PROJETS DE DÉCORATIONS POUR LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS
Grande salle d’entrée.
La première salle pourrait être consacrée à exprimer la puissance de la France, surtout dans le sens civilisateur. Ainsi, le plafond principal serait occupé par
La défaite des Maures, que Charles Martel arrêta dans les plaines de Poitiers au moment où ils étaient au cœur de la France et sur le point de renverser notre nationalité.
Il faut remarquer que le choix des sujets est borné par la disposition du local. Ainsi, le plafond du grand Salon, très étroit et très allongé, ne peut guère être occupé que par un sujet analogue à celui d’une bataille.
(1) Lettres, tome I, p. 222.
(2) Je dois la communication de ce mémoire à l’obligeance de M. Frédéric Vila, son possesseur actuel.
Celle-ci, qui donnerait en quelque sorte le caractère à toute la salle, n’est pas une victoire ordinaire. Elle a sauvé notre civilisation chrétienne et occidentale, et sans doute celle de l’Europe entière, avec nos lois, nos moeurs, etc.
Les voussures, qui supportent le plafond, seraient divisées en six tableaux principaux, séparés par des figures symboliques, servant de cariatides, représentant les peuples soumis à nos armes ou civilisés par nos lois. Ces tableaux seraient espacés et encadrés par des ornements d’architecture peinte, qui les relieraient au plafond. Ces sujets, tirés également des fastes de notre histoire, inclineraient moins à la représentation de faits glorieux seulement pour nos armes que d’actions qui ont étendu l’influence morale de la France.
Ces sujets pourraient être :
1° L'empire de Charlemagne. Les hommages qui lui sont rendus par les empereurs d’Orient ; les sciences et les arts s’introduisant en France sous ses auspices.
2° Conquête de l'Italie par Charles VIII. Nous avons dû à ces conquêtes, peut-être téméraires, la renaissance des Lettres. L’introduction en France du mûrier date de ce moment.
3° Clovis à Tolbiac défait les Romains {^) et les chasse de l'empire Franc. C’est le premier pas vers l’unité nationale française.
4° Louis XIV recevant les soumissions du doge de Gènes. Ce tableau exprimerait l’apogée de l’influence française en Europe.
5® L’Egypte soumise. La France remonte la première à l’origine de toute civilisation dans cet antique berceau des connaissances humaines. De plus, elle dépose dans cette terre, redevenue barbare après tant de siècles, les germes féconds de l’émancipation à laquelle sont appelés les peuples de l’Orient.
6” La conquête d’Alger. La vengeance d’un affront fait à notre député aura changé la face du Nord de l’Afrique et établi l’empire de nos lois à la place d’un despotisme brutal.
Ce plan s’accorderait avec la possibilité de placer par la suite, dans les grandes parties qui font face aux fenêtres, quelques traits de notre histoire, si plus tard on peut obtenir les fonds nécessaires.
(i) C’est un lapsus évident qui a fait commettre à la plume de Delacroix cette grossière erreur historique. Il voulait parler des Alamans.
Salle des Conférences.
Les voussures de cette salle seraient destinées à représenter, dans quatre tableaux principaux, des traits de patriotisme et de dévouement aux lois, tirés de l’histoire ancienne. Ces traits seraient :
1° Lycurgue se présentant seul à une sédition furieuse du peuple de Lacédémone.
2“ Cincinnatus à sa charrue. Les envoyés du Sénat lui apportent les insignes de la dignité de dictateur.
3“ Les funérailles de Phocion.
4" Les sénateurs romains., immobiles sur leurs sièges d’ivoire au moment où les Gaulois s’emparent de Rome.
De chaque côté des tableaux, seraient des figures allégoriques peintes en grisaille et pour imiter la sculpture, représentant des symboles et des allégories ayant trait à chaque sujet. Ainsi, la Loi, le Courage civil, l’Eloquence, etc.
Bibliothèque.
La bibliothèque est divisée en cinq petites coupoles et terminée, à chaque extrémité, par un hémicycle ou cul de four. Chacune des coupoles serait consacrée à quelque branche des connaissances humaines et, dans les pendentifs, seraient représentés les hommes les plus célèbres dans chaque spécialité.
Les deux hémicycles présenteraient des traits à l’honneur des lettres ou de la philosophie.
1° Dans l’un. Le couronnement de Pétrarque. Le Sénat et le peuple romain, ayant conduit au Capitole le poète illustre, lui décernent le triomphe et le couronnent de laurier.
