LA RÉVOLUTION DE 1830 ET LE SALON DE
Le 31 janvier 1826, Delacroix, écrivant à Soulier, que ses occupations, depuis son retour en France, retenaient souvent en province, lui disait (d : «... J’ai eu quelque temps Bonington dans mon atelier. Il y a terriblement à gagner dans la société de ce luron-là, et je t’assure que je m’en suis bien trouvé. » Le « luron » n’avait que vingt-quatre ans ; mais, c’était déjà un maître apprécié par les amateurs, qui se disputaient ses productions. Pendant la belle saison, il parcourait les campagnes de France et en rapportait, chaque année, une ample moisson de dessins ou d’aquarelles. L’hiver, il se reposait du paysage et de son réalisme pittoresque en ressuscitant du bout du pinceau la brillante société d’autrefois, que la jeune génération issue de
(i) Lettres, tome I, p. ii6.
la Révolution commençait à enrichir de couleurs magiques dues au prisme romantique. En outre, la lithographie avait trouvé en lui un adepte des plus habiles. Dans l’atelier de la rue de Grenelle, le jour n’était pas assez long au gré des deux ardents travailleurs. La nuit venue, on dessinait encore sous la lampe. Au cours d’une de ces soirées de laborieuse intimité, Delacroix a saisi son camarade sur le vif, pendant l’élaboration de quelque suggestive fantaisie (Fig. ^y). Bonington, appliqué à déverser sur un album ouvert devant lui les trésors de sa riche imagination, prépare un des petits jo}^aux réclamés pour ses clients par la fameuse M'"® Hulin, son amie de la rue de la Paix, aussi tendre, dit-on (^), pour l’homme que bienfaisante pour l’artiste.
Vers le même temps, Delacroix prenait pour modèle un autre familier de son atelier, qui répondait au nom de Louis Schwiter. C’était un garçon de vingt-et-un ans, allié par sa famille à celle de Pierret. Ce personnage, d’origine étrangère, habitait la France avec les siens depuis sa jeunesse, et son cousinage avec le condisciple du peintre récemment illustré par le Massacre de Scio allait en faire un élève de ce dernier. Delacroix connaissait déjà le baron Schwiter avant son excursion d’Angleterre. Carie voyageur avait été chargé par celui-ci d’une commission auprès d’une « délicieuse nymphe » dénommée Sophia, à laquelle il avait promis de remettre « un anneau » de sa part(^). De retour à Paris, en 1826, il faisait poser le particulier. C’était d’abord une lithographie en buste qu’il exécutait d’après lui (Fig. ^8). Puis, sur une grande toile de deux mètres passés de haut, il campait son aristocratique tournure, élégamment vêtue d’un habillement à la dernière mode.
(1) Richard Parkes Bonington, par A. Dubuisson (Revue de l’Art ancien et moderne, aoûtnovembre 1909).
(2) Lettres, tome I, p. ni.
Fig. 47. — Bonington (1835)
Fig. 48. — Le baron Sclvuiiter. Lithographie (1826)
Fig. 4Q. . — Justinien. Esquisse
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Fig. 50. — Etudes pour Justinien.
L’image se détachait sur un paysage, pour lequel, paraît-il, l’auteur avait accepté la collaboration amicale de son confrère Paul Huet. Ce concours d’un réprouvé de l’Académie ne portait pas bonheur à l’œuvre lorsqu’à la saison suivante, elle s’acheminait vers le Salon et sollicitait les suffrages du jury. On la refusait sans ambages. Les solides qualités de cette peinture, aussi physionomique que savoureuse de pâte, échappaient à ses juges, qui lui fermaient l’accès des salles du Louvre. 1825 n’avait pas eu de Salon, et 1826 s’en passait encore. Mais, Delacroix n’avait pas besoin de ce stimulant pour produire. Jamais il ne s’était senti plus d’entrain et d’acharnement au labeur. Dans une lettre, il se plaint avec amertume de la brièveté des jours d’hiver et des exigences du sommeil. «... Les journées sont si courtes, dit-il avec dépit, et on a tant de peine à s’arracher aux bras de V orfèvre réparateur que la besogne doit en souffrir (b. » Mais, prises au pied de la lettre, ces doléances conduiraient à une étrange méprise. L’atelier est un chantier où pas une minute ne se perd. Plusieurs toiles immenses l’encombrent. Il s’agit, notamment, de satisfaire à deux commandes officielles. La reconnaissance vouée par Delacroix à Thiers, comme au bon génie de sa carrière, le rendait quelque peu injuste pour les encouragements reçus par lui sous la Restauration. Il oubliait que, dès 1824, la Ville de Paris, représentée par le comte de Chabrol, préfet de la Seine, lui avait commandé un tableau ayant pour sujet Le Christ au jardin des Oliviers (Fig. ^i). Cette toile, ébauchée en même temps que le Massacre de Scio, se terminait seulement après la fugue en Angleterre, et l’influence de Lawrence se lit dans la fluide et savoureuse grappe d’anges associée au douloureux martyre d’un Jésus plus sombre et plus imbu de Géricault. Les « jolies
(i) Lettre inédite à Soulier, du 13 février [1826].
demoiselles anglaises », que l’intransigeant Délécluze, un instant apprivoisé, reconnaissait avec une indéniable perspicacité dans les visiteurs ailés du jardin de Gethsémani, sont une importation dont le piquant valait la traversée du détroit.
En même temps que le Préfet commandait au peintre, signalé seulement jusque-là par la Barque du Dante, ces anges dont l’exotisme mesuré devait trouver place dans une chapelle latérale de l’église Saint-Paul, le gouvernement l’invitait à participer à la décoration du Conseil d’Etat. Une certaine latitude lui avait été laissée, semble-t-il (0, pour le choix du sujet à traiter. Il avait opté pour la figuration de Justinien présidant à la rédaction des Pandectes. Des croquis qui couvrent plusieurs pages d’un de ses albums le montrent, au lendemain de la commande, se préoccupant de l’exactitude historique et la poursuivant par l’étude des types iconographiques contemporains de l’illustre jurisconsulte impérial (Fig- Cette science une fois acquise, son crayon multiplie les recherches d’attitude pour son personnage ; son pinceau combine l’harmonie de l’œuvre dans trois ou quatre esquisses, jetées successivement sur la toile. Le châssis destiné à prendre place dans la salle du Louvre ne lui est fourni qu’au mois d’août 1826(2). On lui accorde, à partir de cette fourniture, quinze mois environ pour l’exécution de l’objet, qui doit être livré au plus tard le i®*" novembre 1827 (3), Delacroix fut prêt sans doute avant le temps fixé ; car les quatre mille francs alloués par l’Etat pour ce travail lui étaient ordonnancés dès le 18 septembre delà même année (4). Le tableau recevait la visite du public, au Louvre, le
(1) Une lettre officielle adressée à Delacroix, qui figure dans les archives du Louvre, le prie de « faire connaître le sujet qu’il a choisi pour le tableau dont il a été chargé ».
