VOYAGEUSES
L\ PRÉSOMPTION , l'avarice ET L\ CA>DEIR.
Lyo.n est la ville de France la plus populeuse après Paris (1); c'est l'une de nos cités les plus riches et les plus agréablement situées. Elle se trouve au con-^ fluent du Khône et de la Saône qui lenvelcppent dans un triangle. Son commerce, surtout en étoffes de soie, est
(1) On y comple 200,000 âmes , y compris les ouvrkT» des fauboargs.
DE MA rjLLE. 95
considérable et des plus étendu. L'h6lel de ville, sur la place des Terreaux, est un monument remarquable. On a rétabli la statue équestre de Louis XIV, sur la superbe place Bellecour. Cet ou>vrage en bronze fait honneur au talent de Lemot. La ville possède une fort Aelle bibliothèque , composée de cent vingt miile volumes , et un musée assez curieux. Le gouvernement lui a fait présent d'une jolie statue de Fandore (1)»
en marbre de Garare. On a reconstruit un beau et grand théâtre sur remplacement de l'ancien, qui a été démoli.
11 est derrière l'hôtel de ville. Les environs de Lyon sont charmants , les voyageurs ne manquent jamais daller voir Vîle-Barbe, Chaponnet le Mont-Cindre et le Mont-cVOr.
M. Dupuis , riche négociant , habitait Lyon avec sa famille qui se com-
y\y\ Otte statne est de Cortot, memi re (le rinsfitot
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sans sesse prête à obliger, tandis que ses sœurs ne songeaient qu'à leur personne.
Ces demoiselles venaient de quitter leur pension , on entrait en vacances ; leur père projetait de donner à chacune d'elles un emploi dans sa maison : Adèle devait s'occuper de la correspondance ; Julie aurait le département de la petite caisse et le payement des ouvriers ; Camille , les soins du ménage. ]\Tadame Dupuis, qui était très-entendue aux affaires , se chargeait de mettre ses filles T.\x fait et de les diriger dans leurs nouvelles fonctions. Son mari et son fils s'occupaient spécialement des fabriques, des expéditions et de l'administration générale de la maison.
M. Dupuis avait pour système que chaque personne de la famille d'un négociant , quel qu'il soit , et tant qu'il est dans les affaires , doit apporter dans la maison sa part de zèle , d'intelligence
et d'activité; travailler de concert, avec tous les autres membres de la famille , à la prospérité commune; se préserver surtout des goûts frivoles, des dépenses et du luxe inconsidérés , qui sont toujours la source de la décadence et de la ruine des établissements les mieux fondés. Ce n'est pourtant pas que M. Dupuis refusât à sa famille d'honnêtes passe-temps ; sa fortune les lui permettait : mais il ne voulait rien qui ^ût le faire jalouser de ses confrères. Il insistait , d'ailleurs , pour que ses enfants ne sortissent pas de leur état.
M. Dupuis avait promis à ses filles , depuis long-temps , qu'en les retirant de pension , et avant de les occuper utilement chez lui, il les mènerait passer quelque temps à Montbrison , chez sa sœur qui habitait cette ville. Les voyageurs devaient s'arrêter plusieurs jours à Saint-Etienne p>our voir ce que cette cité offre d'intéressant. Madame Dupuis
»» DEXASSEMENTS
sans sesse prête à obliger, tandis que ses sœurs ne songeaient qu'à leur personne.
Ces demoiselles venaient de quitter leur pension , on entrait en vacances ; leur père projetait de donner à chacune d'elles un emploi dans sa maison : Adèle devait s'occuper de la correspondance ; Julie aurait le département de la petUe caisse et le payement des ouvriers ; Camille , les soins du ménage. Madame Dupais , qui était très-entendue aux affaires , se chargeait de mettre ses filles PU fait et de les diriger dans leurs nouvelles fonctions. Son mari et son fils s'occupaient spécialement des fabriques, des expéditions et de l'administration générale de la maison.
M. Dupuis avait pour système que chaque personne de la famille d'un négociant , quel qu'il soit , et tant qu'il est dans les affaires , doit apporter dans la maison sa part de zèle , d'intelligence
et d'activité; travailler de concert, avec tous les autres membres de la famille, à la prospérité commune; se préserver surtout des goûts frivoles, des dépenses et du luxe inconsidérés , qui sont toujours la source de la décadence et de la ruine des établissements les mieux fondés. Ce n'est pourtant pas que M. Dupuis refusât à sa famille d'honnêtes passe-temps ; sa fortune les lui permettait : mais il ne voulait rien qui |)ût le faire jalouser de ses confrères. II insistait , d'ailleurs , pour qpie ses enfants ne sortissent pas de leur état.
