LE MASSACRE DE SCIO ET LE SALON DE 1824. VOYAGE EN ANGLETERRE
Au lendemain de son triomphe si opportun, le travailleur quittait momentanément son atelier et ses pinceaux ; il se mettait en route pour la Touraine. Son frère, le général, l’attendait dans sa maison champêtre du Louroux. Il tombait entre ses bras au mois d’août 1822. La cordialité affectueuse de son hôte ainsi que le charme paisible de sa retraite solitaire calmaient ses nerfs excités par la fièvre de la production et la joie du succès. On le voyait tantôt saisir un fusil, pour s’élancer à la poursuite d’une volée de perdrix; tantôt, armé d’une bêche, labourer quelques toises du jardin. Et puis, comme l’habitude est une seconde nature, l’artiste dépliait son bagage et se mettait à peindre. Comment résister au plaisir de fixer sur la toile les traits bien-aimés de celui qui l’avait accueilli sous son toit? Charles Delacroix était alors dans sa quarante-quatrième année.
L’ancien militaire, éloigné depuis quelque temps déjà de l’activité des camps, commençait à s’alourdir. Mais, sa large face rougeaude était celle d’un bon vivant. Telle est l’impression qu’en donne l’image qu’en a tracée son jeune frère (Fig. i8). Le rural se montre à nous, étendu sur un tertre gazonné, dans un paysage au fond duquel on aperçoit sa demeure sans prétention. Assis sur un banc contre cette maisonnette, l’auteur de l’effigie en question a « goûté des heures délicieuses ». Le désir d’en conserver le souvenir le conduit, certain soir, à prendre la plume, et c’est ce qui nous vaut les premières pages à'un journal plein d’intéressantes confidences. Il les écrit le mardi 3 septembre, en rentrant au logis « après avoir reconduit des voisins qui sont venus dîner et fait le tour de l’étang » qui confine un rustique domaine. La lune se lève devant lui, « toute grande et rousse dans un ciel pur » ; elle monte peu à peu entre les arbres. Tandis que sa rêverie s’attarde à la suivre, une voix qui a le don de faire palpiter son cœur frappe son oreille et détourne ses yeux. C’est celle d’une Lisette <-< aux bras purs comme du bronze », dont la robuste fraîcheur paysanne enflamma, dès son arrivée en ces lieux, le Parisien habitué, dans la grande ville, à des attraits moins raphaélesques (b. La belle réponditelle à ses avances passionnées ? C’est possible. Une liaison durable contractée par le général avec une femme de condition inférieure l’avait jeté dans un monde dont les mœurs n’étaient point exemplaires. Il arrivait même que son cadet, si distingué de nature, ressentît, dans ce milieu plutôt vulgaire, la gêne d’un homme de bonne compagnie transporté en dehors de son élément.
Un jour, pendant sa villégiature au Louroux, Delacroix avait l’agréable surprise de voir descendre de voiture trois visi-
(i) Journal de Delacroix, Plon, édit., 1893-1895, tome I, p. i et suiv.
teurs imprévus, attirés par sa présence en ce lieu. L’un d’eux n’était autre que son oncle, Henri Riesener, fraîchement arrivé de Russie, où il avait vécu depuis 1815, très choyé à la cour du tzar pour son talent de portraitiste émérite, et installé par le grand-duc Constantin dans son propre palais. Riesener amenait avec lui son fils Léon, alors âgé d’une quinzaine d’années, et son cousin Henri Hugues, né d’une sœur de M™® Charles Delacroix. L’arrivée de ces personnages causait à leur parent la joie la plus vive. Quel bonheur pour Delacroix de retrouver, après une si longue séparation, l’homme auquel il devait d’être peintre, de l’entretenir de ses efforts, de son succès récent, comme aussi de ses aspirations d’avenir, dont cette courte halte champêtre ne détournait qu’en apparence un esprit obsédé de hautes ambitions. Léon Riesener s’apprêtait, à son tour, à voguer dans le sillage familial, et son âme d’adolescent brûlait déjà d’une flamme ardente pour l’art. Quant au cousin Henri, dont les traits revivent dans une charmante aquarelle de son parent (Fig. ip), la nature avait donné en lui au fils et au neveu de Riesener un ami et un confident, dont ils appréciaient la bonhomie enjouée et la malice spirituelle. L’apparition de ce trio plein d’entrain et de verve communiquait au séjour du Louroux un attrait particulier. Delacroix ne le voyait pas partir sans un pénible déchirement. D’ailleurs, presque tout de suite après le départ des visiteurs, il se sentait, à son tour, réclamé par Paris. Son retour s’effectuait le 24 septembre. Retour glorieux ; car, son Dante était accroché au Luxembourg. A peine descendu de diligence, il s’y précipitait pour jouir de son triomphe. Puis, avec une admirable modestie, lui, le héros du dernier Salon, il n’hésitait pas à regagner sa place dans l’atelier de Guérin et à s’asseoir de nouveau sur les bancs de l’école. Une académie au crayon noir et à l’estompe, exécutée pour le « concours des places du troisième trimestre de l’année
1822 », remonte exactement au lendemain de son arrivée ' (Fig. 20).
Cependant, son oncle avait été voir son tableau au Musée.
Ét onné et charmé, il le complimentait chaleureusement.
« Maintenant, lui disait-il, tu n’as plus qu’à aller tout seul (d. Delacroix ne se le faisait pas répéter deux fois. C’était une émancipation définitive. Déjà, il portait dans sa tête l’idée d’une composition susceptible de capter à nouveau les suffrages du jury et du public. Cette fois, ce n’étaient point ses lectures qui l’inspiraient : son sujet serait une scène d’actualité. '< Je me propose, écrivait-il à son cher Soulier (=), de faire pour le Salon prochain un tableau dont je prendrai le sujet dans les guerres récentes des Turcs et des Grecs. » Et il ajoutait : «Je crois, que, dans les circonstances, si, d’ailleurs, il y a quelque mérite dans l’exécution, ce sera un moyen de me faire distinguer. » Avant tout, il rêvait d’introduire dans la scène qu’il choisirait toute la couleur locale dont elle serait susceptible, et son correspondant était par avance mis à contribution. « Je voudrais, lui écrivait-il, que tu m’adressasses quelques sites de ton pays de Naples, quelques esquisses pochées de sites marins ou de montagnes bien pittoresques. Je ne doute pas que cela ne m’inspire pour le lieu de ma scène... » Soulier se voyait associé à l’œuvre nouvelle avant même que son auteur en eût jeté l’esquisse sur la toile. Car ce n’était qu’au mois de mai 1823 que Delacroix se décidait pour un épisode des massacres dont la malheureuse cité de Scio venait d’être le théâtre au cours de la lutte pour l’indépendance hellénique (3). Encore passait-il plusieurs mois à retourner le sujet de maintes façons différentes, combinant l’agencement des groupes tantôt dans un dessin.