(2) Archives du Louvre. Lettre du 19 août 1826.
(3) Archives du Louvre, Lettre du 29 juillet 1826.
(4) Archives du Louvre. Lettre du 18 septembre 1827.
jour où s’ouvrait le Salon de 1827, organisé sous le toit qui l’abritait lui-même, c’est-à-dire le 24 novembre. Transporté avec le Conseil d’Etat dans le palais que celui-ci occupait en 1871, il a été dévoré par le pétrole enflammé des Communards. Ni la gravure, ni la photographie ne l’avaieiit reproduit; rien n’en rappelle le souvenir, sauf les études préparatoires que j’ai mentionnées. Une de ces esquisses, qui était restée dans l’atelier de l’artiste jusqu’à sa mort, et qui, à sa vente, séduisit Corot au point qu’il s’en rendit acquéreur, présente un tel ragoût de couleur qu’elle fait concevoir de cuisants regrets pour la perte dont elle évoque le souvenir (Fig. 4^).
Le Justinien du Conseil d’Etat était une toile de 4 mètres de haut. Delacroix avait terminé au printemps de 1826 un tableau de moindre envergure, mesurant à peine i“5o dans sa grande dimension, mais destiné à un retentissement immense. Le sujet en était emprunté au Marino Faliero de Bjron {Fig. ^4). C’est l’instant qui suit la décollation du doge coupable sur l’escalier du palais ducal. Une sorcellerie lumineuse, à laquelle Bonington n’est pas étranger, fait reluire les armes et chatoyer les costumes. C’est une effervescence de couleurs à nulle autre seconde. L’artiste, retour de Londres, où il avait vu une « société de peintres » monter des expositions particulières fort achalandées, espérait un instant créer à Paris une organisation indépendante du même genre et y produire avantageusement son œuvre nouvelle. Il s’était procuré, par le canal de Fielding, les « laws and régulations » de la brillante association britannique; mais, il ne se dissimulait pas le manque d’esprit pratique des gens de sa race et redoutait leur apathie. « Je crains, écrivait-il à Soulier, que les Français n’aient pas la persévérance nécessaire pour une telle entreprise, parce qu’un peintre ne consentira jamais à perdre un quart d’heure par semaine pour le bien de la
société (0. » Son rêve n’ayant pu se réaliser, il saisissait la première occasion venue d’exposer le fruit de son travail. C’était à la fin d’avril 1826. L’émoi causé par les malheurs des Grecs et le courant de sympathie qui entraînait la France à leur aide avait provoqué dans le monde des ateliers une généreuse initiative en leur faveur. On annonçait une exposition payante au profit des victimes des Turcs. Elle avait lieu, en effet, rue du Gros-Chenet n° 4, à la galerie Lebrun. Elle s’ouvrait le 17 mai et comprenait 198 numéros (=). Toutes les gloires nationales y figuraient avec David, Gros, Girodet, Guérin et leurs émules. En regard de ces maîtres réputés, la jeune école était représentée, à côté de Delacroix, par Ary Scheffer, Géricault, Devéria et mainte autre célébrité naissante. Le traducteur flamboyant de Byron avait envoyé son Marino Faliero^ et il se réjouissait à la pensée que cette exposition, tout en contribuant à une bonne œuvre, allait « accoutumer le public français à payer comme celui d’Outre-Manche, pour voir de la peinture (3) »,
Sur ces entrefaites, un violent sentiment d’envie déchira sans doute son âme, si profondément éprise de la terre classique, à la nouvelle du départ de Bonington pour l’Italie en compagnie de l’ami commun des deux jeunes peintres, Charles Rivet, alors adonné lui-même à la peinture, qu’il devait abandonner plus tard pour la politique. Les deux voyageurs quittaient Paris pour Venise à l’heure même où s’inaugurait l’exhibition de la galerie Lebrun. Delacroix mourait du désir de voir l’Italie. Constamment, il revenait sur ce chapitre avec son cher Soulier. Au début de cette même année, il lui écrivait encore : « J’ai un grand désir au monde; ce serait de me trouver avec toi en Italie... Si
(1) Lettres, tome I, p. 117.
(2) Tourneux. Delacroix devant ses contemporains, p. 105.
(3) Lettres, tome I, p. 117.
Le Christ au Jardin des Oliviers. (Salon de 1827.)
Nature morte. (Salon de 1827.)
Pâtre blessé. (Salon de 1827.)
Fig. 54- —
Marina Faliero. (Salon de 1827.)
j’avais fait fortune, ce serait déjà fait, » Mais, aller en Italie sans cet autre lui-même, il n’y voulait pas même penser. Voilà pourquoi, sans doute, il n’accompagna point Bonington et Rivet. Tandis que les deux touristes séjournent à Venise, à Bologne, et reviennent en visitant Florence ainsi que la Corniche, le solitaire s’échappe de Paris pour retrouver, je pense, dans le Berri, où ses occupations l’attachent, son fidèle correspondant, ce Soulier qu’il aime tant. D’après un renseignement recueilli autrefois par mon père et publié par lui (’), c’est à Beffes, dans le Cher, où son alter ego occupait alors un emploi dans la régie d’une mine, que Delacroix a peint, cette année-là même, une nature morte d’allure cynégétique, dans laquelle la carapace rutilante d’une paire de homards s’allie avec le poil fauve d’un lièvre, l’aile bleue d’un geai et la robe multicolore d’un faisan doré ; le tout posé contre la crosse d’un fusil et le filet d’un carnier, au sein d’une campagne aux vastes horizons vallonnés, sous un ciel à la Constable (Fig. ^2). Cette information contredit une assertion de Léon Riesener, qui prétend que le tableau fut exécuté en 1824 chez le général Delacroix, au Louroux (=) ; mais, elle s’accorde avec l’apparition du peintre à la Charité-sur- Loire, petite ville assez proche de Beffes, dans le courant de juin 1826. Une lettre inédite de Delacroix à Pierret est expédiée de ce lieu à la date du 13. Le peintre y partage sa villégiature avec un ami, qui est aussi de moitié avec lui dans la rédaction de son message amical. Cet associé garde l’incognito ; mais, je devine la main de Soulier, hébergé avec son intime chez « un de leurs amis communs qui date de vingt-quatre ans ». Ils ont visité la Charité en touristes curieux et ont « joui des antiquités gothiques, lombardes et autres » ; mais, ce qu’ap-
(i) Ad. More.^u. Delacroix et son œuvre., p. 169.
(a) L. Riesener. Notes inédites (Dossiers de Ph. Burty).
précie surtout Delacroix, c’est la société « des rossignols, des ânes et des canards, qui ont tous plus d’esprit que les 40 ».
