V Agriculiurc. Plafond du Salon du Roi
La, Guerre. Plafond du Salon du Roi.
137 à 140. — Salon du Roi : petits caissons du plafond.
Le bonheur veut que Delacroix ait pris la peine de donner lui-même une analyse détaillée de son œuvre, qui nous dispense de l’emprunter à autrui ou de l’essayer nous-même. Il l’a consignée dans un mémoire rédigé en 1848, auquel, au
lendemain de la chute de la monarchie de Louis-Philippe, il confiait, dans un jour d’humeur, son dépit d’avoir vu cette œuvre décorative, objet de tous ses soins, soustraite aux regards du public depuis son exécution, ainsi que ses craintes touchant son avenir (0. Laissons donc la parole au magistral ouvrier pour décrire son travail.
(i) Mémoire publié en fac-simile dans VArt, tome XIII (1878, tome II), p. 257-258, avec un article de M. Guiffrey.
Le Salon du Roi ou Salle du Trône (Fig. 1^2) (0 était mal disposé pour la peinture. C’est une grande pièce carrée percée de tous côtés de portes et de fenêtres réelles ou sirpulées, qui ne laissent entre elles que d’étroits trumeaux. Au-dessus des archivoltes régnait une large frise, qui n’offrait encore, de ce côté, aucune place à remplir. On a pu supprimer cette frise,
de manière à la réunir à la corniche en l’amoindrissant. Il en est résulté, entre les archivoltes et au-dessus, un espace suffisant pour y placer des sujets importants, qui se lient entre eux et occupent sans interruption tout le tour de la salle.
Le jour arrive par trois fenêtres donnant sur une galerie, ouverte ellemême sur la cour d’honneur : c’est donc un jour atténué par interposition de cette galerie, qui sert de passage. Au centre du plafond est une ouver-
(i) Pour la meilleure intelligence de ces lignes, nous y insérons la mention des figures correspondant aux objets qu’elles décrivent.
ture circulaire, qui laisse aussi entrer quelque lumière; mais, cette lumière ne peut guère arriver que sur les côtés, le plafond étant plat et paraissant d’autant plus sombre à cause de cette lanterne éclairée qui attire l’œil au préjudice des peintures dont elle est entourée.
Quatre caissons principaux, allongés et étroits, occupent le plafond.
Le peintre y a représenté quatre figures allégoriques, qui dominent la composition et symbolisent, dans son esprit, les forces vives de l’État, à savoir la Justice, l’Agriculture, l’Industrie et la Guerre.
1° La Justice, au-dessus de la niche occupée par le trône. Elle est l’attribut de la puissance suprême et le lien principal de la société humaine. Dans le tableau, elle étend son sceptre sur des femmes, des vieillards, etc. {Fig. jjyJ.
Au-dessus des archivoltes qui occupent cette face du salon et dans cet espace ménagé dont il a été parlé plus haut, le peintre a représenté, dans
une sorte de frise continue, des sujets qui se rapportent à la Justice dans des figures de moindre dimension, colorées également. D’un côté (Fig. 141 et 142) (0, la Vérité, la Prudence, etc., assistent un vieillard occupé à écrire les lois : la Méditation s’applique sur les textes : les peuples se reposent sous l’égide des lois protectrices. De l’autre côté (Fig. 14^ et 144), trois vieillards siègent sur un tribunal. La Force debout, représentée sous les traits d’une jeune femme presque nue, appuyée sur la massue et ayant à ses pieds un lion frémissant, est l’appui naturel de leurs décisions et, plus loin, un génie vengeur, qui semble exécuter leurs ordres, va saisir dans leurs repaires les larrons et les sacrilèges, occupés à cacher ou à dérober des vases, des trésors, etc.
Toute cette partie de la composition est la première qui s’offre aux yeux quand on entre par la porte principale et se trouve placée au-dessus du trône, comme nous l’avons dit.
2“ L' Agriculture. Cette figure occupe le grand caisson à droite. Elle allaite des enfants, qui se pressent sur son sein bruni. Un laboureur est occupé à ensemencer, eic.(Fig. i}4).
Dans la frise correspondante, d’un côté^ (Fig. 145 et 146), les vendangeurs, les faunes, les suivants de Bacchus célèbrent cette fête de l’automne. De l’autre (Fig. I4J et 148), les moissons : un robuste paysan porte à ses lèvres un vase, que lui présentent des femmes, des enfants. Une moissonneuse endormie est étendue sur des gerbes : plus loin, retiré à l’ombre, un jeune homme, couronné de lierre, s’exerce sur la flûte.