(1) Journal, tome I, p. 17.
(2) Lettres, tome I, p. 86.
(3) Journal, tome I, p. ^7.
Fig. i8. — Le général Delacroix au Louroux (1822)
Fig. 19. — Henri Hugues. Aquarelle
Fig. 20. — Étude d’atelier (1822)
Esquisse du Massacre de Scio. Aquarelle,
tantôt dans une aquarelle [Fig. 21), et, chaque fois, modifiant essentiellement la composition. Il tâtonnait jusqu’au mois de novembre avant de prendre un parti et d’attaquer la grande toile, préparée par de nombreuses études de tous genres. L’une de ces études, qui devait figurer, en même temps que le tableau lui-même au Salon de 1824, avait été peinte d’après une pauvre mendiante ramassée dans la rue par l’artiste, frappé de l’expression douloureuse que la misère avait imprimée à ses traits. Avant de faire de cette infortunée marquée par la souffrance une Grecque de son Massacre^ son imagination avait assis provisoirement l’attitude mélancolique de la jeune fille parmi les tombes d’un cimetière de France. V Orpheline est une Orientale d’avant-garde {Fig. 22).
Le principal objet auquel s’attachait alors la laborieuse application du peintre, c’était l’étude du cheval. On lit dans son Journal^ à la date du 15 avril 1823 : « Il faut absolument se mettre à faire des chevaux, aller dans une écurie tous les matins (ô. » Ce n’était point un projet en l’air. Le manège devenait une succursale de son atelier, où il passait de longues heures à peindre ou à dessiner, tantôt dans les écuries, tantôt sur la piste d’entraînement (Fig. 2j et 2^) (ô. Toutes les attitudes du cheval lui devenaient familières. Il détaillait le jeu des muscles de la bête et, pour en mieux approfondir les lois- physiologiques, du vif il passait au cadavre. 11 s’arrangeait pour étudier longuement des chevaux morts et peupler sa mémoire de formes anatomiques patiemment relevées. Il avait vu Géricault réprésenter sommairement les principaux plans de la charpente de l’animal par quelques oves juxtaposées. Gros avait pratiqué avant son jeune émule cette abréviation mnémotechnique. Delacroix se l’appropriait à son tour. Il inventait les plus
(i) Journal, tome I, p. 37.
éloquentes synthèses, et nul n’a dépassé son ingéniosité pour résumer en quelques traits expressifs le mouvement d’un coursier dans ses multiples actions (Fig. 24). Un travail acharné l’avait armé d’une science profonde et solide. Ses improvisations n’étaient qu’apparentes. Il avait garde de se laisser entraîner à une exécution hâtive et sommaire. « La peinture lâche, proclamait-il, est la peinture d’un lâche (*). »
D’une sévérité rigoureuse pour lui-même, il ne se passait aucune défaillance. Aussi pouvait-il tenir tête sans baisser les yeux à la critique d’un confrère en veine de dénigrement. C’est ce qui lui arrivait, à propos de sa grande toile, un beau matin que son oncle Riesener tombait chez lui, avec un certain Rouget, médiocre disciple de David, qui, devant la fulgurante ébauche évocatrice de Rubens et de sa fougue colorée, avait le front de médire du grand Flamand et incriminait son influence néfaste. Delacroix se maîtrisait tant bien que mal devant son détracteur. Mais, une fois débarrassé de l’importun, il se précipitait surle carnet confident de ses pensées intimes, pour y jeter sa colère toute chaude. «Comment, écrivait-il il faut que je lutte contre la fortune et la paresse qui m’est naturelle ; il faut qu’avec de l’enthousiasme je gagne du pain, et des bougres comme ceux-là viendront, jusque dans ma tanière, glacer mes inspirations dans leur germe et me mesurer avec leurs lunettes, eux qui ne voudraient pas être Rubens!. . . A leur départ, j’ai soulagé mon cœur par une bordée d’imprécations à la médiocrité ; et puis, je suis rentré dans mon manteau ! »
Par bonheur, le lendemain de cette scène, un camarade rapportait à son héros dépité que Gros parlait de lui « d’une manière tout à fait avantageuse (3) ». Delacroix n’était pas indif-
(1) Journal, tome I, p. 42.
(2) Journal, tome I, p. 58.
(3) Journal, tome I, p. 60.
férent à une nouvelle comme celle-là. Son âme enfiévrée se sentait doucement rafraîchie par les compliments d’un maître estimé. Car sa vie tout entière était tendue vers le miroitement fascinant du succès et de la gloire. « La gloire, s’écriait-il (d, n’est pas un vain mot pour moi. Le bruit des éloges enivre d’un bonheur réel ; la nature a mis ce sentiment dans tous les cœurs. Ceux qui renoncent à la gloire ou qui ne peuvent y arriver font sagement de montrer pour cette fumée, cette ambroisie des grandes âmes, un dédain qu’ils appellent philosophique. . . » Quant à lui, cette philosophie n’était pas celle qu’il avait adoptée. Son âme ardente et enthousiaste vivait dans une effervescence bouillonnante. D’où son talent siilfiireiix^ prêt à s’épanouir dans une déflagration brillante et brûlante. Écoutez-le(d ;
...Je n’aime point la peinture raisonnable. 11 faut, je le vois, que mon esprit brouillon s’agite, défasse, essaye de cent manières avant d’arriver au but dont le besoin me travaille dans chaque chose. Il y a un vieux levain, un fond tout noir à contenter. Si je ne suis pas agité comme un serpent dans la main d’une pythonisse, je suis froid. Il faut le reconnaître et s’y soumettre, et c’est un grand bonheur. Tout ce que j’ai fait de bien s’est fait ainsi.
Le Delacroix de l’époque dont nous parlons est passionnément épris de son métier; mais, il y a en lui un personnage exubérant et complexe, auquel l’art ne suffit pas et qui ne se laisse point accaparer tout entier par son sacerdoce. Cet homme-là a besoin de « distractions », de réunions amicales, de théâtre, départies de campagne, de dissipations de toute nature, dans lesquelles l’esprit se repose et se détend. A l’instar de Géricault, l’équitation lui plaît et le manège, après lui avoir offert des modèles, lui procure l’excitation passagère d’un cap-
(1) Journal, tome I, p. loo.
