‹ Delacroix, raconté par lui-même (volume 2)Chapitre 18 sur 29 · Tombeau de Delacroix au Père-Lachaise · texte numérisé non relu

Tombeau de Delacroix au Père-Lachaise

:• 435- — Atelier de Delacroix, rue de Furstenb

. 43^‘ — Hommage à Delacroix^ par H. Fantiii-Latour.

P'g- 437- Monument de Delacroix, par J. Dalou

qui vivait alors dans la familiarité des modèles de Pantin, ne se soumettait pas avec moins de zèle aux enseignements de la palette savante entre toutes dont est sortie V Entrée des Croisés à Constantinople. Une pochade peinte par lui de souvenir restituait avec fidélité les harmonies subtiles en même temps que la grandiose arabesque décorative de ce morceau épique.

Avant la clôture de l’exposition posthume du boulevard des Italiens, Alexandre Dumas avait eu l’heureuse pensée de consacrer une causerie faite sur place au commentaire d’une vie d’artiste à propos de laquelle il pouvait évoquer d’intéressants souvenirs personnels. Il le fit avec sa verve coutumière, qui ne s’embarrassait pas de quelques entorses données, chemin faisant, à la rigoureuse exactitude des faits. Ce fut, pour le fond, une réédition d’un chapitre des Mémoires rétrospectifs publiés depuis quelques années par le fécond écrivain, mais assaisonnée de détails inédits assez piquants ; tels, par exemple, que l’histoire de la longue quarantaine officielle imposée à ta Liberté de 1830, que j’ai rapportée à son heure. La Revue des Deux Mondes, moins accueillante que la Galerie Martinet, avait refusé de donner asile à une voix amicale parlant de son ancien collaborateur. Le baron Rivet avait dû renoncer à voir imprimer un article pour lequel, non content de ses évocations personnelles remontant à quarante ans en arrière, il avait fait également appel aux souvenirs de Léon Riesener sur son hien-aimé cousin, consignés dans des notes utilisées ultérieurement par Philippe Burty. Le même Rivet était appelé, en sa qualité de suppléant du légataire universel récemment décédé, à présider, le 22 mai 1865, à l’inauguration du monument funéraire élevé au Père-Lachaise en conformité des volontés testamentaires de son ami. L’architecte Darcy, chargé de la mission délicate de les interpréter, avait exécuté à cet effet une copie du tombeau dit de Scipion, placée un peu en retrait de la dalle sépulcrale sur un

socle relié par deux accotoirs en pierre à une grille défendant la face antérieure de la sépulture (Fig. 4j4)- Sur la plinthe du sarcophage, on lisait simplement : Eugène Delacroix. La «bénédiction » du monument avait été précédée d’une messe basse, dite dans la chapelle du cimetière à neuf heures et demie du matin, à laquelle la famille et les amis avaient été conviés ainsi qu’à la consécration de la tombe. Tout à côté du classique édifice qui décore d’une froideur austère la dernière demeure du farouche solitaire, à quelques pas de lui et presque sous son ombre, l’œil rencontre une modeste dalle à fleur de terre qui ne porte que deux mystérieuses initiales : J . G. C’est là qu’a voulu dormir après sa mort la tendre Jenny, C’est là qu’on l’a enterrée le 15 novembre 1869. Elle s’était éteinte l’avant-veille, à 68 ans, dans le modeste domicile où elle vivait retirée, 18 rue Mabillon, depuis le décès de celui sans lequel sa vie n’avait plus de sens. En mourant, elle avait légué à une amie le plus typique des portraits de Delacroix qu’elle tenait de son affectueuse libéralité, avec la charge de le transmettre à l’Etat pour ses musées, et ce retour s’opérait dès 1872. Le Delacroix au gilet vert entrait cette année-là au Louvre, où il prenait place, pour débuter, dans un angle de la salle des sept cheminées.

