‹ Delacroix, raconté par lui-mêmeChapitre 5 sur 18 · Tigre royal. Lithographie · texte numérisé non relu

Tigre royal. Lithographie

Fig. 78. — Études d’après un tigre écorché.

lOI

fer, qui met aux prises séparément deux émules du Téméraire (Fig. y6), il jette sur la toile une esquisse de cette Bataille de Nancy où Charles de Bourgogne a trouvé la mort, et le fameux vicomte de la Rochefoucauld, toujours intermédiaire officiel entre les artistes et l’Etat, va se trouver appelé à dire son mot sur la matière. Le billet qui suit vise cette sanction administrative des préliminaires de l’œuvre en question (d.

Monsieur le Vicomte,

Le 25 février 1829.

La lettre par laquelle vous avez bien voulu m’indiquer un rendez-vous pour prendre connaissance de mon esquisse de la Bataille de Nancy m’arrive le soir du jour que vous m’avez fixé. Ayant d’ailleurs fait quelques changements à ce que je désirais vous soumettre, je vous prie de vouloir bien m’indiquer de nouveau un jour où il vous sera possible de me recevoir, pressé que je suis de présenter à votre approbation le commencement d’un ouvrage auquel je désire vivement vous voir attacher votre suffrage.

J’ai l’honneur d’être avec respect. Monsieur le Vicomte, votre ti'ès humble et très obéissant serviteur.

E. Delacroix.

Nous sommes sans renseignements sur cette entrevue; mais, Tassez grande similitude de l’esquisse (Fig. et du tableau (Fig. ii^) permet de supposer que les observations du censeur imposé par le gouvernement n’entraînèrent point d’importantes modifications de la composition présentée à son approbation. Du reste, Delacroix bénéficiait à cette heure-là de hautes sympathies, qui témoignaient d’un revirement évident en sa faveur. Le duc de Fitz-James, déjà propriétaire du Milton entouré de ses filles signalé comme une production contemporaine du Massacre de Scio, qui était entré au Salon de 1827 en même temps que le Sardanapale, se rendait acquéreur d’un

(i) Lettres, tome I, p. 138.

Cromwell dans le château de Windsor, en contemplation devant le portrait de Charles P'", inspiré au peintre par le Woodstock de Walter Scott (Fig. yi). En outre, la duchesse de Berri lui commandait, à son tour, un tableau d’histoire (b. Il interprétait à son intention une page célèbre de nos fastes du moyen-âge : l’héroïque défense du valeureux roi Jean le Bon et de son fils à la Bataille de Poitiers (Fig. 6p), dont l’esquisse (Fig. ya) est un morceau presque aussi attachant que l’œuvre elle-même. Le souci de l’exactitude dans ses évocations du passé faisait alors du peintre un hôte assidu des bibliothèques. Ses cartons s’emplissaient de croquis empruntés aux ouvrages d’érudition. Ce n’était qu’une fois imprégné de l’ambiance de son sujet qu’il attaquait sa toile. Aussi, le drame, qui coulait de son pinceau animé de la palpitation d’une vie intense, se nuançait de touches savantes propres à restituer, avec l’apparence de la vérité, les hommes d’autrefois et leurs façons particulières de se comporter sur la scène du monde, La Bataille de Poitiers, aussi bien que celle Nancy, c’est le triomphe de l’adaptation de l’histoire à l’expression du mouvement et de la passion agissante. Le romantisme artistique n’a rien trouvé de mieux dans cette voie ; ce sont ses deux chefs-d’œuvre.

Dès ses débuts, Delacroix avait deviné le parti à tirer pour son talent, non seulement des animaux domestiqués par l’homme et associés par lui à sa vie, mais aussi du fauve à la souplesse féline, dont la beauté unie à sa force provoque une admiration mélangée de terreur. Avec la même conscience passionnée qu’il apportait à la connaissance du corps humain, il étudiait les lions et les tigres. Grâce à des relations nouées avec Cuvier, aux soirées duquel il se montrait avec assiduité, il avait ses grandes entrées au Jardin des Plantes. Ce lieu était devenu

(i) Lettre inédite de Delacroix à Pierret (commencement de 1829).

pour lui une école pleine d’attraits. Il y rencontrait Barye, cet autre familier des fauves, et leur zèle rival ne perdait point à ce contact. Un peu avant le voyage qui l’avait conduit en Touraine pendant l’automne de 1828, Delacroix avait été convié par son confrère à étudier avec lui, le crayon à la main, les animaux d’une superbe ménagerie installée alors à la foire de Saint- Cloud, où le sculpteur était cirez lui (d. Us se donnaient rendezvous, vers la même époque, pour partager l’excellente leçon anatomique fournie à leur application par la mort fortuite d’un tigre du Jardin des Plantes. L’animal, une fois dépouillé, leur servait de modèle. Delacroix le dessinait sous les aspects les plus divers. Ces dessins portaient fruit. L’un d’eux (Fig, y8) servait de point de départ à une grande lithographie d’un Tigre royal (Fig. yy), livrée par l’artiste, quelques mois après cette intéressante séance d’après 1’ « écorché », à l’éditeur Gaugain, à laquelle il donnait comme pendant un superbe Lion de V Atlas dévorant un lièvre sur le pas de son antre. Delacroix concevait peut-être aussi dans les mêmes circonstances l’étonnante grande toile représentant Un jeune tigre jouant avec sa mère, dont la primeur devait être donnée au public, en 1830, par une exposition organisée à la Chambre des Pairs au profit des blessés de juillet, avant l’envoi de la toile au Salon de l’année suivante (Fig. y^j (ù. L’auteur de cette œuvre capitale avait profité de la fréquentation de Barye pour emprunter au sculpteur quelques-uns de ses croquis d’animaux. Ce détail nous est révélé par un passage de sa correspondance avec Pierret pendant son séjour au Louroux(3). Il est parti précipitamment, en négligeant de rendre à son obligeant camarade les documents confiés par lui. Il charge Pierret d’aller trouver