(2) Journal, tome i, p. 112.
tivant exercice (0. L’aquarelliste anglais Thalès Fielding, qu’il a connu, en même temps que ses frères Newton et Copley, par Soulier récemment revenu d’Italie, et qui est en train d’ « arranger le fond» de son grand tableau de Scio^'^), l’initie en même temps à l’escrime 0). Un certain Lelièvre l’emmène pousser des billes sur le billard de son café (4). Puis, c’est le tir au pistolet qui le sollicite, et le voilà faisant des cartons aux Champs- Elysées (5). On ne voit que lui, le soir, aux Italiens. Rossini l’enchante. Il s’enivre de « divines impressions » aux ou
à Tancrède, qu’il revoit jusqu’à trois fois coup sur coup sans marquer de lassitude O. Un de ses bonheurs, c’est de dîner au cabaret, près de la barrière, chez la mère Tautin, dans la compagnie des rouliers ou des commis de l’octroi, et d’avaler une gibelotte arrosée de petit bleu, les coudes sur la table, en devisant avec son cher Soulier et leur commun ami Thalès b).
Les fidèles de la prime jeunesse alternent maintenant autour de Delacroix, dans des réunions joyeuses et animées, avec de plus récentes camaraderies formées à travers les ateliers. Ces nouvelles recrues de l’amitié s’appellent Henri Scheffer, Champmartin, Champion, Dufresne, Fedel ou Comairas. Tous manient le pinceau, Tébauchoir ou l’équerre; d’aucuns, comme Champmartin et Champion, donnent les plus belles espérances comme peintres et exercent une influence passagère sur l’art de leur camarade. Il y a également un mystérieux Edouard, adonné lui aussi à la peinture, dont la personnalité reste une énigme malgré les recherches des biographes
(1) Journal, tome I, p. io8.
(2) Journal, tome I, p. 105.
(3) Journal, tome I, p. 71.
(4) Journal, tome I, p. 105.
(5) Journal, tome I, p. 98.
(6) Journal, tome I, pp. 19 et 21.
(7) Journal, tome I, pp. 70, 72, etc.
Fig. 22. — L’Orpheline au cimetière. (Salon de 1824.)
Chevaux à l’écurie. Aquarelle.
Fig. 24. — Croquis de chevaux par oves.
Fig. 25. — Études de chevaux .(1824).
de son illustre ami. Souvent un bol de punch réunit quelques membres de cette jeunesse, et la causerie s’enflamme en même temps que l’alcool prend feu. Toutefois, à certains moments, l’humeur maladive de Delacroix se lasse même de la tasse de thé familiale de Pierret, assaisonnée d’inoffensifs calembours. Il éprouve un besoin impérieux de solitude. Et, seul, face à face avec le petit livre où il se confesse à lui-même, il s’écrie (b : « Il faut en revenir à la solitude. Le moyen que l’enthousiasme se conserve sur une chose, quand, à chaque instant, on est accessible à une partie, quand on a toujours besoin de la société des autres ?... Les choses qu’on éprouve seul avec soi sont bien plus fortes et vierges. Quel que soit le plaisir de communiquer son émotion à un ami, il y a trop de nuances à s’expliquer, bien que chacun peut-être les sente, mais à sa manière, ce qui affaiblit l’impression de chacun. » La sensibilité naturelle de l’homme, avide d’épanchements intimes, souffre de n’avoir pas rencontré sur son chemin une âme entièrement sœur de la sienne. Le désespoir d’y réussir lui arrache une plainte d’une grande mélancolie ("). «... J’ai deux ou trois amis : eh bien, je suis contraint d’être un homme différent avec chacun d’eux, ou plutôt de montrer à chacun la face qu’il comprend. C’est une des plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout entier par un même homme et, quand j’y pense, je crois que c’est là la souveraine plaie de la vie : c’est la solitude inévitable à laquelle le cœur est condamné. Une épouse qui est de votre force est le plus grand des biens... >>
Faute d’avoir rencontré le lien conjugal adapté aux susceptibilités de sa nature, le solitaire avait eu, paraît-il, l’imprudence d’associer son existence à celle d’un de ses compagnons, de
(1) Journal, tome I, p. 77.
(2) Journal, tome I, p. 38.
labeur artistique. Depuis qu’il avait quitté le toit de sa sœur, il partageait celui de Thalès Fielding. L’Anglais occupait, au 20 de la rue Jacob, un logement des fenêtres duquel on apercevait les tours de Saint-Sulpice. Séduit par l’exotisme piquant de ce camarade autant que par le ragoût savoureux de ses aquarelles, Delacroix avait accouplé sa fortune à la sienne, et les deux célibataires s’accommodaient, dans un logis des plus modestes, d’un ordinaire de vie d’une simplicité presque cénobitique. Léon Riesener l’a dépeint en quelques touches pittoresques (0. « Pour faire du café le matin, dit-il, on ajoutait de l’eau et un peu de café sur le marc de la veille dans l’unique bouilloire, jusqu’à ce qu’on fût forcé de la vider. De temps en temps, on avait un gigot en provision dans l’armoire, auquel on coupait des tranches pour les rôtir dans la cheminée. Mais, un jour, les deux amis, partageant ce déjeûner, se fâchèrent. Fielding disait très sérieusement qu’il descendait du roi Bruce ; Delacroix l’appelait sire. Mais, Fielding ne pouvait, sur ce sujet, admettre la plaisanterie et se fâcha pour toujours. » La cohabitation avec cet original personnage, qu’une série de croquis de son camarade montre au lit, s’endormant sur un roman qui peuple ensuite ses rêves (Fig. 26 et 2y), avait fait de l’ancien élève de Soulier un anglomane consommé en même temps qu’un aquarelliste émérite. Walter Scott et Byron étaient ses lectures favorites. S’en allait-il, un dimanche de printemps, retrouver la famille Riesener à Frépillon, dans l’accueillante maison que ses parents possédaient au sein de la vallée de Montmorency, il passait l’après-midi, tout en se promenant dans les bois, à expliquer Childe-Harold avec sa tante (=). Pierret le menait chez un certain Smith pour y entendre lire le
(1) Lettres.! tome I, p. xxii.
(2) Journal, tome I, p. 122.