Aussitôt après le décès du maître, son légataire universel s’était mis en devoir d’honorer sa mémoire en rassemblant dans un volume tous ses écrits sur l’art, semés dans des périodiques tels que la Revue de Paris et la Revue des Deux Mondes, ou bien mis au jour dans des feuilletons du Moniteur, et de publier en même temps pour la première fois les réflexions inédites consignées dans tous les carnets et papiers divers, couverts de son écriture,^ que les circonstances avaient fait tomber entre ses mains. A cet œuvre littéraire de son ami, Piron croyait bon d’ajouter quelques pages de sa correspondance et il faisait pré-

céder le livre ainsi composé d’une esquisse biographique, à laquelle nous avons fait de fréquents emprunts pour l’excellente raison que des notes de Delacroix en personne ont fourni une bonne part de sa substance. L’ouvrage était prêt à paraître quand la mort prenait son auteur, et c’était une autre main que la sienne qui distribuait en son nom, en 1865, les pages anonymes auxquelles il avait donné simplement pour titre ; Eugène Delacroix^ sa vie et son œuvre, en s’interdisant, je ne sais pourquoi, de les divulguer par la mise en vente. Ce livre contient aussi un embryon de catalogue des principales œuvres sur lesquelles est fondée la réputation de l’artiste, avec l’indication du prix qu’elles ont été vendues. Mais, un répertoire plus complet des productions de cette carrière si féconde s’imposait à la piété d’un autre ami. C’est Adolphe Moreau, mon père, sur qui Delacroix avait reporté la sympathie accordée par lui depuis 1845 à homonyme, mon grand-père, qui assumait le premier cette tâche. J’ai assisté tout jeune à l’élaboration du travail; j’ai été témoin des démarches qu’il a coûtées, du soin qui a présidé aux patientes recherches nécessaires pour le mener à bien. C’était au lendemain de la guerre de 1870. La main qui avait recueilli et habilement groupé dans une substantielle monographie les éléments d’un Decamps et son œuvre, paru en 1869, s’attachait à lui donner un pendant. Son E. Delacroix et son œuvre, qui voyait le jour en 1873, contenait un catalogue de l’œuvre gravé et lithographié du maître, si scrupuleusement établi qu’il n’a pas été dépassé depuis en perfection b). Quant à la peinture, elle y était envisagée sous différents chefs principaux. Cataloguée d’abord d’après les reproductions qui en avaient été publiées, elle était ensuite passée en revue dans les

(i) M. Loÿs Delteil a publié dans un des volumes de son Peinirc-Graveur illustré un nouveau catalogue de l’œuvre original de Delacroix, paru en 1908, qui n’apporte pas de sensibles changements ni d’additions importantes au travail de son devancier.

monuments qu’elle décorait, dans les Salons où elle avait figuré, dans les musées, les églises ou \qs palais à qui elle servait d’ornement. Les portraits peints par l’artiste faisaient l’objet d’un chapitre spécial, tandis qu’un autre avait été réservé à la nomenclature des images reproduisant ses propres traits. Enfin, sous des rubriques particulières, le lecteur trouvait une revue des toiles passées dans les ventes puhliques au sortir des cabinets d’amateurs ainsi qu’un résumé des enchères de la vente après décès àe 1864. L’auteur, qui évoquait dans une courte introduction des souvenirs personnels, avait mis en œuvre dans tout le corps de son livre de précieux renseignements recueillis directement de la bouche d’anciens amis de Delacroix tels que Léon Riesener, Frédéric Villot, Frédéric Leblond, Pierre Andrieu et les héritiers de J. B. Pierret. Il avait même été admis à consulter entre les mains d’Andrieu, qui en était détenteur, une copie des agendas contenant le fameux de son maître.

Son E. Delacroix et son œuvre peut être considéré à bon droit comme le point de départ du monumental catalogue dressé par Alfred Robaut, le gendre et l’héritier de Constant Dutilleux, avec la collaboration d’Ernest Chesneau, qui devait paraître en 1885, et dont le titre est L'Œuvre complet de Eugène Delacroix. Robaut était un habile dessinateur, exercé à se servir de la chambre claire avec une adresse remarquable. Il eut la bonne idée d’appliquer ses talents à la reproduction de toutes les pièces cataloguées déjà par mon père et d’un grand nombre d’autres, que des investigations nouvelles lui avaient fait connaître. Chesneau, qui s’était déjà signalé par des pages quelque peu verbeuses sur l’illustre « chef d’école » à la veille de son décès et depuis h), agrémenta d’un commentaire littéraire l’aridité des notes documentaires accompagnant

