PREMIÈRE LETTRE
De Saint-Étienne, 5 octobre.
«Nous sommes à Saint-Étienne, ma chère maman , tous un peu fatigués
mais bien portants. Quand nous partîmes de Lyon, hier matin, nous étions tristes : aurions-nous pu te quitter sans chagrin? Lorsque nous fumes bien arrangées dans la voiture, où papa nous avait indiqué à chacune notre place , François conduisit les chevaux au petit trot, et c'est ainsi que nous avons traversé la ville. La joie, le plaisir de voyager, dés que nous avons été en route, nous a fait rompre le silence A chaque instant, Julie disait à papa, en remarquant une belle maison de campagne : a Voilà une habitation qui a dû coûter beaucoup d'argent; quelle folie que d'entasser comme cela pierre sur pierre ! c'est de Torque l'on enterre ! — Mais aussi, répondait papa, cet or que l'on enploie de la sorte fait vivre plusieurs familles. N'a-t-il pas fallu occuper, pour construire cette habitation, le tailleur de pierres, le maçon, le terrassier, le charpentier, le couvreur, la I. 5.
i06 DÉLASSEMENTS
menuisier, le serrurier, le vitrier-peintre, et des manœuvres? Tous ces genslà ont vécu : c'est leur fortune à eux que le travail qui les fait vivre ; et il est du devoir d'un propriétaire de les employer. L'or doit circuler sagement et avec utilité pour le bien-être de la société; ceux qui le possèdent doivent donc, au lieu de l'enfouir dans un coffrefort, le dépenser à encourager l'industrie, les arts, les manufactures. — Tout cela peut être bien , a répliqué Julie; mais moi, si j'avais des richesses à ma disposition , j'en consommerais d'abord une partie en objets de fantaisie pour mon usage, et je garderais l'autre. — Le bel emploi ! a répondu notre père... Ton avarice , ma pauvre Julie , perce malgré toi, en toute occasion. — Quant à moi , a repris Camille , si la fortune me favorisait de ses dons, je commencerais par faire du bien h tous mes amis ; puis, je ne voudrais pas voir un infor-
tuné autour de moi; et mon unique plaisir serait de faire des heureux.»
Papa la embrassée; je ne disais mot ; maisje pensais que je ne ferais ni comme Julie ni comme Camille, si j'avais des trésors à ma disposition. La conversation languit et tomba peu à peu. Mes sœurs se mirent à lire, papa à parcourir son jouinal, et moi à lorgner tout ce qui s'offrait à mes yeux. Les beaux sites ! les belles vallées ! Nous traversons Saint -Genis- Laval , plusieurs petites rivières; nous déjeunons, et faisons rafraîchir nos chevaux à Briguais. En sortant de cet endroit, nous marchons un peu en côtoyant une prairie. Nous sommes arrivés à Rive-de-Gier, où nous avons diné. J'ai cru un moment que nous étions transportés dans le pays des Cyclopes. On ne rencontre de toutes parts, dans ce bourg, que des forgerons, du charbon de terre, et des figures noires. En sortant de Rive-de-
Gier, au milieu d'une quantité de voitures chargées de blocs de charbon, la nôtre roulait rapidement sur un lit de cailloux , dont le bruit assourdissant nous empêchait d'entendre le chant des oiseaux , et le murmure des eaux qui tombaient, en bouillonnant, par les fentes des rochers; à la lueur du soleil couchant , nos yeux ont vu se dessiner au loin des nuages argentés qui sortaient des pompes à feu des divers hantsfournaux répandus sur la route.
» A la nuit tombante , la campagne nous a paru, en un instant , couverte de mille feux.
Saiut-dtaniond .
» En entrant à Saint-Chamond, nous avons cru un moment que nous venions d'arriver au millieu des enfers, tant le bruit des marteaux , les feux pétillants des forges et ceux de la campagne, qui
s'élevaient en forme cubique, ont étonné nos sens inaccoutumés à un pareil spectacle.
» Papa a bien voulu nous expliquer ce phénomène. Je transcris de mémoire toute cette intéressante explication.
DCeque vous remarquez, mes enfant s, provient des mines précieuses d'où l'industrie humaine tire à la fois et la houille et le minerai de fer. Descendez dans ces demeures souterraines, et vous y verrez des hommes, noirs comme tout ce qui les entoure, consumer une vie pénible, et trop souvent exposée à des dangers que l'art ne peut ni prévenir ni arrêter , au milieu de ce sombre séjour, éclairé seulement par quelques lampes solitaires. A la vue de ce spectacle, que d'idées naissent à la fois dans notre imagination attristée!... Un instant, cependant, suspendons et la crainte dont nous sommes saisis, et la pitié qui nous agite ; approchons-nous de ces bons charbon-
ilO DÉLASSEMENTS
niers. Que le cœur semble soulagé en le^ entendant chanter et rire ! Ils travaillent, ils sont gais, ils sont heureuî.
» Enseveli vivant dans cet affreux séjour,
» Le mineur se condamne à ne plus voir le jour ;
» Et dans ces noirs cachots, prisonnier volontaire,
» Souvent trouve la mort en fuyant la misère.
ï Cependant sa prison retentit de ses chants ,
» Quand sous des lambris d'or pâlissent les méchants (1).
i) Mais, ajoute papa, quittons ces tristes lieux pour expliquer les grandes fabrications de coke (2) , où l'on carbonise aujourd'hui la houille au milieu des cliamps, comme vous le voyez en ce moment. C'est une des choses qu'admire | le plus le voyageur en aiTivant de nuit à Saint-Étienne. 11 ne peut non plus que vous-mêmes détacher ses regards de ces feux nombreux, rangés en plein
(1) Extrail du poème intitulé : La M«b db Beaujos , par M. Desmareit-LaBiotle , de Saint- Étienne .
(3) Coke veut due épuralioo.
air sur une longue et large ligne, vraies illuminations qui semblent éclairer les portiques du palais de l'industrie , dont le centre est Saint-Étienne, »
» Je termine ma lettre, ma chère maman ; ma deuxième t'instruira de tout ce que nous aurons vu ici d'intéressant. Je te récrirai dès notre arrivée à Montbrison. »
M. Dupuis approuva l'épître de sa fille, et y ajouta quelques lignes pour sa femme et son fils. Julie voulut aussi exprimer, en peu de mots, sa tendresse pour sa mère. Camille écrivit seulement d'une main timide qu'elle l'aimait toujours ainsi que son frère; qu'ils étaient présents à sa pensée, et le seraient constamment La lettre fut cachetée et envoyée à la poste.
Les jennes personnes s'habillèrent , et allèrent avec leur père chez des né-
gociants de leur connaissance , qui les reçurent au comptoir (1) ou dans leur magasin.
Un riche fabricant de rubans, monsieur B* * • , homme d'esprit, les invita à dîner, sans façon , pour le jour même.
M. Dupuis accepta , parce qu'il voulait partir le lendemain pour Montbrison , après avoir vu la ville avec ses enfants. La famille Dupuis rentra à l'hôtel. Tandis que le papa écrivait quelques lettres , les demoiselles s'occupèrent à choisir d'autres vêtements pour s'en parer et briller au dîner de M. B* * *. Il leur vint quelques visites ; elles les reçurent dans leur petit salon. Adèle , qui voulait en toute occasion faire ressortir son esprit et son bon ton , faisait les honneurs. Julie et elle parlèrent de mille choses et tranchèrent sur tout.
« Avez - vous un bon spectacle à
(1) Cest l'usage à Saint-Etienne.
DE MA riLLE. 113
S^int-Etienne? demande la plus jeune.
— Nous avons une jolie salle , lui repond-on.
— Talma est-il jamais venu à Saint- Etienne , reprend Adèle ?
— Je ne le sache pas , mademoiselle.
