LES SALONS ANNUELS DE 1833 A
Le Delacroix de 1831 nous est rendu, pour le physique, par un portrait signé de son ami le baron Louis Schwiter, œuvre brillante de cet émule distingué du jeune maître (Fig. 8ÿ). Le modèle est un élégant, soigneux de sa personne. Cet homme-là n’ignore pas les exigences qu’impose la société à quiconque veut faire son chemin dans le monde. On sait déjà quelle sympathie l’incline vers un autre « fashionable » qui s’appelle Mérimée. Les deux jeunes gens, rapprochés par un commun idéal d’art, se retrouvent aussi pour le plaisir. Ils dînent souvent ensemble et, autour d’eux, s’est formée une bande communément associée à leurs fredaines, qui sont autant des débauches d’esprit que des bombances gastronomiques. On y compte Henri Beyle, dont Delacroix, moins lié avec lui que Mérimée, appréciait cependant particulièrement
« les saillies très originales (0 », Puis, c’est un certain Koreff, le médecin et l’ami de Bejle, dont la conversation, colorée d’un accent étranger qui ralentit l’expression du verbe, jouit d’un piquant fort goûté. Son sang-froid imperturbable combat et «démonte» souvent « la pétulance » de son bouillant partenaire. Le baron de Mareste, qui appartient au même cercle, est le raffiné à qui l’on doit ce mot fameux : « Le mauvais goût mène au crime. » On voit aussi avec nos gens l’avocat anglais Sutton Sharpe, « qui gagne en dix mois cent cinquante mille francs, puis en passe deux autres parmi les rats de l’Opéra O ». Le comte Horace de Viel-Castel se joint souvent aux aimables mauvais sujets. Une lettre de Mérimée à Delacroix, écrite sur le papier à en-tête de son Ministère, convoque le peintre à l’une de ces agapes périodiques pour le mardi 6 septembre 1831 0). Les convives appelés à retrouver les deux amis devant la rotonde du Palais-Royal, à 6 heures, sont les habitués que je viens d’énumérer, à l’exception de Beyle.
Viel-Castel fit connaître à Delacroix un autre viveur illustre : c’est lui qui fut l’initiateur de ses relations cordiales, mais fort espacées, avec Alfred de Musset. Il a écrit comment certaine nuit, « sous une neige battante », se trouvant avec le poète, et leurs pas ayant croisé ceux de Delacroix, ses deux compagnons, s’oubliant dans la fièvre de la causerie, se reconduisirent mutuellement à leur domicile dans un va-etvient qui dura plusieurs heures (4). Ce long entretien sous les flocons blancs est sans doute celui dont Musset lui-même faisait part à son frère quand il lui écrivait, le 4 août 1831 : « J’ai rencontré Eugène Delacroix une fois en sortant du
(1) Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 8o.
(2) Augustin Filon. Mérimée et ses amis, p. 6o.
(3) Dossiers de Burty.
(4) Tourneux. Eugène Delacroix devant ses contemporains, p. 23.
spectacle ; nous avons causé peinture en pleine rue, de sa porte à la mienne et de ma porte à la sienne, jusqu’à deux heures du matin; nous ne pouvions pas nous séparer (0. » Malgré des expansions fortuites comme celle-là, les deux hommes suivaient dans la vie deux chemins divergents; ils se rencontrèrent peu et sympathisèrent médiocrement. Musset ne goûtait qu’à moitié la peinture de Delacroix; Delacroix n’éprouvait pas d’attirance pour la poésie de Musset. « C’est un poète qui n’a pas de couleur, disait-il un jour à Philarète Chasles (û. Il manie sa plume comme un burin; avec elle, il fait des entailles dans le cœur de l’homme et le tue en y faisant couler le corrosif de son âme empoisonnée. Moi, j’aime mieux les plaies béantes et la couleur vive du sang. » Le pessimisme du poète répugnait à l’homme qui écrivait ; « On voudrait ne pas croire à la vertu; mais, elle existe ; j’en suis sûr, et les exemples, pour être rares, n’en sont pas moins encourageants 0). » Au mois de mai 1831, Soulier vient d’apprendre à Delacroix qu’il est sur le point de se marier. La réponse de ce dernier mérite d’être reproduite ; car son âme sensible s’y épanche avec un touchant abandon (4).
Tu ne pouvais me donner de nouvelle qui me fît plus de plaisir. Au moins, un de nous trouve un abri contre la mauvaise fortune. Cela m’a fait palpiter, moi qui fuis les émotions et qu’elles fuient. L’idée de ton bonheur prochain fait une diversion à la monotonie de mon existence. Tu prends le bon parti, celui de la paix, et il n’y a que cela au monde. Il n’y a pas pire situation que de ne savoir comment on dînera dans huit jours, et c’est la mienne. Donne-moi un désert, et fais-moi l’amputation d’un vieux et irascible reste d’amour-propre, je serai encore heureux dans le monde. Mais, la réputation, la réussite, ce succès qu’on n’atteint jamais, tout cela vaut-il qu’on se casse la tête toute la vie pour l’atteindre?... Mon pauvre
(1) Tourneux. Eugène Delacroix devant ses contemporains, p. 64.
(2) Lettres, tome II, p. 68 (note).
(3) Lettre à Soulier {Lettres, tome I, p. 162).
(4) Lettres, tome I, p. 163.
Raymond, je suis dans une vilaine crise de caractère... Je n’ai pas encore pris mon parti avec les plaies de cette vie, et je suis déjà inhabile à être heureux du peu de bien qui s’y trouve. Se faire campagnard ou artisan, en un mot n’attendre point du bonheur de ce qui est hors de nous, voilà le secret du bonheur à nous permis...