(1) Note de Burty. (^Lettres, tome I, p. 131.)

(2) Tourneux. Eugène Delacroix devant ses contemporains, p. 109.

(3) Lettres, tome I, p. 132.

Barye, « passage Sainte-Marie, maison de Fauconnier, orfèvre », où il habite, et de lui présenter ses excuses. Les dessins sont « emballés avec ses paperasses » ; « dans la crainte qu’ils ne s’égarent ou se plissent en les renvoyant », il a préféré les garder chez lui jusqu’à son retour.

L’homme qui vit dans l’intimité des tigres, et qui partage leur humeur farouche dans ses relations amoureuses, a-t-il fini par abdiquer sa fière indépendance entre les mains d’une femme? On le dirait. Dans une portion inédite de la lettre à Soulier du 29 janvier 1829, où il est question de son déménagement, on lit : « Ma belle a passé une partie de l’automne écrasée de rhumatismes. La pauvre enfant, à peine guérie, vient de se faire au doigt un mal affreux. Elle ne t’en fait pas moins ses amitiés et embrassades charmantes par mon canal. » La même année en octobre, il sera encore question entre les deux amis de la même personne. Delacroix, étant à Valmont, où nous le suivrons bientôt, termine un de ses épanchements avec son cher confident en disant (d : « ... Je suis bien content que tu aies été embrasser cette bonne petite amie de la rue Godot, . , C’est par dessus tout un cœur excellent ; ce bien-là en vaut un autre. Baise-la encore avant de t’en aller, pour l’amour de moi, et encourage-la sur la peinture. » Une note des dossiers de Burty, qui tenait le renseignement du comte de Mornay, jette quelque lumière sur cette personnalité féminine, assez heureuse pour avoir réussi à fixer quelque temps les sentiments d’un cœur jusque-là en apparence si inconstant. Son nom était M“® Dalton. Primitivement danseuse à l’Opéra, elle avait été l’épouse légitime d’un Anglais : d’où ce nom à consonnance étrangère. Horace Vernet l’avait eue, paraît-il, pour maîtresse; puis, elle était tombée entre les bras de son romantique confrère. La

(i) Lettres^ tome I, p. i.(0.

Fig. 79. — Dalton, par Bonington

Fig. 8o. — La mort de l'évèque de Liège. (Salon de

Le 28 juillet 18^0. (Salon de 1831.

Fig. 82 et 83. — Herbages à Valmont (1829)

belle pratiquait elle-même la peinture, comme l’indique l’allusion à ce passe-temps, tombée de la plume de son amant. Le Salon de 1827 avait accueilli un paysage de sa manière. Elle devait continuer à participer à toutes les expositions jusqu’en 1840. La durée de l’attachement de Delacroix pour elle ne saurait être déterminée avec exactitude. Mais, ce qu’il importe de souligner, c’est l’influence de l’art auquel il avait sacrifié sa vie sur l’abandon momentané de son cœur. Cette maîtresse, l’unique qu’on lui connaisse positivement, faisait de la peinture. C’est à la peinture qu’il rendait une partie des hommages qu’il déposait aux pieds de la belle.

Cette Égérie, qui revit dans un charmant petit portrait au crayon dû à Bonington (Fig. yp), préside à l’enfantement de Y Evêque de Liège, ce tableau magistral, dont Hugo, en 1827, ne connaissait encore que l’esquisse lorsque, déjà, il inscrivait ce nom fameux dans le triomphal « cortège » de son compère en romantisme. L’œuvre (Fig. 80) voit le jour quai Voltaire, sur la fin de l’année 1829. Son titre officiel n’est pas celui que la renommée lui a conservé. Delacroix l’intitulait Guillaume de la Marclz, du nom du bourreau de l’évêque. Il avait rédigé luimême, d’après Walter Scott, la description suivante de la scène ; « Guillaume de la Marck, surnommé le Sanglier des Ardennes, s’empare du château de l’évêque de Liège, aidé de Liégeois révoltés. Au milieu d’une orgie dans la grande salle, et placé sur le trône pontifical, il se fait amener l’évêque, revêtu en dérision de ses habits sacrés, et le lais.se égorger en sa présence. » Le tableau n’était pas venu d’un seul jet. Il était passé par maints tâtonnements. Il avait été comme un champ de bataille, où le combat se traîne en mêlées indécises jusqu’à ce qu’un éclair d’inspiration illumine le général et décide de la victoire. Delacroix venait alors de rencontrer, en la personne du peintre Frédéric Villot, qui fut

io6 —

plus tard conservateur des peintures du Louvre, un nouvel et excellent ami, à même de prêter à ses confidences l’oreille préparée qu’il leur fallait. Nous lui devons un récit de la prouesse que fut l’achèvement de la toile en question au moyen d’une hardiesse géniale. Voici ce récit, écrit sous une forme impersonnelle en vue du catalogue d’une vente où figurait le tableau (0.

