HORTENSE ET AGLAÉ
O&GIEIL ET 5I0DESTIE.
JJÈs l'âge de huit ans, la jeune Hortense, fille d'un riche banquier, futmise en pension chez mademoiselle Armand , dont la maison d'éducation avait acquis une juste célébrité. IWademoi selle Armand , qui touchait à sa quarantième année, était une des élèves les plus distinguées de madame Campan. Bien née , mais privée de ses parents, son peu de fortune lui avait suggéré l'idée d'établir un pensionnat , qui devint un des meilleurs de Paris.
La jeune Ilortense eut bientôt formé
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quelques liaisons , comme il arrive ordinairement en pension ; elle adopta pour sa petite amie mademoiselle Aglaé, jeune orpheline de son âge, que son père, officier distingué, demeuré veuf, avait confiée, pendant ses campagnes, aux soins de mademoiselle Armand.
Hortense et Aglaé se trouvaient de la même classe; elles couchaient dans le même dortoir ; leurslits étaient à côté l'un de l'autre; elles prenaient les mômes leçons et participaient aux mêmes jeux.
Enfin elles s'étaient liées d'une étroite amitié d'enfant.
Hortense prit peu à peu Ihabitude de partager avec sa jeune amie les petits présents de toute espèce dont ses riches parents l'approvisionnaient sans cesse , et on remarquait entre les deux pensionnaires un combat d'émulation qui tournait à leur avantage réciproque et au profit de leur instruction. C'est ainsi que, pendant les premières années,
elles s'accoutumaient si bien l'une à l'autre, quon ne les appelait plus que les inséparables. Enfin Aglaé perdit son père ; il périt dans la funeste retraite de Moscou , où tant de braves soldats succombèrent. La pauvre Aglaé était trop jeune encore pour apprécier son malheur. Sans aucun autre parent , sans amis , la voilà orpheline au moment où elle a le plus besoin d'appui. Mademoiselle Armand , sensible h la triste situation de son enfant d'adoption , eut la délicatesse de ne vouloir lui apprendre la mort de son père et la détresse dans laquelle il la laissait, que lorsqu'elle la crut suffisamment instruite pour se sufiire à elle-mcme par ses talents.
Rortense, que son père ou sa mère envoyaient chercher presque tous les jours à sa pension ^ lîortense que l'on voyait sortir et revenir dans un carrosse brillant, accablée de présents que sa vanité s'empressait d'étaler aux yeux
étonnés et envieux de ses compagnes ; Hortense , en grandissant , 'contracta l'habitude ■' de demander impérieusement ce qu'elle voulait , et de regarder toujours avec hauteur et d'un air dédaigneux celles de sescompagnes qu'elle savait n'être pas riches.
Souvent Hortense disait à Aglaé :
« Papa m'a donné cette jolie montre :
vois donc cette belle chaîne que maman m'a mise au cou?» ou bien: « Regarde , Aglaé , ce beau nécessaire en nacre de perle, tout garni d'or; c'est mon oncle qui m'en a fait présent pour ma fête.... » Ces diverses confidences faites par la petite présomptueuse conduisaient naturellement la fille du banquier, qui était aussi fort curieuse , à vouloir que sa modeste compagne lui donnât des nouvelles de ses parents.
« Et ton papa, demandait-elle à Aglaé, il ne t'envoie donc rien?... Comment tu es toujours simplement vêtue !. . . sais-tu
que la femme de chambre de maman a des robes plus belles que les tiennes?... »
Mademoiselle Armand , qui ne prisait la fortune et la naissance qu'autant que la vertu et les talents lesaccompagnaient, présente un jour à ces questions indiscrètes autant que désobligeantes , dit à la petite orgueilleuse :
« Mademoiselle , vous êtes fort heureuse d'avoir de la fortune ; un jour sans doute , lorsque l'âge aura formé votre jugement, vous ferez de vos richesses un usage honorable ; mais trop souvent c'est le hasard qui dispense les richesses , et l'on ne doit qu'à la nature et au travail un bon cœur et les talents que relève la modestie. »
Hortense rougit; elle sentit que ^mademoiselle Armand lui adressait un reproche mérité.