Dirait-on que voilà la lettre d’un homme qui vient d’être décoré, qui va entrer pour la troisième fois au Luxembourg, et dont le nom, déjà fameux, s’impose victorieusement à l’opinion en grande partie conquise? Nos désirs vont toujours à ce que la nature nous refuse. La destinée nous accorde-t-elle une faveur : ce n’est pas après celle-là que nous soupirions avec le plus d’ardeur. Aussi bien, les penchants les plus opposés se heurtent et se combattent dans le tempérament de Delacroix, mélange paradoxal de furieux appétits de gloire et de tendances aux joies paisibles d’une existence sans fracas. C’est à celles-ci qu’il sacrifie lorsqu’il s’enfuit encore une fois à Valmont en septembre 1831. La douceur de cette retraite lui arrache une touchante confession de son bonheur passager. C’est à Pierret qu’elle s’adresse (0.
Valmont, 30 septembre 1831.
Je suis à ce Valmont, séjour de paix et d’oubli du monde entier. Le charme que j’y trouve, mon vieil ami, est dans ce dépouillement complet d’émotions vives et saccadées, qui font de ma vie de Paris une épreuve continuelle et une danse sur la corde sans balancier. Affaires d’argent et d’amour-propre, rivalités, obligations de politesse, amour même, tout cela ne tient pas dans mon cœur et dans mon esprit la place qu’une seule de ces choses-là absorbe dans mon être quand je me trouve au milieu de ce foyer d’agitations continuelles où tu respires. Je ne me suis jamais rendu compte à un pareil degré de l’inutilité des folies pour faire mener heureusement la vie. Peut-être que cet état deviendrait aussi insupportable que l’autre, s’il était prolongé. L’instabilité de notre nature me fait incliner à le croire. Ce
(i) Lettres^ tome I, p. 164.
Fig. 89. — Portrait de Delacroix, par L. Schwiter (1831)
Fig. 90. — Ruines de Valmont (1831)
Fig. 91. — Un Maure. Aquarelle (1832)
Fig. 92. — Alcazar (8 mars 1832).
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Fig. 93. - Zar-Hône (14 mars 1832).
qui nous occupe surtout à Paris, c’est la fureur de faire figure. Je crois à présent que, si je trouvais un homme qui voulût me fournir le nécessaire comme à un chapon qu’on engraisse, à condition d’avoir tout mon travail et une autorité assez étendue sur ma liberté, je passerais le marché tout de suite. J’ai trop de liberté pour en sentir le prix. Ici, j’en ai moins et davantage. Moins, en ce que je vis avec un despote complet, qui me gouverne physiquement, qui me fait dîner à telle heure, qui me fait aller dans tel endroit pour mon plaisir, etc. Davantage, en ce que mon esprit, dégagé du souci de s’occuper de mille soins insupportables à ma nature, divague à son gré, jouit de son propre calme, crée des palais et des enchantements sans que la voix de la nécessité triviale le rappelle à terre. Je n’ai pas la rage de travail d’il y a deux ans; mais, je m’amuse : c’est l’essentiel. J’ai trouvé à Rouen de quoi faire un tableau qui m’inspire assez. Nous verrons cela cet hiver...
Ces derniers mots ont trait à l’œuvre habituellement dénommée L' Amende honorable, qui, travaillée pendant plusieurs années par son auteur, ne fut produite en public qu’au Salon de 1834. Il en sera question à son heure. C’est aussi à Valmont que Delacroix trouvait sur son chemin, en parcourant le crayon à la main les caves du vieux château voisin de l’abbaye où il logeait, le cadre de l’œuvre fameuse que devait être Le Prisonnier de Chillon. Bien que sa « rage de travail » de l’automne de 1829 fût un peu calmée en 1831, une vue des ruines de la chapelle, datée de cette année-là (Fig. po), nous dit que son pinceau ne vécut pas uniquement de projets pendant cette dernière villégiature.
Une fois rentré à Paris, un événement d’une importance capitale bouleversait subitement le cours de ses habitudes casanières, l’arrachait à son atelier et le jetait, en plein hiver, sur les grands chemins. Le gouvernement de Louis-Philippe, soucieux de s’assurer de bonnes relations avec le sultan du Maroc, dont l’établissement de la France en Algérie avait fait un voisin pour elle, venait de déléguer un ambassadeur pour accomplir
une mission spéciale auprès de ce souverain. Cet ambassadeur était le comte Charles de Mornay, grand seigneur fastueux autant que distingué diplomate. Des amis lui suggéraient d’emmener avec lui un peintre et lui parlaient de Delacroix, qu’il s’empressait d’inviter à le suivre. M“® Mars, qui jouissait alors de ses bonnes grâces, n’avait pas été étrangère à l’affaire et s’était entremise avec un empressement fort apprécié de l’intéressé (0. Sur la fin de décembre, Delacroix jetait à la hâte un mot à la poste pour Frédéric Villot, disant (=) : « Je suis en train de courir pour un assez grand projet. Je serai probablement parti pour le Maroc la semaine prochaine. Ne riez pas trop; c’est très vrai. Je suis donc très ahuri... » Et en effet, quelques jours après, les voyageurs montaient en chaise de poste et s’acheminaient à petites journées vers Toulon, où les attendait la corvette-aviso La Perle. Ils s’arrêtaient quelques heures à Fontainebleau, où ils voyaient les peintures du Primatice livrées au sans-gêne impie de leur restaurateur Alaux. Ce qui, quelques jours plus tard, arrachait au cœur du peintre, débordant de rage contre ce « vandalisme », des imprécations furieuses (3). « Il est inimaginable, s’écriait-il, que la déraison aille à ce point de saccager les admirables restes de peinture qui se trouvent là, pour faire place aux échafauds et à la brosse de M. Alaux le Romain. Je suis convaincu que je ne trouverai rien de si barbare en Barbarie. Mais la volonté de Dieu soit faite... » Le départ s’était effectué par un «froid et une gelée de chien ». A Lyon, c’était une neige abondante, qui durait jusqu’à Avignon; puis, «pour arriver à Marseille et Toulon, une bourrasque de vent et de pluie », qui transperçait tout le
(1) Lettre de Delacroix à Duponchel, du 23 février 1832. {Chronique des Arts et delà Curiosité, du 16 août 1880.)
