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Fig. 440. — Fragment à.M journal de Delacroix.
Fig. 441. — Eugejie Delacroix vers 1860. Photographie de Pierre Petit.
^^8^* 44^‘ Eugene Delacroix vers jSôo. Photographie de Pierre Petit.
Fig. 443. — La Muse fleurissant la tombe de Delacroix. Lithographie de Fantin-Latour.
auteurs de l’entreprise avec une bonne grâce à laquelle ceux-ci ont rendu hommage ; mais, ces éléments de contrôle ne leur parvenaient pas à temps pour parer à certaines omissions fâcheuses échappées au copiste. J’ai pu le constater pour l’année 1857, dont \ agenda, devenu, je ne sais comment, la propriété du collectionneur Chéramy, m’appartient depuis la dispersion aux enchères de sa collection (0, Cette rencontre me donne, d’ailleurs, à penser que le précieux ensemble documentaire a été l’objet d’un déplorable morcellement, et qu’il faut renoncer à voir jamais sa réédition d’après le texte original. L’atteinte portée à l’intégralité de l’auguste relique s’aggrave d’inqualifiables coups de ciseaux qui ont détaché du corps de certains cahiers des pages illustrées de croquis. Celui que je possède a subi des mutilations de cette espèce. Ce n’est pas le seul; car j’ai recueilli, hélas, un feuillet errant du memento de 1853 44*^)’ Le vandalisme que ces faits révèlent ne saurait
être trop sévèrement flétri.
Burty était mort en 1890, sans avoir été témoin de la mise au jour de ce captivant Journal, qui complète avec tant d’opportunité les renseignements fournis par les Lettres de Delacroix. Il laissait des dossiers bourrés de documents de toute espèce, amassés en vue d’une biographie du maître, à laquelle il s’attachait par avance avec un zèle édifiant. Ses dispositions testamentaires faisaient passer le riche butin amassé pour l’œuvre projetée entre les mains pieuses de M. Maurice Tourneux. Cet héritage excitait le délicat érudit, qui partageait le culte du défunt pour Delacroix, à poursuivre la tâche interrompue par le décès de son ami. M. Tourneux, qui avait déjà publié, en 1886, un Eugène Delacroix devant ses contemporains
(i) Cet agenda, de format oblong, appartient à la catégorie de registres vulgairement dénommés livres de blanchisseuses. Il mesure o^^y sur Je crois pouvoir avancer que les
autres sont du même modèle.
consacré à une bibliographie aussi complète que possible des écrits du peintre, de ses biographes et de ses critiques, se préparait par d’incessantes recherches complémentaires à devenir l’historiographe le mieux renseigné de celui dont son père, artiste lui-même, avait autrefois célébré le génie dans des vers vibrants d’une émotion touchante (0. L’occasion lui en était offerte, dès les premières années du xx® siècle, par l’éditeur d’une collection de monographies consacrée aux Grands Artistes de tous les temps et de tous les pays. Son Eugène Delacroix est un modèle de concision didactique ; c’est un manuel nourri de faits exactement contrôlés et d’aperçus suggestifs. Malheureusement, le cadre de la publication ne comportait qu’un nombre très restreint d’images, et c’est un grave défaut pour une œuvre d’histoire artistique que de manquer des gravures propres à l’intelligence de son texte. Aussi, l’auteur ne se tenait-il pas pour quitte envers le héros qu’il avait tenté de glorifier. Il projetait quelque chose dans l’esprit du livre que je consacre, à son défaut, à cette glorieuse mémoire. Ayant pris son amitié pour confidente de mes desseins, que j’avais souci de ne pas voir en concurrence avec les siens, je l’ai entendu m’encourager à poursuivre une besogne qui lui avait souri à lui-même, mais à laquelle i] renonçait. Il a fait plus. Je lui dois la communication de tous les documents de Burty sur Delacroix et de ceux qu’il avait accumulés lui-même à son tour. L’idée que j’ai eue de faire commenter l’artiste par ses écrits et que partageait M. Tourneux, un autre l’a déjà réalisée dans un petit volume paru en 1885 et signé G. Dargenty, qui a pour titre Eugène Delacroix par lui-même. Mais, outre que l’auteur de cette publication déjà ancienne n’a pas eu connaissance du Journal du maître, et que celle-ci vit uniquement d’emprunts faits à la compilation pos-
(i) Lettres, tome II, p. 263.