— Je regretterai toujours de n'avoir pas connu cet acteur célèbre , ajoute Adèle; mais à mon retour à Lyon, je compte m'en dédommager en voyant mademoiselle Mars , qu'on attend à chaque instant. «
Et alors , la jeune présomptueuse parle de notre théâtre , le juge , le critique , ainsi que les auteurs et les acteurs. On lui demande si elle a le Répertoire du Théà Ire-Français dans sa bibliothèque, et si elle va souvent au spectacle. Comme ce n'est pas quand on est en pension qu'il est possible à une demoiselle d'aller à la comédie , Adèle -se trouve un peu embarrassée pour répondre ; elle élude les questions en
amenant adroitement la conversation sur un autre sujet. Si Julie ne fait pas œmme sa sœur, en se perdant dans des discussions littéraires et dramatiques, elle aborde sa thèse favorite, et s'entretient des dépenses et des économies que l'on peut faire à Saint-Étienne. On devinait son caractère à ses manières de s'exprimer, et on se disait tout bas: « C'est bien dommage qu'une si belle personne ait ces vilains défauts ! » Camille parlait moins que ses sœurs, mais en peu d'instants on reconnaissait qu'elle avait plus de mérite réel et de véritable amabilité.
Au dîner de monsieur B*"*, les jeunes voyageuses, après avoir pris à table les places qui leur étaient destinées, trouvèrent l'ordonnance du repas mal réglée, et les met s peu recherchés ; les vins très-colorés et fort épais , le dessert mesquin. Adèle jugea que la maîtresse de la maison avait des airs gaucheset des
manières embarrassées en servant. Julie remarqua, dans ce festin improvisé, de la nrofusion sans goût, de l'aiFectation et de l'honnêteté de commande dans les aimpliments des négociants qui les recevaient de leur mieux. Camille, placée à côté d'une des filles de la maison, à peu près de son âge, trouva sa conversation charmante, ses attentions délicates et le dîner excellent.
On passa au salon; une des filles de monsieur B* * * , fut engagée à faire entendre sa voix.
Adèle observa à l'instant que cette demoiselle prononçait mal et chantait faux. Quanta elle, il fallut la prier longtemps pour obtenir de sa complaisance qu'elle se mît à son tour au piano avec sa sœur Julie. Ces demoiselles s'y placèrent enfin, et jouèrent un nouveau morceau à quatre mains ; elles l'exécutèrent assez bien, mais en affectant des manières d'artistes. Conduites à leur place , elles
y reçurent avec dignité les conmpliments qu'on leur adressa ; c'était le ton ordinaire d'Adèle : Julie se les croyait acquis , et Adèle pensait qu'ils étaient dus à elle seule.
La pauvre Camille, pendant que ses sœurs brillaient, était restée isolée dans un coin, tout entière à sa nouvelle amie, et occupée avec elle de ces mille petits riens si attrayants pour les jeunes personnes qui commencent à se connaître.
« Mademoiselle , lui dit le jeune B* • * , en s'avançant respectueusement , voudrait-elle aussi nous chanter quelque romance ?
— Ma sœur ne sait rien, répond aussitôt Adèle.
— Un seul air , reprend le jeune homme.
— Allons, ajoute M. Dupuis, qui est fort aise de faire voir que Camille n'est pas indigne de ses sœurs, chante ce que tu sais, on te saura gré de ta bonne volonté.
— Je vous accompagnerai sur le piano , » repart aussitôt mademoiselle B* * * , qui semblaient raffectionner déjà beaucoup.
Sans se faire prier davantage, Camille s'avance vers l'instrument et chante une romance qu'accompagne mademoiselle B ' * • sur son piano.
Camille possédait une jolie voix, elle s'exprimait sans prétention, avec un accent touchant qui allait au cœur ; elle surprit tout le monde et acheva au milieu des bravos ce qu'elle avait commencé ; toute la compagnie voulut l'embrasser h la ronde, tandis que ses sœurs se mordaient les lèvres de dépit. Le soir, quand les jeunes personnes furent rentrées à l'hôtel avec leur père, Adèle dit à sa sœur : » Tu as eu un beau triomphe chez IM. B***, ma pauvre Camille ! Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois. S'il y avait eu des connaisseurs, mon talent, à moi... (se
reprenant) et celui de Julie , auraient été appréciés !... Mais que peut-on attendre de petits marchands de rubans?...
— Et qui ôtes-vous donc , vous autres, mesdemoiselles ? reprend avec humeur M. Dupuis qui a entendu ces dernières paroles...
— Mais, papa, répond Adèle, il y a une grande différence, ce me semble, entre un fabricant qui n'a qu'un genre d'industrie, comme M.B.* ' * , et vous qui avez des métiers de tissus de plusieurs espèces, des relations très-étendues?...
— Arrêtez, mademoiselle; votre orgueil vous abuse; apprenez à respecter, à honorer toutes les professions : dès l'instant qu'une industrie est utile au bien-être général, on doit la distinguer, l'encourager. Bailleurs, les rubans de M. B***, dont le goût, on pourrait dire le génie, est parfait, ne sont-ils pas recherchés, répandus dans les deux mondes? Les relations de cet estimable né-
gociant, sont pour le moins aussi étendues que les miennes; son crédit est immense, et sa fortune des plus considérables, (i)
— Vraiment ! reprend Julie , oh ! alors s'il a une belle fortune, et qu'il sache surtout la ménager, sans contredit, il est fort estimable.
— Il y a mieux, reprend le père, en souriant, on le dit un peu avare.
— Vous Youlez dire, mon papa, qu'il est économe.
— C'est , du moins . un honnête homme , répond le père.
Le jour suivant, les dames parcoururent Saint-Étienne d'un bout à l'autre , et partirent le soir pour Montbrison , où elles arrivèrent le matin. Leur tante les reçut avec tendresse , et les installa immédiatement dans une modeste chambre , ce qui contraria pas-
(4) En 1833, le commerce de Saint-ÊlioUnc; exportait pour 63 raillions de ruban». {yot«de CJuieur.)
120 DELASSEMEP«TS
sablement les deux petites impertinentes ; Camille , au contraire , s'accommoda fort bien d'un cabinet à côté.
Toutefois , Adèle , pour remplir ses obligations envers sa mère , composa sa seconde lettre qu'elle lut en famille.
a De Montbrison, 7 octobre,
» Ma chère maman , nous voici tous à Montbrison , dans la maison de notre bonne tante. Avant de te parler de cette ville , je vais te dire ce que nous avons vu encore à Saint-Etienne. Tu trouveras peut-être dans ma lettre quelques détails un peu sérieux , mais ils sont des plus intéressants. Je les dois en partie à M. Smitte , magistrat et homme de lettres , habitant de Saint-Etienne , ami de M. B*** , qui a bien voulu nous accompagner et me donner quelques explications pour completter ma relation.
11 ne faut pas chercher à Saint-
Etienne des souvenirs; ils sont fort peu anciens , et son histoire est toute dans sa prospérité actuelle ; aussi tout y annonce la cité nouvelle , ou plutôt la cité qui s'élève , s'agrandit et s'achève chaque jour. Il y a peu de villes au monde qui aient offert Texemple d'une progression aussi rapide dans la population. 11 y a vingt ans que Saint-Etienne et sa banlieue avaient à peine trente mille âmes. Aujourd'hui (1838) on en compte 62,000. On a vu successivement s'élever, • comme par enchantement , cette cité nouvelle , à travers des jardins et des prairies émailléos de mille Heurs. Là , où jadis étaient des marais , on voit maintenant des rues tirées au cordeau, avec de beaux trottoirs. Les maisons ont pour la plupart 6 et 7 étages, et tout est éclairé au gaz , ce qui produit , la nuit , le plus bel effet. Il est dommage que le charbon de terre* si commun dans cette contrée , donne I. 6
122 DÉLA.SSEMEîyT3
à la ville et à la Yue une couleur sombre et triste.