(2) Lettres, tome I, p. 169.
(3) Lettres, tome I, p. 171.
personnel de la diligence. «Je ne suis pas entré dans Marseille sans tristesse, soupirait le fils du préfet de l’an XL Le temps et sa faux ont rudement travaillé autour de moi et sur des têtes chères depuis le jour où je l’avais quitté. » Mais, il était heureux « d’y retrouver des souvenirs encore vivants de son père ». La côte de Provence et sa lumière enchanteresse réveillaient ses visions d’enfant sommeillant au fond de sa mémoire, et son salut à la terre de ses jeunes années trahit une profonde émotion. « Voilà le Midi enfin, dit-il; je me retrouve. La belle mer et les belles montagnes ! » La lettre qui contient ces épanchements s’adresse à Pierret, fut écrite de Toulon, et porte la date du 8 janvier 1832. Trois jours après, La Perle et ses passagers prenaient la mer. Il n’en fallait pas moins de treize pour conduire l’embarcation en vue de la terre marocaine. Voici le récit de la traversée, fait par Delacroix au cher ami qu’il a laissé rue Sainte-Anne (b.
Devant Tanger, 24 janvier 1832.
Enfin devant Tanger! Après treize jours fort longs et d’une traversée tantôt amusante, tantôt fatigante, et après avoir éprouvé quelques jours de mal de mer, ce à quoi je ne m’attendais pas, nous avons essuyé des calmes désespérants, et puis des bourrasques assez effrayantes à en juge prar la figure du commandant de La Perle. En revanche, des côtes charmantes à voir : Minorque, Majorque, Malaga, les côtes du royaume de Grenade, Gibraltar et Algésiras. Nous avons relâché dans ce dernier endroit. J’espérais débarquer à Gibraltar, qui est à deux pas, et à Algésiras par la même occasion ; mais, l’inflexible quarantaine s’y est opposée. J’ai pourtant touché le sol andalou avec les gens qu’on avait envoyés à la provision. J’ai vu les graves Espagnols, en costume à la Figaro, nous entourer à portée de pistolet, de peur de la contagion, et nous jeter des navets, des salades, des poules, etc., et prendre, du reste, sans le passer dans le vinaigre, l’argent que nous déposions sur le sable de la rive. Ç’a été une des sensations de
(i) Lettres, tome I, p. 171.
plaisir les plus vives que celle de me trouver, sortant de France, transporté, sans avoir touché terre ailleurs, dans ce pays pittoresque; de voir leurs maisons, leurs manteaux, que portent les plus grands gueux et jusqu’aux enfants des mendiants, etc., etc. Tout Goya palpitait autour de moi. Ç’a été pour peu de temps. Repartant de là hier matin, nous comptions être à Tanger hier soir. Mais, le vent, qui était d’abord insuffisant, s’est élevé si fort sur le soir que nous avons été obligés de franchir entièrement le détroit et d’entrer malgré nous dans l’Océan. N.ous avons passé une très mauvaise nuit; mais, la chance ayant tourné vers le matin, nous avons pu revenir sur nos pas et, ce matin, à neuf heures, nous avons jeté l’ancre devant Tanger. J’ai joui avec bien du plaisir de l’aspect de cette ville africaine. Ç’a été bien autre chose quand, après les signaux d’usage, le consul est arrivé à bord dans un canot qui était monté par une vingtaine de marabouts noirs, jaunes, verts, qui se sont mis à grimper comme des chats dans tout le bâtiment et ont osé se mêler à nous. Je ne pouvais détacher mes yeux de ces singuliers visiteurs. Tu juges, cher et bon, de mon plaisir de voir pour la première fois chez eux ces gens que je viens chercher de si loin. Car, c’est bien loin, cher ami, et j’ai, plus d’une fois, dans les planches de ma prison flottante et durant des nuits assommantes de roulis et de mauvaise mer, songé à mon nid paisible et aux figures que j’aime depuis que j’aime. Si c’était à refaire, je referais le voyage, mais l’absence a bien des chagrins. — Nous devons faire demain notre entrée magnifique. Nous serons reçus par les consuls des autres puissances, par le pacha, etc. Je t’écrirai par la première occasion...
Delacroix écrivait par le même courrier à Dalton et à son ami Feuillet de Conches, chargé, en sa qualité de diplomate à même d’acheminer les correspondances par voie rapide, de centraliser entre ses mains toutes les lettres des intimes : celles de Pierret, de Guillemardet, de Villot, comme aussi celles de la petite amie de la rue Godot. Le lendemain, 25 janvier, «l’entrée » annoncée s’exécutait et, séance tenante, le voyageur ébloui reprenait la plume (b.
(i) Lettres, tome I, p. 174.
Fig. 94. — Souvenirs de Méquinez (avril 1832).
Fig. 9s- — Mohammed-ben-Abou.
Fig. 96. — Abrabam-ben-Cbimol,
Fig. Q7
Delacroix au Maroc,
Fig. 98. — Jeune Marocaine,
Tanger, 25 janvier.