3° U Industrie. Sur la face correspondante, se déroulent les actions variées qui se rapportent à l’Industrie et au Commerce. La figure principale, occupant le plafond, est caractérisée par des accessoires tels que ballots de marchandises, ancres, etc. Un génie appuyé sur un trident figure l’importance de la Marine. Un autre génie ailé, armé d’un caducée, symbolise la rapidité des transactions (Fig. /yyj.
Au-dessus des archivoltes, on voit, à gauche (Fig. 14^ et i^o), des nègres chargés de marchandises, échangeant contre nos denrées l’ivoire, la poudre d’or, les dattes, etc. Des nymphes de l’Océan, des dieux marins,
(i) Ces images et les autres du même genre ne reproduisent que des portions séparées de la décoration. L’ensemble de chacun des côtés de la salle est représenté, de même que l’aspect intégral du plafond, par les dessins insérés dans notre texte, que nous empruntons à un article d’Alfred Robaut sur le Salon du Roi, illustré par son auteur et publié dans VArt (livraison du 2 mai 1880).
Frise du Salon du Roi. — La Justice.
iges incidere ligna (détail).
142- - ■ Frise du Salon du Roi. — La Justice. Li'ges inciih-r,' ligu'\
-‘"'^•^lï'Tîr 'lîT r~Ti
— Frise dn Salon du Roi. — La Justice.
Culpam pœna premit cornes.
— Frise du Salon du Roi. — La Justice.
Culpam pœna premit cornes (détail).
145- Frise du Salon du Roi. — L’Agriculture. Plenis spumai vindemia lahris (détail).
- Frise du Salon du Roi. — L’Agriculture. Plenis spumat vindemia lahris.
147- — Frise du Salon du Roi. — L’Agricultu Pacis alumna Ceres.
Frise du Salon du Roi. — L’Agriculture.
Pacis aliunna Ceres (détail).
chargés des perles et des coraux de la mer, président à l’embarquement des navigateurs, figurés par des enfants qui couronnent de fleurs la proue d’un navire. A droite (Fig. 15/ et 1^2), les matières à tisser la soie ; des fileuses, des femmes apportant les cocons dans les corbeilles, et d’autres personnages occupés à les recueillir sur les branches mêmes du mûrier.
4° La Guerre. L’Agriculture et le Commerce fournissent les éléments de la vie dans les matières produites ou échangées; la Justice conserve la sécurité des relations entre les particuliers d’un Etat. La Guerre est le moyen de protection contre les attaques du dehors. Dans le dernier caisson, la figure de la Guerre est représentée par une femme couchée, coiffée d’un casque, la poitrine couverte par l’égide et tenant des drapeaux. Des femmes éplorées s’enfuient et se retournent une dernière fois pour contempler les traits du père ou du mari qui est tombé pour défendre le pays. (Fig. i}6).
Les sujets correspondants occupant la face inférieure de la muraille sont, d’une part, les malheurs de la guerre (Fig. 75^ et 1^4) : les femmes emmenéesen esclavage, lançantau ciel des regardsdedésespoir, puisqu’elles ne peuvent élever, pour le prendre à témoin, leurs faibles bras chargés de liens. Nam teneres arcehant etc. Des guerriers rattachent leurs armes et s’élancent au son de la trompette. De l’autre part (Fig. 755 et 1^6), on a représenté la fabrication des armes, les arsenaux remplis d’épées, de boucliers, de catapultes. Des forgerons gonflent les soufflets et font rougir le fer; d’autres aiguisent les épées ou martèlent sur l’enclume les casques et les cuirasses.
Des légendes latines, la plupart tirées des poètes, se lisent au-dessus de la plupart des sujets. Ainsi, pour le premier des sujets qu’on vient de voir : Invisa matrihus arma; pour le second : Gladios incude parante.
Nous n’avons pas parlé, dans la disposition du plafond, des quatre caissons plus petits, placés aux quatre angles de la pièce, entre les caissons allongés occupés par les grandes figures de la Justice, etc. Ces places sont remplies par des figures d’enfants portant des emblèmes, tels que le hibou de Minerve pour la Sagesse, la massue d’Hercule pour la Force, le ciseau et le marteau du statuaire pour les Arts, etc. (Fig. i}'] à 140). Ces figures d’enfants, par leur petite stature, servent d’opposition aux grands sujets et concourent à l’ensemble du plafond.