» Il est à remarquer que les établissements publics à Saint-Etienne sont autant de beaux édifices construits solidement en belles pierres de taille et avec goût , et que la plupart des maisons ne le céderaient pas en élégance , en hauteur , en distribution , aux plus belles maisons de Paris. L'hôtel de ville nouveau est vaste , commode et d'un ordre d'architecture convenable; le nombre, la beauté et la distribution des pièces qui le composent , semblent inviter l'autorité départementale à y résider. Le palais de justice a été bâti entre une belle caserne et une prison qui peut servir de modèle auoc autres constructions ae ca ^enre (1). On remarque aussi à Saint- Etienne une belle salle de spectacle.
» Eu parcourant cette ville active et
(l) Paroles de U. le dcc Decazes en la Tlsitaaî.
laborieuse, on est frappé de l'harmonie, de l'ensemble, de l'industrie, qui animent tout ce qui l'entoure. Si on s'étonne d'abord de voir sa nombreuse population se heurter et se presser en tous sens , dans de^ larges rues , à des heures toujours fixes, on cesse bientôt d'en être surpris quand on apprend que l'heure de se rendre aux ateliers , ou d'en sortir, vient de sonner, et que l'ordre et le devoir sont à Saint-Etienne une condition du bien-être. Ce qui étonne le plus les étrangers qui parcourent cette cité au moment des repas , c'est de voir dans les rues une foule d'enfants et d'ouvriers de tout sexe , fourmillant devant les portes , et tous , leur bicJwn à la main (1).
» Nous étions impatients , avant de visiter les manufactures si intéressantes de
(1) Le bichon est un pot qui renferme la soupe , aliment babitucl de l'ouvrier, et qu'il porte toujours arec lui.
124 DÉL4SSEME?(TS
St.-Etienne, de contempler ces chemins de fer dont on nous avait tant parlé. Le premier que nous vîmes conduit à la Loire. Quelle simplicité! tel est notre premier cri en le voyant , et c'est aussi l'impression qui nous reste le plus longtemps après l'avoir examiné. Deux bandes de fer , placées à quelques pieds l'une de l'autre , et se prolongeant sur une chaussée préparée pour les recevoir : voilà tout le travail. Des chariots faits exprès, et conduisant à la Loiie des quantités immenses de charbon (le trajet est à peu près de trois lieues) , sont continuellement , et en grand nombre , à la file l'un de l'autre , sur cette ix)ute que des voyageurs parcourent aussi dans des voitures de transports faites exprès.
» Le chemin est d'environ six pieds de largeur; la pente en est douce, presque insensible; les chariots descendent d'un côté , tout seuls , au
DE MA FILLl. 125
moyeu de la pente , et remontent sans efforts , et à vide , de l'autre côté , avec le secours de quelques chevaux. Ces moyens sont prompts et économiques.
» Les travaux d'un deuxième chemin de fer, de St .-Etienne à Lyon , ont été entrepris et achevés par des travaux immenses. Il y en a un troisième , d'Andrezieux à Roanne. Un des travaux les plus remarquables est le percement de la montagne d'Avaise, prise de Saint- Etienne., sur une longueur de quinze cents mètres; la percée a cinq mètres d'élévation et trois de large , non compris la maçonnerie.
» La rubanerie , les armes , la quincaillerie , ne forment plus à présent les seules branches du commerce de St.- Etienne. Il était encore réservé à cette ville industrieuse de disputer à la jalousie de nos voisins plusieurs richesses dont ils croyaient avoir seuls 'le privilège, et garder le secret. St.-Etienne a
ravi à l'Angleterre la prérogative exclusive de fabriquer des aciers fondus ; et à l'Allemagne , oelle de nous forcer à la consommation de ses aciers corroyés.
Bes forges laborieuses , des usines de toute espèce , entretiennent l'activité de sa population , qui s'accroît sous l'influence de tant de sources de prospérité réunies. La fabrique d'armes , qui n'a pas de rivale en France , a fourni en 1838 prés de 40,000 fusils de luxes, alimente le commerce extérieur en temps de paix , et forme en temps de guerre un des principaux éléments de notre force militaire.
» Une école des mines , toujours dirigée par l'élite des ingénieurs français , instruit des élèves distingués , qui vont porter dans toute la France les heureux fruits d'une éducation pratique ; des mines fécondes de houille répandent partout leurs produits recherchés ; pluiieurs mines de fer, quelques-unes de
UB VA PILLB. 127
jJoinb , ajoutent encore aux productions minérales de 5t.-Étienne; des hauts fournaux h l'instar des Anglais, des forges à la houille et au laminoir , garantissent une conquête de plus sur l'industrie de nos rivaux.
» M. B^* * , chez qui nous avons diné , n bien voiilu nous mener à ses fabriques de rubaneries , de tulles et de tecets. Ici l'imagination se joue et se récrée en suivant les tours et détours de ces bobines mobiles , qui , pour tresser la soie » se cherchent , se fuient et se rencontrent à travers ce mouvement bru)'ant et rapide d'un mécanisme mu par Teau ou la vapeur ; l'œil craint toujours de voir se briser sur tous les prants un tissu si léger et si fragile. O surprise ! un fil , nu seul Cl vient de se rompre , et à l'instant même le lacet auquel appartient ce Cl , s'isolant , les bobines qui le forn>aient s'arrêtent et cessent de s'entrelacer , pendant que leurs voisines
i28 DELASSEMENTS
toujours tournent avec art. L'ingénieuse mécanique à rubans que ^L B*** nous fît voir charma nos yeux ; par cette mécanique , les moyens les plus simples de tisser la soie d'une manière rapide , régulière et variée , sont employés; aussi quelle fraîcheur , quelle variété de dessins , quelle délicatesse de tissus dans ces xubans offerts à nos regards ! Faut-il s'en étonner, chère maman? c'est notre sexe qui y prête souvent son goût et ses soins. Nous regardâmes furtivement et à la hâte des rubans très-gracieux que l'on craignait de livrer à notre attention indiscrète; ils étaient destinés pour Paris . qui en a toujours la primeur. Le fabricant de rubans est si jaloux de ses productions nouvelles , qu'il tient toujours en secret , dans sa maison , ses métiers d'échantillons , dont il cache soigneusement les produits , et il n'est jamais sans hésitation et sana crainte quand il en confie quelques-uns.
DE MA FILLE, i $9
» Après un examen assez rapide de ces légers et beaux tissus que la coquette et la paysanne la plus simple emploient aujourd'hui , papa nous mena dans des fabriques moins gracieuses et plus utiles peut-être.
«Xcusavonsparcouru quelques ateliers diQ' ferronnerie et de cjuincaillerie (1). C'était jadis une des premières branches de l'industrie de Saint-Étienne , et c'est aujourd'hui une des moins heureuses, parce qu'on s'est toujours trop appliqué à faire beaucoup , et trop peu à bien faire. Toutefois , au milieu de la quincaillerie défaillante de St.-Êtienne , une chose sera toujours très-remarquable , c'est cette prodigieuse quantité de petits couteaux appelés Eustaches , que l'on y fabrique au cliamhon , et qui ^,p^ passant par dix-huit mains différentes
(1) Objets divers fabriqués avec le fer pour loufes sorte» d'usages.
130 DÉLASSESreNTS
avant d'être achevés , ne coûtent pourtant que trois liards pièce.
» En contemplant l'activité qui règne dans tous ces ateliers , nous nous plûmes à admirer ces jeunes enfants qui , balbutiant à peine, sont déjà d'infatigables auxiliaires pour le forgeron dans ses rudes travaux. Mais aussi quelle émotion n'éprouve-t-on pas , en voyant des femmes , dont les mains sont destinées à des travaux plus doux , tantôt promener une lime grinçante sur un fer rebelle à leurs efforts , tantôt frapper à coups redoublés sur une enclume retentissante ! Nous avons vu aussi ces fabriques de scies^ de limes et de fleurets ^ et les aciéries [i) que noiis envient les autres peuples. On assure que c'est une de nos plus belles conquêtes sur l'industrie de nos voisins, et que main- Ci) Aciéries, fabrication des aciers avec lesquel* ou fait des limes et de si jolis et utiles objets dani tous les genres. -^^
tenant nous pouvons nous passer d'eux.