J’arrive maintenant à Tanger. Je viens de parcourir la ville. Je suis tout étourdi de tout ce que j’ai vu. Je ne veux pas laisser partir le courrier, qui va tout-à-l’heure à Gibraltar, sans te faire part de mon étonnement de toutes les choses que j’ai vues. Nous avons débarqué au milieu du peuple le plus étrange. Le pacha de la ville nous a reçus au milieu de ses soldats. Il faudrait avoir 20 bras et 48 heures par journée pour faire passablement et donner une idée de tout cela. Les Juives sont admirables. Je crains qu’il soit difficile d’en faire autre chose que de les peindre. Ce sont des perles d’Eden. Notre réception a été des plus brillantes pour le lieu. On nous a régalés d’une musique militaire des plus bizarres. Je suis dans ce moment
comme un homme qui rêve et qui voit des choses qu’il craint de voir lui
échapper...
Naturellement, une fébrile impatience de crayonner dévorait l’artiste. Cet instinctif besoin de traduire ses impressions en images se heurtait tout d’abord aux préventions d’un peuple rebelle aux prestigieux sortilèges du dessin. Mais, au bout de peu de jours, ces susceptibilités avaient fléchi. « ... Je m’insinue petit à petit dans les façons du pays, disait l’heureux émule du diplomate, de manière à arriver à dessiner à mon aise bien de ces figures de Mores. Leurs préjugés sont très grands contre le bel art de la peinture, mais quelques pièces d’argent par-ci par-là arrangent leurs scrupules. » Le crayon de Delacroix se délectait au contact de cet enivrant exotisme et ses cartons se remplissaient de croquis d’après les modèles qu’il avait fini par apprivoiser (Fig. p/J. Et puis, c’étaient des excursions fécondes en sites aussi suggestifs qu’enchanteurs. « ... Je fais des promenades à cheval aux environs, qui me font un plaisir infini, et j’ai des moments de paresse délicieuse dans un jardin aux portes de la ville, sous des profusions d’orangers en fleur et couverts de fruits. Au milieu de cette nature vigoureuse, j’éprouve des sensations pareilles à celles que j’avais dans l’enfance; peut-être que le souvenir confus du soleil du
Midi, que j’ai vu dans ma première jeunesse, se réveille en moi. Tout ce que je pourrai faire ne sera que bien peu de chose en comparaison de ce qu’il y a à faire ici. Quelquefois, les bras me tombent, et je suis certain de n’en rapporter qu’une ombre. » Ces lignes sont écrites le 8 février (0, Delacroix raconte, ce même jour, à ses correspondants (sa lettre est à la fois pour Pierret et pour Guillemardet) un spectacle dont il a été témoin et qui a vivement frappé son imagination de peintre.
... Je ne crois pas vous avoir écrit depuis une course que nous avons faite aux environs de la ville avec le consul anglais, quia la manie de monter les chevaux difficiles du pays; et ce n’est pas peu dire, car les plus doux sont des diables. Deux de ces chevaux ont pris dispute, et j’ai vu la bataille la plus acharnée qu’on puisse imaginer. Tout ce que Gros et Rubens ont inventé de furies n’est que peu de chose auprès. Après s’être mordus de toutes les manières en se grimpant l’un sur l’autre et en marchant sur les pieds de derrière comme des hommes, après s’être, bien entendu, débarrassés de leurs cavaliers, ils ont été se jeter dans une petite rivière, dans laquelle le combat a continué avec une fureur inouïe. Il a fallu des peines du diable pour les tirer de là...
La vision ne fut pas perdue. La mémoire qui l’avait enregistrée devait redire plus d’une fois l’émouvante tragédie de ce corps à corps sauvage. Cette mémoire avait fort à faire au milieu de toutes les sollicitations quotidiennes qui l’obsédaient. Le peintre ne savait où donner de la tête et des mains; et la crainte de se montrer inférieur à une tâche écrasante, l’incitait à se récrier sur l’inanité de ses peines. « ... Je suis sûr, disait-il b), que la quantité assez notable de renseignements que je rapporterai d’ici ne me servira que médiocrement. Loin du pays où je les trouve, ce sera comme des arbres arrachés de leur sol natal ; mon esprit oubliera ces impressions, et je dédaignerai
(1) Lettres, tome I, p. 175.
(2) Lettres, tome I, p. 177.
de rendre imparfaitement et froidement le sublime vivant et frappant qui court ici dans les rues et vous assassine de sa réalité. » Le Maroc, cependant, était en train de révéler à Delacroix l’antiquité.
... Imagine, mon ami, ce que c’est que de voir couchés au soleil, se promenant dans les rues, raccommodant des savates, des personnages consulaires, des Gâtons, des Brutus, auxquels il ne manque même pas l’air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde. Ces gens-ci ne possèdent qu’une couverture, dans laquelle ils marchent, dorment et sont enterrés, et ils ont l’air aussi satisfaits que Cicéron devait l’être dans sa chaise curule. Je te le dis, vous ne pourrez jamais croire à ce que je rapporterai, parce que ce sera bien loin de la vérité et de la noblesse de ces natures. L’antique n’a rien de plus beau. 11 passait hier un paysan qui était foutu comme tu vois ici (suit un croquis du bonhomme). Plus loin (autre croquis), voici la tournure qu’avait avant-hier un vil Maure auquel on donne vingt sous. Tout cela en blanc, comme les sénateurs de Rome et les Panathénées d’Athènes.