L’esquisse de V Assassinat de V Evêque de Liège (n° 55 de la vente de Delacroix) a été faite en 1827. Lorsque Horace Vernet fut nommé directeur de l’Ecole de Rome en 1828, son père voulut l’accompagner en Italie, et Delacroix, qui demeurait alors passage Saulnier, reprit l’atelier occupé par Carie Vernet, quai Voltaire, 11° 15. Il y commença presque immédiatement V Evêque de Liège, fit des modifications très importantes à l’esquisse et éprouva de grandes difficultés à réaliser l’effet de cette scène, tel qu’il l’avait conçu. Aussi abandonna-t-il à plusieurs reprises une œuvre qui ne le satisfaisait pas. Enfin, il s’y remit définitivement; l’homme debout, vu de dos, à gauche, le préoccupait beaucoup, et il le recommença sept ou huit fois. Quant à la nappe blanche, c’était, suivant lui, le point capital du tableau. Un soir, en dessinant chez son ami (cet ami n'est autre que Villot lui-même), il lui dit : « Demain, j’attaque cette maudite nappe, qui sera pour moi Austerlitz ou Waterloo. Venez à mon atelier à la fin de la journée. » M. V... fut exact au rendez-vous. Delacroix, vêtu d’une courte blouse de flanelle rouge, la palette à la main, lui ouvrit la porte et lui dit avec un sourire inexprimable, en pinçant les lèvres et en hochant la tête : « Eh bien, mon cher, c’est Austerlitz; vous allez voir cela. » En effet, la nappe flamboyait et illuminait la sanglante orgie. « Je suis sauvé, ajouta Delacroix; le reste ne m’inquiète plus; je vais me mettre à l’architecture; je changerai ma disposition première et m’inspirerai, pour la charpente de la voûte, des croquis que j’ai faits au Palais de Justice de Rouen. »

Ces croquis, si opportuns pour l’encadrement du drame, Delacroix avait été les prendre dans le courant de novembre 1829, en revenant d’un séjour à Valmont. C’était après avoir passé plusieurs semaines de l’automne dans ce lieu très cher autrefois

(i) Catalogue de tableaux, aquarelles, etc., par Eugène Delacroix, provenant du cabinet de M. F. V., dont la vente aura lieu le ii février 1865.

à son cœur d’adolescent. La destinée n’avait pas voulu qu’il j revînt depuis le temps où, tout jeune et encore écolier, il y avait senti ses premières velléités romantiques. On ne fait pas un tel retour sur soi-même sans en éprouver un profond émoi. « J’ai retrouvé, écrivait-il à Pierret mon Valmont comme je l’avais laissé il y a quinze ans, et cela m’a valu de grands accès de tristesse dans les premiers jours. Je n’ai trouvé que moi de changé, hélas, et fort changé, et peu avancé malgré cela. Je n’ai guère eu le loisir d’écrire depuis que je suis ici. Je n’y suis guère resté, ayant toujours été dans des parties chez des voisins, au bord de la mer. J’ai vu des sites les plus extraordinaires en fait de rochers... Le beau pays ! le beau pays, mon petit homme ! Quel dommage que les feuilles tombent ! Et la mer, je la revois toujours comme une amie, ou, plutôt, comme une maîtresse. Quand j’y suis, je ne puis m’en détacher. . . » Le temps manque au promeneur pour approfondir ses impressions et se délecter à couvrir delà toile ; mais, son album ne le quitte pas ; il sort à tout bout de champ de sa poche pour se charger de croquis qui fixent et perpétuent la vision des spectacles éphémères (Fig. 82 et 8g). Tantôt, le crayon du coloriste s’effile et frôle seulement lepapier d’une caresse; tantôt, il s’estompe en dégradations vaporeuses, pour s’écraser ensuite en violentes affirmations, d’un noir profond et volontaire. Il dit les plages aux falaises abruptes, dressant leur altière barrière à l’empiètement des flots, les campagnes aux vastes horizons de verdure plantées d’imposants toits de chaume et habitées par un paisible bétail, les vieilles églises badigeonnées de chaux et plafonnées de bois, les cimetières ombreux entourant de leur mélancolique poésie la maison de la prière, et encore le ragoût romantique des caves mystérieuses, des escaliers tortueux et des voûtes aiguës, alternant

(i) Lettre du 29 octobre 1829. {Lettres, tome I, p. 141.)