Ici on voit un fer choisi, après avoir été cémenté et réduit en fusion dans des creusets ardents, sortir en lingots pour aller s'épurer et s'étendre sous les coups cadencés d'un énorme marteau, et prendre ensuite toutes les formes que le génie de l'habile ouvrier voudra lui donner.
» Nous ne pouvions refusernotre attention aux armes de Saint-Étienne , méritant à si juste titre le renom dont elle» jouissent. iSous portâmes d'abord involontairement nos regards sur ces ricîies sculptures qui décorent un bois élégamment façonné ; sur ces gravures bien plu» riches encore (1).
» En entrant dans Tatelier où se forgent les canons de Jusil et de pistolet, je ne sais ce qui nous surprit le plus, ou de voir trente à quarante lames de
(1) M. Galle, membre de l'Inslilut, graveur «iv médaîtles, est né à Saint-Élicnnc .
132 DÉLASSEME?ir.S
fer réunis et pétries ensembles, bientôt réduites en une seule lanrie presque aussi mince que chacune de celles qu'ion voyait auparavant; ou de la manière simple et facile . avec laquelle se fait un canon damassé, dont le travail cependant nous parut devoir être si compliqué. L'ouvrier tord, tresse, tourne et retourne en sens divers, une lame qui, sans cesse amollie sous le feu , devient docile au marteau ; et c'est ainsi que se forme dans le fer ces dessins que nous admirons. Nous avons vu ensemble le fusil de guerre, le fusil de luxe, le riche pistolet qui doft orner la ceinture d'un pacha. Ce qui nous a frappés, ça été de voir gravé en lettres d'or, sur ces riches armures, le mot Lnndon , quoiqu'elles aient été fabriquées à St.-Étienne. Il en est de même dans la fabrique des armes blanches, tels que sabres , épées, poignards.
» Quand on considère que notre sexe,
partout ailleurs occupé aux travaux le»
plus légers de l'industrie, est ici chargé, suivant sa position sociale et sa fortune , souvent de travaux durs et désagréables, ont est tenté de croire que nous sommes aussi utiles au monde que les hommes. Il n'est pas rare de voir, tantôt une jeune mariée, riche et coquette, sans crainte de compromettre ses mains délicates, manier et remanier sans cesse des serrures grossières; tantôt une riche héritière, découpant la gaze lissue par rhiimblc paysanne des montagnes voisines, achever de préparer le ruban qui doit aller, au jour de fête, parer le corsage de la plus simple bergère.
«Plusieurs usines à lirlstar des Anglais, où Ton convertit, par la houille, le minerai en fonte, et la fonte en fer , existent autour de St.-Étienne. Nous allâmes en voir quelques-unes ; lien ne nou»
étonna d'abord comme ces hauts four-
134 DÉLASSEMEISTS
neaux (1) , véritables Yolcans artificiels, qui jettent des flots de flammes, éclairant la nuit tous les vallons d'alentour. Nous avons assisté à la coulée d'une fonte. Si tu voyais, maman, sortir d'une source de feu ce métal liquide, qui pétille et bouillonne en se précipitant dans les canaux qui l'attendent , tu croirais voir l'image parfaite d'un torrent roulant des ondes enflammées. Rien ne saurait , non plus , égaler la perfection mécanique de ce vaste atelier de forges , que nous avons examiné un peu plus loin ; la terre semblait trembler sous nos pas lorsque nous approchions de ces énormes souffleries , d'où sort un vent souterrain qui s'échappe en sifflant. Ces machines à- vapeur , dont le jeu imiprime un mouvement régulier à une
(1) Le haut fourneau est une usine dans laqaeîlû le rainerai de fer est exposé à raction d'un violent feu de charbon, qui l'épuie et le reud rcélal propre à ôtrctravaillti.
foule de rouages qui , à leur tour, font mouvoir les masses les plus pesantes; ces fourneaux embrasés , où, après avoir pétpi^e fer , on le retire en boule de feu que l'on traîne aussitôt sous de lourds marteaux , dont les coups redoublés achèvent de 1 épurer ; ces laminoirs , dont la force motrice imprime si rapidement aux masses les plus irrégulières des formes régulières et variées ; tout enfin excite au plus haut point 1'^ tonnement et l'admiration du curieux et de l'observateur. Notre guide nous dit qu'on oiïrit un spectacle semblable à IMadame la Dauphine , pendant son séjour à St.-Étienne, en 1826. Rien ne lui parut plus imposant que ces usines , lorsque passant tout à coup du repos à l'activité , elles déployèrent ensemble tous leurs moyens de travail et de puissance. Ce qui excit.P le plus l'admiration de la princesse , fut l'usine des fonderies et forges de terre noire , qui est ce qu'il
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y a de plus beau en ce genre , et le dernier terme du luxe en industrie.
» L'esprit des habitants de St.-Étienne paraît en général religieux et ami de l'ordre. ]\ï. Smitt nous a fait remarquer que , pour contenir une population considérable , il n'y a que dis gendarmes dans la ville. Laborieux par-dessus tout , les Slephanais (1) sont tous essentiellement négociants; ils ont besoin demouve'ment et d'occupation; aussi, dans cette ville où tout le monde travaille, un rentier, s'il y en a un , doit mortellement s'ennuyer et ne savoir où promener son oisiveté.
Le peuple est adroit et industrieux ; il se traîne avec trop de complaisance sur les pas d'une routine aveugle. Toutefois, dans le peuple il faut bien distinguer deux sortes d'artisans , le ruhanier et le j'erronier ; et ici , nous disait M. Smitt , je me plais encore à répéter les paroles
fl) C'est le nom que l'on donne aux habitants de Suint-Étienne.
de M. Duplessy (1) , dans le jugement fort juste qu'il porte sur ces deux classes :
« Le rubanicr nous parait plus doux , plus policé que le ferrom'er; il montre plus de sagacité , d'invention et d'intelligence ; fal)ricant de tissus délicats , il a porté ce genre de travail à un haut degré de perfection, tandis que les ouvrages de quincaillerie et de serrurerie demeurent encore imparfaits et légèrement finis ; les hommes qui s'en occupent gagnent peu et ne songent guère à les perfectionner, espèce d'insouciance que semblent signaler ces paroles des livres sacrés : a Celui qui travaille le fer s'assied près de l'enclume et considère la matière qu'il met en œuvre; la vapeur du feu lui dessèche la chair, et néanmoins , il se complaît dans l'ardeur de la fournaise. B
» hQsfeiTOîiiers , ceux qui s'occupent
(1 ) M . Duplessy a tcrit sur Sainl-EticDoe.
138 UÉLASSEMEIVTS
des ouvrages en fer, sont en général d'une malpropreté repoussante , source d'un grand nombre de maladies qui tiennent souvent aussi à la localité; on les voit tellement entassés les uns sur les autres, surtout dans certaines rues, que l'on compte quelquefois jusqu'à dix personnes qui n'ont pour toute habitation qu'une seule chambre infecte et malsaine. Mais ce n'est pas dans la classe ouvrière seulement que règne la malpropreté ; elle est empreinte partout , partout elle vous saisit. Un brouillard , mêlé d'une fumée épaisse et humide, plane toujours sur la ville; condensé et refroidi par les couches supérieures de l'atmosphère, il retombe sans cesse en une poussière noirâtre qui, s'attachant à tout , et aux vêtements, et aux habitations, et aux meubles , imprime bientôt à tout aussi un caractère de vétusté. Enfin il n'est pas jusqu'à l'air qu'ion respire qui ne soit continuellement chargé de cette
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poussière noirâtre, qui fait le désespoir de la ménagère. »
D Tel est Saint-É tienne, ma chère maman , où la fortune seconde une heureuse industrie, où on prise plus un bon bloc de charboîi, un bel échantillon de ra- Iwn, que le mot le plus spirituel ou le plus beau vers.