Revenant, dans une lettre adressée au critique Jal, sur les visions d’antiquité qu’il doit à l’Islam, à ses types et à ses mœurs, il présentera encore la pittoresque civilisation barbaresque comme une image des sociétés disparues qui constituaient le monde classique (b.
... Les Grecs et les Romains sont là, à ma portée. J’ai bien ri des Grecs de David, à part, bien entendu, sa sublime brosse. Je les connais à présent ; les marbres sont la vérité même ; mais, il faut y savoir lire, et nos pauvres modernes n’y ont vu que des hiéroglyphes. Si l’école de peinture persiste à proposer toujours pour sujets aux jeunes nourrissons des Muses la famille de Priam et d’Atrée, je suis convaincu, et vous serez de mon avis, qu’il vaudrait pour eux infiniment davantage être envoyés comme mousses en Barbarie, sur le premier vaisseau, que de fatiguer plus longtemps la terre classique de Rome. Rome n’est plus dans Rome...
Delacroix, s’adressant à Villot (=), lui répète sa thèse favorite :
(1) Lettre de Delacroix à Jal {Le Gaulois, 3 juillet 1904).
(2) Lettres, tome I, p. 178.
«C’est un lieu tout pour les peintres. Les économistes et les Saint-Simoniens auraient fort à critiquer sous le rapport des droits de l’homme et de l’égalité devant la loi ; mais, le beau y abonde. Non pas le beau si vanté des tableaux à la mode. Les héros de David et compagnie feraient une triste figure, avec leurs membres couleur de rose, auprès de ces fils du soleil ; mais, en revanche, le costume antique y est mieux porté, je m’en flatte... » Ce billet, daté du 29 février 1832, se termine par ces mots : « Nous partons après-demain pour Méquinez, où est l’empereur. Il nous fera toutes sortes de galanteries mauresques pour notre réception, courses de chevaux, coups de fusil, etc... » En réalité, l’ambassade quitta Tanger le 5 mars. Mornay et son peintre avaientpour compagnons un certain Desgranges, qui faisait fonction d’interprète, le drogman du consulat de France à Tanger, répondant au nom d’Abraham-ben-Chimol, et un groupe de cavaliers marocains servant d’escorte, sous le commandement du Kaïd Mohammed-ben-Abou. Le voyage dura dix jours : dix jours de longues chevauchées du matin au soir, suivies de campements en plein air, et coupées par des incidents tels que passages mouvementés de rivières, rencontre de tribus venues pour saluer la caravane, et fantasias bruyantes improvisées par elles en son honneur. Delacroix avait emporté sur lui plusieurs albums, où son crayon notait au fur et à mesure les visions les plus saisissantes. L’un d’eux contienjl un journal détaillé de la route, illustré de rapides croquis faits de souvenir et coloriés de même (Fig. d). D’autres (ù ont reçu des dessins plus poussés, exécutés à loisir pendant les haltes : à Alcazar par exemple, où la caravane s’arrêtait le 8 (Fig.
(1) Cet album, qui fut acheté par Ph. Burty à la vente de Delacroix, a été légué par lui au Louvre.
(2) Un de ces albums est entre nos mains. Un autre fait partie des collections du Musée Condé.
Fig. 99. — Charles-Quint au monastère de Saint-J ust. Lithographie de Delacroix, d’après son tableau exposé au Salon de 1833.
Chambre de Delacroix à Tanger (1832). Aquarelle.
Fantasia devant une porte de Mèquine\. Aquarelle.
Fig. 102. — Delacroix en 18^2.
Lithographie par Jean Gigoux.
et à Zar-Hône, choisi comme lieu de campement le 14 (Fig, çj). Delacroix s’est plu à y fixer la ressemblance du drogman et du kaïd, ses compagnons de route (Fig. et ç6). Le 15 mars, on touchait enfin à Meknez, et voici comment, dès le lendemain, notre héros rendait compte de ses impressions (0.
Méquinez ou Miknez, i6 mars 1832.
Nous sommes depuis hier dans cette ville, terme de notre voyage. Nous avons mis une dizaine de jours pour faire cinquante lieues. Cela ne paraît rien ; cela ne laisse pas d’avoir sa fatigue 'quand on va au pas au soleil, sur de mauvaises selles... C’est furieusement de l’Afrique, à présent. Notre entrée ici a été d’une rareté extrême, et c’est un plaisir qu’on peut fort bien souhaiter n’éprouver qu’une fois dans sa vie. Tout ce qui nous est arrivé ce jour-là n’était que le complément de ce à quoi nous avait préparés la route. A chaque instant, on rencontrait de nouvelles tribus armées, qui faisaient une dépense de poudre effroyable pour fêter notre arrivée. Chaque gouverneur de province nous remettait à celui qui suivait, et notre escorte, déjà très considérable, s’augmentait de la garde de ces nouveauvenus. De temps en temps, nous entendions quelques balles oubliées, qui sifflaient au milieu de la réjouissance. Nous avons eu, entre autres, un passage de rivière, bien entendu sans ponts et sans bateaux, qui peut être comparé au passage du Rhin pour la quantité de coups de fusil qui nous accueillirent. Mais, tout cela n’était rien au prix de notre réception dans la capitale. On nous a d’abord fait prendre le plus long pour nous faire tourner alentour et nous faire juger de son importance. L’empereur avait ordonné à tout le monde de s’amuser et de nous faire fête sous les peines les plus sévères ; de sorte que la foule et le désordre étaient extrêmes. Nous savions qu’à la réception des Autrichiens, qui sont venus il y a six mois, il y avait eu douze hommes et quatorze chevaux tués par divers accidents. Notre petite troupe avait donc beaucoup de peine à se maintenir ensemble et à se retrouver au milieu des milliers de coups de fusil qu’on nous tirait dans la figure. Nous avions la musique en tête et plus de vingt drapeaux portés par des hommes à cheval. La musique est également à cheval; elle consiste dans des espèces de musettes et des tambours pendus
(i) Lettres, tonie I, p. 180.