On a représenté, dans les trumeaux allongés qui forment la séparation des fenêtres ou portes, les principaux fleuves de la France peints en grisaille. Il faut y ajouter l’Océan et la Méditerranée, qui sont les cadres
naturels de notre pays et qui sont figurés aux deux côtés du trône, au fond de la pièce. Ces figures, étant d’une proportion beaucoup au-dessus de la naturelle, sont atténuées de ton, de manière à ne pas trop attirer les regards. (Fig. 757 à 164.)
Le peintre avait voulu que l’attention se portât surtout dans la partie supérieure, et il avait été convenu qu’on n’emploierait, pour les rideaux des fenêtres, que de simple mousseline. Les couleurs éclatantes devaient être réservées pour les meubles destinés à occuper le tour de la salle. Il en serait résulté que les figures des Fleuves auraient été une sorte d’intermédiaire ou de repos entre les objets susceptibles de frapper vivement les yeux. En matière d’ornementation, rien ne saurait être indifférent. Le mépris de cette loi est une cause de l’entassement ou du vide qui se remarque trop généralement dans tant de monuments modernes, qui ne sont, pour la plupart, que des monuments de l’ignorance des architectes. Après dix ans et plus d’attente, pendant lesquels le Salon du Roi n’offrit que les murailles et seulement des meubles de hasard pour le seul jour de la cérémonie où il lui arrivât de s’ouvrir, la Chambre s’avisa de voter un riche ameublement; de magnifiques rideaux de velours, du rouge le plus éclatant, furent accrochés aux fenêtres, de manière à en intercepter la moitié. La galerie servant de passage, sur laquelle s’éclairait le salon, fut, à son tour, garnie sur la cour de clôtures pour certaines facilités de circulation. La seule ouverture praticable fut donc cette lanterne du plafond, dont le jour est tout à fait insuffisant. Cette privation de la lumière des fenêtres et les lourdes draperies, d’un ton plus lourd et plus écrasant encore, ont porté un rude coup à l’effet des peintures de la frise, lesquelles avaient été à dessein calculées pour faire valoir celles du plafond par des sacrifices de couleur. Pour acheverl’ensemble, l’immense tapis qui couvre le parquet fut composé des couleurs les plus criardes et les plus désastreuses qui se puissent imaginer. Nous ignorons dans quel état la dernière révolution a laissé ce salon malencontreux. Après s’être vu écrasé par d’affreux ornements, sous lesquels avaient péri tout effet et toute lumière, il ne lui restait plus qu’à être dépouillé même des peintures qui couvrent ses murailles ; disons mieux, à disparaître entièrement lui-même. Il n’est peut-être pas bien décidé, au moment où nous écrivons, que ce petit monument ne sera pas sacrifié complètement pour laisser le champ libre à la nouvelle construction destinée à recevoir les sept-cent-cinquante élus que la France va de nouveau appeler à la souveraineté. Si ce projet s’ac-
complit, il aura été dans la destinée du Salon du Roi de passer à peu près inaperçu. Il a été vu à peine par quelques artistes, et point du tout par le public. La difficulté pour y être introduit était extrême, et notamment depuis le moment où on y eut entassé l’ameublement voté à grands frais par la dernière Chambre. La crainte qu’on eut de voir user ce fameux tapis, dont nous avons parlé, fut cause que pendant deux ans entiers, personne ne fut admis à visiter les peintures. Heureusement que les ennemis naturels de ce tapis, c’est-à-dire les vers, se mirent à conspirer de leur côté et à miner ce chef-d’œuvre. Il fallut en toute hâte l’enlever pour le préserver de la destruction, et l’accès du salon fut encore permis aux rares visiteurs qui, sur la présentation de leur passeport, sont admis de loin en loin dans les édifices de Paris. Tel a été, pendant dix ans, le public pour lequel ces peintures semblent avoir été exécutées.