Giaour (0 et, au sortir de cette lecture, il voyait tout de suite sur la toile le Conihat d' Hassan et du \Giaour^ la Mort d'Hassan ou le Giaour contemplant sa victime (Fig. jj) Byron lui avait déjà inspiré un Tasse che:( les fous (Fig. 28). Shakespeare lui suggérait une verveuse esquisse du Bal clic2[ les Capulets (Fig. ap), tandis que, chez Otway, un émule du grand dramaturge, moins populaire que lui 0), il trouvait la matière d’une Pénitence de Jane Shore empreinte d’une grave et poignante émotion (Fig. go). Ces petites toiles étaient entreprises dans l’intervalle des séances consacrées au Massacre de Scio. Leur auteur terminait aussi, à la fin d’avril 1824, un Don Quichotte dans sa librairie (Fig. gi) qui, aussitôt sec, passait
à la vitrine de M"’® Hulin, réputée comme bien achalandée d’amateurs à la poche facile (5). C’est que Géricault était mort au début de la même année, et on parlait déjà de disperser les études de son atelier. Son admirateur cherchait à augmenter son maigre patrimoine, afin de participer avantageusement aux enchères. Le jour venu, il dépensait toutes ses ressources disponibles. Son bordereau s’élevait à 957 francs Mais, son butin répondait à son ambition. Il n’emportait pas moins de dix-huit toiles, et notamment une magnifique série de copies d’après Titien, Rubens, Rembrandt et Velasquez, qui, accrochées sur les murs de son atelier, allaient le mettre en contact permanent avec le jeune maître, objet de son culte, qu’au lendemain de son décès, il saluait de cette apostrophe touchante h) : « Pauvre Géricault, je penserai souvent à toi ! Je me
(1) Journal, tome I, p. 115.
(2) Journal, tome I, p. n6.
(3) Journal, tome I, p. 70.
(4) Journal, tome I, p. 92.
(3) Adolphe Moreau. Delacroix et son œuvre, p. xix.
(6) Journal, pages inédites.
(7) Journal, tome I, p. 60.
figure que ton âme viendra quelquefois voltiger autour de mon travail... »
Lui aussi, comme cet aîné si apprécié, il ne cessait pas, depuis ses débuts dans la carrière artistique, de s’instruire dans le commerce des maîtres anciens et de leur emprunter leur science en copiant leurs œuvres. Le Louvre l’avait vu maintes fois face à face avec Raphaël, Véronèse ou Rubens. Au début de 1824, son ami Frédéric Leblond le conduisait voir chez un particulier un portrait de Velasquez (’). Le tableau, du coup, « occupait tout son esprit ». Il suppliait qu’on lui permît d’en faire une copie. Son vœu était exaucé. Alors, pendant un mois, on le voyait dérober régulièrement chaque jour plusieurs heures à ses œuvres d’imagination pour s’assimiler la technique savoureuse du grand Espagnol. Cette traduction de Velasquez devait garder assez d’importance à ses yeux et lui tenir assez au cœur pour que, dans ses dispositions testamentaires, il lui affectât une destination spéciale : il en a fait don à un de ses familiers les plus chers, et les descendants du baron Charles Rivet gardent toujours pieusement le morceau comme une relique (Fig. j2). Leblond, qui avait procuré à Delacroix la joie et l’avantage de copier Velasquez, présidait, vers la même époque, à ses premiers essais de lithographie b) ; car les caricatures du Miroir ne méritent pas d’entrer en ligne de compte. L’homme était un curieux et un collectionneur. Il conserva toute sa vie une série d’épreuves d’un assez médiocre Roulier à V auberge., qui lui rappelait, je pense, les tâtonnements de son illustre ami sur la pierre, en même temps que les « projets superbes » enfantés par son ancien condisciple en cette soirée du mercredi 7 avril 1824. Delacroix, que Goya hantait et, dont la main a plus d’une fois reproduit les types inventés par
(1) Journal, tome I, p. 75.
(2) Journal, tome I, p. 82.
Fig. 26 et 27. — La lecture et le rêve (1824).
Fig. 28. — Le Tasse dans la maison des fous. Lithographie de Mouilleron, d’après le tableau peint en i
1’ hal che\ les Capulets (1824). Fig. 30. — Pénitence de Jane Shore (1824).
le mordant satiriste, se voyait déjà exécutant avec le crayon lithographique une série de charges dans le genre de cet admirable modèle. Mais, sa destinée n’était pas de marcher dans cette voie-là. Il sentait mieux ce que la nature voulait de lui lorsque, quelques jours plus tard, il écrivait dans son journal (i) : << Il m’a pris fantaisie de faire des lithographies d’animaux; par exemple, un tigre sur un cadavre, des vautours, etc. » Le peintre des fauves se devinait, ce jour-là, avec une exacte prescience de sa vocation. Nous savons par une autre note de son journal qu’une quinzaine de jours après l’essai de dessin sur pierre dont il vient d’être question, la lithographie l’occupait encore. Il travaillait toute une matinée à une planche destinée à l’éditeur Gihaut (=). Quelle était cette planche ? La note ne le dit pas. Mais, on supposera avec vraisemblance qu’il s’agit d’une des pièces que le fanatique d’antiquité qui vivait en Delacroix a consacrées à la reproduction d’une collection de monnaies grecques (Fig.
Cinq de ces planches sont datées et ne remontent qu’à l’année 1825. Mais, une sixième, sans date, porte une mention en anglais, qui indique que c’était le « troisième essai lithographique » de son auteur. Il est fort plausible d’y reconnaître l’énigmatique « lithographie pour Gihaut ».
Vers le même temps, l’inventif Soulier suggérait à Delacroix de « faire de l’aquatinte d’après ses dessins » et de « retoucher cette aquatinte à la pointe (3) ». Plusieurs pièces de ce genre nous sont connues. Les principales sont des variations pittoresques sur le thème fourni au peintre féru d’orientalisme par le cavalier turc et sa monture (Fig.j^). Son goût pour les scènes et les coutumes exotiques était prêt à s’épancher, en dehors du
(1) Journal, tome I, p. 89.
(2) Journal, tome I, p. 97.
(3) Journal, tome I, p. 105.