A la fin de cette épître, qui se ressent quelque peu d’avoir été écrite «après boire», l’artiste redevient sérieux pour charger son cher Pierre! d’une commission relative à l’exposition de la galerie Lebrun, dont les organisateurs sont en train deprocéder à un renouvellement de ses attractions. L’auteur de Marina Faliero veut lui substituer une autre toile de sa façon. L’œuvre nouvelle, qu’il tient en réserve, émane encore de la muse de Byron. C’est le Combat du Giaour et du Pacha {Fig. ^6).
... L’encadreur doit apporter le cadre de mon tableau du G/aowr avant le 15. S’il ne l’a pas fait, va chez lui ; M. Crozet, rue Saint-Germain-l’Auxerrois, n° 89, au troisième. Sitôt qu’il aura encadré le tableau à l’atelier, écris à Bastiano de venir te parler avant ses séances, c’est-à-dire vers 6 heures du matin. Tu le chargeras de le prendre à l’atelier et de le porter rue du Gros-Chenet, en spécifiant que c’est pour le renouvellement de l’exposition. Son adresse : M. Viccentini, rue Perdue, n" 20, près la place Maubert.
Les détails manquent sur les mois de travail intensif qui précédèrent pour le héros acclamé, mais contesté, du Salon de 1824 la revanche espérée pour la fin de 1827, qui amenait un nouveau Salon. Tout ce qu’on sait, c’est que Delacroix sortait peu, se levait matin, restait enfermé dans son atelier tout le jour et ne prenait quelque distraction que le soir, au foyer de ses intimes, tels que Pierret ou Leblond : repos éminemment familial, où le jeu avec les enfants alternait avec les bons mots et les calembours anodins. Leblond « montrait la phantasmagorie » aux bambins de Pierret, et les « grandissimes enfants » s’amusaient avec les autres quand le sommeil ne fermait pas prématurément leurs paupières alourdies par la lassitude du travail (b. La gracieuse figure de femme qui animait les réunions
(i) Lettre inédite de Delacroix à Soulier, du 13 février [1826].
chez Pierret, successivement transportées du 46 de la rue de l’Université au 17 de la rue du Bac, puis au 45 de la rue Saint- Dominique, revit dans un petit portrait à la mine de plomb, fouillé d’une pointe aussi expressive que les profondes analyses de physionomie caressées par le crayon d’Ingres (Fig. ^8). Cette charmante image de M"*® Pierret est datée du 13 avril 1827, « jour du Vendredi Saint ». Il faut en rapprocher, comme deux productions non moins touchantes, à qui l’amitié a donné un accent tout particulier, deux autres crayons du même temps : l’un reproduisant la face ronde et quelque peu poupine du brave Frédéric Leblond (0, l’autre fixant les traits émaciés et anguleux de Félix Guillemardet (Fig 57). C’est le cœur de Delacroix qui a tracé ces images. Sa main se reposait dans ces ouvrages sans prétention de la tension causée à sa nature nerveuse et sensible par l’élaboration de ses grandes pages de style.
L’approche du Salon a jeté les ateliers dans un grand émoi. Ecrivant, le jeudi 8 août, à son camarade Hippolyte Poterlet, qui s’est éloigné de Paris, Delacroix se fait l’écho de cette agitation (û. « ... Toute la peinture, dit-il, est en l’air pour le 4 novembre, et tout ce qui porte palette s’évertue pour arriver à temps. Les modèles ^nt aux abois et les marchands de couleurs sourient de la meilleure grâce du monde à cette fureur bachique. » Quant à lui, il se rend tous les jours de très bonne heure « à sa boutique ». « Pour finir ce que je veux envoyer, écrit-il à Soulier en revenant sur les habitudes matinales qu’il s’impose, ...je suis obligé de me lever very early^^).>'> L’anglomanie le
(1) Ce portrait a été calqué par Alfred Robaut, et ce calque figure dans la précieuse collection documentaire émanant de son auteur que possède aujourd’hui le Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale.
(2) Lettre publiée dans la Revue des documents historiques, février 1880.
(3) Lettre à Soulier du 26 septembre [1827] ; passage inédit.
tient toujours à un tel point, malgré son aversion pour la vie britannique éprouvée au delà du détroit, que, non seulement il s’exprime volontiers en anglais avec son ancien professeur, mais qu’il songe à transformer son écriture et à en faire une écriture anglaise d’après « la méthode de Lancastre(0 », Ce sacrifice à l’exotisme, très sensible si on se livre à l’examen graphique de sa correspondance, va de pair avec le mouvement de délire qui l’entraîne à médire de notre théâtre classique pour mieux exalter les productions scéniques d’Outre-Manche. Le romantisme a fait en lui une recrue momentanée d’une grande ferveur, et le théâtre de l’Odéon, où une troupe anglaise fait tous les jours salle comble, n’a pas d’habitué plus enflammé. L’état d’esprit dans lequel il aborde le Salon lui donne des allures de révolté, qui ne sont pas dans son tempérament. Il s’exagère à lui-même les rigueurs probables du jury à son égard, « ... Il paraît, fait-il, que ces Messieurs se proposent d’être d’une sévérité de chien, et particulièrement à l’égard des novateurs (ù. » Craintes chimériques. De ses envois, un seul lui est retourné : c’est le portrait de son ami Schwiter. Les autres, au nombre de neuf, sont tous admis. Il y a d’abord le Christ au jardin des Oliviers ; le « Christ du préfet », comme il dénommait familièrement cette commande édilitaire. Il y a Marina Faliero, la toile boningtonienne déjà exhibée en primeur à la galerie Lebrun. Un troisième tableau est intitulé : Scène de la guerre actuelle des Turcs et des Grecs. J’estime qu’on s’est trompé en identifiant cette œuvre avec le Combat du Giaour et du Pacha. Pourquoi Delacroix aurait-il changé le titre d’un morceau consacré par la notoriété déjà acquise rue du Gros-Chenet ? J’incline à penser que le titre inscrit au livret se rapporte à un certain tableau dans lequel un cavalier traverse le premier plan
(t) Lettre à Soulier du 26 septembre [1827] ; passage inédit.
(2) Ibid.
Fig. 55. — Scène de la guerre hellénique. (Salon de 1827.)
Fig. 56. — Combat du Giaour et du Pacha (1826).
lilial
Fig. 57. — Félix Guillemardet.