2° Dans l’autre hémicycle, faisant face au précédent, Phédon. Socrate, au milieu d’un banquet, entouré de Platon et des philosophes qui suivent ses leçons, les entretient de l’immortalité de l’âme.
I" coupole. La Théologie.
Les pères de l’Eglise et docteurs de la foi chrétienne représentés dans chacun des pendentifs : S* Jean-Chrysostôme, Jérôme, S* Basile, S* Augustin.
Divers attributs serviraient à les caractériser. Des figures ailées, repré-
Fig. 169. — Médée furieuse. (Salon de 1838.)
lyo. — Le Ka'id. (Salon de 1838.)
Les Convulsionnaires de Tanger. (Salon de 1838.)
Fig. 172 et 173. — Études pour Saint-Louis à Taillebourg.
sentant l’Amour divin, la Foi, la Pénitence, la Méditation, serviraient de lien à la composition des quatre figures.
2' coupole. Histoire et Philosophie.
Pythagore, Descartes, Tacite, Thucydide.
Deux figures symboliques de l’Histoire et de la Philosophie planant au milieu des hommes célèbres.
3“ coupole. Sciences.
Galilée, Aristote, Archimède, Newton.
Galilée, dans les fers, assigne aux sphères célestes leurs révolutions diverses. Aristote décrit les différents règnes de la nature. Newton, plongé dans une méditation profonde, tient dans sa main la pomme qui lui donna la première idée de l’attraction. Archimède, tout occupé de la solution de son problème, ne voit pas le barbare qui s’apprête à le tuer.
Dominant les groupes divers, le génie arrache à la nature les voiles dont elle se couvre.
4' coupole. Arts.
Raphaël, Michel-Ange, Rubens, Poussin.
Ces quatre grands artistes, considérés comme les plus illustres représentants de l’art chez les modernes, seraient caractérisés de la manière suivante. Raphaël, tenant ses crayons, s’appuierait sur une figure divine représentant la Grâce. Michel-Ange tiendrait à la main le modèle de la coupole de S* Pierre, dont l’invention lui appartient, et serait entouré par quatre petits génies figurant la Peinture, la Sculpture, l’Architecture, la Poésie. Rubens, tenant sa lumineuse palette et emporté par un lion ailé. Le Poussin, ayant près de lui le torse antique et son tableau d’Eudamidas.
5' coupole. Poésie.
Homère, Virgile, le Dante, V Arioste.
L’inspiration épique serait représentée par ces quatre grands poètes de siècles différents. Homère, aveugle, son bâton et sa lyre à la main. Son aigle planant au-dessus de sa tête et tenant dans ses serres son immortel laurier. Virgile, assis, tenant ses tablettes. A ses pieds, la louve, allaitant Romulus et Remus et indiquant le berceau de Rome, que son poète a célébré ; et, près de lui, Rome elle-même dans sa puissance, entourée des
dépouilles du monde. Le Dante, enlevé à la terre par la figure emblématique de Béatrice, et aspirant aux sphères éternelles, dont l’éclat éblouit ses yeux mortels. UArioste, entouré des trophées de la chevalerie, saisit son luth et s’apprête à chanter.
Ces projets présenteraient une suite de travaux qui pourraient être menés de front, sous une direction unique et sans beaucoup de temps, à cause de l’aide qu’on pourrait tirer de la coopération d’élèves intelligents. L’expérience a montré que l’unité et l’ensemble sont à ce prix. Mais, dans le cas où ces travaux seraient divisés, je ferai observer que, la décoration de la Bibliothèque ayant été projetée la première, j’avais, sur l’invitation de M. Thiers, médité sur le parti qu’on pourrait en tirer. J’ai fait une suite d’études sur les sujets qui s’y rattachent. Ce ne serait donc pas seulement pour moi un objet de prédilection. Le travail serait abrégé par le fait de ces recherches antérieures. Dans une entreprise de cette nature, les études préparatoires sont celles qui occupent le plus, à cause de l’appropriation des sujets à la place désignée et du calcul que nécessitent la dimension des figures et leurs raccourcis eu égard aux courbes des plafonds et des voussures.
L’envoi de cet intéressant mémoire, qu’accompagnaient, dans les papiers de Pierret, plusieurs pages de notes complémentaires prises par le peintre sur les œuvres qu’il méditait déjà, fut probablement devancé par les événements. Delacroix villégiaturait à Valmont, en septembre 1838, lorsqu’un beau matin, il apprit par le journal qu’il était chargé de la décoration de la Bibliothèque, le reste des peintures étant confié à d’autres. Aussitôt, il se jetait sur sa plume et interrogeait Pierret, plus près des renseignements. « La nouvelle, écrivait-il (b, m’arrive par le journal que le Ministre m’a chargé, par décision officielle, de la bibliothèque de la Chambre. Sois assez bon pour t’informer et m’informer le plus tôt possible si ce n’est pas une mystification. Elle me serait sensible. »
(i) Lettres, tome I, p. 227.