Massacre de Scio, dans le ruisseau courant des aquarelles et des tableaux de chevalet. Une rencontre faite sur ces entrefaites lui donnait une impulsion décisive dans cette voie. Sa grande toile touchait à son achèvement lorsque l’atelier loué par le peintre, au ii8 de la rue de Grenelle-Saint-Germain, pour exécuter cette page de quatre mètres vingt-cinq de haut sur trois mètres cinquante de large, recevait une visite d’une importance particulière. En introduisant chez lui l’artiste original qui répondait au nom de Jules-Robert Auguste, et que ses intimes, maintenus sur la réserve par une certaine froideur du personnage, n’appelaient jamais autrement que « Monsieur Auguste », Delacroix ouvrait la porte toute grande à l’Orient et à ses mirages. M. Auguste avait parcouru en voyageur sensible et ému les rivages ensoleillés de la Méditerranée, depuis l’Italie jusqu’à l’Asie-Mineure ; il connaissait la Grèce, l’Egypte et le Maroc. Sa demeure de la rue des Martyrs regorgeait d’un butin brillant et évocateur. La soif de couleur locale dont brûlait son confrère s’assouvissait grâce à la magie des costumes, des armes, et des accessoires qu’il lui prêtait à discrétion ('), et qu’on retrouve dans le Turc à la selle (Fig. ^o), dans le Turc au manteau rouge (Fig. ainsi que dans maint autre morceau du même genre. Il y a plus; M. Auguste appartenait à la race des dilettanti, plus soucieux de jouissances raffinées que de lauriers : il travaillait à ses heures et sans suite ; mais, la nature l’avait doué de facultés rares, fort appréciées parmi ses pairs. Ses études, où les tons brillants et frais se fondaient dans de suaves harmonies inédites, ouvraient à Delacroix des horizons neufs. Les pastels de ce fantaisiste surtout exerçaient sur sa rétine et sur sa main une action contagieuse, à laquelle il s’abandonnait avec complaisance. Après Gros, après
(i) Journal^ tome I, p. i86. Voir sur Monsieur Auguste, trois articles de Charles Saunier, publiés dans la Galette des Beaux-Arts en 1910.
Géricault, M. Auguste compte, lui aussi, comme un des facteurs essentiels du talent dont la genèse nous intéresse.
L’humeur errante de M. Auguste l’avait conduit en terre britannique. Delacroix l’entendait prôner avec feu la jeune école anglaise. Grâce à sa cohabitation avec Fielding, il se trouvait lui-même préparé à en goûter les mérites. Mais, sa vision n’avait pas encore été directement frappée. Quelques semaines avant l’ouverture du Salon de 1824, annoncée pour le 25 août, un heureux hasard lui offrait la primeur des envois faits, en vue de cette exposition, parmi des tempéraments les plus originaux de cette famille de peintres étrangers; je parle de Constable. C’était le 19 juin. Le soir même, sur ses tablettes journalières (ô, il notait cette aubaine et constatait que cette rencontre lui avait « fait un grand bien ». Son grand tableau était fini ; il se trouvait à la veille de l’envoyer au Louvre. Les lumineuses créations du paysagiste anglais lui faisaient entrevoir son œuvre tout autre qu’elle ne se présentait à ses yeux. Il ne la laissait partir qu’à regret et avec la ferme intention d’en faire, aussitôt que possible, une toile absolument différente. A peine le jury l’avait-il acceptée qu’il reprenait ses pinceaux pour la transformer de fond en comble. Voici comment Frédéric Villot, devenu plus tard un de ses intimes confidents, a raconté la chose (=). « Il prohta, dit-il, des quelques jours précédant l’ouverture du Salon... Après avoir passé à l’examen du jury, il descend sa toile dans une des salles des Antiques, empâte les lumières, introduit de riches demi- teintes, remplace l’huile par le vernis qui cristallise ses couleurs et les fait scintiller comme des pierres précieuses ; change souvent la brosse contre le pinceau, pour exprimer plus finement les détails ; donne,
(1) Journal, tome I, p. 133.
(2) Préface du Catalogue de tableaux, aquarelles, etc., provenant du cabinet de M. F. V., vendus le ii février 1865.
par des glacis nombreux, de la transparence aux ombres, du chatoiement aux clairs ; met une extrême richesse dans la netteté de la touche et répète sans cesse que, s’il faut ébaucher avec un balai, on doit terminer avec une aiguille. » L’œuvre (Fig. jp) figurait au catalogue sous un titre propre à lui concilier l’intérêt des spectateurs friands d’actualité. Dans les lignes qui la concernaient, on lisait : « Scènes des massacres de Scio ; familles grecques attendant la mort ou V esclavage., etc. (Voir les relations diverses et les jovirn aux du temps.) » L’Académie ne s’était pas montrée trop mal disposée pour le jeune audacieux qui, suivant l’exemple fameux de Gros, avait déserté l’antique pour le moderne et pris, pour les transporter tout chauds sur la toile, des modèles palpitants d’humanité contemporaine. Gérard, rencontré par son jeune confrère le 19 août dans les salons du Musée, lui décernait « les éloges les plus flatteurs » et l’invitait à dîner chez lui à la campagne le lendemain (d. Girodet mêlait aux éloges quelques restrictions pédantes et fournissait à l’artiste, malaisé à désarçonner, l’occasion d’une riposte cinglante, qui a la valeur d’une profession de foi. La scène a été rapportée dans un article inédit consacré, après la mort de Delacroix, par le baron Rivet à ses souvenirs sur l’artiste dont il avait été l’ami : Piron reproduit le passage, que je lui emprunte (=).
. . . On raconte que, la veille de l’exposition du Massacre de Scio, Girodet, qui avait fait partie du jury, rencontra Delacroix et lui adressa des félicitations en y mêlant quelques sévérités... Il avait remarqué la douleur poignante de la jeune mère renversée, moribonde, dont les mains défaillantes ne pouvaient plus retenir son enfant. « Cela est touchant et bien senti, lui dit-il; mais, quand je m’approche, je ne retrouve plus le dessin de l’œil ; à peine si je distingue les paupières. Pourquoi ne terminez-
(1) Journal, tome I, p. 138.
(2) Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 65.
— Copie d’après Velasquez (1824).
Fig. 33. — Le Giaotir contemplant sa victime. Aquarelle,
^4- — Monnaies grecques. Lithographie (1823).
Fig- 35
Turc montant à cheval. Aquatinte.
