‹ Délassemens de ma filleChapitre 17 sur 20 · LA PETITE CURIEUSE · texte numérisé non relu

LA PETITE CURIEUSE

Jt1o>sieur et madame Aubry , riches propriétaires , demeuraient la moitié de l'année à la campagne avec leur nombreuse famille; ils avaient six enfants, quatre filles et deux garçons. Leur séjour habituel était une maison charmante située , de la manière la plus agréable , h la lior/ie-Gino??.

Ejst KocB&e-Ciiiyoïi.

Ce joli bourg est sur la rive gauche de la Seine , à seize lieues de Paris. Le rocher 1 5'e/fj.p,

auquel il est adossé , ainsi que le château qui lui a donné quelque célébrité , renferme une chapelle creusée dans le rocher, à une élévation considérable , et dont lorigine remonte à une très-haute antiquité; par un privilège spécial, qui date d'une époque fort reculée , on y conserve toujours le Saint-Sacrement.

11 paraît que ce rocher fut , dés les premiers temps de la féodalité, le séjour d'un seigneur suzerain. La tour qui le surmonte est d'une construction fort ancienne; la tradition mrme en fait un ouvrage des Romains; maison sait combien de monuments du même âge ont été désignés comme tels , sans aucune certitude. Quoi quil en soit , le premier seigneur connu de ce canton est un Hugues le"", vicomte de Mantes. La demeure seigneuriale ne consistait alors qu'en cette tour antique. Quelques bâtiments plus spacieux et plus commodes s'élevèrent avec le temps au bas du ro-

cher ; mais, dans les moments de danger, les habitants se réfugiaient dans la tour. Les seigneurs étaient au premier rang parmi ceux du pays; ils entretenaient une garnison nombreuse dans leur forteresse, regardée comme la clef du Vexinî de ce côté, en etfet, cette tour garantissait Paris des attaques des Normands et des Anglais. Telle était la Roche-Guyon au onzième siècle. On voit combien il importait aux monarques , peu assurés de leur autorité, qui régnaient alors à Paris, d'avoir dans ces seigneurs des vasseaux fidèles ; mais ils ne méritaient pas tous la même confiance.

L'un d'eux abandonna le parti royal |x>ur se ranger du côté de ses ennemis qui étaient les plus forts. En 1097, Guillaume le Roux , régent de Normandie , parcourait le Vexin, dont il voulait s'emparer, parce que cette province, disaitil, avait été donnée à ses aïeux pour prix de leur valeur. Robert, comte de Meu-

Jan, se jeta dans cette occasion du côté des Normands et des Anglais; et (Juyon de la Roche, gagné par des présents, les reçut chez lui. De là les Normands faisaient des courses jusqu'aux portes de Paris.

Un peu plus d'un siècle après , le seigneur de la lîoche, dit Guy I^^ fut assassiné dans son château par son beaupère.

Cet événement date de l'année 1109.

Il est raconté dans un manuscrit du quatorzième siècle, avec des détails curieux, mais qui seraient mal placés ici.

I.e meurtrier s'étant ainsi emparé du chàlel, essaya de s'en faire reconnaître seigneur ; mais les vassaux, au lieu de se ranger sous sa bannière , réclamèrent vengeance auprès des barons voisins.

Ceux-ci s'assemblèrent en armes, et vinrent assiéger la tour ; sur le point d'en devenir les maîtres, ils demandèrent au roi îouis-le-Gros ce qu'il fallait faire de

l'usurpateur et de sa garnison. Ce prince ordonna qu'ils fussent occis de laide mort etvillaiiiic. En conséquence, on les tua à coups d'épée et de lance, et leurs corps , traînés sur des claies, furent jetés dans la rivière. Plusieurs événements rendirent la Koche-Guyon fameuse dans ces temps de calamités.