au cou du cavalier, sur lesquels il frappe alternativement et de chaque côté avec un bâton et une petite baguette. Cela fait un vacarme extrêmement assourdissant, qui se mêle aux décharges de la cavalerie et de l’infanterie et des plus enragés, qui perçaient tout autour de nous pour nous tirer à la figure. Tout cela nous donnait une colère mêlée de comique, que je me rappelle à présent avec moins d’humeur. Ce triomphe, qui ressemblait au supplice de quelques malheureux qu’on mènerait pendre, dura depuis le matin jusqu’à 4 heures de l’après-midi. Nota bene que nous avions à peine pris un léger à-compte sur le déjeûner à 7 heures du matin sous notre tente. Au milieu de ma fureur, j’ai remarqué dans cette ville des édifices fort curieux, toujours dans le style moresque, mais plus imposants qu’à Tanger.
La lettre, suspendue deux fois, est reprise à la date du 20, puis du 23 mars. Elle se poursuit dans les termes suivants :
20 mars. — Dans ce moment, nous sommes prisonniers dans une maison de la ville, environ depuis cinq ou six jours, jusqu’au moment où nous aurons notre audience. Etant toujours en présence les uns des autres, nous en sommes moins disposés à la gaîté, et les heures paraissent fort longues, quoique la maison où nous logeons soit très curieuse pour l’architecture moresque, qui est celle de tous les palais de Grenade, dont vous avez vu les gravures. Mais, j’éprouve que les sensations s’usent à la longue, et le pittoresque vous crève tellement les yeux à chaque pas qu'on finit par y être insensible... Je suppose que nous avons à rester ici une dizaine de jours encore...
23 mars. — Nous avons eu hier l’audience de l’Empereur. Il nous a accordé une faveur qu’il n’accorde jamais à personne : celle de visiter ses appartements intérieurs, jardins, etc. Tout cela est on ne peut plus curieux. Il reçoit son monde à cheval lui seul, toute sa garde pied à terre. Il sort brusquement d’une porte et vient à vous avec un parasol derrière lui. Il est assez bel homme ; il ressemble beaucoup à notre roi ; de plus, la barbe et plus de jeunesse. lia de 45 à 50 ans. Il était suivi de sa voiture de parade. C’est une espèce de brouette traînée par une mule. Me voici donc au but. Il s’agit maintenant de ne pas pourrir trop longtemps en Afrique. Je crains qu’on ne nous retienne un peu à Tanger...
Les Musulmans de Meknez n’étaient pas gens à endurer un
dessinateur. Delacroix souffrit parmi eux le supplice de Tantale. Ses yeux s’ouvraient aux multiples spectacles de la rue et sa main n’en pouvait noter le souvenir qu’à huis clos, au retour de ses promenades d’exploration. Encore celles-ci ne s’effectuaientelles qu’en bravant l’hostilité d’une population rebelle au contact des chrétiens et obstinément renfermée dans sa jalousie à leur égard. Cette demi-réclusion de parias au milieu de tant de séductions pittoresques se prolongeait jusqu’au 5 avril. Quelques j ours avant, le peintre avait encore pris la plume pour décrire à ses amis de Paris son existence de nomade. Donnonslui une fois de plus la parole (0.
Méquinez, 2 avi'il.
Chers amis, je suis encore ici. Vous voyez que nous ne nous trompions pas beaucoup quand nous calculions que les trois mois au moins seraient employés au voyage. Heureusement, les affaires sont terminées et nous partons après-demain pour retourner à Tanger, d’où, je pense, nous ne tarderons pas à nous embarquer. Il y a la perspective de la quarantaine qui n’est pas amusante ; mais, quand une fois on a touché terre et surtout celle où l’on a laissé tous ses souvenirs, c’est une pénitence moins dure que celle à laquelle je suis soumis depuis 18 ou 20 jours que je suis ici comme un prisonnier. Je vous ai mandé, dans ma dernière lettre, que nous avions eu l’audience de l’Empereur. A partir de ce moment, nous étions censés avoir la liberté de nous promener par la ville ; mais, c’est une permission dont moi seul ai profité entre mes compagnons de voyage, attendu que l’habit et la figure de chrétien sont en antipathie à ces gens-ci au point qu’il faut toujours être escorté de soldats, ce qui n’a pas empêché deux ou trois querelles, qui pouvaient être fort désagréables à cause de notre position d’envoyés. Je suis escorté, toutes les fois que je sors, d’une bande énorme de curieux, qui ne m’épargnent pas les injures de chien d’infidèle, de caracco, etc., qui se poussent pour s’approcher ou pour faire des grimaces de mépris sous le nez. Vous ne sauriez imaginer quelles démangeaisons on se sent de se mettre en colère, et il faut toute l’envie que j’ai de voir
(i) Lettres, tome I, p. 184.
pour m’exposer à toutes ces gueuseries. J’ai passé la plupart du temps ici dans un ennui extrême, à cause qu’il m’était impossible de dessiner ostensiblement d’après nature, même une masure. Même de monter sur la terrasse vous expose à des pierres ou à des coups de fusil. La jalousie des Maures est extrême, et c’est sur les terrasses que les femmes vont ordinairement prendre le frais ou se voir entre elles. — On nous a envoyé l’autre jour des chevaux pour le roi (on vient de m’en envoyer un), une lionne, un tigre, des autruches, des antilopes, une gazelle, etc. Un de ces espèces de cerfs, qui est une méchante bête, a pris en grippe une de ces pauvres autruches et l’a embrochée de ses deux cornes, dont elle est trépassée ce matin. Voilà les événements qui varient notre existence.... Etant très bien avec mes deux compagnons, j’éprouve cependant le regret de ne pouvoir parler d’aucun de mes amis avec eux. Enfin, priez le Ciel qu’il ne prolonge pas mon exil...