— io8 —

avec le mystère des ruisseaux sous bois et des fourrés aux profondeurs ténébreuses. Voilà les passe-temps d’un oisif dont les mains ne se résignent point à demeurer tout-à-fait inactives. D’autres encore le sollicitent. Il s’est mis en tête de prendre des moulages des statues de pierre qui dorment dans l’ancienne église des moines (Fig. 8^ et 8^) : il passe des nuits à cette besogne et s’y acharne à travers de grandes difficultés matérielles. Son cousin Léon Riesener, qui était son compagnon de villégiature et qui l’aidait dans cette entreprise laborieuse, en a rappelé les péripéties amusantes et pittoresques (d. «Tantôt, dit-il, Eugène était tout feu pour le travail et faisait des aquarelles délicieuses, qui ont été vues à sa vente; tantôt, ne pouvant s’y mettre, il se mettait à mouler avec passion des figurines qui ornent les tombeaux des Messieurs d’Estouteville, fondateurs de l’abbaye de Valmont. Nous travaillions à ces moulages quelquefois après dîner, à la lanterne, malgré les observations du domestique du propriétaire absent, car l’église servait de bûcher. C’était dans l’arrière-saison. L’eau gelait. Le toit de l’église était à jour. Les rayons de la lune y pénétraient et étincelaient dans les feuillages couverts de rosée qui poussaient dans la nef. Nous nous donnions, l’un après l’autre, le spectacle des ombres immenses que nous projetions avec art sur les colonnades des bas-côtés. Delacroix a toujours eu cette particularité d’être jeune par l’imagination. . , »

La dernière lettre écrite par Delacroix de Valmont, pendant ce séjour, est datée du 19 novembre 1829. Il part quelques jours après pour Rouen, où il séjourne un jour ou deux chez sa tante Riesener, qui se trouve alors dans cette ville. C’est le chemin qui le reconduit à Paris, centre de son activité et de ses pensées. Le 31 décembre 1829, les vieux amis se réunissent.

(i) Notes de Riesener. {Lettres, tome I, p. xxv.)

comme de coutume, pour célébrer la Saint-Sylvestre. C’est Pierret qui reçoit. Félix Guillemardet et deux autres intimes dont les noms m’échappent, mais dont l’un pourrait bien être Villot, s’asseoient avec le peintre de X Evêque de Liège autour de la table familiale du bureaucrate, que préside son aimable épouse. Après boire, Delacroix s’empare d’une plume, avise le traditionnel album de son hôte et couche sur le papier la face des six dîneurs (Fig. 88). Providentielle inspiration, qui nous vaut une admirable synthèse de sa physionomie en quelques traits de sa main. La tête, qui nous regarde en face, se dresse fièrement, comme pour un défi à la destinée : la bouche est volontaire et la prunelle étincelle de mâle décision. Ce n’est pas un lutteur facile à abattre. L’avenir lui appartient. Aussi bien, ce luron ne vient-il pas de s’aviser que la plume est une arme qui peut servir, à l’occasion, pour se défendre comme pour attaquer. Victime de la critique, on l’a vu porter la guerre dans le camp de la critique elle-même. La Revue de Paris du mois de mai 1829 a publié, sous sa signature, un article ayant pour titre : Des critiques en matière P art (ô. C’est un réquisitoire ardent contre « les faiseurs de théories », qui « s’escriment » sur un terrain qui n’est pas le leur et aux dépens de gens dont ils ignorent le métier. Il les raille de « discuter sans fin sur la préséance du dessin ou de la couleur », de se demander vainement « si le chant doit passer avant l’harmonie, si la composition est la première des qualités ». « Plaisantes gens, dit-il, qui voient apparemment la nature procéder par lambeaux à leur manière, montrer un peu de ceci, retrancher cela suivant la convenance ; comme si l’imagination se contentait d’une propriété isolée de la beauté, et comme si elle n’était pas frappée, avant tout, de cette harmonie parfaite, de cet accord inimitable qui est le caractère de tous

(i) Reproduit intégralement dans Eugène Delacroix., sa vie et ses œuvres, p. 117.

I lO

les ouvrages de la nature. » Voilà qui est catégorique : les pontifes aux dissertations oiseuses n’ont qu’à se taire. Leur bouc émissaire relève la tête ; ses cornes se dressent pour la bataille. Contre les arrêts sans valeur d’une sotte critique, l’artiste invoque le suffrage impartial et souverain du public. Ce juge-là est pour lui. Ses faveurs ne vont-elles pas déjà à la pléiade des novateurs qui suivent droit leur chemin, d’après leur tempérament, sans tenir compte des pions et de leurs brimades ? Voici le coup de clairon qui annonce la victoire du drapeau de la liberté et la défaite d’un ennemi aux armes impuissantes.

... Ces imaginations turbulentes qui aspirent de temps en temps à changer le train des choses, véritables trouble-fêtes propres seulement à renverser les idées que les critiques ont tant de peine à faire entrer dans les esprits, ces hommes-là sont souvent l’occasion d’étranges retours. Voilà que, tout meurtris des férules de leurs pédagogues, et arrivés à grand’peine à montrer au grand jour le bout de leur nez, on les remarque quelquefois plus que de raison, et le public, qui les adopte, les sort de la foule et les met en honneur. Ils deviennent ses fils chéris, les objets de son culte ; ils montent sur un trône d’où ils chassent une idole usée, qui n’a plus qu’à rentrer dans ce grand magasin d’oubli où le caprice et la mode vont éteindre à leur tour les plus belles gloires...