Un fils issu du mariage de Charles Duplessis avec madame de Silly, iioger, duc de la Roche-fiuyon , fut le bienfaiteur du pays; une rente de deus. mille livres, qu'il créa en faveur des indigents, est encore acquittée de nos jours. Son fils, Henri Roger, fut tué en 1040, au siège de Mardick; et sa lille unique ayant épousé, en 1649, le duc de la Rochefoucauld , fils de l'auteur des Maximes , la terre de la Roche- Giij on passa de la sorte à la maison de la Rochefoucauld.

Le petit-fils du célèbre morahste y fut exilé par Louis XV. Cet exil dura dix ans; mais le duc les consacra à des tra-

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vaux utiles pour le pays; il y fit ouvrir et paver plusieurs routes , et c'est à ses t)ienfaits que les habitants du villaj^e doivent une jolie fontaine de laquelle, dans la révolution, on a fait disparaître les armoiries et les inscriptions.

Le duc de la Kochefoucauld agrandit aussi et embellit considérablement le château. Il y fit faire notamment un immense réservoir creusé dans le sommet du rocher, et qui peut contenir deux mille deux cents muids d'eau. Cette eau est amenée par des canaux qui s'étendent dans les environs à plus d'une lieue de distance. Des tuyaux habilement disposés la portent à tous les étages de la demeure seigneuriale, ainsi que dans les jardins et basses-cours.

La duchesse d'Anville , fille d'Alexandre de la Rochefoucauld , voulut imiter son père . et fut aussi la bienfaitrice du pays , où l'on conserve précieusement sa mémoire; elle y fit ouvrir plu-

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sieurs chemins , et fonda divers établissements de charité. Le château fut encore agrandi par elle d'un corps de bâtiment tout entier , dans lequel était^une riche bibliothèque , où figurait , entre autres manuscrits , celui des Maximes. La vertueuse duchesse vit périr , au miheu de nos troubles, son fils et son petit -fils. Le premier, Louis-Alexandre, duc de la Rochefoucauld et de la IRoche-Guyon, pair de France , membre de l'assemblée constituante , et président du département de la Seine , reçut la mort à Gisors, le 4 septembre 1792. Le second, Armand de Rohan-Chabot , comte de Chabot , fut massacré à l'Abbaye, dans l'affreuse nuit du 2 au 3 septembre de la même année. Après cette double perte , la duchesse se retira avec sa petite-fille à la Koche- Guyon; l'une et l'autre ne tardèrent pas à y être arrêtées; on les transféra à Paris. Toutes les communes des environs adressèrent alors à la convention natio-

DE MA riLLB. 2(35

nale , en faveur de leur bienfaitrice , une pétition énergique qui suspendit probablement larrèt dont toutes deux étaient menacées. Les événements qui suivirent les. rendirent à la liberté (1) .

Le château et les terres qui en dépendent sont aujourd'hui la piopiiété de la maison de Kohan , avec laquelle )J. Aubry , qui a rendu d'inportants services à cette famille dans la révolution , avait des relations d'intérêt et d'amitié.

Les bâtiments qui composent l'antique château de la iioche-Guyon appartiennent , ainsi qu'on vient de le voir, à des temps divers ; et c'est aussi ce qu'attestent les formes variées de leur construction. La tour a une double enceinte de murailles. et~elle communique au château par un escalier creusé dans la montagne ; les jardins sont vastes et bien ordonnés . le potager a huit harpents. Une

- (1) Dulaiire.

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promenade établie à grands frais sur le roc , auparavant nu et aride , est surtout digne d'admiration (1 ) . Le pays a un aspect fort agréable, il est couvert de bois et de prairies , dont le coup-d'a?il est délicieux. La famille Aubry y passait ordinairement la belle saison, entourée de ses nombreux enfants et de beaucoup d'amis , que sa fortune et ses mœurs hospitalières attiraient chez elle. Au nombre de ses filles , M. Aubry en avait une ( la plus jeune, âgée de' douze ans) appelée Pauline, dont le caractère curieux lui avait déjà causé beaucoup de désagréments. M. et M"^'' Aubry avaient reçu une brillante éducation et possédaient le meilleur ton ; aussi s'étaient-ils eux-mêmes donné la peine de surveiller l'instruction de leurs enfants. Pauline seule avait encore besoin d'étudier. Les garçons, placés à Paris chez un riche

(1) Dulaiirc.

banquier, comptaient bientôt se livrer aux spéculations financières. Les trois plus grandes demoiselles devaient être établies incessamment. Cette famille heureuse variait, suivant ses goûts, les plaisirs qu'elle prenait à la campagne.