Partie de Meknez le 5 avril, la mission rentrait à Tanger le 12. L’obligation d’attendre les pièces diplomatiques sanctionnant la visite de l’envoyé du roi des Français imposait un nouveau séjour dans cette ville. Ce ne fut point du temps perdu pour l’artiste. Les relations nouées par lui avec les membres de la colonie européenne lui donnaient quelques facilités pour étudier les types indigènes. Grâce à l’intelligente diplomatie de M*"® Hay, l’épouse du consul d’Angleterre, plusieurs femmes maures prêtaient leur figure à son crayon (Fig. p8). Quand la figure lui manquait, il se rattrapait sur les paysages ou sur les intérieurs. Une grande aquarelle représente une chambre à Tanger, qui ne serait autre, dit-on, que celle où il reposait luimême (Fig. 100). 11 profitait encore de ses loisirs pour tracer sa propre image sur un de ses carnets de route (Fig. py). Heureuse inspiration, qui nous vaut le plus vivant des portraits. Le voyageur a gardé sa casquette ; mais, malgré l’abri de la visière, l’ardente lumière méridionale ferme à moitié ses yeux clignotants. Sa bouche, autrefois rasée, s’orne maintenant d’une fine moustache : détail déjà visible sur l’effigie peinte. Tannée
Fig. 103. — Charles de Mornay et Anatole Demidojf. (Salon de 1B33.)
Fig. 104. — Etude de femme couchée. (Exposition de 1832.)
Fig. 105. — Jeune femme caressant un perroquet. (Exposition de 1832.)
Fig. i-M'i. - Jeune saigne, 'r montrant à un , 'iuriisan h: lu, j<s de sa mail, esse.
(Exposition de 1835.)
Fig. 107. — Le roi Rodrigue après la bataille (1833).
d’avant, par Schwiter d’après son ami. C’est le même personnage que saisira quelques mois plus tard, pour faire connaître ses traits au public de V Artiste, le crayon lithographique de Jean Gigoux (Fig. 102). Toutefois, combien cette pénétrante dissection personnelle surpasse la présentation correcte, mais un peu froide, du modèle par son confrère.
Le mois d’avril se passait sans que l’Empereur Abd-er- Rhaman fût sorti de son indolence musulmane. Cette temporisation de son hôte retenant le comte de Mornay, Delacroix en profitait pour s’embarquer, un beau matin, sur La Perle et voguer vers la terre espagnole. Il visitait Cadix et Séville, s’offrait un nouveau régal d’exotisme à base de mantilles et de frocs de moines, et, après cette escapade en terre andalouse, rentrait à Tanger, d’où, le 3 juin, il écrivait sa dernière lettre d’Outre-mer(ô.
Tanger, 3 juin.
... Je reviens de l’Espagne, où j’ai passé quelques semaines. J’ai vu Cadix, Séville, etc. Dans ce peu de temps, j’ai vécu dix fois plus qu’en quelques mois à Paris. Je suis bien content d’avoir pu me faire une idée de ce pays. A notre âge, quand on manque une occasion comme celle-là, elle ne se retrouve plus. J’ai retrouvé en Espagne tout ce que j’avais laissé chez les Maures. Rien n’y est changé que la religion : le fanatisme, du reste, y est le même. J’ai vu les belles Espagnoles, qui ne sont pas au dessous de leur réputation. La mantille est ce qu’il y a au monde de plus gracieux. Des moines de toutes couleurs, des costumes andalous, etc. Des églises et toute une civilisation comme elle était il y a trois cents ans... Je suis revenu ici depuis trois jours et j’y suis attendant l’ordre de revenir. Nous passerons par Oran avant de toucher la belle patrie. Comment vais-je la retrouver? Quand l’idée du retour me vient en tête, je l’écarte. Qui vais-je trouver mort ou infirme à jamais ? Quelles nouvelles révolutions nous préparezvous avec vos chiffonniers et vos carlistes, et vos Robespierre de carrefour? Tempora ! Est-ce à ce prix qu’on achète la civilisation et le bonheur d’avoir
(l) Lettres, tome I, p. 186.
un chapeau rond au lieu d’un burnous ? — Le climat de Tanger est délicieux. Il n’y fait pas, à beaucoup près, aussi chaud qu’en Espagne, surtout dans l’intérieur de l’Andalousie. Ma santé va toujours,.. Ecris-moi toujours ici : peut-être n’y serai-je pas dans deux jours ; mais, tout est incertain...»