(i) Les chefs d'école. Paris, 1863. — Peintres et statuaires romantiques. Paris, 1880.

chaque morceau reproduit. Lorsque parut ce catalogue, qui touchait à la perfection d’un ouvrage définitif, malgré les nombreuses additions manuscrites dont est chargé l’exemplaire personnel de son principal auteur aujourd’hui déposé au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale, il y avait vingt-deux ans que Delacroix dormait au Père-Lachaise. La nouvelle génération n’avait pas vu l’exposition posthume de la Galerie Martinet. Un groupe d’admirateurs organisait une nouvelle réunion des œuvres du maître et obtenait à cet effet les salles de l’Ecole des Beaux-Arts. Le Comité formé avec ce but, que présidait Auguste Vacquerie, et dans lequel, en mémoire de mes ascendants, j’eus l’honneur d’être admis, avait pour secrétaire Alfred Robaut, qui s’occupa avec ardeur de l’exposition ouverte à l’heure même où paraissait son livre. Les règlements du Louvre n’autorisaient point celui-ci à se dessaisir des toiles passées des galeries du Luxembourg dans les siennes ; mais, les musées d’Arras, de Lille, de Lyon, de Nancy, de Tours et de Toulouse prêtaient leur bien ainsi que l’église Saint-Paul de Paris et la paroisse Saint-Paterne de Vannes, encore en possession à cette époque du tableau transporté depuis dans le musée de cette ville. Un pressant appel était adressé à tous les particuliers possesseurs de toiles de chevalet et le catalogue, pour lequel Paul Mantz avait écrit une éloquente préface, pouvait enregistrer plus de cinq cents numéros, dont trois cents peintures environ. Le produit des entrées de l’exposition devait s’ajouter au montant d’une souscription provoquée par le Comité dont elle émanait pour élever dans Paris un monument à la mémoire de l’artiste. Aussi a-t-on pu dire que « ce monument, c’est Delacroix qui se l’est élevé à lui-même ». J’ajoute que, si ses yeux pouvaient contempler le bronze consacré à sa gloire, il y a lieu de penser que l’hommage satisferait leur légitime exigence. L’éminent statuaire Jules

Dalou, choisi pour cette besogne, l’a réalisée avec éclat dans un groupe où il a représenté, au pied du buste de son héros, la Gloire, sous les traits d’une jeune et belle figure aux attraits féminins, tenant dans sa main une palme, que le Temps apporte avec effort, tandis qu’Apollon, témoin de l’exploit réparateur, applaudit des deux mains à ce triomphe tardif de la Justice. (Fig. 4gy). L’effigie glorifiée reproduit la fière allure de la tête saisie, dans les dernières années du personnage, par Carjat et Pierre Petit, dont les clichés l’ont immortalisée (Fig. et ^42). L’œuvre est dressée dans le jardin du Luxembourg, à quelques pas du palais où resplendit VElysée F Homère. Elle était inaugurée le 5 octobre 1890. M. Léon Bourgeois prenait, ce jour-là, la parole comme titulaire du ministère dont ressortissaient les Beaux-Arts ; le comte Henri Delaborde comme mandataire de l’Institut ; Paul Mantz comme doyen de la critique d’art, et Auguste Vacquerie au nom du Comité qu’il avait présidé. Panégyriques officiels et littéraires, propres à donner le change sur l’état de l’opinion publique. Delacroix continuait à planer trop haut pour elle.

Même parmi les peintres, trop d’esprits se montraient incapables de s’élever jusqu’à lui. On cite un dédaigneux propos d’un jeune favori du public, rencontré par Philippe Burty en 1885 dans les galeries de l’École des Beaux-Arts, qui, interrogé sur ses impressions, répondait : << Cette exhibition est sans intérêt pour nous autres. Nous ne voyons plus comme cela. » Et Duez — car c’était lui — quittait Delacroix pour prôner Bastien- Lepage. Étrange aveuglement, qu’heureusement la majeure partie de ses confrères étaient loin de partager. Dans tous les camps de l’art, Delacroix comptait des admirateurs et des dévôts. Le culte de M. Léon Bonnat pour Ingres ne l’accaparait pas au détriment du rival de l’illustre maître, qui recueillait simultanément ses fervents hommages : les précieuses collections que