Fig. 36. — Milton et ses filles (1824)
vous pas cet œil si expressif? — Parce que je ne serais pas sûr de ne pas perdre cette expression qui vous frappe, répondit Delacroix ; et si, pour apercevoir les défauts, vous êtes obligé de vous approcher, permettez-moi de vous prier de rester à distance.... »
Quelques critiques se montrèrent de nouveau fort acerbes contre la fougue d’un talent condamné comme une émanation d’un « romantisme » ennemi de la mesure et de la raison. Mais, cette réprobation d’une certaine partie de la presse se heurtait à des défenseurs résolus de l’artiste et de son œuvre . Thiers claironnait encore une fois ses louanges. On menait grand bruit chez ses partisans comme chez ses détracteurs. Stendhal, assez indifférent en peinture, et qui regarde sans comprendre, constate que « M. Delacroix a toujours cette immense supériorité sur les auteurs de grands tableaux qui tapissent les grands salons, qu’au moins le public s’est beaucoup occupé de son ouvrage (d ». L’artiste parvenait du coup à une immense notoriété ; mais l’envie le guettait. L’Ecole le regardait d’un œil timoré et méfiant. Selon ses propres expressions, à dater de cette œuvre subversive, il devenait pour elle « un objet d’antipathie et une espèce d’épouvantail». C’est encore lui qui a écrit : « Les éloges qui me furent donnés par quelques journaux ne faisaient qu’accroître la fureur des respectables professeurs, qui ne manquaient pas de répandre que je faisais les articles moimême... » Toutefois, en dépit des préventions de tel ou tel « respectable professeur » à son endroit, Delacroix se voyait attribuer pour son Massacre une médaille de 2® classe et, faveur plus insigne, hautement appréciée par son bénéficiaire, l’Etat lui achetait le tableau, qui n’était pas payé moins de six mille francs, prix énorme pouf l’époque.
Le personnage accomplit alors sa vingt-sixième année.
(1) Tourneux. Eugène Delacroix devant ses contemporains, p. 46.
(2) Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 66.
L’aspect de son visage nous est connu par un médaillon de David d’Angers, sur lequel on lit le millésime de 1824 (Fig.^^), par un petit pastel de Riesener (Fig. et par un portrait à l’huile dont l’auteur est Steuben, un Allemand de Mannheim, venu en France pour étudier à l’atelier de Gérard, chez qui son confrère parisien l’a connu (Fig. 42). La figure est iVnberbe; le rasoir a sacrifié jusqu’à la moustache. Une épaisse toison de cheveux noirs abrite le front, qui se plisse sur le sourcil. L’œil est profondément enchâssé dans l’orbite, et la narine se pince en même temps que la bouche se serre. Un tout petit bout de col émerge de l’épaisse cravate qui engonce le modèle des deux peintres : c’est le carcan à la mode chez les élégants du jour. Delacroix est à l’âge où l’on soigne sa personne. Mais, son « exiguité corporelle » le chagrine. « Je ne vois pas sans un sentiment d’envie, écrit-il, la beauté de mon neveu b).» Le jeune homme, objet de cette observation, est Charles de Verninac, le fils de sa sœur; celui-ci a hérité des charmes de sa mère, et son oncle, qui le traite en frère cadet, sent sa tendresse à son égard combattue par une pointe de jalousie. L’ancien soupirant de la jeune femme de chambre anglaise, l’ancien amoureux de Caroline n’est pas de ceux qui font résolument leur deuil des avantages réservés par la nature à ses privilégiés. Son cœur souffre cruellement de se sentir dépourvu des attraits grâce auxquels ses élans seraient payés de retour. Entre-t-il aux Italiens ? pas un des visages sur lesquels se pose son regard chargé de désirs n’encourage par un accueil flatteur la flamme dont il brûle pour eux. Aussi, rentré chez lui, face à face avec ses souvenirs ardents, son dépit éclate dans une confession plaintive û) et on l’entend s’écrier : « Comme toutes ces femmes m’agitent délicieusement ! Ces grâces, ces tour-
(i) Journal, tome I, p. 34.
(3) Journal, tome I, p. 23.
nures, toutes ces choses divines, que je vois et que je ne posséderai jamais, me remplissent de chagrin et de plaisir à la fois ! » L’homme qui écrit ces lignes se défie trop de lui-même pour s’engager dans des liens profonds et durables. Le délire passionné d’une ardeur partagée l’effleure sans le pénétrer. Sidonie a répondu à ses avances. «... J’ai vu mardi dernier Sidonie. 11 y a eu quelques moments ravissants ('). » Mais, Sidonie est oubliée et Fanny entre dans son cœur. « ... En rentrant, ma petite Fanny était chez la portière... Ce n’est pas de l’amour... Je conserverai cependant le souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes (=). » Le lovelace passe avec la même désinvolture de Fanny à Emilie, Il joue avec le feu ; mais l’attrait de la flamme est plus fort que la raison, qui commande de s’en défier. Son esprit tiraillé éclate dans un aveu cuisant de son inquiétude sentimentale : « Malheureux ! Et si je prenais pour une femme une véritable passion ! Mon lâche cœur n’ose préférer la paix d’une âme indifférente à l’agitation délicieuse et déchirante d’une passion orageuse 0). » Toutefois, malgré ce besoin violent d’émotions sentimentales, le peintre est tellement pris par son art qu’en réalité, il ne vibre profondément que pour lui. C’est lui-même qui le déclare tout net (4) : « ... Quant aux séductions qui dérangent la plupart des hommes, je n’en ai jamais été bien inquiété, et aujourd’hui moins que jamais. Qui le croirait ? Ce qu’il y a de plus réel en moi, ce sont les illusions que je crée avec ma peinture. Le reste est un sable mouvant. »
La peinture exerçait un tel ascendant sur cette âme dont elle était la vie que le personnage souffrait de voir ses amis
(1) Journal, tome I, p. 31.
(2) Journal, tome I, p. 35.
(3) Journal, tome I, p. 37.
(4) Journal, tome I, p. 64.
livrés à des occupations d’un autre ordre. Il avait endoctriné son cher Pierret et cet ami, dont il avait fixé la ressemblance dans un admirable petit portrait (Fig. j8), ayant pris à son tour une palette, s’asseyait régulièrement devant le modèle à côté de son séducteur. Moins heureux avec Guillemardet, il voyait le régime dotal » prévaloir malgré ses instances et le disputer avantageusement au « fessier de M“® Rose(0 ». D’ailleurs, Pierret lui-même s’était créé des charges familiales qui finissaient par lui interdire des jouissances acquises au détriment de revenus solidement établis. Il entrait dans un ministère et l’art ne restait plus, dès lors, pour lui qu’une distraction accessoire. Mais, l’artiste conservait en lui un confident bien préparé à le soutenir et à l’encourager dans la route, aussi féconde en déboires qu’en séductions, qu’il avait choisie au détriment de sa tranquillité.
On sait déjà combien l’abandon momentané d’affections comme celle-là coûtait à la nature ardente et sentimentale de Delacroix. Avec une telle disposition d’esprit, un voyage à l’étranger s’arrange mal. Il ne fallait pas moins que la ferveur d’anglomanie dans laquelle ses lectures et ses fréquentations l’avaient précipité pour le décider à quitter Paris et à traverser la Manche. Ce prodige s’accomplissait à la fin de mai 1825. Depuis longtemps déjà, le cerveau et le pinceau du compagnon de Fielding habitaient l’Angleterre. Ses poètes l’avaient capté au détriment des nôtres. Milton et son épique cécité, entourée de la tendresse compatissante de ses filles, venait de lui suggérer une toile aussi anglaise de technique que d’inspiration (Fig.jô). Macbeth lui remettait le crayon lithographique entre les doigts et la pierre parlait, grâce à lui, la pure langue shakespearienne (Fig. ^i). Le pays de Byron, terre natale de
(i) Lettres, tome I, p. 94.
