deux, du fait d’une clause du testament relative à l’atelier du peintre et à sa dispersion. Delacroix y disait : « J’entends formellement qu’il y ait vente publique et aux enchères, par commissaire-priseur, de tout ce
qui m’aura appartenu en dehors des objets que j’ai légués. Et j’impose à mon légataire universel l’obligation rigoureuse de faire procéder à cette vente dans les deux ans qui suivront mon décès. Je désire, sans en faire une loi, cjue la vente des objets d’art soit dirigée par MM. Petit et Tedesco. Je prie MM. Pérignon, Dauzats, Carrier, Schwiter, Andrieu, Dutilleux et Burty de s’entendre avec mon légataire universel et de classer mes dessins. Chacun d’eux voudra bien accepter et choisir un dessin important. »
Delacroix, qui avait tant eu à lutter dans sa vie et qui, malgré le succès apparent accordé à ses efforts, restait un incompris pour la plupart de ses contemporains, comptait sur la postérité pour lui rendre pleinement justice. Il estimait que l’énorme bagage artistique jalousement conservé par devers lui, dont son atelier était Jiondé, plaiderait sa cause après sa mort. Ses études, ses dessins surtout, mis alors sous les yeux du public, le feraient connaître tout entier. On apprécierait, en feuilletant ses cartons, le travailleur consciencieux et probe qu’il avait été. On apercevrait le fond solide que cachaient les trop brillants dehors de ses œuvres. En un mot, il s’imposerait par ses éminentes qualités de dessinateur génial, trop longtemps méconnues en dehors d’une élite de voyants. Voilà pourquoi il tenait tant à ce que sa vente fût préparée par des mains éclairées ; voilà pourquoi six peintres, ses amis, avaient été chargés du classement de ses dessins avec le concours du jeune critique, en cjui son ami de fraîche date avait apprécié un esprit méthodique, accompagné du sens aigu des choses d'art. Ce dernier a rendu compte en termes émus de la mission à laquelle il a participé et dont le poids principal a reposé sur lui. Donnons lui la parole (d.
(i) Lettres, tome I, p. xi.
Peu de jours après le décès de Delacroix, MM. Pérignon, Dauzats, Carrier, Schwiter, Andrieu, Dutilleux et Burty, prévenus du grand honneur qu’il leur avait fait au moment où il réglait les intérêts les plus chers de sa vie et de sa mémoire, se réunirent dans l’atelier et, en présence de M. Piron, le légataire universel, de M. Legrand, l’exécuteur testamentaire, et de l’expert, M. Francis Petit, se livrèrent à une étude sommaire des dessins, des pastels, des aquarelles, des calques, des croquis au crayon ou à la plume, des eaux-fortes, des lithographies, qui emplissaient une trentaine de cartons de toute taille. Il y en avait au-delà de six mille ! Personne ne les avait jamais vus sauf M. Andrieu, qui vivait depuis plusieurs années auprès du maître et l’aidait dans ses travaux. Personne, même les plus intimes, n’avait jamais reçu la confidence de ce labeur énorme. Aussi, quelle émotion pour nous quand nous passions des académies d’après le modèle dans l’atelier Guérin et à l’École des Beaux-Arts, si soignées, à ses carnets de voyage, couverts d’écriture chevauchant les croquis pris en canot sur la Tamise, au Maroc sur le pommeau de la selle, à Augerville sur les bancs du parc, à Champrosay dans les bois, en Belgique dans les musées! Quelle admiration quand les projets d’ensemble, quand les études isolées pour le Salon du Roi, pour les pendentifs et les culs-de-four de la bibliothèque de la Chambre des Députés, pour l’hémicycle de la Chambre de Pairs, pour le plafond d’Apollon, pour la chapelle des Saints-Anges, pour les caissons du Salon de la Paix, nous mettaient sous les yeux les variantes de sa pensée et de sa main, le travail incessant de sa mémoire et de sa pensée, la sûreté de son jugement, l’anxieux et noble trouble de sa science en face de la nature ! Quel charme quand les calques de ses tableaux nous faisaient feuilleter son oeuvre dispersé ! Ces poursuites de costumes, d’animaux, de Heurs, de vagues, de levers et de couchers du soleil, de figures nues ou drapées dans des attitudes familières ou héroïques, d’essais d’après les antiques et les maîtres, répétées à l’infini, nous livraient le secret entier du poète et du peintre, la simple manifestation de sa science^et de sa grâce.