M. Dupuis avait promis à ses filles , depuis long-temps , qu'en les retirant de pension , et avant de les occuper utilement chez lui, il les mènerait passer quelque temps à Montbrison, chez sa sœur qui habitait cette ville. Les voyageurs devaient s'arrêter plusieurs jours à Saint-Etienne pour voir ce que cette cité oîTre d'intéressant. Madame Dupuis
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et son fils ne pouvaient accompagner les jeunes personnes, parce qu'il fallait remplacer le maître en son absence.
Les trois sœurs firent leurs préparatifs; elles n'oublièrent rien de ce qui devait leur servir à paraître avec avantage pendant la route.
M. Dupuis, le jour du départ , vit sa voiture encombrée de cartons et de malles. Adèle et Julie s'étaient pourvues de tout l'attirail de la coquetterie , tandis que leur sœur Camille n'emportait que le nécessaire. Madame Dupuis , qui connaissait le caractère de ses enfants , sourit de leurs apprêts et les laissa faire. Le frère remit à Adèle plusieurs lettres pour leurs correspondants de Saint- Étienne, en la chargeant de les faire porter à leur adresse. Quique son père dût faire quelques visites à plusieurs de ces messieurs , il pensait , avec raison , qu'il était régulier de traiter par écrit les alTaires dont on pouvait s'entretenir
de vive-voix , et qui, d'ailleurs , tenaient à l'ensemble de leurs opérai ions. Voilà M. Dupuis et ses filles en route pour Saint -Etienne, dans une voiture traînée par ses chevaux, que conduisait son domestique. On avait pris la résolution d'y aller par la route ordinaire, on devait revenir à Lyon par le chemin de fer.
Les jeunes demoiselles s'étaient promis d'observer et de remarquer tout ce qu'elles verraient. Déjà Adèle , son lorgnon à la main , examinait les champs , les près , les fleurs , les arbres de la route , tandis que Julie ne pensait qu'à son joli chapeau de voyage , qu'elle avait placé dans le filet , et qui courait grand risque de se froisser. Camille , coiffée d'un petit bonnet tout simple, s'occupait à lire le Cabinet des Fées, et Julie feuilletait les Veillées du Château.
Camille remarqua bientôt qu'Adèle navait fait aucune provision de livres, elle lui en demanda la raison.
« N'aurai-je pas devant moi , réponditelle avec emphase , le grand livre de la nature ? Crois-tu que celui-là ne vaille pas ceux de madame de Genlis , et du bonhomme Perrault , ou de la mère Daulnoy? »
Pendant ce petit colloque , M. Dupuis s'était enfoncé dans la politique de ses journaux. En partant de Lyon , sa femme avait recommandé à ses enfants de lui écrire tous les jours et bien longuement. Adèle promit de lui donner le journal de leur voyage.
Quoiqu'on fût parti de bonne heure , on arriva tard h Saint-Etienne, parce qu'on s'était un peu arrêté en route pour faire reposer les chevaux. M. Dupuis aurait bien pu descendre chez l'un de ses correspondants, auquel sans doute il aurait fait plaisir ; mais , comme il aimait sa liberté , il se logea à l'hôtel du Nord. Là, il se crut presqu'à Paris , tant la commodité , la beauté et
DE MA FILLE, lOS
rameublement de l'appartement qu'on lui donna , rappelaient la capitale. Le père voulut manger : une carte de mets variés lui fut apportée ; on servit bien , et promplement , ce qui est rare ; il était Lard pour voir la ville.
Les jeunes demoiselles , après le souper, s'occupèrent du bagage et de leur toilette de nuit. Le père mit en ordre quelques papiers. Adèle écrivit des notes relatives à la route qu'on venait de parcourir, et envoya, par un domestique de l'hôtel , les lettres que son frère avait recommandées. On convint que le lendemain matin le négociant de Lyon irait de bonne heure faire quelques visites; qu'il reviendrait à dix heures pour le déjeûner; que ses filles, qui étaient fatiguées , se reposeraient une partie de la matinée , à l'exception d'Adèle , qui préparerait sa première lettre pour madame Dupuis, et qu'elle lirait au dessert. Ces arrange-
ments plurent beaucoup à Julie; son égoïsme s'accommodait fort de ne rien faire. Bailleurs, s'il eût fallu qu'elle se levât matin pour écrire, ses jolis traits en eussent été altérés. Quant h Camille , qui était toujours de l'avis de tout le monde, elle servit de femme de chambre à ses sœurs , et promit d'apprêter leur toilette pendant que l'une écrirait et que l'autre dormirait.
La famille étant rassemblée le lendemain pour le déjeuner, comme il avait été convenu, Adèle prit au dessert un air doctoral, en annonçant qu'elle allait donner lecture de la lettre dont on était convenu pour sa mère, et que chacun pourrait y ajouter ce qu'il voudrait. Adèle commença ainsi, en regardant son père.