L’affectation et le décor des lieux, livrés de nos jours aux ébats de nos représentants, ont beau avoir changé; Delacroix y trouverait encore matière à doléances. Ni le marbre du dallage, ni le velours des banquettes, ni, je pense, l’énormité criarde d’un monumental vase de Sèvres ou les cristaux à facettes reflétant les ampoules d’un lustre dont la lumière éclaire tout sauf ses peintures, ne lui agréeraient mieux que le fameux tapis attaqué par les vers ou le mobilier qui accompagnait le trône de Louis-Philippe. Les flamboiements de l’électricité dédaignent son œuvre et l’abandonnent aux ténèbres. Les hôtes habituels du lieu ne se soucient guère, apparemment, du sourire de l’art et de ses sublimes inspirations. Quant aux autres spectateurs, la maison n’est pas devenue plus accueillante pour eux sous notredémocratie qu’au temps de la royauté bourgeoise : rien n’est moins aisé pour un Parisien que de rendre visite à Delacroix en son Salon du Palais- Bourbon. Un jour viendra, espérons-le, où l’on s’apercevra du tort que cette séquestration fait à la gloire du grand artiste. Un accès plus facile de la salle, où rayonne son génie, s’impose, de même qu’un éclairage du lieu approprié à la mise en valeur
des peintures qu’il renferme. Nos concitoyens découvriront alors à leur porte un chef-d’œuvre égal à ceux que leur curiosité va chercher au loin, dans les palais et les églises de Rome ou de Venise, Celui qui fut leur Raphaël et leur Véronèse leur sera enfin révélé. Le Salon du Roi, pour lequel Delacroix avait accumulé les dessins et les croquis (Fig. i6^ et 166)., est la page capitale par laquelle ce grand Français de notre romantique début du XIX® siècle, en qui l’ingénieux Gautier découvre certaines affinités secrètes avec Boucher, le maître exquis de la France d’autrefois, s’apparente à tout ce que les écoles anciennes ont produit de meilleur. La muraille a rendu son pinceau encore plus hardi que la toile. Son style, qui rappelle celui des maîtres, n’a jamais été plus éloquent. Jamais sa couleur ne s’est parée d’un éclat si harmonieux. Le décor a exalté toutes ses qualités en leur fournissant un champ plus vaste, éminemment propre à leur développement. L’homme y a donné sa mesure.
Delacroix, qui n’était pas un homme d’argent, avait accepté sans marchander la rétribution de trente-cinq mille francs proposée pour son travail. Il avait même augmenté spontanément la tâche en demandant et en obtenant l’élargissement du champ de ses compositions, c’est-à-dire en faisant supprimer, comme il l’indique au début de son mémoire, un bandeau qui restreignait à l’origine l’espace à décorer au-dessus des archivoltes des ouvertures. Mais, cette partie de la décoration, devenue par cela même la plus importante, lui coûtait beaucoup de temps et de recherches. En outre, le budget de l’entreprise se trouvait obéré du fait que certains accessoires, tels qu’une frise comprenant des inscriptions et des guirlandes, réclamaient la collaboration de décorateurs de profession. En face de cet imprévu, et en considération aussi de certains prix plus rémunérateurs alloués à d’autres confrères pour des com-
J49‘ — Frise du Salon du Roi. — L’Industrie. Indi dona maris (détail).
Fig. 150. — Frise du Salon du Roi. — L’Industrie. Indi doua maris.
- Frise du Salon du Roi. L’Industrie.
Fuso stamina torta levi.
— Frise du Salon du Roi. — L’Industrie.
Fuso stamina torta levi (détail).
— Frise du Salon du Roi. — La Guerre.
Invisa matribus arma (détail).
154- — Frise du Salon du Roi. — La Guerre. Invisa rnatribus arma.
i55‘ Frise du Salon du Roi. — La Guerre. Gladios incude parante.
— Frise du Salon du Roi. — La Guerre.
Gladios iticude parante (détail).
mandes du même genre que la sienne, le peintre, une fois son œuvre terminée, se décidait à prendre la plume pour exposer au ministre les titres qu’il croyait posséder à une indemnité supplémentaire. Il les développait dans les termes suivants (>).
Monsieur le Ministre,
Paris, 27 décembre 1836.
La décoration du Salon du Roi à la Chambre des Députés était loin de présenter, dans le plan primitif, la complication qu’elle offre aujourd’hui, et à laquelle j’ai été conduit pour tirer le meilleur parti possible des localités. Dans le premier projet, il n’y avait à peindre que les caissons du plafond et les trumeaux qui séparent les fenêtres. La longue frise formée par les figures qui occupent maintenant le dessus des arcades a été entièrement ajoutée. Or, par le nombre et l’importance, elles ont plus que doublé le travail et entraîné un emploi de temps considérable. Dans la première disposition, il se trouvait, au-dessous des moulures qui supportent le plafond, un bandeau qui ne laissait qu’un espace médiocre, et qu’on ne pouvait remplir qu’avec des accessoires de pure décoration. On jugea dès lors que cet arrangement n’offrait qu’un aspect lourd et disgracieux, augmenté par l’extrême maigreur qui résulterait de ces quatre figures isolées dans le plafond. Il fut question de détruire entièrement le plafond et de le remplacer par un autre, où la peinture se trouvât plus à l’aise et plus appropriée à la destination du Salon.