Il avait, à plusieurs reprises dans sa vie, épuré ses cartons, brûlant ce qu’il jugeait indigne de lui survivre. Jamais il ne les avait vidés pour en tirer profit. 11 voulait qu’après sa mort, ses dessins vinssent, comme un argument solennel, protester contre les reproches amers d’improvisation et de facilité, dont on l’avait poursuivi, et prouver qu’une «improvisation» aussi abondante et aussi solide que celle dont il avait fait preuve dans ses
travaux décoratifs et ses tableaux, qu’une semblable « facilité à exprimer par la forme et la coloration le sentiment et l’idée, à adapter l’esprit du dessin et l’éloquence de la couleur aux convenances du sujet choisi, eussent été, sans le secours préalable de l’étude la plus persistante et la plus méthodique, des phénomènes sans exemples dans l’histoire de l’art.
« Au bout d’une semaine, écrit encore la même main, la commission se sépara en désignant M. Burty pour la mise en ordre définitive des dessins et carnets, et M. Andrieu pour la toilette des études peintes, esquisses, tableaux inachevés, copies d’après les maîtres, etc. » Burty passa près de cjuatre mois dans l’atelier de la rue de Furstenberg (Fig. « à chercher et à établir des classiFications qui laissassent un souvenir sérieux de ce grand héritage, et qui permissent à l’expert de ne pas jeter sur la table ces trésors à la brassée». Ces classements opérés, il • passa à la rédaction du catalogue, pour laquelle le désignaient des aptitudes toutes spéciales, mises en lumière par les ventes Parguez et de La Combe ainsi que par les expositions de la galerie Martinet. La vente, cjui eut lieu dans la seconde quinzaine de février 1864, occupa l’hôtel Drouot pendant deux semaines consécutives. Les journées d’exposition furent des bousculades, où la foule se rua. « L’on n’a vu les tableaux que furtivement, en allongeant le cou entre des bras, des reins, des chapeaux et des hampes de parapluies », écrit après l’exposition publique Théophile Silvestre, dont un opuscule détaille au jour le jour tous les incidents de ce passionnant événement d). Et il poursuit : « Une atmosphère d’étuve, chargée de rhumes et de fluxions de poitrine, n’a effrayé ni hommes ni femmes. Les faces pâles et les visages apoplectiques contrastaient violemment... En quatre heures, pas une âme n’est sortie; impossible d’ailleurs ; les salles adjacentes et les corridors latéraux étaient
(i) Th. Silvestre. Eugène Delacroix. Documents nouveaux. Paris 1864, p. 8.
combles ; on s’y aplatissait comme dans le Martyre de Saint- Symphorien. » Silvestre a suivi séance par séance les enchères. Il a été témoin d’un engouement prodigieux suscité par la dispersion des reliques du défunt, et il s’écrie : « Si Eugène Delacroix vivant avait jamais eu pareil triomphe, il en serait tombé malade de plaisir. » « Ce fut une réhabilitation et une ivresse, dit à son tour Burty ('). On vit, on aima Delacroix. La vente, estimée à l’origine à moins de cent mille francs, en produisit plus de trois cent soixante mille. » Le miel de la divine abeille avait grisé les adorateurs admis dans le secret de sa laborieuse ruche. «Tout, ajoute encore l’heureux préparateur de ce triomphe (=), tableaux, esquisses ou dessins, tout fut disputé, moins par les marchands que par des amateurs passionnés ou des artistes. » Qiielle joie, en effet, pour ces adeptes de pénétrer dans le sanctuaire du maître et de recueillir, sur les feuillets encore tout chauds de son inspiration, les échos de ce qu’il appelait lui-même familièrement « sa prière quotidienne », récitée le crayon à la main dans un tête-à-tête avec la nature ou ses plus éloquents interprètes du passé.