thume de Piron et à la correspondance de Delacroix, les visées que j’ai eues sont plus ambitieuses que celles de ce devancier. Tandis que, dans sa plaquette dépourvue d’illustrations, il s’est contenté d’étudier la figure de l’homme en négligeant d’approfondir son œuvre, c’est la production de l’artiste autant que sa personne que j’ai eu à cœur de mettre en lumière, estimant que l’ouvrier se connaît, avant tout, au résultat de son travail. Pour l’intelligence d’un peintre, il faut de toute nécessité avoir sous les yeux ses tableaux. D’où l’alliance intime du texte et des planches d’un livre dont on ne saurait séparer les éléments sans ruiner l’entreprise.
De son temps, Delacroix a connu des interprètes empressés de ses œuvres en la personne de certains amis qui s’adonnaient à la gravure, tels que Bouruet et Villot; il a été servi surtout par une phalange de lithographes émérites, dont Mouilleron fut le plus habile. La photographie ne se risquait encore que timidement à refléter la peinture. L’intéressé ne fît qu’entrevoir les services dont était susceptible cette puissante auxiliaire de sa renommée. Mais, après lui, la spéculation dont ses tableaux étaient devenus l’objet la mettait à contribution. Des marchands comme Petit et Durand-Ruel, donnant un exemple qu’ont suivi plus tardivement les frères Bernheim, confiaient au photographe le soin de divulguer par l’image la marchandise qui passait par leurs magasins. Les œuvres dispersées, il restait ainsi un souvenir tangible, propre à en ressusciter l’image pour le regard privé de les contempler et à répandre la jouissance émanant de leurs charmes. Des réunions temporaires de pièces extraites de cabinets d’amateurs, telles que la fameuse exposition organisée au Palais-Bourbon, en 1874, au profit des Alsaciens-Lorrains, celle des œuvres du maître à l’École des Beaux-Arts en 1885, ou bien encore les Centennales de 1889 et de 1900, amenaient à leur tour la vulgarisation de certains
morceaux par la photographie. Petit à petit, celle-ci, établie avec la maison Braun dans nos musées nationaux, s’introduisait dans les collections privées à la faveur d’exhibitions comme celles que 1883, 1892 et 1911 installaient périodiquement à la Galerie Georges Petit sous la rubrique de Cent chefs-d’ œuvre, ou bien encore grâce à la dispersion en vente publique de galeries particulières. Les catalogues de vente illustrés sont devenus les archives des œuvres d’art : elles y laissent un peu d’elles-mêmes avant leurs migrations au gré des enchères. Voilà bien des années déjà que les documents sur Delacroix provenant de toutes ces sources diverses s’amassaient dans mes cartons. Mais, nulle occasion plus favorable pour les enrichir ne pouvait se présenter que l’aliénation faite par les héritiers d’Alfred Robaut des collections formées par lui en vue de son catalogue de l’œuvre du maître. Recueillies d’abord par feu Chéramy, elles sont passées entre mes mains après le décès de ce dernier. Cependant, il restait beaucoup à faire pour compléter cette documentation déjà si riche. Le crayon de Robaut s’est souvent suffi à lui-même. Mon exigence ne se contentait pas des dessins de cet interprète, devenus par la libéralité de ses représentants le bien du Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale. Toutes les œuvres capitales de l’artiste dont il n’existait pas de photographies ont été photographiées, autant que possible, par mes soins. Croirait-on que ni les décorations du Salon du Roi, ni celles de la Bibliothèque du Luxembourg n’avaient jamais vu un objectif braqué sur elles (0? Que le plafond d' Apollon, la chapelle de Saint-Sulpice, la Pieta de Saint-Denis du Saint-Sacrement et le Christ de l’église Saint-
(i) Je ne saurais trop me louer de la bonne grâce avec laquelle la questure de la Chambre des Députés et celle du Sénat m’ont facilité les opérations photographiques dans leurs domaines respectifs. Il m’est agréable d’adresser des remerciements particuliers à M. Hustin, l’aimable secrétaire généi-al du Luxembourg, ainsi qu’à M. Demoget, architecte du Palais-Bourbon, qui, l’un et l’autre, m’ont aidé dans ma tâche avec un empressement auquel j’ai à cœur de rendre un public
Paul pâtissaient de la même négligence, partagée, en province, par la Vierge d’Orcemont et le Rabelais de Chinon? Grâce à la parfaite bonne grâce des descendants de Léon Riesener, d’Auguste Bornot et de J. B. Pierret, j’ai eu la bonne fortune de faire prendre des clichés d’après des portraits d’un intérêt primordial, jusque-là négligés également par la photographie. Bien que les musées de province aient bénéficié en ces dernières années de la sollicitude éclairée de M. Jacques Doucet et que beaucoup de reproductions y aient été exécutées sur son initiative, de ce côté-là encore, bien des lacunes voulaient être comblées, et j’ai dû faire opérer pour mon compte à Vannes, à Nantes, à Tours, à Bordeaux, etc. Je n’ai pas apporté moins d’empressement à me procurer les images, pour la plupart inédites, des œuvres émigrées en dehors de nos frontières, dans les collections publiques de la Belgique, de l’Angleterre ou de l’Amérique, comme aussi celle du tableau qui reste attaché au lambeau de notre ancien patrimoine national qui s’appelle le musée de Metz.