Bayonne tient de sa filiale libéralité l’attestent avec éclat, après son importante contribution à la dernière Centennale^^). Ingres et Delacroix se partageaient de même l’enthousiasme de M. Degas, chez qui nous avons vu l’image du baron Scliwiter^ refusée au romantique incompris par le jury de 1827, voisiner avec celle du marquis de Pastoret triomphalement exposée par son heureux antagoniste au mémorable Salon de cette année-là. Le domaine où triomphait, 37 rue Victor Massé, aux environs de 1900, «l’impressionniste» à son tour trop longtemps contesté comprenait, en outre de son atelier, un appartement qui servait de chapelle à ses adorations. Des fenêtres de ce logis, qui donnaient sur la verdure d’un jardin, l’œil apercevait celles de la maison de la rue Notre-Dame-de-Lorette qui, pendant douze ans, servit de retraite laborieuse à Delacroix. J’ai le souvenir d’avoir vu l’hôte du lieu me les désigner du doigt avec une ferveur passionnée, tout en fredonnant quelque air du Mariage secret et en exaltant comme le chef-d’œuvre de la mélodie cet opéra de Cimarosa que, par une singulière affinité de goûts, l’homme dont nous venions de feuilleter dans ses cartons un bouquet de prestigieuses aquarelles proclamait lui-même la plus divine des créations musicales. En même temps que l’encens brûlait sur les autels intimes dressés par des artistes en possession de la renommée avec le fruit de leur labeur personnel, de jeunes émules de ces devanciers célèbres, en train de chercher à leur tour une place au soleil par des voies nouvelles, réclamaient, eux aussi, comme chef de file l’artiste dont la palette savamment contrastée faisait un précurseur du néoimpressionnisme et de sa théorie scientifique des couleurs. C’est comme tel que le présentait M. Paul Signac dans un factum retentissant, intitulé par son dcwXo-Vii D' Eugène Delacroix

(i) Sur quatorze cadres de dessins ou d’aquarelles portant le nom de Delacroix à l'Exposition de 1900, six avaient été prêtés par M. Bonnat.

au néo-impressionnisme. D’un autre côté, les jeunes gens entrés au début du xx® siècle sur la scène artistique sous le drapeau du « symbolisme » avaient beau se montrer animés d’une conception plutôt ingriste de la peinture, parmi eux encore, on saluait Delacroix comme un ancêtre vénéré, et le feu dont avaient brûlé pour lui Manet, Fantin, M. Renoir et M. Degas, pour ne citer que les sommités d’une génération, se perpétuait sans défaillance chez les héritiers présomptifs de leur prééminence picturale.

Depuis le jour où Philippe Burty avait été choisi par la volonté du maître pour mettre en ordre ses dessins après sa mort et préparer sa vente posthume, le critique se montrait passionnément attaché à la grande figure de celui qui s’était spontanément confié lui-même à la piété de son dévouement. L’exposition de 1885, suivie du monument commémoratif du Luxembourg, n’avait pas compté d’ouvrier plus zélé. Estimant en outre que la postérité s’intéresse d’autant plus aux œuvres d’un artiste qu’elle le connaît mieux lui-même, il s’était proposé la tâche de mettre en lumière la personnalité de l’homme par la publication de sa correspondance. Il s’y trouvait encouragé par l’opinion même de Delacroix, exprimée au début de son article sur Raphaël, où on lit (ô : « Il ne nous reste sur la vie des grands maîtres que peu de renseignements auxquels l’histoire puisse se fier. Il est fâcheux que nous soyons si mal servis dans le désir naturel de nous instruire de ce qu’ils ont été, de la vie qu’ils ont menée; car le plaisir de jouir de leurs ouvrages ne nous suffît pas : nous voudrions faire connaissance avec leurs personnes ; bien plus, avec leurs bizarreries et leurs passions ; nous aimerions au moins à les trouver des hommes comme nous, dans la partie la plus vulgaire de la vie. » Cette

(i) Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 151.