Les démarches et les « intrigues » pour cette fameuse commande, très ardemment souhaitée par le fanatique des « grandes machines », n’avaient point toutefois accaparé son temps et son esprit depuis l’achèvement du Salon du Roi et de son tableau pour Versailles. Le Salon de 1838, ouvert, comme d’habitude, le i®*" mars, avait reçu cinq toiles de sa main. Deux d’entre elles figuraient déjà sur la liste des ouvrages en train signalés, en janvier 1836, au critique appelé à parler du Salon du Roi et de son auteur. C’était d’abord une Médée furieuse, « poursuivie et sur le point de tuer ses deux enfants ». (Fig. i6p). Et puis, les Convulsionnaires de Tanger (Fig. rp/J, dont le livret expliquait les tumultueux ébats. « Ces fanatiques, disait le commentaire, portent le nom à'Yssaouïs, de celui de Ben Yssa, leur fondateur. A de certaines époques, ils se réunissent hors des villes et, s’animant par la prière et par des cris frénétiques, ils entrent dans une ivresse véritable; et, répandus ensuite dans les rues, ils se livrent à mille contorsions et souvent à des actes dangereux. » La reproduction de cette scène, dont Delacroix avait sans doute été témoin pendant son séjour sur la terre marocaine, était un produit typique de sa prodigieuse mémoire et des évocations dont elle se sentait capable. Ce grouillement de foule bruyante, cette cohue aux couleurs vives et bigarrées, cette humanité éclose sous un ciel presque oriental, à physionomie accusée et caractéristique, ce morceau de vie, en un mot, plus réel que la réalité même, était sorti tout entier du cerveau et de la main du puissant créateur, sans le secours tangible et immédiat de la nature, dont ce magicien portait désormais en lui l’image et l’âme. Le même pinceau inspiré avait planté au milieu d’un autre tableau Le Kaïd, autrement dit le chef d’une tribu marocaine (Fig. lyo). Le personnage est à cheval, suivi d’une escorte de soldats sur laquelle flottent de brillants étendards. D’humbles habitants de
la campagne, qu’il a rencontrés sur son passage, s’empressent vers lui « pour lui faire honneur ». Une femme lui tend une jatte de lait et le cavalier s’apprête à j tremper un doigt, qu’il va ensuite porter à ses lèvres. La calme gravité de cette pastorale contrastait avec le tapage de la saturnale mystique improvisée par les Convulsionnaires. Une troisième toile suggérée par le Maroc accompagnait les précédentes. Elle avait pour titre : Intérieur d'une cour dans laquelle des soldats marocains ont amené des chevaux (Fig. lyy). « Un d’eux, disait le livret pour expliquer l’attitude des personnages, est occupé à planter en terre des piquets destinés à entraver les animaux par les pieds, suivant l’usage arabe. » Delacroix avait exposé encore une peinture de date ancienne, intitulée Dernière scène de Don JuüÆ., où l’on voyait l’émoi de Don Juan et de Dona Elvire ainsi que la frayeur du valet occupé à les servir, motivés par l’apparition de la statue vengeresse, que le peintre avait laissée à dessein hors de son tableau.
L’Etat témoignait sa sympathie et sa gratitude au peintre du Salon du Roi en choisissant dans son exposition la Médée, dont il faisait l’acquisition et qu’il donnait à la ville de Lille pour son Musée. Magnifique cadeau. C’est un des plus beaux spécimens du talent du maître à cette heure de sa carrière. Nantes devenait propriétaire, à son tour, du Kaïd marocain. Le tableau entrait, au sortir de l’exposition, dans la collection municipale de la cité bretonne. Delacroix fournissait, vers la même époque, deux œuvres importantes, qui n’avaient pas figuré au Salon, à l’ami de son compagnon du Maroc, peint autrefois par lui sur la même toile que le comte de Mornay, le prince Anatole Demidoff. C’étaient deux sujets empruntés à l’histoire de Christophe Colomb. On y voit, d’une part, Colomb au couvent de Sainte-Marie de Robida, absorbé dans la contemplation d’une carte représentant les terres auxquelles