Je demandai alors, au lieu de cette destruction et de la reconstitution qui devait en être la suite, la seule suppression du bandeau qui pesait sur les ouvertures des fenêtres et des portes. Cette mesure, arrêtée de concert avec l’architecte et approuvée par M. Thiers, alors ministre des Travaux publics, reçut son exécution. Il en résulte l’économie de tous les frais qu’eût entraînés la reconstitution du plafond, et l’on n’eut pas à regretter la perte de ce que l’ancien avait pu coûter. Mais, dans ce plan nouveau, ce qui, pour le peintre, n’avait été qu’accessoire insignifiant, est devenu la partie principale de tout l’ouvrage, cette frise ne comprenant pas moins de soixante à soixante-dix figures plus ou moins développées.
(i) Lettre publiée dans VArt, tome XXXVIII (V juin 1885.)
J’avoue que je trouvais une compensation à un emploi de temps qui dépassait si excessivement mes prévisions et les exigences même du Ministre dans la satisfaction de rendre plus complète la décoration tout entière. Je vous prierai cependant, Monsieur le Ministre, de vouloir bien examiner s’il n’y a pas lieu de m’accorder une indemnité proportionnée à l’importance que les travaux ont acquise. Je prends également la liberté de vous exposer que les ornements qui accompagnent les figures ont été exécutés par des décorateurs de profession et avec des frais considérables, qui sont restés à ma charge. Toutes les parties de dorure qui entrent dans les ornements se trouvent également comprises dans les dépenses.
Je ferai valoir encore que la modicité du prix, lequel avait été fixé à trente-cinq mille francs quand ce travail se trouvait plus borné, devient extrême si l’on considère les prix qui, depuis, ont été alloués à divers artistes pour des travaux analogues. Je citerai, entre autres, l’Hémicycle de l’Ecole des Beaux-Arts, les travaux isolés de l’église de la Madeleine, dont chacun est payé vingt-cinq mille francs, et quelques autres encore.
J’ai l’honneur d’être, avec respect, Monsieur le Ministre, votre très humble et très obéissant serviteur.
Eugène Delacroix.
Il n’apparaît pas que cette requête ait atteint son but. Car, le 10 janvier 1837, auteur recevait du Ministère de l’Intérieur un ordonnancement « de la somme de treize mille soixante-dix-huit francs quatre-vingt-un centimes, pour solde de celle de trente-cinq mille francs », prix d’exécution des peintures en question, qu’il acquittait de sa main le 26 (0. Les archives ministérielles ne contiennent aucune trace d’une indemnité additionnelle. La prose de Thoré, commentant les notes préparées à son intention par Delacroix, paraissait dans le Siècle des 24 et 23 février, et un troisième article de la même plume, spécialement consacré au Salon du Roi, était inséré dans la Loi du 24 (=). Le peintre, en lui adressant son petit
(1) Copie dans les dossiers de Burty.
(2) Ces articles ont été reproduits par les soins de Maurice Du Seigneur, dans le Journal des Arts des 19 et 26 septembre et du 14 novembre 1890.
mémoire, s’était mis à sa disposition pour lui faire visiter cette dernière œuvre de son pinceau. A ce propos, il lui avait écrit, avec une charmante bonhomie (0 : « Je mets toute coquetterie à part pour vous avouer que j’en suis content; il est bien entendu que c’est dans la mesure de ce que la nature me permet de produire. » Delacroix se montrait très sensible aux louanges du critique et, après la lecture des articles du Siècle^ dont Buloz avait trouvé le ton trop enthousiaste pour les lecteurs de la Revue des Deux-Mondes^ il traduisait sa reconnaissance en disant b) : «Je suis aussi confus que reconnaissant... Je crois que je suis un peu de l’avis de l’estimable Buloz. Ma vanité et ma grande modestie se livrent un combat et, au fond, je cherche à être de votre avis. Croyez, cependant, que ce que vous dites de plus vrai est ce qui concerne cette ardeur inquiète qui m’entraîne toujours vers cette région que je n’atteindrai jamais... » Malgré les hommages rendus dès lors par les critiques empressés à célébrer le peintre à l’œuvre poursuivie par sa main, *
l’achèvement paraît n’en avoir pas été complet avant la fin de 1837. Même, dans les premiers jours de décembre, plusieurs journaux, dont le Siècle^ publiaient des notes répandant que « M. Delacroix n’aurait pas fini ses peintures de la Chambre des Députés pour l’ouverture de la session ». Emu de cette annonce erronée, l’intéressé s’empressait de dépêcher un billet à son fidèle Ricourt, pour le prier d’obtenir de ceux qui l’avaient accueillie l’insertion d’une note contradictoire disant : « C’est par erreur que nous avons annoncé que les peintures de M. Delacroix à la Chambre des Députés ne seraient pas terminées pour l’ouverture de la session. Les travaux, qui n’étaient plus que de simples retouches sont achevés et tout prêts pour
(i) Lettres^ tome I, p. 218 (i) Lettres, tome I, p. 219.
la réception du roi (0. » Voilà qui est péremptoire : le Salon du Roi était entièrement terminé pour le début de l’année 1838.