Fig. 438. — Croquis faits le soir chez Pierret. (23 janvier 1829.)

Fig. 459. — Croquis faits le soir à Champrosay (ii novembre 1862.)

manière de comprendre les droits de la curiosité publique à l’égard des héros de la renommée s’accorde avec les facilités données par l’artiste de son vivant à son biographe Théophile Silvestre pour étudier l’intimité de son existence et l’histoire de son passé. Silvestre avait été admis à feuilleter ses anciens agendas. Il j avait copié quelques passages, livrés par lui à la publicité, au lendemain du décès de celui dont ils émanaient, dans ses Documents nouveaux sur le personnage. Mis à même plus tard d’étudier ces précieux mémoires entre les mains d’Andrieu, sur la copie que celui-ci en détenait, il en faisait connaître des extraits fort suggestifs dans l’intéressant commentaire de la Galerie Bruyas que sa mort et celle du généreux amateur a interrompu d’une façon à' jamais regrettable, mais dont les parties achevées étaient tout de même divulguées et constituaient un volume paru en 1876. Négligeant une source d’informations encore secrète, Philippe Burty cherchait son bien et le nôtre dans la correspondance de l’homme dont la plume s’était montrée si prodigue de confidences avec ses amis. Les Lettres d' Eugène Delacroix recueillies par ses soins voyaient le jour en 1878. Elles formaient un gros volume in-8% précédé de quelques pages préliminaires contenant divers renseignements généalogiques, des souvenirs personnels de Léon Riesener réunis dans une note de sa main, et une reproduction du testament dicté par le maître sur son Ht de mort. Deux ans ne s’étaient pas écoulés que d’importantes additions s’imposaient et qu’une nouvelle édition, en deux volumes de format in-12, qui porte la date de 1880, comblait les lacunes de la précédente. Elle comprenait, en tête du second volume, une addition documentaire sous la forme d’une lettre signée Lassalle- Bordes et de notes supplémentaires émanant de la même main. A côté de cette mise au point provisoire de la publication initiale, un certain nombre d’omissions ont été signalées et réparées

dans diverses publications particulières, dues notamment au zèle érudit de M, Jules Guiffrey (') et de M. Maurice Tourneux(=). Mais, il reste encore à faire. Une révision de l’œuvre de Burty, vieille aujourd’hui de trente-cinq ans, serait opportune à l’heure qu’il est. Elle ne comporterait pas seulement l’insertion de pièces entièrement inédites ; les lettres à Soulier et à Pierret, objet d’élagages regrettables, gagneraient à être rétablies dans leur intégralité d’après les copies faites sur les originaux des premières, que M. Tourneux tient de Burty, et d’après les originaux eux-mêmes des dernières, qui sont parvenus entre mes mains. Enfin, de trop fréquentes erreurs de dates devraient être corrigées, en même temps qu’on redresserait plus d’un lapsus de transcription. Mais, tel qu’il se présente, le recueil est d’un grand prix : les nombreux emprunts que nous lui avons faits attestent sa haute valeur documentaire.

L’autre source fondamentale de notre livre, c’est le Journal de Delacroix. J’ai dit que mon père et Théophile Silvestre en avaient consulté une copie entre les mains de Pierre Andrieu. Pour le critique, c’était la revanche d’un cruel mécompte. A la mort du maître, ayant escompté la complaisance de Jenny pour prendre connaissance de ses agendas eux-mêmes, il s’était vu éconduit par une assertion contraire à la vérité, qu’il avait naïvement propagée en écrivant (3) ; « Peu de jours avant sa fin, Delacroix avait fait brûler, tisonnant le feu lui-même, seize ou dix-huit agendas, où il écrivait, année par année, au jour le jour et à bâtons rompus, ses pensées sur l’art, la vie et les vieux maîtres, sur ses contemporains les plus marquants à

(1) Jules Guiffrey, Lettres inédites de Eugène Delacroix. (Extrait des tomes III et IV de \'Art, année 1877.)

(2) Maurice Tourneux. Lettres inédites de Eugène Delacroix. (Extrait de V Artiste, décembre 1904.)