0 Je cède la plume à papa et à mes sœurs, et t'embrasse, ma chère maman, de tout mon cœur. »
Madame Dupuis et'son fils unique, jeune magistrat de Montbrison, avaient reçu la famille lyonnaise avec la franchise, la cordialité qui leur étaient ordinaires et que méritaient de bons parents. Madame Dupuis, peu favorisée de la fortune , tenait un peu du caractère de sa nièce Julie, et le jeune magistrat, tout plein encore des succès qu'il avait obtenus à Paris dans ses cours de droit, aurait pu passer, sous le rapport de la présomption, pour le deuxième tome de
sa cousine Adèle. Quand le négociant et ses filles se furent casés chez la bonne veuve et que les demoiselles eurent renouvelé connaissance avec leur tante et son fils, qu'ils n'avaient pas vus depuis long-temps, les jeunes personnes parlèrent de visites, de promenades, de parties de campagne; mais la gravité du magistrat et ses occupations, et la parcimonie de madame Dupuis, ne permirent point d'accueillir toutes les demandes de ces demoiselles. Montbrison , d'ailleurs , dont la petite population se compose d'ecclésiastiques et de religieuses , de nobles , de magistrats , des autorités départementales , d'avocats et de fort peu de négociants ou bourgeois, offrait à nos jeunes pensionnaires peu d'agréments et de dissipations. M. Dupuis avait peu de relations dans cette ville; il alla voir d'abord le petit nombre de personnes avec lesquelles son commerce l'avait mis en rapport.
DE MA riLLE, 141
Vers le soie, M. Charles Dupuis, après l'audience , oflrit à ses cousines de leur montrer la ville. Il leur en eut bientôt fait faire le tour en suivant le petit boulevart qui l'environne , et que quelques arbres de moyenne grosseur commencent à ombrager. Dans leurs courses, il leur fit voir riiùtel de la préfecture , qui est un assez joli bâtiment ; le palais de justice, ancien monastère où se trouvent réunis les tribunaux , la prison et la gendarmerie; presque en face , les restes d'une vieille tour, d'où le seigneur des Adrets forçait, dit-on, ses prisonniers à se précipiter sur le pavé. La mairie, la salle de spectacle , le café du théâtre , sont dans le même local , qui est encore un ancien couvent.
lia !fIaison de I?f . Dalard.
Enfin la maison de M. Dalard , qui renferme à elle seule ce qu'il y a de rare et de plus précieux dans tout le pays, «un
cabinet d'histoire naturelle, et un jardin botanique. M. Dalard a 100,000 fr. de revenu, dont il -emploie la plus grande partie à satisfaire sa passion pour les sciences. Son cabinet d'histoire naturelle, l'un des mieux distribués et des pins complets , ne peut le céder, pour la richesse de ses collections , qu'à celui de Paris. Il se compose de plusieurs vastes chambres, disposées tout exprès sous les combles de la maison , et dans lesquelles le propriétaire a classé avec art, et d'après le système des grands maîtres , un choix raisonné de tout ce que la nature a produit de curieux et de plus extraordinaire. Au nombre des quadrupèdes , on voit les grandes comme les petites espèces ; la giraffe^'et l'éléphant , la belette et l'hermine. On remarque des poissons rares; parmi les cétacés, une très-petite baleine ; et parmi les reptiles, le boa , le serpent à sonnettes , etc. ; on Toiliencore l'oiseau dont la queue figur«
DE MA riLLB. 143
une lyre; l'autruche, le-casoar, le colibri, etc. ; enfin, les insectes les plus Lril^ lants, les plus variés; des coquillages de toutes espèces ; des pierres précieuses , des minéraux ; les marbres , les bois , les cristallisations et jusqu'aux armes, aux ustensiles de ménage, aux bijoux des différentes nations sauvages qui habitent le globe. M. Dalard a même voulu représenter en quelque sorte le genre hunoain tout entier dans son cabinet, en y plaçant un Chinoia , un Lapon , un Indien , un Canadin, un Africain , un Hotteniot, etc. , tous de grandeur naturelle, avec le costume de leur pays et leurs traits caractéristiques. Pour tout dire , ce cabinet réunit une foule d'objets très-curieux, et certainement , pour le composer, il a fallu mettre ^ous les règnes de la nature à contribution , et dépenser beaucoup d'argent (1).
(1) n est bon d'observer que M. Dallard ne sait pat faire TiJoirtant de richesses, pour la Tue desquelles il «t
M. le magistrat Dupuis ayant conduit ces dames dans le jardin avec leur papa, un autre spectacle s'est offert à leurs yeux : une petite ménagerie composée de quelques animaux connus; des volatiles plus rares ; des arbustes étrangers; et, dans une serre chaude, des plantes exotiques dont les familles sont variées et nombreuses; çà et là quelques caisses d'orangers et de citronniers. Le jardin
tris-diflicilc et sou/enl fort capricieux. Il se conlénle presque toujours, quand quelque étranger se présente chez lui pour voir son cjlùnet , de lui envoyer une vieille ser- Tante quile conduit et lai explique de routine ce qni s'olTiu h SCS yeux. Encore M. Dallaid a-l-il rarement celle complaisance. Il refuse ou admet, suivant qu'il est monté, les amateurs qui sont obligés d'attendre à la porte et dans la rue. L'auteur de cet ouvrap:e s'est présenté au mois d'octobre dernier chez l\î. Dallard, où il eût été bien aise de vérifier lui-même ce qu'il avait déjà rcraaii|ué et décrit dix années auparavant; quoiqu'il se fût nommé, M. Dallard lui fit dire , par sa vieille servante , qui le reçut « la porte, qu'il n'était pas visible, et que son musée était fermé pour le moment. Nous devons conclure de tout ceci, que M. Dallard est riche, possùde un beau cabinet d'histoire naturelle, mais qu'il n'est pas poli.
est vaste, et cultivé de manière à présenter l'utile et l'agréable ; les légumes communs se voient à côté des plantes rares que la nature semble y avoir fait croître sans art. Une eau fraîche et limpide circule en été dans de petites rigoles couvertes d'un gazon vert et moussu, et va se perdre dans des réservoirs. On entend au loin le bruit d'une eau jaillissante ; c'est celle des jets modestes de quelques bassins cachés par des massifs d'arbres ; le bruit monotone de cette eau qui retombe et se m^le au chant des oiseaux , inviterait à la rêverie si des objets voisins n'excitaient la curiosité et un peu le rire. Adèle et Julie ne manquèrent pas de critiquer; c'était un pont chinois délabré, jeté sur une rive de quatre pieds de largeur; une pagode el un kiosque oriental en ruines , dont les peintures , effacées par le temps, n'of- Iraient plus rien que de triste.
M. Dalard , voulant animer son joli 1. 7
Îi6 DiLASSEMEr«TS
tableau , à défaut de personnages vivants , s'est cru obligé d'en figurer en bois et en piàti-e. Ici , il a placé un promeneur vêtu à l'ancienne mode , lisant assis sur un banc ; là , une femme qui allaitait son enfant; plus loin, un jardinier endormi. Ces figures sont de grandeur naturelle, mais sculptées, habillées et peintes... d'une manière fort étrange. Quoi qu'il en soit , la maison de M. Dalard offre , pour trois heures au moins , un passe-temps fort agréable et qui ne saurait être sans utilité pour les jeunes gens. Les trois so&urs en sortirent trèssatisfaites. Adèle dit son mot sur tout ; Julie trouva que ce qu'elle avait vu devait avoir employé des sommes considérables en pure perte; mais Camille, à son ordinaire , fut enchantée.
M. Dupuisetnos voyageuses restèrent seulement trois jours à Montbrison et songèrent ensuite à retourner à Lyon par k chemin de fer qui conduit à St. -Etienne.