Il est plaisant d’entendre le peintre de la barricade du 28 juillet fulminer contre les « Robespierre de carrefour ». Ces expressions de mépris et de dégoût pour l’émeute et ses excès confirment ce que nous avons déjà dit, avec Alexandre Dumas, des mobiles particuliers qui l’avaient poussé à célébrer la Révolution. Son humeur altière d’artiste raffiné l’éloignait des bassesses de la politique et des violences des fauteurs de troubles. Il y avait du bourgeois frondeur, mais pacifique, dans le fils du robin égaré parmi les régicides et préparé par la destinée pour une préfecture de l’Empire. Eugène Delacroix n’était pas l’homme de la guerre civile. Elle lui faisait horreur autant que le choléra, cet autre fléau dont souffrait le Paris de 1832. La terrible maladie, qui venait de frapper la France en la personne du chef de son gouvernement et de terrasser en pleine vie le grand Casimir Périer, soumettait les voyageurs à de rigoureuses mesures sanitaires. Des quarantaines impitoyables s’élevaient à l’entrée de nos ports. Le comte de Mornay et son compagnon, que ce désagrément attendait à Toulon, faisaient, avant de gagner ce but, un crochet vers l’Algérie. Partis de Tanger le 10 juin, ils touchaient Oran le 18, débarquaient le 23 à Alger, et consacraient trois jours à une halte dans cette ville, féconde en impressions suggestives pour le peintre, avant de cingler définitivement vers la France, dont les côtes leur apparaissaient le 5 juillet. C’est du lazaret de Toulon qu’est datée la dernière lettre écrite par Delacroix à Pierret durant cette absence (0.
(i) Lettres, tome I, p. 187.
Toulon, 5 juillet, en quarantaine.
Je suis ici depuis ce matin seulement. Nous sommes partis de Tanger il y a plus d’un mois; mais, nous devions voir Oran et ensuite Alger, d’où nous arrivons. Je ne suis pas fâché d’avoir été à même de comparer ces lieux-là avec mon Maroc et, en bonne conscience, quoique le temps de mon voyage ait de beaucoup surpassé ce que j’avais calculé, il aura été curieux de voir tant de choses diverses. Les vents contraires nous ont fatigués. Nous commençons un vrai purgatoire : c’est l’insipide quarantaine. J’ai pour récréation la promenade pendant quelques instants dans un clos pelé, où il n’y a pas un arbre qui m’aille au genou et, avec le soleil du pays, c’est une faible ressource. Il y a la perspective agréable de trois cimetières propres à enterrer les gens, qui meurent autant d’ennui, je pense, que de peste, et le meuble principal, qui occupe agréablement l’entrée, est une table de pierre sur laquelle on fait l’autopsie des trépassés. N’est-il pas dur d’être en France et d’y être traité en prisonnier et en Africain?... Je ne sais encore de combien sera ma quarantaine. Elle sera probablement de quinze jours. Nous ne saurons cela qu’après-demain. — Je vais donc vous voir. Eh bien, vous vous battez, vous conspirez, fous ridicules que vous êtes. Allez en Barbarie apprendre la patience et la philosophie...
« Où en seront les pauvres arts avec vos incorrigibles révolutionnaires ?» soupirait de nouveau, en s’adressant à Villot, l’artiste désespéré par les querelles intestines de son pays (d. Et il poursuivait : «J’espérais, à voir l’état de siège, qu’on les dégoûterait du métier pour quelque temps; mais, la Cour de Cassation fait de la popularité ; il faudra reprendre le fusil un de ces matins. C’est le bonheur dont j’ai la perspective à mon retour. Ne fuirons-nous pas dans quelque trou, vivre plutôt de racines, mais vivre enfin, c’est-à-dire loin des sottises de ce malheureux temps... » Ces lignes sont encore écrites du lazaret. « J’ai là une chambrette, dit le voyageur, où je peux achever quelques dessins pendant le jour. Il a fallu la purger d’une crasse d’un
{i) Lettres, tome I, p. i88.
siècle, qui est la date de la construction de la maison. Nos pauvres marins en ont sué toute la journée... » Le travail accompli par Delacroix dans ce réduit dépourvu de confort, c’était le coloriage de mémoire d’une partie de ses croquis exécutés hâtivement, sans que la boîte d’aquarelle eût le temps d’entrer en jeu séance tenante. Le compagnon du comte de Mornay mettait aussi à profit cette réclusion pour entreprendre à l’intention du diplomate, et afin de déposer sous ses regards un vivant témoignage de sa reconnaissance, une série de sujets à l’aquarelle rappelant les principales visions du voyage ainsi que les figures marquantes mêlées à cette féérique expédition. Réunies en album au nombre de dix-huit, ces pages, qui résumaient dans une synthèse brillante l’inoubliable équipée, sont aujourd’hui malheureusement dispersées. Mais, l’une d’elles est entrée dans nos collections nationales : le Louvre possède la Fantasia devant une porte de Méquine:( (Fig. loi).
Rentré au bercail, Delacroix se gardait d’oublier la bonne fée qu’avait été M“® Mars, Une toile qu’il venait d’achever avant son départ était déposée aux pieds de la comédienne. C’était un morceau pathétique, commentant la vanité des grandeurs humaines. On y voyait la mélancolique figure de V Empereur Charles-Ouint , retiré du monde et caché au monastère de Saint- Just sous le froc d’un moine, en train de promener ses doigts sur le clavier d’un orgue, tandis qu’un grave compagnon du royal musicien, accoudé sur l’instrument, écoutait sa triste rêverie s’envoler sur l’aile complaisante de la musique. Je ne connais le morceau que par une reproduction lithographique due à l’auteur lui-même (Fig. pp) ; mais, c’est assez pour deviner le charme pénétrant de cette touchante élégie. Le choléra n’avait pas permis au Salon du Louvre d’ouvrir ses portes en l’absence du voyageur. Mais, le propriétaire de la galerie dénommée le Musée Colhert avait eu l’heureuse idée d’organiser, dans le cou-
io8. — Rencontre de cavaliers maures (1834).
Fig. 109. -- Portrait de Frédéric Villot.
Fig. iio. — Frédéric Villot. Eau-forte (1833).
Fig. lit. — Le Kaïd Mohammed-ben- Ahou. Eau-forte.
Fig. 1 12
L’er)nite de Copmanhiirst . Esquisse