Six mois après les enchères, de fervents amis offraient au héros de ces journées mémorables un admirable « bout de l’an ». Une imposante réunion de ses œuvres appelait le public à un pèlerinage dans la galerie Martinet. La dernière édition du catalogue ne comprenait pas moins de 315 numéros. «Delacroix revit là dans sa gloire, écrivait, au sortir de cette exposition, Théophile GautierO). On y a pieusement rassemblé tout ce qui n’était pas scellé à jamais en peintures murales aux parois des monuments ou des églises, et ces salles qu’il remplit seul offrent les spécimens les plus complets et les plus variés de
(1) Lettres, tome I, p. xvi.
(2) Lettres, tome I, p. xv.
(3) Moniteur du 17 novembre 1864.
son génie multiple. » Comme en 1855, le Luxembourg, Versailles et un certain nombre des musées de province s’étaient dessaisis momentanément des œuvres du maître qu’ils détenaient. L’église Saint-Paul avait fourni son bien, et le Conseil d’Etat le sien. On regrettait l’absence du Sardanapale, représenté seulement pas une esquisse et uiie réduction offertes par testament, la première au baron Rivet, la seconde à l’exécuteur testamentaire Legrand. On regrettait le Massacre de VÉvêque de Liège, que Villot se préparait à livrer aux enchères. Il manquait encore la Barque de Don Juan, un deuil intime tout récent ayant empêché mon père de participer à l’exposition. Hormis ces lacunes et quelques autres, les salles du boulevard des Italiens contenaient l’essentiel pour glorifier dignement l’illustre défunt. Les romantiques de la plume ne laissèrent pas échapper cette occasion de chanter ses louanges. Gautier dans le Moniteur Théodore de Banville dans le Grand JournaD'^) et Paul de Saint-Victor dans la Presse^^) lui consacraient de brillantes chroniques. Une plaquette signée Henry de la Madelène réunissait des articles parus dans la Nouvelle Revue de Paris et dans le Nain jaune à un bouquet d’images suggestives cueillies parmi les périodiques illustrés. Les paroles les mieux senties avaient été trouvées par Gautier, fort heureusement inspiré dans un portrait physique de l’homme ainsi que dans une fine analyse de sa personnalité à double face, tiraillée entre ses instincts d’indépendance et ses aspirations à la maîtrise de lui-même, visant à l’art classique et emportée par sa fougue naturelle dans le torrent romantique. « Delacroix, écrivait-il, que nous rencontrâmes pour la première fois quelque temps après 1830, était alors un jeune homme élé-
(1) 17 et 18 novembre 1864.
(2) Article reproduit dans le Courrier Artistique du 2 octobre 1864.
(3) 26 septembre 1864.
gant et frêle, qu’on ne pouvait oublier quand on l’avait vu. Son teint d’une pâleur olivâtre, ses abondants cheveux noirs, qu’il a gardés tels jusqu’à la lin de sa vie, ses yeux fauves à l’expression féline, couverts d’épais sourcils dont la pointe intérieure remontait, ses lèvres lines et minces, un peu bridées sur des dents magnifiques et ombrées de légères moustaches, son menton volontaire et puissant, accusé par un méplat robuste, lui composaient une physionomie d’une beauté farouche, étrange, exotique, presque inquiétante : on eût dit un maharajah de l’Inde, ayant reçu à Calcutta une parfaite éducation de gentleman et venant se promener en habit européen à travers la civilisation parisienne. Cette tête nerveuse, expressive, mobile, pétillait d’esprit, de génie, de passion. Personne n’était plus séduisant que lui lorsqu’il voulait s’en donner la peine. Il savait adoucir le caractère féroce de son masque par un sourire plein d’urbanité. Il était moelleux, velouté, câlin comme un de ces tigres dont il excelle à rendre la grâce souple et formidable, et, dans les salons, tout le monde disait : « Quel dommage qu’un homme si charmant fasse de semblable peinture !... » Jamais œuvre ne ressembla moins à l’idéal de l’artiste qui l’exécuta que celui d’Eugène Delacroix. On aurait pu croire que c’était chez lui un jeu d’esprit d’avancer des théories contraires à sa pratique ; mais, tout nous fait croire qu’il était sincère en émettant ces idées si étranges dans sa bouche. Seulement, quand il était devant sa toile, sa palette au pouce, au milieu d’un atelier où ne pénétrait personne et où régnait une température de serre pour plantes tropicales, il oubliait ses classiques opinions de la veille et, son fougueux tempérament de peintre reprenant le dessus, il ébauchait une de ces pages enfiévrées de passion qui excitaient dans les camps rivaux des huées et des dithyrambes. »