Des parties de chasse et de pêche, des promenades dans les bois, des herborisations, charmaient leurs loisirs. Jamais on ne s'ennuyait chez î!. Aubry, dont la conversation d'ailleurs était toujours amusante et utile. Malgré les défauts de, sa fille Pauline , comme elle était fort jeune, il prenait plaisir à l'instruire, et se promenait quelquefois seul avec elle dans les bois, où il lui dévoilait les secrets de la nature. Injour, ils s'arrêtèrent dans un petit sentier devant une grosse fourmilière; Pauline, étonnée de cette quantité de petites bêtes qui allaient, venaient, les unes chargées d'une façon , les autres chargées de l'autre, demanda à son père

quelques «potions sur les four^s, M. Axibry répondit :

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cette disproportion apparente

que naturellement par les besoins auxquels doivent suffire ces édifices , ou plutôt ces cités populeuses. Examinonsen d'abord l'architecture. Les unes sont fabriquées avec de la terre, comme celle qui est devant nous, ma fille; les autres, taillées dans le tronc ou la racine des arbres ; d'autres, simplement composées de feuilles et de brins d'herbes ramassés de toutes parts. Ce sont là les trois genres généraux d'architecture chez les fourmis. Mais les dinérentes espèces ayant chacune quelque talent particulier, cette diversité de génie produit une variété analogue dans les genres de constructions. La fourmi fauve . qui prend son nom de sa couleur, élève dans les bois ces monticules dont la grandeur est remarquable.

» Observons d'abord que dans une même fourmilière, habitée par une peuplade d'espèce unique, il y a trois classes d'individus, savoir : les ouvrières , les

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mâles elles femelles. Les ouvrières forment à elles seules la population proprement dite; elles sont, dans presque toutes les espèces, plus petites que les mâles et les femelles, mais actives, laborieuses et prévoyantes. En elles résident la force et l'intelligence de la peuplade. Les femelles, destinées à produire les œufs qui doivent renouveler la population , ne Semblent propres qu'à cela; les mâles, dépourvus d'armes et d'intelligence , émigrent avant la ponte et ne reviennent point ; de sorte que, la plupart du temps, il n'y a pas de mâles dans une fourmilière. Les ouvrières ne sont que des femelles , mais qui ne pondent point. Telles sont les trois classes d'individus qui peuplent une fourmilière. 11 y a aussi des œufs d'où sortent les larves ou jeunes fourmis, encore revêtues d'une enveloppe blanche, comme tu peux le voir parmi les fourmis qui s'agitent en tout sens dans la fourmilière que nous considérons. Revenons

maintenant à l'architecture, et reprenons celle de \à fourmi faui^e.

«Dans cette espèce, les ouvrières sont lonj^ucs de trois à quatre lignes, et trèshautes sur leurs jambes; leur tête, plus la rire que le corselet, est fauve dans sa partie a\ancée, et noirâtre au sommet; leur bouche est armée de deux mandibules très-fortes, dentées et crochues à la pointe ; elles les tierment souvent écartées, et s" en servent, non-seulement pour attaquer leurs ennemis et déchirer leur proie, mais encore pour porter des fardeaux et pour tous leurs travaux. Elles ramassent les brins de chaume, les petits débris de bois et de pierres, les feuilles, des teignes, des coquillages .. du blé, de l'avoine, de l'orge, etc., enfin, tout ce qu'elle peuvent transporter ou traîner, et qui peut servir à leurs constructions. Les grains qu'elles rassemblent ont fait croirequ'elles faisaient, durant l'été, des provisions pour l'hiver; c'est une erreur.