C’est ainsi que le révolté provoquait ses détracteurs et les accablait de ses sarcasmes méprisants. Quelques mois plus tard, il leur jetait à la tête, dans la même revue, deux Essais sur les Artistes célèbres, consacrés l’un 3, RaphaëU^) et l’autre à Michel- Ange^'^'), par lesquels il solidarisait avec sa cause les noms vénérés de ces grands maîtres. Eux, du moins, ne connaissaient point nos critiques à lunettes. « Les juges, à présent, sont plus difficiles et ne passent pas légèrement sur quelques négligences, même au prix de grandes beautés. L’artiste, pour les satisfaire,

(i) Reproduit intégralement dans Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 13 1.

(a) Ibid, p. 147.

est obligé de s’épuiser sur son ouvrage ; la peur devient sa muse, et le sourire du critique sa récompense... Les anciens peintres n’auraient pu s’accommoder de juges aussi consciencieux, qui ne veulent que le bien de l’art, et qui font mourir de désespoir les artistes. » Raphaël, avec de tels censeurs, n’eût point été Raphaël. Michel-Ange, non plus, n’aurait pas passé sous leur toise sans baisser la tête. Chez ce colosse, les incorrections sont si nombreuses qu’elles sautent aux yeux des plus ignorants. Mais, les artistes « sobres de défauts » « portent la même économie dans l’invention des beautés qui nous charment chez des esprits plus hasardeux ». A part quelques pointes comme celleslà, lancées à des adversaires que Delacroix ne lâche pas, ses deux articles sont plutôt ternes et sentent l’homme qui se force dans un genre qui n’est pas le sien. On n’y trouve ni des biographies savamment approfondies, ni des études de psychologie artistique d’une haute portée. Je ne distingue, pour ma part, dans cette littérature, qu’un bavardage académique, qui sent d’avance la coupole de l’Institut. Lui-même l’a qualifiée d’un mot sévère, mais parfaitement juste : c’est du « pathos à froid ô) ».

Le fin diplomate que cachait l’écorce romantique du particulier soignait habilement ses intérêts en sacrifiant quelques-unes de ses soirées aux devoirs du monde. «... Je trouvais le moyen de travailler toute la journée, a-t-il dit (û, et, le soir, je mettais des bas de soie et je restais jusqu’à deux ou trois heures dans les salons. » Le salon qui lui fut le plus profitable, c’est celui de Gérard. On sait déjà que c’est là qu’il rencontra Thiers. Il fit encore mainte autre précieuse connaissance dans ce lieu où l’on arrivait « à l’italienne » sur les

(1) Ces mots sont extraits d’une lettre de Delacroix à Ch. Rivet pendant le voyage de celui-ci en Italie, où il dit : « Heureux homme, j’écris sur Michel-Ange et vous le contemplez. Je mentirai au public avec la même impudeur que tous ceux qui entreprennent de s’occuper d’euxmêmes plus que des sujets qu’ils traitent...» {Lettres, tome I, p. 125.)

(2) Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 78.

minuit, et dont l’hôte, dévoué avec loyalisme au roi et à l’Académie, n’en accueillait pas moins favorablement les novateurs de l’art et ceux de la politique. Ses pas s’y croisaient avec ceux de Tardent coryphée des doctrines nouvelles en littérature qu’était alors Stendhal. Sa plume notait plus tard cet ancien souvenir en écrivant : « Un des hommes charmants de ce salon et de ce temps-là est le pauvre Beyle (Stendhal) ... Je le regarde comme l’écrivain qui a peut-être le plus de cachet, avec le meilleur français qu’il soit possible de parler ; j’entends parmi les modernes. Personne ne sait raconter comme lui. Il était très amusant dans un salon et avait des saillies très originales. » En même temps que Stendhal, les soirées de Gérard mettaient Delacroix en relations avec Prosper Mérimée. La correction un peu distante de ce jeune passionné à froid d’exotisme et de couleur historique n’était pas pour déplaire à Tami de Bonington et de M. Auguste, dont la verve n’hésitait pas à s’imposer de longues séances dans les bibliothèques avant de raconter à sa façon les fastes de nos annales. L’ingénieux inventeur de la Gu:(la et de la Chronique de Charles IX se rappelait, en fréquentant le jeune porte-pinceau du romantisme, qu’il avait grandi lui-même dans l’atelier d’un peintre, et que ce peintre, curieux de toutes les ressources de son noble métier, était en train d’en poursuivre l’histoire technique depuis Van Eyck jusqu’à nos jours, faisant œuvre à la fois d’historien, d’artiste et de savant ('), A son tour, l’écrivain ne dédaignait point, du reste, de prendre une palette à ses heures, et c’est à M. Auguste que nous le voyons demander un modèle pour ses pinceaux en sollicitant le prêt « d’une de ses jolies études de chevaux d’après Géricault (=) ». Que ne doit pas, de son côté, Delacroix aux suggestions avisées de l’homme

(1) Augustin Filon. Mérimée et ses amis, p. 3 et suiv.

(2) Lettre de P. Mérimée à J. Auguste [1827] (Dossiers de Burty).

Fig. 84. — Tombeau de Valmont (1829).