La fille du finaïKier , que ses parents recommandaient de ne point fatiguer par un travail trop assidu , arriva à l'âge
de quinze ans, fit sa première communion, et sa mère la retira de pension.
Hortense était faite à peindre; ses grâces naturelles la faisaient remarquer. Elle s'habillait surtout avec goût , dansait très-bien; mais elle écrivait ù peine lisiblement , et c'est tout au plus si elle savait l'orthographe. Son maître de dessin n'avait jamais pu réussir à lui faire dessiner autre chose que des profils de tête. Elle exécutait seulement sur le piano quelques contredanses et des valses qu'elle aimait beaucoup ; elle en jouait si souvent et d'une manière si dure, que le pauvre instrument était continuellement entre les mains de l'accordeur. En un mot , malgré tous les soins de mademoiselle Armand , l'éducation d'Hortense était restée très-imparfaite ; en revanche , si elle manquait de talent, elle avait acquis un grand fonds d'impudence; mais cependant ses petits airs de hauteur et d'impertinence
excitaient parmi ses compae:nes plus de pitié que d'envie.
ITortense prit d'un ton badin et protec< teiir congé de toute la pension. Elle embrassa, Tune après l'autre, avec vivacité, ses jeunes amies. Elle tint Aglaé dans ses bras un peu plus long-temps que les autres , après quoi elle s'élança légèrement dans le char brillant qui l'attendait à la porte , où la plupart des habitants de la maison se trouvèrent pour lui dire adieu.
La pauvre Aglaé , restée seule au pensionnat . i entre à sa classe toute rêveuse.
«Que se passe-t-il en toi, ma tille?
lui dit mademoiselle Armand. . . Tu regrettes Hortense ?
— C'était la compagne de mon enfance : c'est mon amie... elle est heureuse!...
— Et toi , pauvre enfant , tu envies peut-être tout cet appareil de grandeur, de fortune , qui va l'entourer ?
— Oh , non , madame , répond Aglaé en regardant timidement mademoiselle Armand : Hortense a mi père... une mère!... et ses yeux se remplissent de larmes...
— Une mère ! reprend mademoiselle Armand , n'en suis-je pas une pour toi ?
— Oh ! pardonnez , réplique l'aimable enfant en se jetant dans ses bras.
Qui mieux que vous mérite ce titre sacré ?... Oui , Yous êtes en effet ma mère ? ma bonne mère!... et celle de toute la pension. Mais , mon père... » Et Aglaé pousse un profond soupir.
— Ton père , ma fille , ton père ! . . . nous n'en avons point encore de nouvelles. Il est prisonnier en Russic.^Nous connaîtrons sans doute bientôt son sort. »
Il est de fait que mademoiselle Armand, fort embarrassée pour apprendre à son élève que l'auteur de ses jours avait cesser d'exister, ne savait comment
lui cacher ce secret, qui n'en était plus un pour la pauvre Aglaé ; car l'indiscrétion et la méchanceté d'une des pensionnaires le lui avaient appris. Cette jeune personne, ayant un frère officier à i'amiée , prétendait savoir de bonne part que le père d'Aglaé avait péri à la tête de son régiment. Aglaé, aussi discrète que modeste , respectait le silence de mademoiselle Armand , se contentait de lui dérober ses larmes , et n'osait l'interroger sur ce qui l'intéressait le plus au monde, pensant que , puisqu'elle ne parlait pas de son père , c'est qu'elle conservait encore de l'espoir. C'était en vain cependant que la malheureuse enfant se flattait!...
Les jours de la jeune orpheline s'écoulaient dans la tristesse et l'ennui.
Toutefois , on la voyait exacte à remplir ses devoirs, et constamment la première à la classe. Les enfants la chérissaient tous, la respectaient mOme , et lui donnaient
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souvent le tendre nom de petite /;mm^.v ; car c'était elle qui les faisait lire , et les dirigeait dans leurs travaux : attentive , bonne pour ses plus jeunes compagnes , c'était encore Aglaé qui présidait à leurs jeux , qui habillait les poupées , qui empêchait les petites fdles de se disputer. Partout on louait son excellent caractère , et on la citait comme un modèle à suivre.