â72 délas,se:»ients

Pendant l'hiver, la fourmi mange peu .

et surtout elle ne mange pas de grain.

» Au premier coup-d'œil , une fourmilière paraît un amas confus de matériaux ; examine bien; tu reconnaîtras un dôme arrondi dont la base, souvent recouverte de terre et de pierrailles, forme une zone au-dessus de laquelle s'élève, en pain de sucre, la partie ligneuse du bâtiment. Ce dôme est déjà bien vaste, et néanmoins la partie souterraine est plus vaste encore; elle s'étend à une profondeur plus ou moins grande. La forme de rédiûce,, le choix et l'emploi des matériaux suffisent à la fois pour éloigner les eaux de la fourmilière, pour la défendre des injures de l'air, des attaques de ses ennemis, et pour ménager la chaleur du soleil ou la conserver dans l'intérieur du

nid.

» Ces avenues , pratiquées soigneusement en forme d'entonnoirs assez irréguliers, conduisent du faîte à l'intérieur.

Leur nombre dépend de la population.

On en trouve quelquefois une principale au sommet ; souvent il y en a plusieurs à peu près égales; beaucoup de passages plus étroits sont placés presque dans un ordre symétrique, circulairement depuis le haut jusqu'à la base. Toutes ces portes sont nécessaires aM\ joiinnis fauves , que leurs travaux et leurs goûts appellent continuellement au-dehors. Les auties espèces se tiennent volontiers dans leur nid et à l'abri du soleil; les fauves, au contraire, préfèrent vivre en plein air, et travaillent sans crainte en notre présence, comme tu peux fen convaincre?

ma lille, en les regardant d'un peu près. D'autres espèces couvrent leur nid d'un dôme de terreouvert seulement à la base. Souvent même chaque entrée est au bout d'une galerie longue, serpentant dans le gazon et débouchant à plusieurs pieds de la fourmilière. Encore ces entrées, toujours étroites, sont-elles bien gardées en I. 12.

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dedans, pour prévenir l'irruption des insectes et des reptiles.

» Pendant le jour, les fourmis fauves, établies en foule sur la fourmilière , ne craignent pas les surprises; mais, à mesure que le jour baisse, elles rétrécissent leurs larges portes , et les ferment toutes, et entièrement, à la nuit, quand elles se retirent chez elles. C'est ce travail continuel, le matin, pour ouvrir graduellement les issues; le soir, pour les murer graduellement encore , qui cause le mouvement, désordonné en apparence, qu'on observe sur les fourmilières. Quand les fourmis ferment les ouvertures, elles commencent par y placer en travers des poutres qu'elles enfoncent dans le massif; elles posent ensuite d'autres poutres plus légères en croix sur les premières , ce sont leurs soliveaux ; puis des pièces plus petites , qui leur servent de lattes , et elles achèvent cette espèce de toiture en recouvrant le tout de feuilles sèches ou

d'autres matériaux de forme large et aplatie. îl faut observer qu'en se retirant, la peuplade laisse toujours une ou deux sentinelles en dehors, ou cachées derrière chaque porte.

» Le travail de l'ouverture des portes dure toujours plusieurs heures. Les matériaux écartés sont repartis sur la fourmilière, où on les retrouve le soir. Mais les portes restent fermées, et ne s'ouvrent qu'en partie lorsqu'il pleut, ou que le temps est nébuleux.

M Voici l'ordre des travaux dans la construction de la fourmilière:

» Toute la peuplade pratique d'aijord une cavité dans le sol; ensuite une partie des travailleurs continue de miner, tandis que l'autre va chercher les matériaux de la charpente. Ils les placent sur la cavité dans un ordre assez peu régulier. Les autres apportent , des excavations , de la terre qui , mélangée avec des bdns de bois ou de paille, ou des feuilles, donnent

