RIGUEURS DU JURY : FAVEURS DE L’ÉTAT
La lettre du 18 janvier 1836, dont il vient d’être question, contient un passage où Delacroix dit : « En 1833, chargé par le Ministre de l’Intérieur, M. Thiers, de décorer le salon dit dîi roi, à la Chambre des Députés. Cet ouvrage très important est presque terminé. Il ne reste plus à faire que des grisailles, qui sont dans la partie inférieure. Le reste est assez avancé pour qu’il ait été possible de recevoir le roi dans le salon le jour de l’ouverture des Chambres (d. » D’autres que le roi ne tardèrent pas à être admis sur le chantier où le peintre
(i) Revue rétrospective. Nouvelle série, juillet-décembre 1891, p. 221.
poursuivait sa besogne; car, le 26 août, la Presse publiait un long article de Théophile Gautier, consacré à décrire et à louer le travail en voie d’achèvement, dont il lui avait été permis de prendre connaissance : ce qui, soit dit en passant, m’incite à prendre le critique pour le correspondant inconnu de l’artiste. Gautier, comme le roi, avait vu la salle incomplète : les « grisailles » du bas manquaient encore. Mais, telle quelle, Tœuvre décorative de Delacroix l’avait subjugué.
Il en avait compris la haute portée. Il saluait dans le pinceau qui avait couvert ces murs l’émule des grands noms du passé. Il complimentait Delacroix, « que Ton trouve toujours le premier dans toute voie de progrès, » d’être le premier parmi les modernes à faire « de la vraie peinture de décoration, entendue dans le sens de l’architecture, et rigoureusement appropriée à la localité qu’elle occupe ». Faute de s’être risqué franchement dans la fresque, le peintre avait eu le mérite de donner à sa couleur naturellement « si vivace et si chaude », au moyen « d’un embu adroitement ménagé », « le ton mat et clair qui s’harmonise avec l’opacité de la pierre et la terne blancheur du marbre ». En outre, le romantique déclaré qu’il était n’avait pas hésité à se lancer hardiment dans l’allégorie, malgré les préventions de l’école nouvelle à l’égard de cet élément pictural. «Je ne partage pas les modernes répugnances à l’endroit de l’allégorie, disait le clairvoyant écrivain. Rien ne prête davantage à la peinture, et l’on peut voir le magnifique parti que Rubens en a tiré. Une chose fort simple et que l’on semble ne pas vouloir comprendre, c’est qu’il faut, avant tout, à un peintre, des bras, des épaules, des torses d’un beau mouvement, de grands airs de tête, des jets et des vols de draperies, un costume libre et simple qui lui permette de faire voir ce qu’il sait et ce qu’il peut; et l’allégorie répond parfaitement à toutes ces conditions; elle permet la nudité, sans
laquelle, à vrai dire, les arts du dessin n’existent pas; elle laisse une grande liberté d’ajustement; elle offre l’occasion fréquente
Plafond du Salon du Roi.
de réaliser des types et de chercher à loisir la beauté idéale. Rien ne convient mieux à un peintre qui veut se déployer tout entier qu’un sujet allégorique... » Après un examen détaillé de chacune des parties de cet harmonieux ensemble, Gautier résu-
mait son appréciation en écrivant ; « ... Comme arrangement ingénieux, comme symétrie heureuse, les peintures de la Salle du Trône sont de vrais chefs-d’œuvre. N’était le maussade goût de l’architecture, qui contrarie l’illusion, on pourrait se croire,
en voyant ces peintures souriantes et lumineuses, dans une salle de la Renaissance, décorée par quelque artiste appelé de Florence, le Primatice ou maître Rosso, tant le style est élégant et souple, tant ces belles femmes allégoriques, nues et caressées par des draperies légères, ont cet air royal et accoutumé aux magnificences, qui manque aux figures ébaubies barbouillées par les artistes modernes pour les palais des souverains ou les édifices publics. »
Fig. 132. — Le Salon du Roi à la Chambre des Députés.