Hortense , maintenant auprès de sa mère , entourée de tout l'éclat du luxe , ne mettait plus de bornes à sa vanité. Hortense s'accoutumait peu à peu aux adulations. Son jeune cœur s'enivrait du bonheur d'être riche , d'être belle et d'être fille unique. Madame Delmence , sa mère , ne lui refusait rien ; il fallait que tout ployât devant sa fille ; son orgueil, ses airs de hauteur, ses dédains redoublèrent ; singeant les personnes plus âgées , quoiqu'elle n'eût que quinze ans, elle en prit toutes les habi-
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tudes. Les spectacles , les bals , les soirées , les parties de cheval ( elle allait tous les matins au manège ) , les promenades au bois de Boulogne et au Ranelagh occupaient tout son temps et toutes ses pensées : on la voyait partout. Si on lui fais«?it des observations , elle répondait d'un ton tranchant : « Ne suis-je pas d'âge à m'amuser? au surplus , cela me plaît et je le veux. »
Son père , qui l'aimait à la fohe , parce qu'il n'avait pas d'autre enfant , la trouvait charmante et lui passait ses caprices ; il la citait à tout propos , il la montrait à ses amis et à ses connaissances , comme une petite merveille ; souvent M. Delmence , le soir dans son salon , entouré de gens de cour et de spéculateurs , mêlait le nom de sa fille à tous les entretiens ; il parlait de ses progrès et de la hausse des fonds ; de sa tournure gracieuse et du Hambourg; de ses petits caprices et du Londres ; de se$
jolis airs de valse et de Venipriwt gr-ec; de ses élégantes manières et de la hausse et la baisse ; enfin , de ses petites prodigalités et de ses airs de hauteur , dont il ne faisait que rire , et du discrèdii des rentes d'Espagne.
Monsieur Delnmence raffolait tellement de sa fille , qu'il ne voyait aucun de ses défauts, qu'il trouvait bien tout ce qu'elle faisait. Hortense , selon lui , était un modèle de grâces et de perfections , aussi , il avait sans cesse quelque chose de flatteur à dire de mademoiselle Armand , dont il vantait à tout propos rétablissement , l'ordre et l'intelligence. 11 est vrai que si Hortense n'était pas mieux instruite , ce n'était pas la faute de sa maîtresse de pension , qui s'était toujours opposée à ce qu'on dérangeât .i souvent son élève , en l'envoyant chercher continuellement et en lui oiïrant tous les jours de nouveaux sujets de distraction , qui la détournaient
de ses études. M. Delmence . tout occupé à gagner de l'argent , croyait , en voyant la jolie tournure de sa fille et en entendant d'elle quelques jolis mots prononcés avec la grâce que l'on trouve à nos jeunes élégantes , qu'il était impossible qu'elle fût mieux élevée. Madame Delmence ne pensait pas de même; tout en adorant sa fille , elle gémissait sur ses défauts , qu'elle espérait toutefois lui faire perdre peu à peu en la reprenant à propos. Elle sentait bien qu'elle lavait retirée trop tôt de chez mademoiselle Armand ; mais son mari l'avait voulu. Cependant une maison où l'on recevait beaucoup de monde , où l'on jouait gros jeu, ne pouvait être une école de mœurs pour une jeune personne déjà trop naturellement disposée à toute espèce de distractions , malgré la surveillance et les remontrances de sa mère.
A peine quinze jours s'étaient écou-
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lés, que déjà llortense avait oublié ses petites amies, sa chère Aglaé elle-même , au milieu des plaisirs et des fêtes de tous genres. Elle ne songeait plus à sa pension, lorsqu'elle reçut une lettre de sa plus fidèle amie. Mademoiselle Armand , toujours prévoyante , avait engagé Aglaé à écrire la première pour se conserver , lui disait-elle , une connaissance qui pouvait lui être utile.