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de la consistance à l'édifice. 11 s'élève de jour en jour; mais, en l'élevant, les fourmis ont soin de ménager les galeries qui conduisent au dehors. Outre ces galeries , elles pratiquent , dans l'épaisseur du dôme qui s'arrondit . de nombreux étages , des salles basses irrégulières, mais commodes., et destinées à recevoir les larves [i) et les nymphes (2) à certaines heures du jour; ces salles communiquent entre elles par des galeries. Ainsi, comme on le voit , le dôme de la fourmilière est bien loin d'être massif; il présente cependafit une construction si solide, que les fourmis y ouvrent souvent de nouvelles galeries ou de nouvelles chambres, sans causer le moindre ébjulement. Cette solidité tient au choiK et à l'agencement des matériaux, la terre contenue entre les couches dont le monticule est com-

(1) Premier éUit (Je i'inscc t ' sortant (îe IVriif.

(2) Second état des infectes avant d'arriver h leur per- ' fcclion, I j)

posé , étant délayée par les eau\ de la pluie, et durcie ensuite par le soleil, sert à lier ensemble toutes les parties de la fourmilière ; et même . après de longues pluies , on ne trouve jamais l'intérieur mouillé à plus d'un quart de pouce de la surface.

» la plus grande case , située presque au centre de l'édifice , est beaucoup plus élevée que les autres et traversée seulement par les poutres qui soutiennent le plalbnd. C'est, pour ainsi dire , la place publique de la cité. C'est là que se tiennent la plupart des fourrais , et que les galeries aboutissent.

» La partie souterraine présente aussi divers étages composés de loges établies dans un sens horizontal.

» L'architecture des fourmis maçonnes diirère en plusieurs points de celle des fourmis fauves. V. Hubert appelle fourmis maçonnes celles dont les nids présentent en dehors l'aspect de monti-

cules de terre sans mélange d'autre matériaux. Elles sont d'ailleurs de diverses espèces; les unes plus grandes , comme la rwife cendrée et la mineuse ; d'autres plus petites , comme la fourmi brune , la microscopitjue et la jawie. Les grandes emploient une terre plus grossière , les petites une terre plus fine , et chaque espèce bâtit suivant un système particulier. Aussi , les noires cendrées font toujours des murs épais en terre grossière et raboteuse , des étages très-prononcés, de larges voûtes soutenues par de gros piliers; point de chemins , point de galeries, mais des passages en forme d'ail de bcTuf : partout de grands vides, de gros massifs de terre , et toujours une certaine proportion entre l'étendue des voûtes et la force des piliers qui les soutiennent.

» La fourmi brune , qui a une ligne et deux cinquièmes de longueur, est l'une des plus industrieuses , construit son nid

par étages de quatre à cinq lignes de hauteur, dont les cloisons, en terre très-fine. n'ont qu'une demi-ligne d'épaisseur, et paraissent très-unies. Ces étages suivent la forme extérieure, de sorte que le supérieur enveloppe tous les autres. Celui qui vient après enveloppe de même tous ceux qui se trouvent au-dessous, et ainsi de suite , jusqu'au rez-de-chaussée , qui communique avec les logements souterrains.

» 11 y a bien quelques irrégularités dans cet arrangement; mais on reconnaît toujours que l'édifice a été formé par des additions successives d'étages concentriques. Chaque étage présente de vastes salles , des loges plus étroites, des galeries de communication , des colonnes , des murs très-minces , et même des arcs-boutanis soutenant les grandes voûtes; des cases à une seule entrée, quelquefois ouvrant à l'étage inférieur; et de grands carrefours où aboutissent

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toutes les rues. Souvent.- la fourmilière a une quarantaine d'étages, moitié dans la partie supérieure . et moitié dans la partie souterraine. Combien de nuances de chaleur doit admettre une telle disposition! Lorsqu'on ouvre les nids , on trouve les cases et les places les plus étendues remplies de fourmis adultes, mais on voit toujours que les nymphes sont réunies dans les loges plus ou moins rapprochées de la surface , suivant les heures et la température; car, à cet égard , les fourmis sont douées d'une grande sensibilité, et paraissent connaître le degré de chaleur qui convient à leurs petits. Lorsque l'ardeur du soleil rend trop chaude la partie supérieure , toute la peuplade se retire avec les petits dans les souterrains, et lorsque la pluie les rend inhabitables, on retourne aux étages plus élevés.