Ce qui avait beaucoup retardé Delacroix, c’était l’obligation d’avoir recours à la collaboration d’autrui pour les parties accessoires de son œuvre, telles que la bordure de sa grande frise et le soubassement des trumeaux. « J’ai recommencé mes tourments avec mes décorateurs, écrivait-il un jour à Villot (=^). Je n’en puis rien obtenir qu’en étant sur leur dos, et rien n’avance. Je piétine, et je me donne une peine qui ne sert à rien... » En outre des lenteurs provenant de la façon défectueuse dont son auteur était secondé, le travail du Palais-Bourbon souffrait aussi de la concurrence d’un autre, commandé pour Versailles. Delacroix n’avait pas été oublié dans la répartition des commandes pour la Galerie des Batailles, en voie de création. On lui avait demandé de peindre un Saint-Louis à Taillehourg^ dont la dimension, fixée d’abord à quinze pieds de large sur douze de haut, était postérieurement agrandie et portée par le Directeur des Musées royaux, M. de Cailleux, à dix-sept pieds sur quinze, soit environ 5“5o sur 4“85. La lettre dans laquelle ces nouvelles mesures sont prescrites à l’artiste est datée du 21 août 1835 (3). Elle contient une invitation pressante à pousser le tableau avec la plus grande célérité possible et à l’avoir terminé pour l’ouverture de la galerie à laquelle il est destiné, prévue pour la fin de l’année 1836, immédiatement après la clôture du Salon. Cette limite fut dépassée. Le 20 juillet 1836, Delacroix, dans la lettre à Villot, où il se plaignait de ses auxiliaires du Palais-Bourbon, disait : « J’ai interrompu la Bataille pour plusieurs raisons. D’abord, j’étais bien aise de laisser reposer mes idées, de crainte de
(1) Lettre inédite, du 6 décembre 1837.
(2) Lettres, tome I, p. 214.
(3) Copie dans les dossiers de Burty.
Fig. 157 et 138. — Pilastres du Salon du Roi. La Méditerranée et l'Océan.
Fig. 159 et 160. — Pilastres du Salon du Roi. — La Garonne et la Saône.
Fig. i6i et 162. — Pilastres du Salon du Roi. — La Loire et le Rhin.
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Fig. 163 et 164. — Pilastres du Salon du Roi. — La Seine et le Rhône,
gâter. Ensuite, il fait une chaleur affreuse dans mon atelier, qui m’y rend le travail presque impossible. » La Bataille de Taillehourg, pour laquelle il existe une série d’intéressants croquis, dans lesquels les différentes parties de l’œuvre sont étudiées séparément en détail avant leur exécution sur la toile (Fig. IJ2 et ly^), quittait seulement la rue des Marais pour le Salon du Louvre de 1837 et ne se présentait sous les regards du public que le i*"' mars de cette année-là. C’était l’unique envoi du peintre à l’exposition. Il avait failli, paraîtil, être écarté par le jury; mais, les ennemis de Delacroix avaient tout de même reculé au dernier moment devant ce monstrueux ostracisme. Les portes du Salon s’étaient ouvertes à Saint-Louis et à son vaillant cheval blanc, le sabot levé sur l’ennemi que son cavalier poursuit de sa masse d’armes (Fig. i6y). On pouvait lire au livret la description de la scène rédigée par celui qui l’avait peinte, dans les termes suivants :
Le roi Saint-Louis, emporté par son ardeur, franchit le pont de Taillebourg sur la Charente, gardé par l’armée anglaise. A peine suivi, il se trouve engagé dangereusement, après avoir culbuté les premiers postes, qui avaient tenté de s’opposer à son action. Les Français, en s’élançant à sa suite, se nuisent par leur empressement même, et par l’encombrement du passage. Un grand nombre d’entre eux traverse la rivière à la nage pour secourir le roi. Tous ces efforts réunis sont enfin couronnés de succès. Nonseulement le roi est dégagé, mais il emporte tous les honneurs de cette brillante action, dont les résultats furent considérables.