Dès l’heure où la mort avait pris sa victime, une voix non
moins éloquente s’était fait entendre pour déplorer la perte de Delacroix au nom de l’art et de l’humanité. Charles Baudelaire, dans trois feuilletons de V Opinion NationaleO^ s’était efforcé de ressusciter la figure du personnage dont une des grandes préoccupations avait été de « dissimuler les colères de son cœur et de n’avoir pas l’air d’un homme de génie. » 11 avait soulevé « le manteau de glace recouvrant une pudique sensibilité et une ardente passion pour le bien et pour le beau » ; il avait démasqué « l’hypocrisie d’égoïsme» à la Mérimée, cachant un « passionné dévouement aux amis secrets et aux idées de prédilection ». L’image qu’il a tracée est une des plus dignes de transmettre à la postérité le souvenir de l’homme et de l’artiste.
Grâce à la sincérité de notre admiration, nous pûmes, très jeune, pénétrer dans cet atelier si bien gardé, où régnait, en dépit de notre rigide climat, une température équatoriale, et où l’œil était tout d’abord frappé par une solennité sobre et par l’austérité particulière de la vieille école. Tels, dans notre enfance, nous avions vu les anciens ateliers des rivaux de David, héros touchants depuis longtemps disparus. On sentait bien que cette retraite ne pouvait pas être habitée par un esprit frivole, titillé par mille caprices incohérents. Là, pas de panoplies rouillées, pas de kriss malais, pas de vieilles ferrailles gothiques, pas de bijouterie, pas de friperie, pas de bric-à-brac ; rien de ce qui accuse dans le propriétaire le goût de l’amusette et le vagabondage rhapsodique d’une rêverie enfantine. Un merveilleux portrait par Jordaens, qu’il avait déniché je ne sais où, quelques études et quelques copies faites par le maître lui-même suffisaient à la décoration de ce vaste atelier, dont une lumière adoucie et apaisée éclairait le recueillement.
... Après un déjeuner plus léger que celui d’un Arabe, et sa palette minutieusement composée, avec le soin d’une bouquetière ou d’un étalagiste d’étoffes, Delacroix cherchait à aborder l’idée interrompue ; mais, avant de se lancer dans son travail orageux, il éprouvait souvent de ces
(i) 2 septembre, 14 et 22 novembre 1863. Reproduits dans VArt romantique, pp. i et suiv.
langueurs, de ces peurs, de ces énervements qui font penser à la Pythonisse fuyant le dieu, ou qui rappellent Jean-Jacques Rousseau baguenaudant, paperassant et remuant ses livres pendant une heure avant d’attaquer le papier avec la plume. Mais, une fois la fascination de l’artiste opérée, il ne s’arrêtait plus que vaincu par la fatigue physique.
Un jour, comme nous causions de cette question toujours si intéressante pour les artistes et les écrivains, à savoir de l’hygiène du travail et de la conduite de la vie, il me dit ; «Autrefois, dans ma jeunesse, je ne pouvais me mettre au travail que quand j’avais la promesse d’un plaisir pour le soir, musique, bal, ou n’importe quel autre divertissement. Mais, aujourd’hui, je ne suis plus semblable aux écoliers; je puis travailler sans cesse et sans aucun esprit de récompense. Et puis, — ajoutait-il, — si vous saviez comme un travail assidu rend indulgent et peu difficile en matière de plaisirs! L’homme qui a bien rempli sa journée sera disposé à trouver suffisamment d’esprit au commissionnaire du coin et à jouer aux cartes avec lui. » Ce propos me faisait penser à Machiavel jouant aux dés avec les paysans. Or, un jour, un dimanche, j’ai aperçu Delacroix au Louvre en compagnie de sô vieille servante, celle qui l’a si dévotement soigné et servi pendant trente ans, et lui, l’élégant, le raffiné, l’érudit, ne dédaignait pas de montrer et d’expliquer les mystères de la sculpture assyrienne à cette excellente femme, qui l’écoutait d’ailleurs avec une naïve application. Le souvenir de Machiavel et de notre ancienne conversation rentra immédiatement dans mon esprit.