DE MA FILLF, 147
La voiture , les bagages, les chevaux et les domestiques furent renvoyés par la route ordinaire. Les jeunes personnes avaient entendu vanter tant de fois les merveilles de ce chemin de fer , qu'elles voulurent le connaître et le parcourir. On s'y rendit dès le matin , par Vonmilji'.s qui prend les voyageurs à l'hôtel qui est sur la route. D'abord, les filles de M- Dupuis et M. Dupuis lui-même , qui avaient essayé du chemin de fer qui va à !Montl)rison, mais sur lequel on voyage péniblement avec des chevaux , furent bien étonnés de la rapidité avec laquelle ils étaient emportés plutôt que conduits ; et ce qui confondit toutes leurs idées, ce furent les percées exécutées sous les montagnes , ces galeries profondes et obscures où ils étaient passés , comme par enchantement , avec la célérité de l'aigle ; tantôt , sous des voûtes construites en pierres de taille , ou dans le roc vif. les mines de charbon , la terre argi-
.loinedecaffloux et de pierres leuse ou pleine ae cassâmes. Céleste aperçut . en r ,lP ces galeries immenses, et elle *"" .Tsele , a-énormes blocs qm
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DE il A MLLE. 149
fdutsqui pouvaient altérer leurs bonnes qualités. Adèle conserva bien encore un peu de pédanterie ; Julie eut de la peine à se défaire de sa parcimonie , tandis que Camille ne cessa pas d'être naïve et franche ; mais l'ame des trois sœurs était pure, leurs principes excellents, et elles linirent par devenir de bonnes ménagères , des femmes estimables qui prirent leur rang dans la société et y remplirent leur tâche avec honneur. L'aînée épousa son cousin de Montbrison; Julie, .^i. B'"' de St.-Étienne ; et Camille, un banquier de Paris , qui était venu à Lyon chez M. Dupuis pour quelques affaires. 11 la préféra à ses sœurç , prétendant qu'un ÏX)n naturel et un sens droit valent mieux dans une femme , pour le bonheur d'un galant homme , que la beauté et la science unies à un cœur froid et égoïste.
LÉONTIXE,
l>' BIENFAIT n'est JAMAIS PERDl.
i-<EONTiNE était une jeune iille de treize ans, dont le père avait occupé un mince emploi dans les bureaux d'un ministre.
Madame ïïémart , sa mère , ne possédait comme veuve d'un commis , que 300 fr. de pension ; son mari n'était pas sans instruction, elle-même avait reçu une certaine éducation, et l'un et l'autre s'étaient plu à soigner celle de Léontine , leur unique enfant.
Léontine , sans être jolie , se faisait remarquer par une figure agréable , dont tous les traits peignaient la sensibilité. Elle était douce , économe , et douée
DE MA riLLr:. 151
(l'un excellent caractère ; jamais sa mère n'avait été obligée de lui commander deux fois la même chose. Léontine reçut de bonne heure , sous la direction de ses parents , cette première éducation indispensable ; elle apprit tous ces petits ouvrages à l'aiguille qui occupent d'abord les loisirs et charment les ennuis d'une jeune personne , mais qui peuvent atteindre un but plus utile dans des moments où le malheur vous fait une loi de travailler pour vivre. Son père et sa mère n'avaient pas néghgé non plus de lui apprendre encore et de Ihabituer à pratiquer tous les devoirs de la religion . Léontine, dont la bienfaisance animait tous les traits , avait encore le cœur bon et compatissant ; dans son enfance elle ne pouvait voir un malheureux sans lui donner en secret la moitié de son déjeûner, et souvent tout son goûter. En grandissant , elle devint la protectrice des animaux qu'on opprimait , et les au-
152 délassemeihts
rait volontiers défendus au péril de ses jours quand on les maltraitait devant eHe.
Sa mère et son père avaient beau lui dire : « Mais, Léontine , tu as tort de prendre ainsi la défense des chiens ou des chats ; il t'en arrivera quelque malheur : un chien n'a qu'à te mordre ; les chats sont des animaux traîtres et sournois : pour remerciments de tes bonnes intentions , ils peuvent d'un coup de grilTe t'arracher un œil; vois comme tu serais belle avec un cril de moins ! » Jdalgré les représentations de ses parents, elle ne pouvait modérer sa sensibilité , et la conserva toujours.
Léontine atteignait sa douzième année lorsqu'elle perdit son père; déjà depuis long-temps sa mère et elle vivaient dans la tristesse , quand un jour que Léontine , laissant reposer madame Hémart , qui était malade , se mit à la fenêtre pour se distraire et voir ce qui se
DE MA FILLE. i 5^
passait dans la rue , elle aperçut trois petit» méchants garçons qui traînaient uni malheureux caniche , auquel ils avaient passé une corde autour du cou. A ce .
spectacle qui lui déchire le cœur , Léontine s'élance de la chambre, descend l'escalier quatre à quatre » et court pour arracher la victime des mains de ses bourreaux : tout en larmes , Léontine les prie de lui remettre le chien , de ne pas lui faire davantage de mal. La Glle de madame îlémart ne possédait qu'une pièce de dix sous, elle l'oîTie pour racheter la vie de l'animal ; le marché est accepté : Léontine s'empare du caniche, et ce malheureux chien, comme s'il eût deviné qu'il passait des mains de ses bourreaux dans celles de sa libératrice, se mit à suivre Léontine en remuant 4a queue sans qu'elle eût besoin de le traîner à sa suite.
La voilà remontée triomphante chez sa mère avec son infortuné protégé , qui 1. 7.
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était bien laid, bien crotté, mais que la vie qu'elle venait de lui sauver embellissait à ses yeux. Madame Hémart continuait de reposer pendant que cette scène se passait ; la pauvre enfant , qui n'ignorait point que sa mère n'aimait pas à s'embarrasser d'animaux qu'il fallait nourrir, et qui souvent par leur malpropreté gâtaient les meubles, ne savait comment lui dérober la vue de son chien. Après y avoir réfléchi, Léontine plaça le caniche sous son lit, dans un petit cabinet qui lui servait de chambre à coucher; elle le fit boire, lui donna à manger, et, quand il fut arrangé dans une niche, que de vieux chiffons lui servirent à construire, la jeune fille reprit son ouvrage auprès de la malade, qui ne tarda pas à s'éveiller. A dater de cet instant , la bonne Léontine partagea son temps entre les soins qu'elle devait à sa mère et le caniche malheureux. Elle lui sacrifiait chaque jour une partie de
ses repas, en lui recommandant le silence, de peur que madame Hémart ne découvrît qu'il était son pensionnaire.
Azor, comme s'il eût compris sa protectrice, ne remuait point de toute la journée. Tapi dans sa niche, on ne l'entendait pas soufller; quand Léontine venait se coucli£r, il lui léchait les mains; elle ouvrait doucement son petit réduit, et le fidèle animal sortait un moment sur le palier deTescalier et revenait peu après. Bientôt il montait sur la couche de sa maîtresse, se plaçait modestement à ses pieds, qu'il réchaufTait. Le matin, il reprenait son gîte sous le lit et n'en bougeait pas de tout le jour. Lorsque Léontine sortait pour faire quelque commission et pourvoir aux besoins du ménage, Azor la regardait : sur un signe, il allait en avant ; mais lui montrait-elle du doigt sa niche , il y retournait sans murmurer : c'était bien le chien le plus obéissant qu'on pût voir. Pendant quinze
156 DLLASSEMEINTS
jours que ce bon animal resta inconnu à madame Hémart, il se conduisait avec une telle discrétion qu'elle ne s'aperçut point qu'il fût son locataire. II ne pouvait cependant rester toujours ignoré. Un matin, Azor avait suivi sa jeune maîtresse dans le voisinage, où elle était allée faire ses provisions de ménage pour plusieurs jours ; Léontine , après être entrée chez le boulanger, la fruitière et le boucher, trouva son panier bien lourd pour le porter et le monter à un quatrième étage. Elle le regardait, le soulevait et le posait par terre; son chien l'observait.... Léontine tourne la tête^ Azor et son panier ont disparu. La jeune fille se lamente , croit que quelque méchant aura volé son panier, et que son chien sera retourné sans elle à la maison. Léontine en prend la route tout en larmes, rêvant à ce qu'elle dira à sa mère. Elle monte l'escalier et trouve à sa porte son panier
et le chien couché auprès qui l'attend.