Le peintre des Batailles de Nancy et de Poitiers s’était surpassé dans cette page d’une envergure exceptionnelle. C’est l’heure où la main, qui obéit à l’esprit créateur, s’est affranchie sans retour de la servitude du modèle et ne fait plus appel qu’aux suggestions d’une mémoire extraordinairement riche, dont la fidélité est également remarquable. Delacroix est entré dans une phase de son talent, que Villot compte comme la
troisième et dernière. Son ami s’est complu à décrire les caractères de « l’exécution » du peintre à ce point de son évolution('). Ecoutons-le.
Delacroix, à dater de ce moment, se préoccupe de plus en plus de l’idée, de l’ensemble; la touche, l’adresse de main commencent à lui paraître des moyens trop secondaires pour en faire parade : il s’applique, au contraire, à les dissimuler le plus qu’il peut. Au lieu de poser la couleur juste à sa place, brillante et pure, il entrelace les teintes, les rompt et, assimilant le pinceau à une navette, cherche à former un tissu, dont les fils multicolores se croisent et s’interrompent à chaque instant. Delacroix appelait ce genre d’opération flochetage. Il en a tiré un immense parti, surtout dans les toiles de grandes dimensions ou dans ses tableaux décoratifs ; mais, il faut avouer que le flochetage était moins heureusement applicable à des travaux de genre, et qu’en exagérant parfois, surtout dans ses dernières années, un procédé très bon, très ingénieux, il lui arrivait de donner [à ses peintures l’aspect plucheux d’une tapisserie vue à l’envers. Dans cette troisième époque, il n’employa plus le modèle vivant. Il fit d’innombrables croquis d’après nature, d’après l’antique, d’après des photographies. Paysages, marines, animaux, fleurs, tout lui semblait beau et bon à dessiner, mais à titre d’exercice seulement. Il comparait ces croquis aux gammes que les plus habiles exécutants ne négligent pas de faire chaque jour pour se délier les doigts, mais qu’ils se gardent bien de jouer en public.
Au point de vue du coloris, l’observation avait conduit Delacroix à établir d’une façon empirique certains rapports nécessaires des couleurs entre elles, dont Chevreul devait faire des lois scientifiques. Dumas, à qui plaisaient les aventures originales, l’a dépeint, à l’époque de son Marina Faliero, hélant un cabriolet pour s’élancer au Louvre et demander à Rubens un secret capable de faire éclater les jaunes dont il est en train d’habiller ses sénateurs vénitiens; puis, frappé d’une
(i) Catalogue de tableaux, aquarelles, etc., par Eugène Delacroix, provenant du cabinet de M. F. V., dont la vente aura lieu le ii février 1865. (Introduction, p. VI.)
révélation soudaine en apercevant la caisse de la voiture peinte en jaune, sur laquelle le soleil dessine les ombres en violet (d. Le hasard lui avait enseigné la manière d’exalter une couleur par sa complémentaire naturelle. D’après Dumas, au lendemain de cette découverte, le peintre traçait sur le mur de son atelier un triangle dont chaque angle correspondait à une couleur primitive (rouge, jaune, bleu) et chaque côté à une couleur binaire formée des deux couleurs primitives les plus rapprochées (vert, violet, orangé). Les couleurs ainsi opposées étaient
Schéma des couleurs complémentaires extrait d’un album de Delacroix.
celles qui se complétaient mutuellement. Un des albums qui ont accompagné l’artiste au Maroc contient une reproduction de la figure en question, qu’on trouvera rapportée ci-contre. Elle J est accompagnée de notes qui disent d) ; « Des trois couleurs primitives se forment les trois binaires. Si au ton binaire vous ajoutez le ton primitif qui lui est opposé, vous l’annihilez, c’est-à-dire que vous en produisez la demi-teinte
(1) Conférence sur Eugène Delacroix. (Manuscrit en ma possession.)
(2) Album conservé au Musée Condé.
nécessaire. Ainsi, ajouter du noir n’est pas ajouter de la demi-teinte : c’est salir le ton, dont la demi-teinte véritable se trouve dans le ton opposé que nous avons dit. De là, les ombres vertes dans le rouge. » A l’appui de ces données, l’observateur a consigné des expériences personnelles, faites en regardant des poissons, et il a ajouté : « La tête des deux petits poissons : celui qui était jaune avait des ombres violettes ; celui qui était plus sanguin et plus rouge, des ombres vertes. » Tel est le système d’après lequel le tempérament de Delacroix a évolué. Dorénavant, son œil, qui crée spontanément les formes, commande à la couleur et l’asservit à des règles impérieuses.