Heureusement, Delacroix ne compte pas parmi les artistes de notre pays dont l’étranger s’est engoué de bonne heure et nous a arraché une notable partie de la production. Ses ouvrages les plus marquants sont, en général, restés sur notre sol. Le Louvre même en a vu un nombre fort important s’ajouter peu à peu à ceux qui lui étaient venus du Luxembourg depuis cinquante-deux ans que la mort a brisé le pinceau dont ils sont sortis. Après le portrait de l’homme par lui-même légué par Jenny avec celui de sa fille, il recueillait de mon père la Barque de Don Juan, de Maurice Cottier VHamlet de 1839 et les
hommage. Au Sénat, l’éclairage spécial dont jouissent depuis peu les peintures de Delacroix a grandement facilité leur reproduction. Quant au Salon du Roi, dont l’éclairage ordinaire est si défectueux que toute tentative photographique aurait été vaine sans une source de lumière artificielle spéciale, une installation électrique provisoire nous a fourni le moyen d’obtenir des clichés satisfaisants.
Deux Tigres de 1831, de Marmontel le portrait de Chopin^ malheureusement séparé par une main impie de l’effigie de George Sand, dont l’ébauche l’accompagnait originellement. La donation Thomy Thiéiy l’enrichissait de neuf toiles, qui sont la Médée de 1862 (Fig. 41 1), le dernier Enlèvement de Rébecca (Fig.gpp), une Ophélie (Fig. gçg), muq Fiancée d' Ahydos (Fig. gog), le Lion au sanglier (Fig. gig)-, le Lion au lapin (Fig. gia), un Lion dévorant un caïman peint en 1855, une Lionne aux aguets esquissée en 1863 par une main presque défaillante, un petit Christ en croix donné autrefois à M“® de Forget et, enfin, un Saint-Georges (Fig. ggi) dont une variante appartient depuis 1858 au Musée de Grenoble (Fig. ^92). Le legs Chauchard ajoutait à ces divers morceaux une Chasse au tigre (Fig. jdpj, et un petit Fauve reniflant une proie. Le Combat de chevaux dans une écurie marocaine (Fig. 999) et le Passage d'un gué au Maroc (Fig. 408) ont fait leur entrée les derniers dans les galeries avec la collection Camondo. Mais, le butin ne s’arrête pas là. Onze pièces font antichambre au Musée des Arts Décoratifs, en attendant que certaines compagnes, dont une donation les a rendues solidaires, soient mûres nour franchir avec elles le seuil de l’immortalité sans faire violence aux 'règlements. Ces objets, qui ne sauraient me demeurer indifférents, sont le Prisonnier de Chillon, les Croisés de 1852, la Nature morte aux homards exposée en 1827, les Musiciens juifs de Mogador , la petite Odalisque de 1849, Turc sur son divan, le Turc à la selle, le Combat de chevaliers contemporain de la Bataille de Nancy, \' Orpheline au cimetière, exposée au même Salon que le Massacre de Scio, et, enfin, la Jeune femme nue avec des bas blancs étendue sur un sofa, provenant de la succession de Frédéric Leblond, qui la possédait déjà en 1832 et l’exposait de son chef, cette année-là, à la Galerie Colbert. Le Louvre, longtemps assez pauvre en dessins et en aquarelles