Fig. 58. — Mme Pierret (1827)
Fig. 59. — Tête d' Indienne. (Salon de 1827.)
sur sa monture au galop, tandis qu’un palikare à pied fait le coup de feu un peu plus loin (Fig. 55^. Cette toile, assez estimée dans l’entourage de son auteur pour qu’un de ses amis répondant au nom de Bouruet en essayât une reproduction à l’eauforte, était exécutée par un procédé nouveau, qui consistait à mélanger à la couleur du vernis au copal, pour lui donner plus d’éclat et, en même temps, la garantir contre les altérations. La même technique avait été employée par le peintre pour sa Nature morte de Beffes, qui figurait également au Salon. C’est d’elle qu’il parlait lorsqu’écrivant à Soulier le 26 septembre, il lui disait : « J’ai achevé le tableau d’animaux du général et je lui ai déterré un cadre rococo, que je fais redorer et qui fera merveille. Il a déjà donné dans l’œil à une provision d’amateurs, et je crois que cela sera drôle au Salon (ô. » Des renseignements acquis par mon père il ressort que cet étrange morceau, qui emprunte à la façon dont il fut peint une solidité à toute épreuve en même temps qu’une éclatante richesse de tons, était destiné, dès sa conception dans le Berri, au général du Coëtlosquet. Le cadre « rococo », « déterré » par Delacroix pour habiller son œuvre et redoré par ses soins, n’est autre qu’une de ces bordures en bois sculpté de style Louis XIV dont le goût du temps faisait fi et dont nos contemporains se sont chargés de réhabiliter le mérite. Passés entre les mains de mon grandpère en 1843 avec leur accoutrement initial, les homards du général sont entrés depuis au Louvre sans en avoir rien perdu et, si Delacroix revenait parmi nous, il retrouverait sa toile absolument telle qu’il l’avait habillée pour le Salon de 1827.
Le costume du principal personnage de la Scène de la guerre hellénique àon\ il vient d’être question avait été fourni, paraît-il, à son metteur en scène par un particulier qui s’appelait le comte
(i) Lettres, tome I, p. 129. (Burty s’est mépris sur la date de cette lettre, comme sur le tableau qu’elle concerne.)
Palatiano. C’était un habillement d’une richesse incomparable. La veste et les jambières resplendissaient de dorures. La ceinture supportait des armes de prix. Delacroix ne se contenta point d’avoir affublé un mannequin de cette somptueuse défroque pour la mêler à un épisode mouvementé des luttes pour l’indépendance. Il fit poser le comte lui-même dans sa tenue de palikare, et ce portrait, d’un ragoût piquant et d’une coloration étincelante (Fig. 6o), s’en fut tenir compagnie aux autres Grecs expédiés au Louvre. Un jeune Turc caressant son cheval n’ajoutait pas grand’chose aux précédents envois. Mais, une tête d'étude d'une Indienne, qui les accompagnait aussi, se distinguait par des qualités picturales de premier ordre (Fig.^p). Je dirai la même chose de la petite toile dont le catalogue donnait la description suivante : Un pâtre de la campagne de Rome, hlessé mortellement, se traîne au hord d'un marais pour se désaltérer (Fig. C’est encore un morceau qui doit au vernis dont ses couleurs ont été imprégnées une fraîcheur de tons exquise en même temps que la plus robuste des patines. Deux chevaux de ferme anglais complétaient l’exposition de Delacroix. Petite toile de dimensions modestes, dont le titre disait l’origine exotique. Le souvenir des chevauchées mouvementées sur les pur-sang d’Elmore revivait dans les gambades d’un couple hennissant, à la crinière flottante et aux actions désordonnées.
Le Justinien était exposé en place, dans la salle à laquelle il était destiné. Delacroix avait eu, tout d’abord, l’espoir de joindre à ses autres envois « un grandissime tableau », de l’envergure du Massacre de Scio, en train de s’élaborer dans un atelier du passage Saulnier, où il avait transporté ses pénates artistiques. Le sujet en était emprunté au Sardanapale de Byron. Le roi de Ninive y était représenté au moment où, dans son palais pris d’assaut, il attend tranquillement la mort sur le
bûcher qu’il s’est fait préparer, au milieu de ses femmes et de tous ses trésors, destinés à périr avec lui (Fig. 62). L’œuvre ne s’était pas trouvée prête à temps pour le 4 novembre. Mais, les expositions en ce temps-là, n’étant pas fréquentes, souffraient quelque élasticité : le Salon de 1827 subissait un renouvellement de ses attractions au commencement de 1828. En février, Delacroix en retirait son Marina Faliero, qu’il expédiait en Angleterre, et j introduisait trois toiles nouvelles, dont la Mort de Sardanapale était la principale et s’imposait déjà par sa taille. Le camarade de Bonington et de M. Auguste y déployait toutes les audaces de coloris apprises dans leur fréquentation. L’Orient et l’Angleterre, qui l’avaient conquis du même coup, flamboyaient réunis dans son pinceau novateur ». L’énorme page byronienne palpitait d’une fougue en apparence désordonnée, qui donnait le change aux observateurs superficiels. Mais, en réalité, le compositeur de cette déroutante symphonie était un savant orchestrateur, qui n’en avait abandonné aucune partie au hasard de l’improvisation. De patientes études d’après des miniatures persanes l’avaient imbu delà couleur locale particulière à son sujet (Fig. 6j et6/f). Et puis, l’ordonnance du tableau avait été longuement mûrie au moyen d’une esquisse très poussée, aussi parfaite, dans son genre, que l’œuvre elle-même (Fig. 61). Mais, les préventions de la routine sont telles que la science de l’ouvrier devait pâtir de la nouveauté de son ouvrage. Le Massacre de Scia avait déjà dérangé les habitudes de « l’Ecole ». Sardanapale allait l’exaspérer.
Dès le premier pas, l’épreuve commence. «... J’ai effectivement fini mon Massacre n° 2 », écrit Delacroix à Soulier, le 6 février 1828 ('). Et il ajoute : « Mais, j’ai eu à subir les tri-
(i) Lettres, tome I, p. n8.
bulations assez nombreuses de MM. les très ânes membres du jury. J’en aurai long à te dire sur ce chapitre. » Malgré tout, le tableau a été accroché en bonne place. Mais, l’accueil qu’il reçoit est si peu flatteur que l’artiste lui-même ne regarde plus son travail avec les yeux indulgents qu’il avait jusque-là pour lui. C’est un choc qui le bouleverse.
...C’est ce matin qu’on a rouvert le Salon. Ma croûte est placée le mieux du monde. De sorte que, succès ou non succès, ce sera à moi qu’il faudra s’en prendre. J’ai éprouvé, enarrivant là-devant, un effet abominable, et je ne souhaite pas que l’excellent public ait mes yeux pour juger mon chef-d’œuvre... Quel exécrable métier que de faire consister son bonheur dans des choses de pur amour-propre! Voilà six mois de travail qui aboutissent à me faire passer la plus foutue des journées. Du reste, je suis accoutumé à ces choses... C’est peut-être, c’est probablement comme toutes les autres fois où le premier aspect de ma sacrée peinture accrochée à côté de celle des autres me jugule entièrement. Cela me fait l’effet d’une première représentation où tout le monde sifflerait.