« Ma chère Hortense , lui écrivait Aglaé , il y a un siècle que je ne t'ai vue ! que le temps me paraît long loin de toi !... Accoutumée à t'aimer et à te voir tous les jours , je ne puis m'habituer à ton absence.... Sois heureuse , chère Hortense , lui disait-elle en finissant , c'est le vœu le plus cher à mon cœui\ B
Hortense fut sensible à l'attention de son ancienne compagne ; malgré sa vanité , elle savait apprécier Aglaé , elle se rappelait avec plaisir l'excellence de
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son cœur , son bon caractère et sa modestie. Elle alla montrer le billet à sa mère , en élevant jusqu'aux nues le style aimable , les talents et les rares qualités de son amie.
llortense était exagérée en tout. Madame Delmencc , qui déjà avait su plus d'une fois apprécier les bons sentiments de la pupille de mademoiselle Armand , dit à sa fille qu'il faudrait les inviter l'une et l'autre à leur prochaine soirée.
« Oh ! oui , maman , lu as raison , répondit la vive llortense ; justement tu as une grande réunion jeudi prochain ; allons , je vais faire mon invitation ; mademoiselle Armand et Aglaé verront la nouvelle parure dont mon papa m'a fait cadeau, je la mettrai ce jour-là.
— Toujours de l'orgueil ! tu ne désires maintenant la présence de ta maîtresse de pension et de ton amie , que pour leur montrer que tu es plus vaine que
jamais !
La fille de M. Delmence baissa les yeux et se mit en devoir de faire sa lettre.
Hortense ne manquait pas d'esprit naturel , elle avait même déjà ce brillant jargon que donne la fréquentation du beau monde; mais il ne lui était pas aussi facile d'écrire une lettre que de dire de ces jolis riens qu'on apprend et qu'on répète comme un perroquet. Hortense , avant d'écrire son billet , le composa dix fois; elle fit autant de brouillons? cependant son amour-propre eût été très-oCTensé si un autre eût seulement offert d'écrire l'invitation qu'elle adressait à son ancienne maîtresse et à sa meilleure amie.
Hortense aurait bien voulu avoir un secrétaire, mais il n'était pas encore de mode que les jeunes personnes en eussent. Enfin, désirant que sa maman la tirât d'embarras : "^
« Ne serait-il pas convenable , lui ditelle , que tu écrivisses toi-même ?
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— Non , non , répondit madame Delmence ; je te déclare même positivement que tes amies ne seront point invitées si elles ne le sont par toi. »
Il fallut donc se résigner. Après avoir préparé son papier , taillé ses plumes , fait plusieurs copies déchirées aussitôt qu'écrites , Hortense traça de travers quelques lignes assez lisibles qui contenaient ces mots.
« Ma chère petite maman , ma mère veut vous avoir jeudi prochain à sa soirée ; elle espère que vous lui ferez l'honneur d'y assister , et que vous ne manquerez pas de vous faire accompagner d'Aglaé dont j'ai reçu l'aimable lettre.
oNous aurons l'ambassadeur de Naples et le célèbre Boucher , qui jouera du violon ; nous aurons quelques cantatrices , des glaces et du puncb en abondance. »
La petite orgueilleuse se hâta de cacheter ce billet sans le faire hre à sa
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mère , de peur que celle-ci ne le lui fît recommencer.
En recevant l'invitation d'Hortense , mademoiselle Armand haussa les épaules. Aglaé , accoutumée aux grands airs de la fille du banquier , ne sWensa point de ce qu'elle ne lui avait pas écrit particulièrement une petite lettre, qui lui aurait fait tant de plaisir î Cependant Aglaé se fit une fête d'embrasser bientôt son amie. Pour mademoiselle Armand , elle hésita d'abord à paraître dans une soirée brillante , où cependant son nom honorable , son ex.cellent ton , une figure imposante, des manières nobles ne pouvaient manquer de la faire accueillir avec distinction. Elle craignait aussi , avec raison, que la beauté touchante, les grâces naïves d' Aglaé ne la fissent trop remarquer.
Enlin , les prières d' Aglaé l'emportèrent , elle ne voulut point la priver du plaisir de voir ïîortense qui , pen-
sait-elle toujours, pourrait par la suite lui être utile.