La vérité est que, dans les dernières années de sa vie, tout ce qu’on appelle plaisir en avait disparu, un seul, âpre, exigeant, terrible, les ayant tous remplacés : le travail, qui alors n’était pas seulement une passion, mais aurait pu s’appeler une fureur. Delacroix, après avoir consacré les heures de la journée à peindre, soit dans son atelier, soit sur les échafaudages où l’appelaient ses grands travaux décoratifs, trouvait encore des forces dans son amour de l’art, et il aurait jugé cette journée mal remplie si les heures du soir n’avaient été employées, au coin du feu, à la clarté de la lampe, à dessiner, à couvrir le papier de rêves, de projets, de figures entrevues dans les hasards de la vie, quelquefois à copier les dessins d’autres artistes dont le tempérament était le plus éloigné du sien. Car il avait la passion des notes, des croquis, et il s’y livrait en quelque lieu qu’il fût. Pendant un assez long temps, il eut pour habitude de dessiner chez les amis auprès desquels il allait passer ses soirées. C’est ainsi que
M. Villot possède une quantité considérable d’excellents dessins de cette plume féconde. Il disait une fois à un jeune homme de ma connaissance : « Si vous n’êtes pas assez habile pour faire le croquis d’un homme qui se jette par la fenêtre pendant le temps qu’il met à tomber du quatrième étage sur le sol, vous ne pourrez jamais produire de grandes machines. » Je retrouve dans cette énorme hyperbole la préoccupation de toute sa vie, qui était, comme on le sait, d’exécuter assez vite et avec assez de certitude pour ne rien laisser s’évaporer de l’intensité de l’action ou de l’idée.
Baudelaire montre Delacroix épris de la femme « aux heures agitées de sa jeunesse », mais la considérant surtout comme « un objet d’art délicieux et propre à exciter l’esprit », un objet d’art dont il se «méfie ; car, si « on lui ouvre le seuil de son cœur », il « dévore gloutonnement le temps et les forces ». Le poète constate son défaut de « tendres faiblesses pour l’enfance », qui « n’apparaissait à son esprit que les mains barbouillées de confitures (ce qui salit la toile et le papier) ou battant du tambour (ce qui trouble la méditation), ou incendiaire et animalement dangereuse comme le singe ». Delacroix, dit son panégyriste « avait réservé toute sa sensibilité, qui était virile et profonde, pour l’austère sentiment de l’amitié ». A l’égard des biens de la fortune, la sagesse le poussait à la « recherche du nécessaire » pour conquérir l’indépendance, mais lui faisait << mépriser le superflu », comme le commencement de la servitude. Sa grande passion, celle qui faisait vibrer les fibres les plus profondes de son être, c’était l’amour de la gloire. Baudelaire ajoute encore :
Une des grandes préoccupations de notre peintre dans ses dernières années était le jugement de la postérité et la solidité incertaine de ses œuvres. Tantôt, son imagination si sensible s’enflammait à l’idée d’une gloire immortelle; tantôt, il parlait amèrement de la fragilité des toiles et des couleurs. D’autres fois, il citait avec envie les anciens maîtres, qui ont eu presque tous le bonheur d’être traduits par des graveurs habiles, dont la pointe ou le burin a su s’adapter à la nature de leur talent, et il regrettait
ardemment de n’avoir pas trouvé son traducteur. Cette friabilité de l’œuvre peinte, comparée avec la solidité de l’œuvre imprimée, était un de ses thèmes habituels de conversation.