D’après le critique du Moniteur universel^ « quelques personnes » trouvaient le tableau « sublime », mais « la presque unanimité des spectateurs le trouvait ridicule » ; et cet aristarque, qui se prétend animé de sentiments sympathiques au talent du peintre, lui donne des conseils, qu’il n’est pas indifférent de reproduire pour expliquer le découragement momentané du génie méconnu. « Il est temps encore de s’arrêter dans une telle carrière, écrit cette plume orgueilleuse et sotte; que M. Delacroix mette un frein salutaire à son imagination pittoresque et poétique ; qu’il s’efforce d’acquérir du style ; qu’il consente à dessiner ; qu’il mette son langage à la hauteur de ses pensées; voilà le désir et l’espoir de ses amis véritables, qui l’estiment trop pour le flatter (b. » Le peintre auquel on adresse
(i) Tourneux. Eugène Delacroix devant ses 'contemporains^ p. 49.
Fig. 6o. — Le comte Palatiano. (Salon de 1827.)
Esquisse de la Mort de Sardanapale.
Fig. 62. — La Mort de Sardanapale. (Salon de 1827.)
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Fig. 63 et 64. — Études d’après des miniatures persanes
de tels discours est forcément quelque peu décontenancé. Cependant, il sent ce qu’il vaut et ne se laisse pas abattre. Qu’on l’écoute plutôt (ô.
...Je suis ennuyé de tout ce Salon. Ils finiront par me persuader que j’ai fait un véritable fiasco. Cependant, je n’en suis pas tout à fait convaincu. Les uns disent que c’est une chute complète; que la Mort de Sardanapale est celle des romantiques, puisque romantiques il y a; les autres, comme ça, que je suis inganno, mais qu’ils aimeraient mieux se tromper ainsi que d’avoir raison comme mille autres, qui ont raison si on veut, et qui sont damnables au nom de l’âme et de l’imagination. Donc, je dis que ce sont des imbéciles, que ce tableau a des qualités et des défauts, et que, s’il y a des choses que je désirerais mieux, il y en a pas mal d’autres que je m’estime heureux d’avoir faites et que je leur souhaite. Le Globe, c’est-à-dire M. Vitet, dit que, quand un soldat imprudent tire sur ses amis comme sur ses ennemis, il faut le mettre hors les rangs. Il engage ce qu’il appelle la jeune école à renoncer à toute alliance avec une perfide dépendance. Tant il y a que ceux qui me volent et vivent de ma substance crieraient haro plus fort que les autres. Tout cela fait pitié et ne mérite qu’on s’y arrête un moment qu’en ce que cela va droit à compromettre les intérêts tout matériels, c’est-à-dire the cash (lisez : le porte-monnaie).
Jusqu’à la production du Sardanapale, cqS2l\oi\ avait été un succès pour le peintre, dont le Christ et le Justinien avaient joui d’une certaine faveur auprès du public. Mais, le feu d’artifice romantique jetait l’émoi autour de celui qui l’avait tiré. L’homme à qui le roi avait confié la direction des artistes et la distribution de la manne qui les faisait vivre, le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld, le faisait appeler. Delacroix, tout ému à l’idée du bénéfice à tirer de l’entrevue, s’y précipitait avec l’espoir de quelque proposition tlatteuse.,Le grand seigneur le recevait avec une parfaite courtoisie; mais, de sa bouche embarrassée aucune parole d’encouragement ne se décidait à
(i) Lettre du ii mars 1828. {Lettres, tome I, p. 120.)
sortir. Ses gracieusetés n’étaient que des condoléances. Avec une gaucherie ennuyée, il chapitrait le jeune maître comme un élève indocile ; il lui laissait entendre « que c’était folie d’espérer avoir raison contre tout le monde » et que, s’il prétendait continuer à bénéficier des sympathies de l’Etat, « il fallait changer de manière ». « A ce dénouement, disait Delacroix en se remémorant plus tard cette lamentable entrevue je l’arrêtai court, en lui disant que je ne pouvais m’empêcher d’être de mon opinion, quand la terre et les étoiles seraient de l’autre côté; et, comme il s’apprêtait à m’attaquer par le raisonnement, je lui fis un grand salut et sortis de son cabinet, le laissant plus interdit que moi. J’étais, au contraire, enchanté de moi-même, et mon Sardanapale me parut, à partir de ce moment, très supérieur à ce que j’avais cru... »
C’est avec cette confiance en lui-même, que l’attaque avait fortifiée au lieu de l’abattre, que le signataire de ces lignes rétrospectivement vengeresses se présentait, quelques jours après cette scène mémorable, à la distribution des récompenses qui suivait la clôture du Salon. Naturellement, il ne s’entendait point nommer parmi les bénéficiaires des acquisitions ou des commandes. L’ostracisme avait été poussé aux dernières limites. Dans l’énumération des travaux exécutés pour le Conseil d’Etat, son nom n’était même pas prononcé. On le traitait en paria. On le considérait, pour employer ses propres expressions, comme « l’abomination de la peinture ». On lui « refusait l’eau et le sel ». Une nature sensible comme la sienne souffrait cruellement d’un traitement pareil. En outre, sa situation matérielle pâtissait de son exclusion des faveurs gouvernementales, qu’il avait eu l’imprudence d’escompter en attaquant sa grande toile. Une profonde mélancolie l’étreignait. Ses illu-
(i) Eiigene Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 71.
sions déçues et ses espoirs évanouis se concentraient dans une amère plainte, lancée vers le cœur compatissant de son fidèle Soulier (') :
...La grande occupation de mon existence, celle qui tient en suspens et en échec les hautes et puissantes facultés que la nature m’a accordées, au dire de quelques braves gens, c’est d’arriver à payer mon terme tous les trois mois et de vivoter mesquinement. Je suis tenté de m’appliquer la parabole de Jésus-Christ, qui dit que son royaume n’est pas de ce monde. J’ai un rare génie, qui ne va pas jusqu’à me faire vivre paisiblement comme un commis. L’esprit est le dernier des éléments qui conduise à faire fortune; cela sans figure, sans exagération. L’imagination, quand, pour comble de malheur, ce don fatal accompagne le reste, consomme la ruine, achève de flétrir, de briser dans tous les sens l’âme infortunée. L’amour de la gloire, passion menteuse, feu follet ridicule, qui conduit toujours droit au gouffre de tristesse et de vanité !... Si j’ai des enfants, je demanderai au ciel qu’ils soient bêtes et qu’ils aient du bon sens.