La pauvre enfant pouvait à peine en croire ses yeux. Bien joyeuse, elle devine sans peine qu'Azor est le voleur. Xe pouvant davantage garder son secret, elle entre chez sa mère , lui raconte l'histoire de son chien et le trait par lequel il vient de se signaler. I^îadame Hémart voulut voir le favori de Léontine, qui était retouraé modestement à sa place accoutumée.
« U est bien laid, ton chien ! dit-elle à sa ûlle.
— Maman, il a si hon cœur ! il a été si reconnaissant de ce que j'ai fait pour lui! Voyez aussi comme il est intelligent ! Je suis persuadée, d'après ce qu'il vient de faire, qu'il doit être instruit et savoir mille choses que nous ignorons.
» Azor, lui cria-t-elîe, viens ici ! tienstoi droit ! Allons, debout ! »
L'animal s'avance en marchant sur ses pattes de derrière. Léontine prend
158 DÉL4SSEMENTS
le sac à ouvrage de madame Hémart , le place sur une chaise , le fait flairer d'abord à Azor , et lui dit : « Va cfieicher ! » Azor court, prend le sac et l'apporte à sa jeune maîtresse, bien joyeuse de voir que son chien est un animal si instruit. Depuis ce jour, madame Hémart ou sa fdle ne sortait point sans qu'Azor fût chargé d'apporter les provisions. Il arriva une fois que Léontine l'envoya devant avec le panier. 11 y avait longtemps qu'il était parti ; elle n'avait pu le suivre; Léontine s'en retournait à la maison, lorsqu'elle rencontre Azor, qui l'attendait . assis sur son panier, faisant tête à cinq ou six mâtins qui le flairaient de trop près. La pauvre bête avait été arrêtée en route par des gourmands de son espèce que l'odeur des viandes de la provision alléchait ; mais , en courageux défenseur du dépôt qui lui était confié, Azor avait prudemment mis à terre son panier, et le défendait à grands
DE MA FILLE. i 59
coups de dents , en attendant du secours.
A la vue de sa maîtresse, le caniche fait un saut de joie , reprend son fardeau à la gueule, et passe fièrement au milieu de ses ennemis , auxquels la présence de Léontine impose silence.
En arrivant chez sa mère, Léontine conta laventure d'Azor, ce qui fit sourire la bonne veuve , et valut au chien courageux, des caresses et de bons os à ronger.
Cependant Léontine s'aperçut bientôt quelle n'avait pas son sac. La crainte de perdre son fidèle ami le lui avait fait oublier, sans doute.
Sa mère commençait à la gronder de son peu de soin , quand , se tournant vers son favori, elle lui dit tristement , en ouvrant la porte : « Azor, je n'ai pas mon sac. je l'ai perdu dans la rue; va
160 DELASSEVEISÏS
le chercher, et ne rentre pas sans l'aj[>porter. »
L'intelhgent animal l'a comprise; il part comme un trait.
Une heure s'était écoulée , et Léontiae désespérait de revoir son chien , quand il arriva tout crotté, tout haletant, tenant à la gueule le petit ridicule de sa maîtresse.
Cette fois, madame Hémart ne put se dispenser de caresser Azor, et Léontine ne se lassait point de le flatter en lui passant la main sur le dos, et de lui donner quelques petits morceaux de sucre à grignoter.
Enfin notre caniche devint , par ses bonnes façons , l'ami de la mère et de la fille, et le plus fidèle serviteur de la maison. Pour le coup il avait perdu sa laideur. Azor bien nourri, son poil tondu et peigné à propos , le rendirent un fort joli animal. Azor était gai , caressant ,
DE ÏIA FILLE. l61
et toujours pièt à rendre service à ses maîtres.
Voilà comment un bienfait n'est jamais perdu.
Toutefois la santé de madame Hémart ne se rétablissait point. On voyait à l'air de sa figure qu'un chagrin secret la couaumait.
Pour Léontine, résignée à son sort, occupée du matin au goir, soit k broder, soit h raccommoder de la dentelle ou à travailler en linge , elle ne connaissait d'autre bonheur que celui d'aimer, de soigner sa bonne mère, et déjouer quelquefois avec son chien.
Un travail assidu lui procurait environ trente sous par jour; sa mère en possédait un peu plus de quinze avec sa pension ; mais ces modiques ressources suffisaient aux besoins du petit ménage.
Léontine avait tant d'ordre! chaque jour elle mettait de côté l'argent de son loyer dans un tiroir qu'elle n'ouvrait
162 DÉLASSEME^iTS
que le jour où elle payait son terme. Il en était de même de la somme nécessaire à son blanchissa2:e , à la nourriture et à l'entretien.
Il y avait encore une petite réserve à laquelle on ne touchait pas , et que l'on destinait pour les cas extraordinaires , comme celui d'une rechute de la lx)nne veuve, Léontine , malgré la médiocrité de sa fortune ; vivait heureuse. Sa mère et son Azor suffisaient à son Iwnheur. Elle était bien pauvre , sans doute ; cela ne l'empêchait pas , le dimanche , lorsqu'elle allait à la messe avec madame Ilémart , de distribuer quelques petites aumônes. Léontine avait soin de ne les remettre qu'en cachette, examinant d'abord les mendiant s qui lui paraissaient les plus nécessiteux ; le^ vieillards étaient , de préférence , l'objet de sa bienfaisance , elle leur mettait dans la main sa pièce de monnaie , d'un air si timide , que ce n'était pas elle
DE MA FILLE. i63
qui paraissait donner . elle avait plutôt l'air de recevoir.
Une fois entrée à l'église , la jeune fille s'agenouillait modestement dans un lieu écarté, et priait avec recueillement, sans que rien put la distraire.
Sa mère était le premier objet que sa piété recommandait au Ciel. Elle demandait à Dieu avec ferveur de lui rendre la santé et de lui donner, à elle, le courage de travailler pour suffire à ses besoins.
SiLéontine s'attendrissait, si , en pensant à la bonté infinie de la Divinité que son cœur implorait , des larmes venaient mouiller ses paupières , la jeune fille les essuyait en silence , et regardait autour d'elle pour voir si on ne la remarquait point ; sa candeur naïve, son innocence et sa modestie étaient si vraies , que Léontine avait presque honte de ce qui aurait fait la gloire de toute autre.
Léontine était un modèle de piété fi-
164 dëlasseme.'^ts
liale, elle pouvait servir d'exemple au chrétien le plus fervent. Après avoir rempli les devoirs de sa religion avec le recueillement désirable, si elle était venue seule à l'église , on la voyait retourner aussitôt auprès de sa mère pour lui prodiguer les soins les plus touchants et les plus assidus.
Les lingères qui l'employaient avaient toujours des raisons de se louer de son exactitude, de la bonne confection et de la propreté de tous ges ouY^ages.
Léontine se présentait ordinairement le matin chez ses marchands, avant l'ouverture des magasins et qu'il y eût de-s acheteurs. Elle remettait son travail avec des manières modestes, attendait discrètement à l'écart qu'on l'eût examiné et qu'on l'appelât. Les marchands avaientils quelques observations à lui faire, elle les recevait les yeux baissés, remerciait honnêtement, et promettait, avec une sorte d'humilité, de s'appliquer à
faire mieux une autre fois. Lui parlaiton de sa mère avec intérêt, des larmes de reconnaissance roulaient dans ses yeux; aussi, il ne faut pas demander si Léontine était aimée!..
Partout on Taccueillait avec bonté, avec bienveillance; ces paroles flatteuses : Cest elle qui soutient sa imre par son travail, venaient quelquefois frapper son oreille, et faire doucement palpiter son cœur : c'était sa récompense.
La santé de madame Hémart paraissait rétablie.
lie Obien courageiii^.