Aglaé reçut donc avec une grande joie l'invitation de préparer sa toilette pour le jour indiqué.
Une robe blanche toute unie , une simple fleur dans ses beaux cheveux blonds, composèrent sa parure. Mademoiselle Armand et Aglaé se mirent en route dans un modeste fiacre.
Les voilà à l'hôtel Delmence , dont une file de brillants équipages encombrait déjà les avenues. Le cœur d' Aglaé battait de joie. Un grand laquais à livrée annonça mademoiselle Armand et sa pupille. Ilortense , la superbe lîortense, dans une toilette des plus brillantes, s'avança du milieu d'un salon somptueux , éclairé par cent bougies , au-devant de ses amies. Son air d'aisance , sa magnifique parure , imposèrent d'abord à sa maîtresse de pension et à sa jeune amie. Ilortense les en>-
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brassa, et, les prenant par la main, alla les présenter à sa mère; puis, avec la même légèreté, elle les fit placer seules, dans un coin, sur un divan, puis les quitta aussitôt pour se montrer ailleurs. On la voyait partout ; au mouvement qu'elle se donnait , on l'eût prise' pour la maîtresse de la maison , occupée à en faire les honneurs. Son père et sa mère n'avaient pas l'air d'être présents. Hortense se donnait beaucoup de mal pour se faire remarquer, pour s'attirer tous les regards. Tantôt on l'entendait rire aux éclats; tantôt on la voyait réclamant le silence de la main, pour écouter la description d'une mode nouvelle, d'un spectacle annoncé d'avance, ou bien entendre , avec distraction , les louanges que l'on donnait à l'élégance de sa taille , de sa parure , au bon goût de ses bijoux. Hortense, l'orgueilleuse Hortense savourait à longs traits l'encens qu'on lui adressait de toutes
parts, tandis que la pauvre Aglaé restait oubliée avec mademoiselle Armand.
Personne ne prenait garde à elles ; mais Hortcnse avait tant d alTaires ! comment aurait-elle pu s'occuper de ses amies !... Eiilin, le grand et les petits salons se remplirent de monde, on parla de commencer le concert.
Bouclier préludait déjà sur son violon; on se pressa autour de lui pour l'entendre. Alors Hortense se rappela ses amies d'enfance, elle alla se placer entre Aglaé et mademoiselle Armand d'un côté, et sa maman de l'autre. Son père était parmi les hommes, à l'autre extrémité du salon. Pendant que l'on exécutait un concerto qui paraissait fixer l'attention de toute la compagnie , Hortense se mit à causer bas avec Aglaé. Elle lui parla d'abord de la pension et de ses anciennes compagnes avec des airs de suffisance très-plaisants. La modeste Aglaé et la prudente
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demoiselle Armand gardaient le silence.
La vanité ainsi que l'orgueil perçaient dans tous les discours de la jeune présomptueuse , dont le babil allait toujours croissant, tandis qu'elle portait fréquemment à son œil une superbe lorgnette à deux branches, qui pendait d'une magnifique chaîne qu'elle avait au cou. ilortense sinterrompant tout à coup, s'adresse en ces termes à sa jeune amie :
« îl y a long-temps que je ne t'ai parlé de ton papa ; il était colonel... Est-ce qu'il n'est pas avancé en grade ?... 11 est riche, ton père, n'est-ce pas, Aglaé, qu'il est riche ? Pourquoi donc es-tu toujours aussi simplement mise ? Ce n'est pas pour nous au moins que je te fais cette question; mais vois-tu, le monde.... Moi, je mets une robe nouvelle tous les jours. »
S'approchant de son oreille :
( f-Y/r/î^tr ' f■J■//'rr^//g' {'fZ-f/oy ///./<::- ^/V--
« Tu vas probablement quitter bientôt la pension ? alors tu feras comme je fais , tu tiendras la maison de ton père. Si tu savais , ma chère , tout le plaisir qu'on éprouve à faire les honneurs de chez soi ! à recevoir tous les hommages ! Ta l'as vu , ici tout le monde me fait fête .. »
Se reprenant :
(( Colonel ! c'est un beau grade ! mais ton père va sans doute revenir général ; hé bien , il aura l'habit tout galonné d'or,... comme ce monsieur qui est làbas... »
L'infortunée Aglaé , au lieu de répondre à la petite orgueilleuse, réfléchissait à sa triste situation. Tous les malheurs de sa famille lui revenaient à la pensée... Orpheline, et sans biens!... Sa poitrine se gonflait ; elle avait toutes les peines du monde à retenir ses larmes... Mademoiselle Armand , qui l'observait avec sollicitude , lui dit :
« Aglaé , tu es mal à ton aise ?... » Elle la prend aussitôt sous le bras; madame Delmence s'approche aussi , et on l'emmène sans bruit dans un petit salon voisin où il ne se trouvait personne. Le concert continuait et captivait l'attention de tout le monde. Hortense , étonnée , distraite , suit son amie , qui , ne pouvant plus se contraindre , laisse éclater ses sanglots et ruisseler ses pleurs. Mademoiselle Armand, alarmée, s'empresse de couper le lacet de l'orpheline.