J’ai déjà dit qu’une fois retiré du Salon, Marina Faliero était parti pour Londres. Delacroix poursuivait son idée de tenter la fortune en Angleterre. Il paraît qu’il faillit avoir pour acheteur sir Thomas Lawrence en personne. C’est l’intéressé lui-même qui l’apprenait un jour au critique Théophile Silvestre (=). Nous savons de la même manière qu’avec le rutilant commentaire de Byron, un autre tableau avait pris le chemin de la British Gallery of Modem Art, ouverte dans Pall Mail par un sieur Hobday. C’était une nouvelle «: Orientale » inspirée à l’auteur àM Massacre de Scia par les infortunes de la nation hellénique. La toile, qui représentait une jeune grecque éplorée au milieu d’un site ensanglanté et dévasté par la guerre, figurait La Grèce expirant sur les ruines de Missolonghi (Fig. dyj. Paris en avait eu la primeur à l’exposition de la galerie Lebrun « au profit des Grecs ». Ce salut aux infortunes de nos frères d’Orient rappro-
(1) Lettre du 28 avril 1828. {Lettres, tome I. p. 122.)
(2) Lettres, tome II, p. 192.
chait le pinceau du peintre de la lyre du poète et associait Delacroix à Victor Hugo, dans un même élan de pitié pour les malheureuses victimes de l'implacabilité ottomane. L’aveuglement agressif des détracteurs du Sardanapale avait précipité, par un mouvement de sympathie instinctive, la victime de leur persiflage entre les bras du fougueux signataire de la préface de Cromwell. Cette âme foncièrement classique, nourrie de Virgile et d’Horace et dont l’Italie était la patrie idéale, se laissait emporter par un courant plus fort qu’elle dans le torrent du romantisme. Où Delacroix avait-il connu Hugo ? Peut-être dans le salon royaliste de l’aimable femme, éprise de peinture autant que de théâtre et adonnée à la pratique simultanée des deux arts, qui partageait le nom du dramaturge Ancelot. Car le poète et le peintre en étaient les hôtes assidus. En tout cas, leurs relations étaient assez intimes, en la mémorable année 1827, pour que, frappé par la mort dans la personne de sa sœur, décédée dans le courant d’avril, le frère de de Verninac en prévînt par une lettre particulière son confrère en romantisme (b. Un autre jour, il criait au shakespearien créateur de Cromwell son enthousiasme pour la troupe anglaise de l’Odéon dans des termes propres à le faire classerparmi les adeptes résolus des nouvelles formules théâtrales (b ;
...Eh bien! envahissement général. Hamlet lève sa tête hideuse. Othello prépare son poignard essentiellement occiseur et subversif de toute bonne police dramatique. Qui sait encore?... Le roi Lear va s’arracher les yeux devant un public français. Userait de la dignité de l’Académie de déclarer incompatible avec la morale publique toute importation de ce genre. Adieu le bon goût! Apprêtez-vous, dans tous les cas, une bonne cuirasse sous votre habit. Craignez les poignards classiques, ou plutôt immolez-vous courageusement pour nos plaisirs, à nous autres barbares...
(1) Lettre à Victor Hugo, avril 1827. Catalogue d’autographes de Charavay, nov. 1899.
(2) Lettres, tome I, p. 130.
Fig. 65. — La Grèce sur les ruines de Missolonghi (1826).
Fig. 66. — Costume pour A my Robsart (1828)
Fig. 68. — Amédée Berny d'OnviJle, élève de rinstitidion Gonhaux, lauréat du Concours Général (1830).
1828, qui a transformé Delacroix en révolté malgré lui, fait de son crayon le collaborateur empressé d’un drame auquel Hugo prête le parrainage de son nom fameux. Amy Rohsart, que rOdéon met en scène au mois d’octobre, est, en réalité, de Paul Foucber, son beau-frère; mais le grand Victor s’intéresse au succès de l’œuvre avec une sollicitude quasi paternelle, qui donne le change à la galerie. C’est pourquoi le peintre de Sardanapale, guidé par ce père putatif, s’improvise dessinateur de costumes et habille toute la troupe. La commande s’exécute par correspondance. Delacroix est en villégiature. Hugo dicte l’accoutrement de chaque personnage (') ; la main esclave de ses rêves les traduit en suggestives aquarelles, qu’elle lui expédie séance tenante. « Le tailleur peut entrer en danse (=). » Si les croquis de l’artiste, dont nous avons un spécimen sous les yeux (Fig. 66), avaient été exécutés fidèlement, le public s’est privé, faute de mieux, d’un pittoresque spectacle en sifflant Amy Rohsart et en faisant tomber la pièce dès son apparition sur la scène. Delacroix parlait déjà d’habiller les héros de Cromicell ou de quelque autre drame qui serait tout entier « du sang » de son camarade de lutte et le vrai « fruit de ses entrailles ». Mais, sa collaboration fut laissée de côté. Il paraît qu’il assistait, au mois de juillet 1829, à la lecture de Marion Delorme, faite devant un cénacle d’intimes dans l’atelier de Devéria (3). Mais, déjà son hugolisme faiblissait. Son nom ne figure pas parmi les « bandes » A Hernani. Peu à peu, il reprenait sa fière indépendance de solitaire, incapable d’aucun embrigadement volontaire.
Hugo terminait le billet consacré à la description des cos-
(1) Lettre inédite de Victor Hugo à Eug. Delacroix, du 6 octobre [1827]. (Copie dans les dossiers de Burty.)
(2) Lettres, tome I, p. 134.
(3) Note des dossiers de Burty.
tûmes à'Amy Rohsart en disant à son collaborateur bénévole: « Présentez bien mon admiration à Sardanapale, à Faliero, à l’Evêque de Liège, à Faust, à tout votre cortège enfin. » Faust et VEvêLjue de Liège sont de nouvelles connaissances à faire. Depuis le voyage de Delacroix en Angleterre, le Faust de Gœthe travaillait son imagination. Il avait vu là-bas le drame arrangé pour la scène, avec des additions comiques qui parlaient aux yeux d’une façon tout à fait piquante; l’idée de puiser à cette source merveilleuse d’éléments picturaux s’était emparée de lui. Au renouvellement du Salon qui amenait Sardanapale au Louvre, Faust y entrait avec lui : un Faust dans son cabinet, auquel le démon apparaît pour la première fois sous les traits humains de Méphistophélès. Vers le même temps, l’éditeur de lithographies Ch. Motte mandait l’artiste par le message que voici (b :
Monsieur Delacroix,
Si vous aviez quelques instants à me sacrifier, nous pourrions peutêtre, un de ces soirs, arranger une affaire diabolique avec Faust. J’ai quelques idées à vous communiquer pour l’exploitation de ce sorcier.
Votre tout dévoué, Motte.