Fig. 85 Tombeau de Valmont (1829).

Mirabeau et le marquis de Dreux-Bréié (1831).

Boissy d'Anglas à la Convention (1831).

Fig. 88. — Saint Sylvestre de 1829.

qui lui rapporte, pour les avoir entendu prôner au foyerpaternel, les vertus mirifiques du vernis au copal ? Pour le peintre, Mérimée est mieux qu’un littérateur de la même ambiance artistique, s’échauffant d’inspirations sœurs des siennes ; c’est un confrère initié aux arcanes de son métier et, par le côté que j’ai dit, un vrai collaborateur de son talent,

Mérimée et Delacroix sont, l’un et l’autre, des libéraux. La révolution de 1830 flatte leur humeur indépendante. Elle fait mieux. Elle inspire au peintre une page magistrale : La Liberté guidant le petiple dans la journée du 28 juillet (Fig. 81). Cette jeune Liberté le fusil à la main, brandissant le drapeau tricolore en tête d’une bande d’hommes du peuple et de bourgeois, qu’elle guide à travers les barricades ensanglantées, avec Gavroche pour aide de camp, c’est la plus belle fleur du rejeton prolifique issu de Gros et greffé de la sève nouvelle empruntée au mâle génie de Lawrence. Faut-il j voir aussi l’aveu d’un coup de main effectif donné à l’émeute triomphante ? D’aucuns l’ont prétendu, assurant que cet insurgé en haut de forme, qui lève son arme et s’apprête à faire feu, c’est Delacroix en personne. L’assertion ne mériterait pas qu’on s’y arrêtât si Alexandre Dumas n’avait pris la peine d’en faire justice dans une conférence consacrée, après la mort de Delacroix, à l’œuvre et à la vie de celui qui fut son compagnon de luttes romantiques (ô. Voici comment il dissipe le malentendu.

... On a dit que l’homme qui tientune espingole à la droite de la Liberté était le portrait du peintre. De là à dire que Delacroix s’était battu comme un enragé, il n’y avait qu’un pas. Aussi se répandait-il que Delacroix était un républicain furieux. Pauvre cher Delacroix, nous avons passé notre vie à être de la même opinion en art, mais ennemis jurés en politique. Rétablissons donc les faits et ne laissons point passer les crieurs de fausses légendes.

(i) Le manuscrit de cette conférence est entre nos mains.

Lorsque, le 27 juillet, je rencontrai Delacroix du côté du pont d’Arcole et qu’il me montra quelques-uns de ces hommes que l’on ne voit que les jours de révolution, et qui aiguisaient sur le pavé l’un un sabre, l’autre un fleuret, Delacroix, je vous en réponds, avait grand’peur et me témoigna sa peur de la façon la plus énergique. Mais, quand Delacroix eut vu flotter sur Notre-Dame le drapeau aux trois couleurs, quand il reconnut, lui fanatique de l’Empire, lui dont le père, sous l’Empire, avait été préfet des deux villes les plus importantes de France, dont le frère, parvenu au grade de général, avait été blessé sur cinq ou six champs de bataille, dont le second frère avait été tué à Friedland ; quand il reconnut, avons-nous dit, lui fanatique de l’Empire, l’étendard de l’Empire, ah ! ma foi, il n’y tint plus ; l’enthousiasme prit la place de la peur, et il glorifia ce peuple qui, d’abord, l’avait effrayé.

Il y a plus. La révolution, pour Delacroix, c’était la porte ouverte aux hommes de son bord : à Thiers par exemple, un des héros de l’aventure qui faisait du duc d’Orléans le roi des Français. C’était peut-être, qui sait ? avec l’avènement d’amis comme celui-là, l’ère des commandes fécondes et des murailles à couvrir, s’offrant enfin à son pinceau impétueux. Voilà ce que sentait plus ou moins confusément le fils de l’ancien conventionnel, pas trop mal traité en somme jusque-là par les Bourbons, mais qui attendait tout de même son heure.

L’artiste endossait bravement la capote de garde-national et, dès le mois de décembre 1830, de concert avec son camarade Villot, il acquittait sa dette à la patrie en montant la garde (0, En outre, payant de sa personne pour les intérêts de sa corporation, il se faisait inscrire comme membre de la Société libre de peinture et de sculpture^ présidée par le peintre Jorand ; il y défendait avec feu l’indépendance de l’art et, à la première occasion, c’était lui que ses camarades déléguaient pour les représenter dans une démarche auprès des pouvoirs publics.

(1) Lettres, tome I, p. 149 et 150.

(2) Convocation en date du 19 janvier 1831 (Dossiers de Burty).