du maître, et qui n’avait acquis que quatre morceaux de ce genre à sa vente posthume, a profité depuis de dons et d’achats divers, qui l’ont largement dédommagé de cette pénurie trop prolongée. \J Inventaire général des dessins du Miisée(^) ne comprend pas moins de trente-trois numéros de ce fait. Encore, certaines acquisitions, postérieures à 1908, n’y sont-elles pas mentionnées. Cet inventaire fait état en outre, comme il convient, du carnet de route rapporté par l’artiste du Maroc,, que le Louvre doit à la munificence pieuse de Philippe Burty. Personne ne saurait mettre en doute le prix des reliques de cette espèce pour l’histoire intime de celui dont elles émanent. J’ai fait tous mes efforts pour recueillir personnellement la plus grande quantité de celles qu’il m’a été donné de rencontrer. De cette façon, quatorze albums appartenant à toutes les époques de la vie qui fait l’objet de notre étude ont pu être mis à profit dans celle-ci, sans compter celui qui restait attaché au foyer amical de J. B. Pierret, et qui se chargeait périodiquement de croquis de circonstance dans les fameuses réunions de la Saint- Sylvestre. De plus, j’ai bénéficié de l’heureux avantage de pouvoir réunir, pour compléter la documentation de mon livre, plusieurs centaines de feuilles couvertes des crayonnages du maître ou de ses savoureuses aquarelles. Alfred Rohaut répondait jadis à un vœu de Delacroix en divulguant par des facsimilés lithographiques un certain nombre de ses dessins particulièrement typiques (=). L’œuvre est à reprendre avec les procédés dont nous disposons aujourd’hui grâce aux perfectionnements des applications industrielles de la photographie. Je crois y avoir préludé conformément aux désirs de celui dont
(1) Inventaire général des dessins du Musée du Louvre et du Musée de Versailles, par Jean Guiffrev et Pierre Marcel. Tome IV, pp. 119 et suiv.
(2) Eugène Delacroix. Fac-similés de dessins et croquis originaux, par Alfred Robaut, 2 voL in-foL, 1864-1865.
j’essayais de faire revivre la grande figure en mêlant à la reproduction de ses oeuvres définitives quelques-unes des études qui les ont préparées ou qui en ont accompagné la laborieuse gestation, depuis ses académies de l’École et ses patientes recherches anatomiques, poursuivies même dans l’âge mûr, jusqu’aux improvisations qui coulaient de son crayon ou de sa plume le soir, sous la lampe, soit dans la chaleur des causeries animant un intérieur ami comme ceux de Pierret ou de Villot, soit dans la solitude de Champrosay et la paisible retraite où régnait seule la sollicitude prévenante de Jenny {Fig. 4^8 et 4gp). J’ai connu un temps, qui n’est pas encore très lointain, où cette menue monnaie du génie n’avait pas sa place à la cote des œuvres d’art. C’était l’heure où la malice mordante de M. Degas proclamait Delacroix « le meilleur marché des grands artistes », et où il nous enseignait par son exemple à en profiter. Ce dédain prolongé de nos compatriotes pour l’âme du maître prodiguée dans ses moindres productions contrastait naguère avec l’engouement dont se montrait épris pour Delacroix le peuple qui nous fait aujourd’hui la guerre. L’Allemagne fêtait le grand incompris en raison même de l’hostilité qu’il avait subie, et se piquait de contribuer à une réhabilitation tardive. Un de ses critiques se proposait de faire connaître aux gens de son pays le personùage en même temps que son œuvre et y consacrait un volume amplement illustré d). H est temps d’élever la voix à notre tour ; il est temps de réclarrfeer pour nous-mêmes. Français, l’honneur d’édifier dans notre langue le « monument plus durable que l’airain » que cet enfant de notre France, qui incarne si noblement le génie de sa race, attend depuis longtemps et ne doit tenir que d’une plume française, vibrant, à l’égal du héros qu’elle célèbre, d’un ardent et profond amour pour la Patrie.
(i) J. Meier-Graefe. Eugène Delacroix. Beitrage einer Analyse. Munich, 1914.