« Cruelle enfant , dit-elle en arrêtant sur Hortense des yeux plus remplis de larmes que de courroux ; contemple ton ouvrage î
— Ciel ! s'écrie madame Delmence !
serait-il possible!...
— Oh ! madame , Hortense est loin de se douter de tout le mal qu'elle a fait à cette pauvre petite , avec ses discours indiscrets... Aglaé, la mallieureuse Aglaé
n'a plus de père... Elle est sans fortune... jugez de tous les sentiments douloureux qu'a dû reveiller dans son ame l'étourderie de son amie. »
Hortense , malgré sa légèreté , était encore trop jeune pour avoir le cœur gâté ; elle avait déjà senti sa faute , elle gardait le silence.
« Vois, ma chère, lui dit sa mère, vois combien ton indiscrétion et ta vanité ont dû faire de mal à cette malheureuse orpheline. Sa modestie , sa candeur , son courage, auraient dû te la faire respecter.
— Maman, j'ignorais qu'Aglaé n'eût plus de père... que sa fortune... Oh ! maman ! si j'avais su !... »
Aglaé, la douce et sensible Aglaé pleurait sans se plaindre , ses mains reposaient dans celles d'IIortense. Par une réflexion subite , celle-ci s'écrie :
« Maman , permets que désormais
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Aglaé soit ma sœur ! J'ai entendu dire que nous étions riches ; eh bien ! je consens à l'être moins, pourvu qu' Aglaé soit heureuse !
— Bien, ma fille, très-bien! c'est en te conduisant ainsi que tu mériteras ma tendresse. »
La bonne mère mit les deux amies dans les bras l'une de l'autre , et les pressa sur son cœur.
ftlademoiselle Armand essuyait ses larmes, tandis que sa sensible pupille s'efforçait de retenir les siennes, et cherchait à sa reconnaissance des expressions qu'elle ne trouvait pas; mais ses regards, ses soupirs entrecoupés exprimaient assez toute sa gratitude.
« Oh ! je le savais bien , dit-elle enûn à Uortense , que tu avais un bon cœur ! Chère Uortense! mon amie!...
— Dis-donc ta sœur.
— Ma sœur. »
Madame Delmence, attendrie d'une
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scène aussi louchante , lit tant par ses caresses que Li bonne Aglaé effaça bientôt les traces de ses pleurs, et put reparaître décemment au salon , où on ne s'aperçut point de son absence.
A compter de ce jour, les deux amies se virent plus souvent , et n'eurent désormais qu'à se louer Tune de l'autre.
On dit même que le p^l^re dllortense, touché des vertus de l'orpheline et de son amitié pour sa fille , lui procura par la suite un établissement conforme à son éducation et ii sa naissance.
Les deux jeunes pensionnaires restèrent toujours unies ; et si Ilortense conserva encore de lorgueil , ce fut celui d'avoir une amie douce , modeste et sincère dans la personne d' Aglaé.
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