A la veille du Salon annoncé pour le mois de mai 183 1 , il frappait avec son confrère Decaisne à la porte du citoyen Hippolyte Royer-Collard, chef de la division des sciences et arts au Ministère de l’Intérieur (')j et les deux visiteurs chargeaient cet intermédiaire, au nom de leur Société, d’une supplique à remettre au ministre d’Argout. Cette supplique, c’était Delacroix lui-même qui l’avait rédigée. J’en ai le brouillon, de sa main, sous les yeux b). La requête vise à obtenir que la liste des acquisitions à faire à la suite de la prochaine exposition ne soit pas établie par une commission spéciale, « accessible à l’esprit de coterie », mais que « l’Administration » garde la haute main sur les achats et les encouragements. « L’autorité, dit la pétition, ne peut que consulter la voix publique, qui désigne suffisamment les hommes remarquables. Son action consiste à tenir une sorte de balance entre les prétentions rivales, avec toute la réserve qu’impose cette mission, et l’expérience a déjà prouvé dans plusieurs essais que son influence ne pouvait en aucun cas présenter autant d’inconvénients que le système des jurys et des commissions. » Les vœux ainsi formulés tendent à combattre les prétentions d’une autre Société de peinture rivale; « celle des soi-disant classiques », pour parler comme Delacroix lui-même, qui s’est prononcée pour le système des Commissions, et qui prétend voir ces Commissions composées pour moitié de membres pris dans son sein, tandis que l’autre moitié appartiendrait à l’Institut (3).

Delacroix souffrait encore, pour son compte, de la partialité dont il venait de subir les inconvénients dans un concours auquel il avait récemment participé. Ce concours concernait la décoration, au moyen de trois grands tableaux historiques, de

(1) Lettre autographe signée de Delacroix et Decaisne (Dossiers de Burty).

(2) Cette pièce est dans notre collection.

(3) Lettre de Delacroix à Feuillet de Conches [1831]. (Copie dans les dossiers de Burty.)

la salie des séances de la Chambre des Députés. Les sujets à traiter étaient : Le Serment de Louis-Philippe à la Chambre des Députés en août 18^0, Boissy d' Angl a s tenant tête à V émeute et La Protestation de Mirabeau contre le congé signifié par Louis XVI aux Etats-Généraux par la bouche du marquis de Dreux-BréT^é. Delacroix n’avait pas participé au premier numéro de ce programme. Le Serment de Louis-Philippe avait été dévolu, par un concours ad hoc, à Coutan, peintre estimable, mais sans originalité personnelle. Mirabeau- tenta trente-deux concurrents. Le peintre de la Liberté fut de ce nombre. Son esquisse (Fig. 86) figura sur les murs de l’École des Beaux-Arts le 3 février 1831 b). Le jurj lui refusa la palme. Ce qui ne l’empêcha pas de se mettre encore sur les rangs pour le Boissy d' Angl as, produit quelques semaines plus tard au jugement de la Commission chargée de choisir le lauréat. Son œuvre (Fig. 8fi fit sensation et passionna ses admirateurs habituels. Le romantisme le plus pur y reconnut un digne enfant de sa lignée. Louis Boulanger, le peintre de Victor Hugo, prenait la plume tout exprès pour la saluer (=). « Tout cela vit, disait-il; tout cela se meut, se tord et accélère le mouvement du sang dans vos artères. . . C’est l’accent de la nature saisi dans ce qu’il a de plus intime et de plus inattendu, qualités précieuses, qui seules révèlent le grand peintre, mais qui, malheureusement, le révèlent trop souvent à un trop petit nombre. » En effet, la majorité ne comprit pas le génie qui rayonnait dans ce morceau. Elle lui préféra une froide image de Vinchon. Ce fut un scandale, que s’empressa d’exploiter Achille Ricourt, le directeur de la jeune revue, tout récemment fondée et ouverte à tous les talents nouveaux, qu’était l'Artiste. U Artiste , qui avait publié l’enthousiaste éloge de Boulanger avant l’arrêt du

(1) L’Artiste, 1831. Tome I, p. 4.

(2) L’Artiste, 1831. Tome I, p. 122.

— iiy

jury, donnait asile, après ce verdict, à une lettre de Delacroix lui-même, qui contenait un véhément réquisitoire contre «les concours en fait de tableaux et de statues ». Cette lettre (') allait au but sans ambages. Elle dénonçait l’inévitable partialité d’un tribunal artistique. Impossible de « trouver des juges sans passions et sans préjugés, point susceptibles de préférer leurs amis à tous autres et ne cherchant que la justice et le bien de l’art. Le bien de l’art, c’est comme le bien de la patrie. Chacun le voit du côté où inclinent ses affections et ses espérances... » Et puis, le concours, c’était une pratique en opposition avec les conditions essentielles de la production artistique, qui exige, pour être féconde, l’indépendance absolue du créateur et ne saurait s’accommoder d’un programme imposé. « Le talent aime les difficultés, mais ce sont celles qu’il se choisit. Il ressemble à un coursier de généreux sang, qui ne prête pas son dos au premier venu, et qui ne veut combattre que sous le maître qu’il aime... » En somme, cette émulation à rebours allait tout droit « à dégoûter le talent et à encourager la médiocrité ». Désormais, les vrais artistes, « amoureux de leur art » et soucieux de leur dignité, s’éloigneraient d’épreuves comme celles-là, qui rabaissent le mérite et le condamnent à une avilissante promiscuité.

La supplique adressée au Ministre de l’Intérieur, au nom de la Société libre de peinture et de sculpture^ par le canal de son chef de bureau Royer-Collard, émanait du même courant d’idées que cette protestation contre les concours en matière d’art. Elle mettait en garde l’Administration contre l’inconvénient d’auxiliaires intempestifs, capables de fausser son action bienfaisante. Il y a lieu de penser qu’elle ne manqua point son but. Le comte d’Argout s’était attaché, comme chef de

(i) Lettres, tome I, p. 151.