(3) Théophile Silvestre. Eugène Delacroix. Documents nouveaux, p. 62.

divers titres, et dont nous avions fait des extraits sous ses yeux en 1853. Jenny déclare l’avoir supplié de ne pas détruire ces précieux souvenirs. — Si je m’en tire, répondait-il, j’ai assez de mémoire pour retrouver ce que j’avais là. — Et il allait toujours, dit-elle, et moi aussi, brûlant et déchirant tout, hormis quelques morceaux qu’il avait recopiés et que j’ai remis à M. Rivet. » Cette fable avait été inventée par la confidente du défunt pour dissimuler la communication faite par elle des précieux mémoires à Constant Dutilleux. Ayant ainsi agi sans consulter personne, elle éprouvait quelque gêne de son acte d’initiative personnelle et s’était arrangée pour en éluder l’aveu. D’ailleurs, le dépôt se trouvait confié à des mains sûres. Dutilleux n’était pas homme à en mésuser. Il se bornait à faire prendre copie du manuscrit par son gendre Alfred Robaut. La mort l’ayant foudroyé subitement dans le courant de 1865, Jenny réclamait à ses héritiers le bien dont elle s’était dessaisie en sa faveur, et les fameux cahiers rentraient en sa possession. Pourquoi obéissait-elle alors à la singulière idée de les expédier, par l’intermédiaire de Duriez de Verninac, au frère de celle-ci, M. de Verninac, en ce temps-là procureur impérial à Tulle ? On se demande quels furent les mobiles de cette détermination, prise par l’ancienne gouvernante peu de temps avant son décès, survenu, comme on sait, en 1869. Les agendas allaient dormir au fond d’une province lointaine le sommeil de l’oubli. Par bonheur, la copie de Robaut courait le monde. Elle était chez Andrieu lorsque, en 1892, l’ancien « clerc » de Delacroix passait de vie à trépas. Andrieu en avait lu plus d’un passage à son élève René Piot. Sur l’heureuse initiative de ce dernier, les héritiers du défunt, d’accord avec l’auteur de la copie, qui rentrait en possession de son manuscrit après sa publication, confiaient à un éditeur le texte du Journal de Delacroix ^ impatiemment attendu par les admirateurs de son

génie, et que d’aucuns, égarés par le récit dont Théophile Silvestre s’était fait autrefois l’écho, croyaient à tout jamais perdu. Des « notes » et des « éclaircissements » étaient fournis par MM. René Piot et Paul Fiat. M. Fiat écrivait, en outre, une « étude sur le maître » d’après le document livré à la publicité, qui prenait la place d’une préface. Le Journal, qui formait trois volumes in-8°, débutait en septembre 1822 et se poursuivait jusqu’en 1862, mais avec d’énormes lacunes. En réalité, il n’était tenu d’une façon suivie que pendant deux années de la jeunesse de l’artiste, entre l’automne de 1822 et celui de 1824; puis, dans la dernière partie de sa carrière, à partir de 1847. Encore faut-il déplorer la perte de \ agenda qui contenait l’année 1848, oublié dans un fiacre par son propriétaire en même temps qu’un paquet de dessins, un jour, en rentrant de Champrosay. Pour les années intermédiaires, si l’on excepte les notes prises en 1832 par le voyageur au cours de son expédition au Maroc, qui sont contenues dans un album chargé aussi de croquis, vendu après son décès et devenu alors la propriété de Philippe Burty, grâce à la libéralité posthume duquel il est actuellement au Louvre; à l’exception, dis-je, de ces souvenirs de voyage, point de journal proprement dit ; mais, quelques bribes de notes seulement, recueillies sur des carnets où elles avaient été jetées sans suite. C’est ce qu’on voudrait que les commentateurs du texte eussent indiqué plus clairement qu’ils ne l’ont fait. Il importe d’éclaircir d’une façon définitive le malentendu d’après lequel d’aucuns pourraient encore penser que certaines années du mémorial en question demeurent inédites. Il n’en est rien. Aucune lacune de cette importance n’est à déplorer. La publication mise au jour de 1893 à 1893 embrasse tout ce qu’elle était à même d’embrasser. Toutefois, il est permis de regretter qu’elle n’ait pas été établie avec les manuscrits originaux en main. Leur détenteur les confiait aux

Inin.

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