Trop d’exemples témoignent que le peintre avait raison de redouter l’altérabilité des matières dont il couvrait ses toiles. Mais, tels quels, les enfants de son génie avaient l’avenir pour eux. Le rameau d’or de la Sibylle était destiné au grand cœur qui avait su les animer de son souffle immortel. Aussi bien, une autre muse que celle dont la voix s’exprimait par l’intermédiaire des littérateurs et des poètes préparait, de son côté, à la cendre encore chaude du maître la plus touchante des ovations. La peinture elle-même lui offrait une apothéose dès le Salon de 1864. LFn jeune homme de vingt-cinq ans, dont les débuts avaient révélé un tempérament remarquable dans l’expression réaliste de la nature, LIenri Fantin-Latour trouvait la façon la plus originale et la plus saisissante de glorifier celui dont la perte récente mettait l’art en deuil. Autour d’un cadre où rayonnait l’image altière du défunt, et qu’une main pieuse avait fleuri, se dressaient dix figures d’hommes épris d’une commune passion pour son œuvre : sept peintres, dont l’auteur lui-même, et trois littérateurs (Fig. 436). Des artistes ainsi groupés autour de l’illustre victime des jurys académiques, qui s’appelaient Edouard Manet, Henri Fantin, James Whistler, Alphonse Legros, Félix Bracquemond, Albert de Balleroy et Louis Cordier, les cinq premiers avaient participé en 1863 au fameux Salon des Refusés, étant de ceux sur qui sévissaient alors les rigueurs de l’Institut comme juge des talents libres. Les hommes de lettres associés à eux dans cet Hommage à Delacroix., savoir Champfleury, Duranty et Baudelaire, comptaient parmi les plus fermes soutiens de la jeune peinture indépendante, proscrite en leur personne. Ainsi, les novateurs du jour se réclamaient de celui de la veille et se rattachaient par ce parrainage à la grande tra-
dition des maîtres. Les historiens de Pantin ont raconté les tâtonnements du peintre pour la composition de son tableau et ont signalé plusieurs esquisses différentes de la réalisation définitive Mais, ils ne mentionnent pas un fait que j’ai entendu rapporter jadis par Pantin lui-même. C’est que l’idée de son Hommage était entrée dans son esprit au Père-Lachaise, le jour des obsèques de Delacroix, auxquelles il assistait. La cérémonie close et la foule, dispersée, il avait aperçu un des ordonnateurs de la pompe funèbre emportant sans façons l’habit et le chapeau de l’académicien, recueillis sur le char mortuaire où ils figuraient. Cette vision de la défroque de la gloire passant sur le bras d’un croquemort avait suggéré d’abord à l’œil témoin de ce spectacle un premier tableau, abandonné presque tout de suite pour une composition moins douloureusement réaliste. D’ailleurs, l’artiste ne se contentait pas de ce tribut immédiat payé à une mémoire bénie. Plus tard, son crayon de lithographe, usant de l’allégorie pour célébrer le grand homme, faisait planer sur sa tombe un génie ailé, dont une main portait une palme tandis que l’autre effeuillait des roses {Fig. 44^). Pantin était de ceux qu’on voyait le plus assidûment au Luxembourg devant le Massacre de Scio ou les Femmes d’Alger., qu’il connaissait par cœur pour les avoir copiés nombre de fois, intégralement ou par morceaux. Delacroix attirait de même, le pinceau à la main, la pléiade ardente de jeunes peintres que l’auteur de V Hommage groupait un jour autour de Manet dans son Atelier aux Batignolles. Manet, encore sur les bancs de l’atelier Couture, s’était attaché à reproduire dans une fougueuse esquisse la tragique horreur de la Barque du Dante. Son camarade Auguste Renoir étudiait passionnément la Noce juive, dont il devait exécuter en 1876 la plus étonnante des traductions. M. Degas,
(1) L. Bénédite. Histoire d’un tableau : le Toast {Revue de l'Art ancien et moderne, janvierfévrier 1905). Adolphe Jullien, F antin-Latour , 1909.