La proposition souriait à Delacroix, momentanément refroidi pour les « grandes machines » par l’accueil fait à sa dernière tentative dans ce genre. Les visions tragiques de Gœthe fouettaient sa verve. L’ironie féroce de Méphisto, incarnée naguère sous ses yeux dans la désinvolture vraiment satanique de l’acteur Terry, enflammait surtout son imagination, avide de faire exprimer au crayon les inventions pathétiques réalisées par le poète. Motte avait fait traduire le drame par Albert Stapfer.
(i) Lettre inédite (Dossiers de Burty).
L’artiste exécutait, pour accompagner cette traduction, dixsept compositions lithographiques reproduisant les scènes les plus typiques de l’ouvrage, auxquelles s’ajoutait un portrait de Gœthe dû à la même main. Loin de calmer son tempérament à qui la Muse de Byron faisait affirmer son originalité avec une complète indépendance, celle du tragique allemand l’avait jeté dans l’outrance d’une personnalité rebelle à la contrainte. Faust ne fut pas plus heureux devant le public que Sardanapale. La caricature le malmena et son interprète, accusé d’enlaidir à plaisir la créature humaine, fut proclamé « comme un des coryphées de l’école du laid ». C’est l’expression même employée par Delacroix dans une lettre à Ph. Burty en réponse à des questions posées par le critique sur son œuvre lithographique (0. Au point de vue pécuniaire, l’entreprise n’avait pas été brillante. Interrogé sur le rendement de la publication vers la fin de sa vie, à une époque où ses souvenirs n’étaient plus très précis, il parlait de « quelque chose comme cent francs » avec, en plus, une gravure d’après le Pie VII de Lawrence. Du moins, l’approbation artistique d’un homme comme Gérard, que ses attaches avec l’Académie n’empêchaient point de rendre justice au génie turbulent de son jeune confrère, l’avait quelque peu dédommagé; à trente-cinq ans de distance, il n’oubliait pas l’encouragement sorti de la bouche du vieux baron pendant l’examen de quelques-uns de ses dessins, et notamment de son Méphistophélès dans la cave d' Auerhach (Fig. 6y). Cette même pièce avait eu l’honneur de tirer un éloge de la bouche de Gœthe lui-même. Son confident Eckermann rapporte des paroles on ne peut plus flatteuses, prononcées par le maître de Weimar à la vue de cette estampe et d’une autre de la même suite, soumises à son jugement sur la fin de 1826 ù); ce qui donne à entendre
(1) Lettres, t. II, p. 392.
(2) Conversations de Gœthe recueillies par Eckermann (Trad. Délerot), tome I, p. 249.
que Delacroix n’avait pas attendu l’initiative de son éditeur pour s’engager dans la voie où Motte l’entraîna définitivement. L’ouvrage paru, Gœthe saluait encore une fois son commentateur artistique d’une façon fort sympathique (d. « Ses dessins éteignent l’éclat de tout ce qui les entoure », proclamait le poète, presque jaloux de son traducteur.
C’est à des besognes comme son Faust que Delacroix pensait quand, incriminant l’Administration et sa bouderie intempestive, il la rendait un jour responsable du « temps précieux perdu » par lui en « petites choses »(d. Parfois, en cette douloureuse époque de labeur sans rémunération assurée, sa nature altière souffre de l’attente aléatoire du lendemain comme d’une entrave insupportable à ses coups d’ailes. La gêne qui le paralyse et l’asservit à la dépendance d’autrui lui arrache alors des cris d’impatience et de révolte. Il adore la campagne et, un aimable compagnon comme Charles Rivet le convie-t-il à une villégiature de quelques jours dans le confort d’une maison où l’on jouit de toutes les aises, il s’y prélasse avec complaisance. Mais, le contraste entre cette exemption passagère des soucis de l’existence et la lutte de tous les instants qui l’attend à Paris ne tarde pas à s’imposer à lui. Alors, le voilà s’épanchant avec désordre dans le sein d’un de ses correspondants familiers et poussant maints soupirs mélancoliques, dont le dernier est étouffé par un éclat de rire (3).
Cher ami {c'est à Pierret que Vépitre s" adresse),... Ma misère m’embête fort. Quand aurons-nous une terre et quand mangerons-nous les lapins qui auront brouté notre véritable herbe? Si ce n’était la boue que cela fait quand il pleut, il est vraiment doux d’être propriétaire. On a un cuisinier, des dindons, des canards. On irait vraiment jusqu’à se marier pour avoir de
(1) Conversations de Gœthe recueillies par Eckerinann (Trad. Délerot), tome TI, p. 387.
(2) Eugène Delacroix, sa vie et son œuvre, p. 73.
(3) Lettre inédite à Pierret, du 17 octobre 1827.
Bataille de Poitiers.
Fig. 70. — Richi-liru lUsant la ni>'s<r. Lithographie de Jourd\ , le t. l'leau e-.p'isé ;ti ''.don de >83!.
Fig. 71. — Cromwell à Windsor. (Salon de 1831. ^
Fig. 72. — Esquisse de la Bataille de Poitiers
Fig. 73. — Richelieu disant la messe. Esquisse à l’aquarelle
tout cela... La propriété! La propriété !... Il me semble qu’il y a des mois que j’ai quitté votre bourbier. Oh! chien d’atelier à la glace; scie des scies ! Et pourtant, non : il y a des moments où je pense avec quelque plaisir à cette damnée peinture. Le dîner va sonner. Il faut se requinquer. Je t’en souhaite un bon, et beaucoup d’autres par la suite, dans cette fameuse terre où nous devons chasser aux flambeaux. . .
L’argent est rare et le peu qui vous en tombe entre les mains s’échappe avec une désespérante facilité : tel est le refrain de presque toutes les lettres que le destinataire de celleci reçoit de son ami pendant ces années de lutte contre une destinée qui fait payer cher à l’artiste ses trop rares faveurs (b. Apparaît-il, d’aventure, un miraculeux billet de banque sous le vitrage de l’atelier, l’encadreur, le tailleur ou le bottier s’en disputent les trop éphémères attraits. Ces « gensses d’argent » sont dépourvus d’entrailles ; ils tracassent le monde sans pitié. Leur victime, lasse de cette vie au jour le jour, soupire après l’heure bienheureuse qui la délivrera du joug de ces mesquins soucis, danslesquels elle s’épuise. Mais, l’énergie nel’abandonne point, et l’espoir la soutient. « Poussons-nous, s’écrie l’acharné lutteur b), et tâchons d’avoir, avant de tordre l’œil, un peu de pain et d’indépendance en ce bas monde. Une petite bibliothèque, quelques bons vins et quelques bonnes choses encore. Le reste, comme dit mon ancien ami Sardanapale, ne vaut pas un fétu. »
Le 6 février 1828, il termine sa lettre à Soulier sur la réouverture du Salon, reproduite plus haut, par le post-scriptum suivant (3) : « Je suis déménagé. Je t’écris de la rue de Choiseul, 15, quartier très fashionable et beaucoup trop pour un gueux de mon espèce, qui est sur la large voie pour aller à l’hôpital. »
(1) Lettres, tome I, p. 131,01 lettres inédites à Pierret, des 12 décembre 1828 et 29 avril 1829.