Les longs et beaux jours de l'été étaient revenus; Léontine désirait aller à Surênes voir couronner la rosière. On était arrivé au dimanche, époque de la fête. La mère et la fille partirent le matin de bonne heure et à pied , pour s'y rendre; un grand chapeau de paille, que J éontine tenait attaché sous son
menton, couvrait sa tête, d'où pendaient quelques mèches de ses longs cheveux noirs. Azor, l'ami Azor, suivait sa maîtresse, en faisant de temps en temps quelques bonds qu'il accompagnait de joyeux aboiements.
Léontine et sa mère passèrent par le bois de Boulogne et arrivèrent en face de Surênes , près de la rivière , qu'elles voulurent traverser, conime beaucoup d'autres , dans un des bateaux qui s'offraient pour le trajet. Madame Hémart et sa tille montèrent sur un bateau déjà trop chargé de monde; Azor les suivait au milieu de la rivière. Tout h coup un cri de détresse se fait entendre. Une personne, voyant l'eau près d'entrer dans le batelet , s'effraie et s'écrie : « Nous allons nous noyer! » A ces mots, on s'épouvante, on s'agite imprudemment; on fait pencher le bateau, qui s'empht, chavire et coule.
Madame Hémart appelle sa lille , et
l!E MA FILLE. 167
le bateau disparaît. Des cris de désespoir retentissent au même instant de toutes parts. Les deux bords de la rivière sont couverts de curieux; mais personne ne porte de secours à ceux qui se noient; quelques mariniers s'avancent cependant , tandis que ceux qui périssent dans les eaux se débattent et font mille efforts pour se sauver et atteindre la rive la plus proche.
Madame Hémart est retirée de l'eau sans connaisssance et amenée sur le rivage. Ses premiers mots demandent sa fille.^
Ke venue à la vie , « Oh ! ma tille ! ma fille! s'écrie-t-elle , où es-tu? » et la malheureuse mère se tord les bras, s'arrache les cheveux; son délire est au comble.
Tandis quon l'entoure, que son infortune intéresse tout le monde , que l'on plaint son malheur au lieu de chercher sa fille qui est au fond des eaux ,
Azor, l'ami véritable de Léonline, ne l'avait point abandonnée dans sa détresse ; ce généreux animal , aussi prompt que courageux , plonge au fond de la rivière après elle , et la saisit par ses vêtements. Chargé de ce précieux fardeau , il nage vers Surênes , où son instinct lui annonce que doit être la mère de Léontine. Les rives de la Seine sont couvertes de nombreux spectateurs qui admirent dans un stupide silence l'action héroïque d'un chien qui sauve sa maîtresse.
Le pauvre Azor hors d'haleine allait succomber à la fatigue lorsqu'il arriva sur la grève. H traîne avec effort la victime qu'il arrache aux flots, la contemple en poussant des cris lamentables , et cherche par ses caresses à lui rendre la vie.
Ses hurlement s font le salut de Léontine. Sa mère les a entendus. On accourt de toutes parts pour la secourir.
Le courageux caniche tourne autour
deLéontine, en aboyant, comme pour la défendre contre ceux qu'il ne connaît pas. Madame Ilémart, que les cris d'Azor avaient rappelée à Texistence, arrive à sa fille , qu'elle voit étendue sur la terre, humide et sans mouvement. A cette vue déchirante pour une mère , elle se jette sur sa fille infortunée , et avec l'accent de la plus profonde douleur : » Ma lille ! ô ma fille ! s'écrie-t-elle , fallait-il t'amener ici pour t'y voir mourir ! » Enfin I.éontine , soutenue par un médecin qui lui fait rendie l'eau qu'elle a bue, entr'ouvre ses yeux languissants et les fixe sur les personnes qui l'entourent avec une sorte de stupeur. Léontine aperçoit sa mère et tombe dans ses bras ; on les porte mourantes . l'une et l'autre , dans uae maison du village, où on les change de vêtements. On leur fait prendre des cordiaux et on les couche dans un bon lit. Elles sont enfin rendues à la vie; et bientôt on ne parle plus dans tout le pays 1. 8
170 délassemems
que de la résurrection miraculeuse de la ]rjifie file de Paris sauvée par son chien .
Les deux parisiennes passèrent la nuit à Surènes ; et ne retournèrent à leur domicile que le lendemain.
La jeune personnne n'éprouva aucune suite fâcheuse de son accident. 11 n'en fut pas de même de sa mère , qu'une fièvre violente obligea de se remettre au lit. Bientôt la maladie lit des progrès, et la sensible Léontine se vit encore une fois garde - malade. Une voisine, qu savait que Madame Hémart n'était pas riche, engagea sa fille à se présenter au dispensaire de l'arrondissement pour y réclamer des secours.
Le médecin chargé du service vint faire une visite à la malade , et lui ordonna des remèdes. Il admira la candeur, le zèle et le courage de Léontine. La malheureuse enfant , tout entière à sa tendresse filiale , ne pouvait plus tra- <^vailler, et ses épargnes s'épuisaient de
jour en jour. Peu à peu, elle vendit ses petits bijoux et quelques bardes pour que rien ne manquât à celle de qui elle tenait la vie. Léontine aurait mieux aimé mille fois mourir de faim, que de voir sa mère privée des eboses qui lui étaient nécessaires. La jeune fille commençait à n'avoir plus aucune ressource, et sa santé était épuisée. A genoux au pied du lit de la bonne veuve , que son fidèle Azor ne quittait point, elle appelait Dieu à son secours. Dieu l'entendit ! on ne l'invoque jamais en vain. Au moment où Léontine adressait avec ferveur ses prières à l'Éternel, un de ses anges entra dans la cbambre : c'était madame la baronne de (iérando, à laquelle les malheureux n'avaient jamais recours en vain. M. de Vandeuil, son médecin, qui soignait la mère de Léontine. lui avait parlé et des vertus de la jeune personne, et du dénuement de madame llémarl.
>Iadame de Gérando était accompagnée
DÉLASSE^îEr?TS
d'une de ces sœurs qui consacrent leur rausoulagementdeVhu— Ceue
Ime fit causer Léontine pour conna.tre we„rede>™ladiedesarnère.La3eune
les manières affables de la
l,.i raconta avec simiiii>-' baronne , lui racoi leur accident de Surenes. et toue
• IT dame Vécoutait en silence, ''"'""' de tarde vertus, de tant de ''""""pdanst malheur, et de la piété constance dans le m .,„-drie,eUe
*ledeUontine;eni^«,ten ^^^^
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l'^'^NTu en r mettant de revenir
™"" '"La bonn! sœur resta quelque ''''"' nrèframalade, prépara ses temps aupr de ^^^ ^^
médicaments , Im ^ P ^^j,
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fo.spariour.Uon2;-^^,,,,,e- ,a joie de pouvoir s uv e ^^ ^^^^^
^-'''^lirre^i.epH.-"-'''^lui envoya, cie eue
utiles, et remplaça ceux que la détresse (le la vertueuse Clle l'avait forcée d'engager ou de vendre.
La santé de la malade se rétablit tout doucement.
Les chagrins et les veilles de Léontine l'avaient rendue méconnaissable ; elle se rétablit aussi peu à peu, et la fraîcheur de la santé vint de nouveau ranimer son joli visage.
L'aisance et l'entière guérison de la lx>nne veuve ramenèrent le bonheur dans le petit ménage ; madame Ilémart et sa 611e le durent à l'inépuisable charité de leur bienfaitrice.
Cette excellente dame ne s'en tint pas là; quand madame Hémart fut tout à fait rétablie, elle lui procura la place, où elle est encore , de garde de la lingerie d'un des hospices les plus considérables de Paris. Léontine l'y suivit , ne pouvant se résoudre à quitter sa mère, pas plus que le fidèle Azor ne voulait
se séparer de ses bonnes maîtresses. Il est si naturel de s'attacher à ceux que Ion oblige ! La mère et la fille vivent heureuses maintenant , chéries , aimées et respectées de tous ceux qui les connaissent; tant il est vrai que la vertu a un ascendant auquel il est impossible de résister !
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