— ii8 —

cabinet, Prosper Mérimée. J’imagine que Delacroix ne négligea point un si opportun appui. Le Salon avait ouvert ses portes le I®'’ mai. Delacroix y paraissait avec plusieurs toiles importantes. C’était d’abord son Richelieu pour le Palais-Royal, détruit par le feu en 1848, et dont le souvenir ne revit pour nous que dans une esquisse à l’aquarelle (Fig. pyl et dans une froide reproduction lithographique (Fig. 70). C’était encore son couple de Tigres, déjà exposé à la Chambre des Pairs au profit des blessés de juillet ; c’était son Evêque de Liège, dont le public avait eu la primeur en décembre 1829, lors d’une exposition organisée par l’éditeur Gaugain dans sa galerie dénommée le Musée Colbert, et, enfin, la fameuse Liberté guidant le peuple. A ces pièces capitales le peintre avait ajouté quelques morceaux secondaires, comme son Cromwell dans le château de Windsor, comme un Jeune Raphaël méditant dans son atelier, un Tarn O' Shanter inspiré d’une ballade de Burns, un Indien armé du gourha-kree (arme, dit le catalogue, dont ses pareils se servent pour couper les jarrets des chevaux ou égorger les sentinelles avancées en se traînant avec précaution près des camps anglais) ; comme aussi deux aquarelles et une sépia, l’une des aquarelles représentant la Gulna de Byron visitant Conrad dans sa prison, et l’autre Une jeune fille auprès d'un puits, tandis que la sépia avait pour sujet un Ecce Homo.

Delacroix, décoré dès le mois de mars de cette même année, en compensation sans doute de ses déboires pour les commandes de la Chambre, n’eut pas à se plaindre de ce Salon au point de vue des encouragements officiels. Sa Liberté lui fut achetée et payée trois mille francs. Le duc d’Orléans s’était rendu acquéreur, pour son compte personnel, de \' Evêque de Liège. Le nouveau régime payait convenablement sa dette au peintre empressé à le célébrer. L’admirable allégorie de la Révolution de juillet allait rejoindre Dante et Virgile et le Mas-

sacre de Scio au Luxembourg. Mais, malheureusement, un beau matin, quelqu’un s’avisait de remarquer que ce brillant morceau de peinture parlait politique. Il paraît que, la rue s’agitant, le tableau inspirait des craintes, comme un encouragement à l’émeute. La pauvre Liberté^ taxée d’image subversive, descendait de son clou et montait au grenier. On avait promis à Delacroix qu’une fois le calme rétabli, son œuvre reprendrait sa place. « Mais, dit Alexandre Dumas, qui raconte l’aventure, lorsque la tranquillité revint, la place de la Liberté était prise. Gavé, qui succédait à Royer-Collard comme directeur des Beaux-Arts, aimait fort Delacroix et son talent; il était de ceux qui, autrefois, aussi, avaient aimé la liberté. — Mon cher peintre, dit-il à l’auteur du Massacre de Scio, j’ai grand peur que votre Liberté n’en ait pour un long temps à rester cachée dans son grenier. Là, elle peut être mal placée, prendre froid dans un courant d’air ou moisir sous une gouttière; donnez-lui l’hospitalité : elle sera mieux chez son père que chez les étrangers. Dans des temps meilleurs, nous la reprendrons. — Delacroix ouvrit la porte de son atelier à deux battants, et la pauvre Liberté, qui en était sortie triomphante, y rentra toute penaude. » Elle s’en fut même faire un tour à la campagne : l’emblème de la monarchie constitutionnelle villégiatura pendant tout le règne de Louis-Philippe chez M“® Riesener, à Frépillon. La révolution de février 1848 ramena au bercail la fée des barricades. « Ce fut un véritable triomphe, continue Dumas ; elle reprit majestueusement sa place. Elle la garda jusqu’au mois de juin : juste autant de temps que la première fois. Les émeutes de juin la chassèrent, comme l’avaient chassée les émeutes de décembre. La Liberté connaissait le chemin de son grenier; elle y retourna piteusement et attendit, comme disait Cavé, des jours meilleurs. Vint l’Exposition de 1855. Delacroix demanda que l’on réunît tous ses tableaux, même la Liberté. La demande parut

exorbitante. On en parla à l’Empereur. — Le tableau est-il bon? demanda-t-il. — Sire, lui fut-il répondu, M. Delacroix l’estime un de ses meilleurs. — Qu’on l’expose avec les autres, alors. — Et voici comment, pour la troisième fois, la pauvre Liberté revit le jour. Depuis ce temps, elle a repris sa place primitive. » N’anticipons pas davantage sur le cours d’une carrière que 1830 illumine d’un radieux éclat, et dont le Salon de 1831 fut une heure vraiment décisive. Saluons dans l’auteur de V Evêque de Liège et du 28 juillet le héros du romantisme triomphant allié au peintre officiel de la royauté bourgeoise, étonnée et quelque peu confuse d’un serviteur si compromettant.

Page 1