- Le Turc ail manteau roir
Fig. 38. — Portrait de J. -B. Pierret.
Fig. 39. — Le Massacre de Scio (Salon de 1824)
Fig. 40. — Le Turc à la selle
Constable et Lawrence, doué d’une affinité attirante, l’appelait comme une seconde patrie. L’ami Thalès, repassant le détroit, l’y avait précédé et lui avait retenu un gîte assez confortable moyennant la somme de quarante francs par mois, ce qui n’était pas trop exorbitant. Le voyage s’effectuait sans encombre ; mais, le premier abord le laissait plutôt froid. Dans une première lettre adressée de Londres à Pierret (ô, il ne s’en cache point.
...Mes premiers pas en Angleterre ne m’ont pas charmé... A peine ai-je été débarqué que je ne me suis pas senti beaucoup de goût pour tout ce que je voyais, et cette impression dure encore. Surtout en arrivant à Londres; mon idée constante était que je me trouverais bien malheureux d’être obligé d’y rester éternellement. Je suis pourtant d’un naturel assez cosmopolite... Tout naturellement, je comparais tout ce que je voyais à la France et je vous aimais bien mieux. C’était une hostilité véritable. J’ai trouvé dans la voiture de Douvres à Londres un vieux Français d’assez de mérite et nous jouissions à dire du mal de l’Angleterre devant un gros goddam d’Anglais, qui, à la vérité, n’entendait pas un mot de ce que nous disions ; d’abord, faute de savoir le français ; ensuite, à cause de deux bouteilles de vin de Porto qu’il avait jugé à propos de prendre avant son départ de Douvres, pour se consoler de l’ennui de la route. Ce qui le rendait d’une gaieté folle quand il ne ronflait pas. — L’immensité de cette ville ne se conçoit pas. Les ponts sur la rivière sont à perte de vue les uns des autres. Ce qui m’a le plus choqué, c’est l’absence de tout ce que nous appelons architecture. Préjugé ou non, cela me déplaît. Et puis, ils ont une rue de Waterloo qui est une suite de palais d’opéra à la suite l’un de l’autre... C’est horrible... Le soleil est encore d’une nature particulière. C’est continuellement un jour d’éclipse...
La seule chose qui ait séduit le voyageur de prime abord, c’est le paysage des bords de la Tamise.
... J’ai été hier avec six jeunes gens, dont étaient les Fielding, à Richmond, par la Tamise. Nous avons fait, pour y aller, six lieues et plus
(i) Lettres, tome I, p. 95.
en deux heures; et de même en revenant, dans un bateau à six rames, qui mérite à lui seul qu’on fasse le voyage pour le voir. Figure-toi un violon d’Amati : tout ce qu’il y a de plus délicat en construction, en grâce, en vitesse, enfin inimaginable. C’est ce que j’ai vu de plus étonnant jusqu’ici dans ce pays. Je ne peux te dire combien c’est admirable. J’avais l’honneur de tenir le gouvernail. Les bords de la Tamise sont charmants. J’ai retrouvé tous les paysages qui viennent à chaque instant sous la main de Soulier.
Autant que les bords de la Tamise et leur animation pittoresque, le mouvement des chevaux et des voitures dans les rues de Londres et la fraîcheur tranquille des parcs de la ville séduisent l’œil del’artiste. Mais, c’esttoutce qu’il apprécie. «Je me suis cruellement ennuyé pendant les premiers jours, écritil une fois acclimaté. J’ai été sur le point de repartir sans cérémonie (d. » La peinture de ses hôtes lui a causé une profonde déception. Constable et Turner ne sont pas en ville. En dehors des Fielding, de Lawrence et de Wilkie, les ateliers qu’il visite n’enfantent que maniérisme et mièvrerie. Wilkie luimême gâte la plupart du temps ses ébauches en les finissant. Lawrence reçoit son jeune confrère « avec beaucoup de grâce ». C’est un homme « gracieux par excellence, excepté quand on critique ses tableaux (=) ». Mais, Delacroix le porte aux nues. A l’entendre, nul ne donna jamais autant d’éclat aux yeux d’un portrait ; nul n’entr’ouvrit une bouche d’un frémissement plus morbide. Une visite chez un tel homme, c’est un régal. Il y a aussi de bonnes heures à passer chez certains collectionneurs, dont les cabinets s’ouvrent pour le voyageur pourvu de précieuses introductions. Mais, la promenade à travers les ateliers et les collections lasse vite un homme dont le travail est l’élément vital et qui languit loin d’un chevalet. Il ne commence à se plaire un peu à Londres qu’avec un crayon entre les
(i) Lettres, tome I, p. 99.
(3) Lettres, iome I, p. 193.
doigts. Grâce aux recommandations dont ses poches étaient bondées et dont plus d’une émanait de la prévenance ingénieuse de M, Auguste, plusieurs maisons lui ont offert la douceur d’un foyer ami. Il a rencontré notamment dans un certain Elmore, marchand de chevaux de son métier, le plus accompli des truchements. L’album en poche, il passe de la rue au Musée, des marbres d’Elgin aux tombeaux de Westminster. Ses tablettes se couvrent aussi de croquis pris dans la campagne, que, rentré au logis, en digne adepte de la technique locale, il rehausse vivement d’éloquentes taches d’aquarelle (Fig. 4^). Même, il a appris de ses hôtes à passer parfois, pour la rendre plus brillante, une légère couche de vernis sur la couleur à l’eau.