En même temps qu’une «bataille» on lui avait commandé, pour Versailles, un « portrait historique ». 11 avait peint un Tourville, son bâton de maréchal à la main, avec une cuirasse sur son habit de cour (Fig. 168). L’image, que le Louvre a recueillie depuis le remaniement des galeries historiques de Louis-Philippe, n’est pas de la même famille que ses créations habituelles. Il y est tombé dans le genre académique. Malgré quelques brillantes qualités de peinture, on ne l’y trouve point tout entier comme dans sa Bataille de Taillehourg ou dans son Salon du Roi. Ce Salon du Roi^ il avait lieu d’en être fier, et il l’était. On peut attribuer, pour une bonne part, à cet heureux début dans la peinture monumentale la juste conscience de sa valeur qu’il manifestait le jour où il se portait sur les rangs pour l’Institut. L’Académie ne lui avait pas précisément fait d’avances. Son genre n’était pas celui qu’on y goûtait. Delacroix ne devait pas se dissimuler le peu de chances d’une candidature comme la sienne. Mais, tel était le prestige dont jouissait la Coupole qu’aux ennemis qu’il s’y connaissait il tendait fièrement une branche d’olivier, avec l’espoir de l’échanger contre un laurier. Le baron Gérard était mort le ii janvier 1837. Delacroix n’hésitait pas à briguer son siège et, le 4 février, il
Fig. 163. — La Garonne. Étude pour le Salon du Roi.
Saint-Louis à Taillehourg. (Salon de 1837.)
Fig. i68. —
Le maréchal de Tourville.
adressait au président de l’Académie des Beaux-Arts la lettre que je transcris (0.
Monsieur le Président,
Je vous prie de vouloir bien faire agréer par la classe des Beaux-Arts ma candidature à la place vacante dans son sein par la mort de M. Gérard. En mettant sous ses yeux les titres par lesquels je pourrais fonder mes prétentions à l’honneur que je sollicite, je ne puis me dissimuler leur peu d’importance, surtout dans cette occasion où la perte d’un maître aussi éminent que M. Gérard laisse dans l’école française un vide qui ne sera pas comblé de longtemps.
Voici, toutefois, les noms de quelques-uns des ouvrages sur lesquels je prends la liberté d’appeler les souvenirs indulgents de l’Académie :
Le Dante et Virgile, Le Massacre de Scio, Le Christ au Jardin des Oliviers, Marina Faliero, Le 28 juillet 18^0, Les Femmes d'Alger, Saint- Sébastien, les peintures de la Chambre des Députés, etc.
J’ai l’honneur d’être, avec la pins haute considération, Monsieur le Président, votre très humble et très obéissant serviteur.
Eug. Delacroix.
Delacroix ne fut pas compris dans la liste de six candidats présentés par la section de peinture dans l’ordre de ses préférences. On ajouta simplement son nom à la suite. Gérard fut remplacé par Schnetz. Un an plus tard, le 21 février 1838, nouvelle vacance par suite du décès de Thévenin. On vote le 7 avril : c’est Langlois qui est élu. Delacroix n’a encore figuré qu’à la suite des six présentations de la section. L’élu n’avait pas fait partie de la compagnie dix mois qu’il mourait à son tour, le 28 décembre de la même année 1838. Delacroix restait candidat, sans plus de succès. L’Académie faisait choix de Couder.
Ce dernier insuccès trouvait un homme consolé d’avance. Le peintre du Salon du Roi venait d’être chargé de décorer la
(i) Lettres, tome I, p. 215.
bibliothèque delà Chambre. Le 15 février précédent, écrivant à son ami Charles Rivet, en sa préfecture de Lyon, il lui disait (d ; «Je suis sur la piste de deux ou trois intrigues, dont pas une sans doute ne réussira, dans le but d’avoir à peindre quelques pieds de muraille, qui ne me rapporteraient sans doute pas plus de profits que ce que j’ai déjà fait, mais qui satisferaient le besoin de faire grand qui devient excessif quand une fois on y a goûté. » Ces murailles à peindre, c’étaient encore celles du Palais-Bourbon. La bibliothèque d’une part, la « grande salle d’entrée » et la « salle des conférences » d’une autre, attendaient des décorations. Toujours patronné par Thiers, Delacroix se mettait en avant et n’hésitait pas à briguer le travail tout entier. Un mémoire écrit de sa main, qui était resté dans les papiers de son ami Pierret, présente un intéressant exposé des sujets choisis d’avance par lui pour ce vaste ensemble décoratif(=). Je crois cette pièce inédite, et je la reproduis dans son entier.