(2) Lettres, tome I, p. 121.
(3) Lettres, tome I, p. 119.
Mais, le « gueux » fait bonne contenance et tient tête à l’adversité. Tous les moyens lui sont bons; il fait flèche de tout bois. Il est notamment en relations avec un homme de lettres nommé Goubaux, qui s’est fait pédagogue et qui tient une pension de jeunes gens fort bien achalandée, qu’on appelle \ Institution Saint-Victor. Ce Goubaux s’est mis en tête d’orner le parloir de sa maison avec le portrait de ses lauréats du Concours général. Il demande à Delacroix de se charger de ces effigies à cent francs Tune, et Delacroix accepte avec empressement (0. Il en exécutera une dizaine qui, réunies aussi longtemps qu’a vécu celui à qui était due l’initiative de cette galerie iconographique, sont aujourd’hui dispersées de côté et d’autre. Le portraitiste s’était acquitté de sa tâche avec conscience : la plupart de ces images sont des morceaux solidement peints, d’une pâte limpide et d’un caractère physionomique très attachant. Ainsi, par exemple, celle du jeune Amédée Berny d’Ouville, titulaire du second prix de thème latin, dans la classe de sixième, au Concours de 1830. (Fig. 68.) Pour un artiste épris de son métier, tout est matière à chef-d’œuvre : la tête d’un humble collégien aussi bien que celle de Richelieu.
L’illustre cardinal occupait précisément en ce temps-là le pinceau de Delacroix. Le duc d’Orléans avait commandé à celuici une grande toile pour sa galerie de tableaux. Le sujet en était : Richelieu dans sa chapelle du Palais-Royal, « disant la messe entouré de la compagnie de ses gardes, le mousquet sur l’épaule et la mèche allumée » (Fig. yo.) Le peintre passait à cette commande une grande partie de l’été de l’année 1828. « Je te dirai que le maudit tableau du duc d’Orléans m’a tenu trois grands mois », écrivait-il à Soulier dans le courant du mois d’octobre O. Il lui annonçait en même temps que « le Ministre de
(1) Lettres, tome I, p. 142 et 143.
(2) Lettres, tome I, p. 133.
rintérieur, homme aimable sous tous les rapports », venait de lui « commander un tableau pour le musée de Nancy, représentant la mort de Charles le Hardi ou le Téméraire, grand libertin de sa nature », et il signait « Eugène Delacroix, peintre d’histoire et baron en herbe ». Cette gracieuseté de M. de Martignac a ramené le sourire sur les lèvres closes par une moue à l’égard des grands du jour depuis l’algarade du vicomte Sosthènes. Bercé par la vision réconfortante d’un labeur honorifique et rémunérateur, le travailleur emporte son doux rêve au sein de l’ermitage fraternel de Touraine. Il n’a pas revu le Louroux depuis 1822. Le bon général réserve la plus cordiale des hospitalités à son Eugène, qui s’abandonne avec joie aux charmes de la vie champêtre pendant plusieurs semaines d’un automne magnifique. «La campagne, écrit le voyageur (0^ est bariolée de rubis, d’émeraudes, de topazes et de tout son luxe d’adieu. Malgré mes occupations qui me rappellent et ma fainéantise d’ici, j’appréhende de m’en aller et de reprendre le collier de fatigue. » D’ailleurs, il ne perd pas de vue le fameux tableau du ministre. Pierret, à qui ces lignes s’adressent, est chargé de demander à son cousin Schwiter, qu’un voyage a conduit du côté de Nancy, de prendre comme documents à l’usage de son ami, en vue de sa commande, «le plus de vues qu’il pourra des différents côtés de la chapelle et du local où a été tué Charles le Téméraire». Et puis, pendant son séjour en Touraine, Delacroix s’est avisé qu’une veine à exploiter, c’est le tableau d’église. Il se met en frais de réclame auprès du clergé de la région. « Je tâche, dit-il (=), de chauffer le chapitre et les curés, pour me faire faire des tableaux d’église. J’ai fait un prospectus magnifique, que je leur ai délivré. » Il n’apparaît pas que cette publicité ait produit des fruits. Et c’est bien
(1) Lettre du 5 novembre 1828 {Lettres, tome I, p. 136).
(2) Lettres, tome I, p. 132.
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dommage pour les églises de Touraine. Mais, le détail est intéressant et vaut d’être noté au passage. L’homme se sentait né pour la grande peinture et les vastes espaces : son pinceau brûlait de donner sa mesure dans le décor des édifices publics.
A sa rentrée dans la capitale, Delacroix, que nous avons vu transportant ses pénates rue de Choiseul au commencement de 1828, change encore une fois d’appartement. Jusque-là, son logis et son atelier étaient séparés. Il a trouvé moyen de les réunir, et il en manifeste sa joie, tout en soupirant des tracas que ce double déménagement lui occasionne. C’est à Soulier qu’il s’adresse, et l’épître est datée du 28 janvier 1829(0.
... Je suis dans les horreurs du déménagement. J’espère que je serai bien. Tu voudras bien m’écrire d’ores en avant quai Voltaire n“ 15. Tu vois que je me rapproche du quartier de la bonne compagnie; et cela sera, s’il plaît à Dieu, pour me faire devenir le plus insociable possible, pour me coucher de bonne heure, narguer les insolents et les cousus d’or, comme c’est ma nature. Il faut tâcher d’être gueux en enrageant le moins possible. Imagine que je n’ai qu’une porte à ouvrir, encore puis-je la laisser ouverte, et, de ma simple chambre, je passe en pantoufles dans mon atelier, très confortable, lequel a encore par surcroît un escalier qui lui est propre, et qui est propre... Tout cela me coûtera une bagatelle de plus que je nepayais jusqu’ici, et l’économie de temps sera pour moi si grande que c’est un gain véritable que de l’argent si bien placé. Le plus grand de mes avantages sera, sans contredit, de me plaire chez moi, chose après laquelle je cours depuis bien longtemps. Je vois de mes fenêtres le Louvre, un peu de la rivière et des Tuileries. Il ne tient qu’à moi de me croire roi de tout cela...
Le logement est celui que Carie V ernet vient de quitterpour suivre à Rome son fils Horace, nommé directeur de l’Académie de France. Aussitôt installé, son nouvel occupant s’est mis à travailler sa commande officielle. Après plusieurs études préliminaires telles qu’un certain Combat de chevaliers bardés de
(i) Lettres, tome I, p. 136.
Jeune tigre jouant avec sa mère. (Salon de 18:51.)
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Esquisse de Và- Bataille de Nancy.
Combat de chevaliers.