Des relations communes l’ont rapproché d’un jeune confrère rencontré autrefois, dès ses premiers tâtonnements artistiques, dans les galeries du Louvre. Ce camarade, qui s’appelle Bonington, se servait déjà en ce temps-là de l’aquarelle pour interpréter le coloris flamboyant des maîtres flamands. Bonington est passé maître dans ce genre de peinture fluide et spirituelle, où son émule s’essaye à son tour avec succès. Ils se rencontrent chez un célèbre antiquaire, dont la galerie d’armes et d’armures offre aux deux peintres, épris de pittoresques évocations du passé, le plus beau champ d’études qu’ils puissent rêver (0. Us passent des journées à crayonner côte à côte chez le docteur Meyrick (Fig. 46) et, dans ces séances de labeur enfiévré d’aspirations romantiques, s’ébauche une solide liaison, destinée à se confirmer par de fréquents contacts, une fois les deux jeunes gens repartis l’un et l’autre pour Paris. Un autre camarade s’associe encore sur la terre étrangère aux études de Delacroix : c’est celui qui répond au
(i) Lettres, tome II, p. 378.
nom d’Hippolyte Poterlet, et dont le talent, qui semblait promettre une brillante destinée, escomptée déjà par ses amis, sera fauché dans sa fleur avant d’avoir pu donner sa complète mesure ('). Londres héberge, à cette époque-là, toute une colonie d’artistes français : un même élan d’exotisme a conduit sur le sol anglais les jeunes gens qui portent les noms encore obscurs, mais féconds en espérances, d’Eugène Lami, d’Henri Monnier ou d’Eugène Isabej. Delacroix ne rencontre pas sans plaisir ces compatriotes brûlant du même feu que lui et sacrifiant aux mêmes autels. D’ailleurs, l’Angleterre a fini, au bout de quelques semaines, par stimuler son hôte, d’abord rebelle à ses attraits. « Plus j’y reste et plus je voudrais y rester », confesse-t-il à Pierret le 27 juin, après un peu plus d’un mois de séjour (û. Il a vu sur la scène les drames de Shakespeare interprétés par Kean et par Young. Son enthousiasme éclate, et il s’écrie : « Les expressions d’admiration manquent pour le génie de Shakespeare, qui a inventé Othello et lago. » Le grand dramaturge anglais le réconcilie avec l’Angleterre. Néanmoins, quand il compare les Anglais à ses compatriotes, la comparaison ne tourne pas à l’avantage des insulaires (3).
... Il y a décidément quelque chose de triste et de roide dans tout, ici, qui ne cadre pas avec tout ce qui est France. La propreté des maisons et de quelques rues est compensée par la saleté des autres. Les femmes sont toutes mal tenues, avec des bas sales et des souliers mal faits. Ce qui me frappe le plus, c’est une mesquinerie générale, qui fait qu’on se croit dans un pays de gens plus petits et plus rétrécis que chez nous. Je commence à croire qu’on y est, s’il est possible, plus commère et plus ganache : chose que je n’aurais jamais pu imaginer avant de venir ici. Je ne regarde pas tout cela en économiste et en mathématicien. Sous ce rapport, ils ont toutes sortes de beaux côtés, que je leur laisse.... Il faut convenir que
(1) Lettres, tome II, p. 170.
(2) Lettres, tome I, p. 105.
(3) Lettres, tome I, p. 108.
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Fig. 42. — Portrait de Delacroix, par Steriben
Fig. 45. — Portrait de Delacroix, par Riesener. Pastel.
Fig. 44. — Portrait de Delacroix, par David d’Angers (1824).
Fig. 45. — Environs de Londres. Aquarelle (1825).
Fig. 46. — Armes de la collection Meyrich (1823).
c’est un coup d’œil délicieux que ces belles campagnes verdoyantes et les bords de la Tamise, qui sont un jardin anglais continuel ; mais, cela a l’air de joujoux. Ce n’est pas assez nature. Je ne sais par quel caprice la nature a fait naître Shakespeare dans ce pays-ci. C’est lui assurément qui est le père de leurs arts, et on est tout surpris du désordre méthodique qu’ils y portent...
Le sieur Elmore fait preuve de « toutes les bontés imaginables » pour l’homme qui a rencontré son hospitalité cordiale et prévenante. Il jouit, en sa qualité de maquignon de haut vol, de la faculté de satisfaire le goût de son hôte pour l’équitation. Les chevaux d’Outre-Manche, ceux qu’il détient en particulier, sont des bêtes de sang vif : il faut savoir les prendre. Delacroix « s’est donné des airs de manquer deux ou trois fois de se casser le cou ». Mais, il a du nerf ; sa contenance fut bonne (ô. Son pourvoyeur de distractions ne s’est pas borné à lui fournir l’occasion de se distinguer comme cavalier. Il l’a régalé d’autres plaisirs encore. Un des amis du personnage est à la tête d’un yacht et navigue comme un loup de mer. Ayant appris que Delacroix est « fou de la marine », il l’emmène faire un petit voyage de plusieurs jours, « moitié par la Tamise, moitié par mer (û ». Le maître du bateau est un lord, qui possède une terre et un château dans le comté d’Essex. On vogue vers cette résidence. Mais, une fois là-bas, le temps se gâte et contraint les navigateurs à braver la houle. Rien n’enchante l’amateur de spectacles nautiques comme « la mer un peu méchante ». Sa félicité est parfaite. Toutefois, malgré ces plaisirs variés combinés pour lui plaire, au bout de deux mois de séjour sur la terre britannique, notre homme s’en trouve définitivement las. Il « rompt des lances pour la France contre
(1) Lettres, tome I, p. 109.
(2) Lettres, tome I, p. 107 et 113.
tous les Anglais possibles (0 ». Et, à la veille de s’embarquer pour une nouvelle promenade sur mer, il lance une profession de foi d’un chauvinisme rébarbatif. « Si je meurs dans ma tournée dans les tempêtes, écrit-il à son bon Pierret, je ne mourrai pas Anglais, mais très Français et ton ami, qui s’honore de l’être. » La nostalgie le tient pour de bon. En annonçant son retour pour la fin d’août, il jubile. Il ne retournera désormais en Angleterre que si « ce pays regorgeant d’or » l’appelle quelque jour pour en couvrir ses toiles. Encore sera-ce une richesse payée bien cher. C’est le sens des lignes suivantes b) :
. . . Les voyages sont une bonne chose. Ils nous donnent des émotions nouvelles. Ils nous font juger par nous-mêmes des autres pays et retrouver le nôtre avec plaisir. J’entrevois la possibilité par la suite d’un établissement dans ce pays; mais, ce n’est pas sans appréhension. 11 faudrait bien des guinées pour en faire digérer la monotonie, ou y faire assez d’amis véritables pour y trouver le temps court. Encore regretterait-on toujours les autres qu’on a laissés derrière soi, et qui sont les premiers en date...
Delacroix rentrait à Paris plus français que jamais. Mais il avait vu Lawrence et entendu Shakespeare. Et puis, d’Angleterre il ramenait avec lui la plus éclatante fleur de l’art britannique moderne : Bonington revenait derrière lui en France.
(1) Lettres, tome I, p. 109.
(2) Lettres, tome I, p. 113.