» Les fourmis fauves ne sortent que le jour et ferment leurs portes le soir;

les fouî mis brunes , tout au contraire , redoutent le soleil , sortent peu le jour et travaillent le soir, la nuit ou le matin. Si elles sortent le jour, c'est par des galeiies qui ouvrent sous les gazons et les conduisent ainsi à l'ombre.

Soit le jour, soit la nuit , une pluie douce convient à leurs travaux et les invite à l'ouvrage. A peine cette pluie favorable commence-t-elle , que vous voyez les fourmis sortir pour reconnaître le temps > puis rentrer et bientôt ressortir, tenant entre leurs dents des parcelles de terre qu'elles déposent sur le faîte du nid. En peu d'instants on voit s'élever des murs et des piliers , dessinant déjà la forme des salles , des loges et des galeries d'un nouvel étage. En ratissant le fond des souterrains avec le bout de leurs mandibules , les maçonnes forment une petite boule de terre; elles viennent l'appliquer à l'endroit convenable , la di-

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visent , la poussent avec leurs dents , ralFermissent , l'unissent avec leurs pattes de devant , et se servent de leurs antennes pour s'assurer , en palpant chaque parcelle de terre, que la muraille est bien polie.

» Quand une première ligne de matériaux a dessiné la construction , elle s'exhausse par de nouvelles lignes successivement superposées.

» Quand les deux murs d'une galerie s'élèvent à la hauteur de quatre ou cinq lignes , les maçonnes s'occupent du plafond. Elles forment , avec de la terre mouillée, et contre larète intérieure de chaque mur, un rebord presque horizontal , qui , en s'élargissant , doit gagner celui du mur opposé. Ces galeries ont ordinairement trois lignes de largeur. Les maçonnes recouvrent leurs plus vastes salles en suivant un procédé analogue; elles commencent cette couverture dans les angles des murs ,

elles rétendent le long de ces murs , puis . de la sommité de chacun des nombreux piliers destinés à soutenir, la voûte de ces salles de deux pouces et plus , partent , comme da'utant de centres , des couches de terre horizontales , mais un peu bombées , qui vont se joindre aux parties voisines de la même voûte. Toutes ces voûtes particulières, étant à la même distance du plan sur lequel elles s'élèvent, forment, en se réunissant , la voûte générale de i'étage. Les matériaux sont toujours les mêmes, de la terre mouillée; cette terre molle adhère au plus léger contact , et la pluie augmente la cohésion. La première averse lie plus étroitement et lisse toutes les parties de l'ouvrage restées découvertes ; le soleil achève de consolider l'édifice. Pourtant il arrive, quelquefois qu'une pluie battante détruit quelques cases, surtout lorsqu'elles sont peu voûtées , mais le dé-

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gât est réparé promptement. Les divers travaux se poussent ensemble et si activement, qu'on a vu un nouvel étage tout entier commencé et Hni en sept à huit heures.

» Les fourmis maçonnes ne s'arrêtent pas après avoir achevé un étage , elles en commencent vite un autre ; si la pluie favorable vient à cesser, elles profitent encore de l'humidité de la terre pour pousser leurs travaux; mais lorsque la terre se sèche et n'a plus de cohérence , elles interrompent avec peine leur ouvrage. On a même observé qu'elles se hâtaient alors de détruire les cases et les murs non encore couverts, dont elles répartissent les débris sur le dernier étage terminé. Tout cela, prouve qu'elles n'emploient ni gomme, ni aucune autre sorte de ciment , mais qu'elles savent profiter de la pluie pour maçonner la terre, et du soleil et du vent pour la durcir. C'est

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surtout au printemps que les fourmis maçonnes agrandissent leurs nids; elles ne se bornent pas à multiplier les étages supérieurs à la surface du sol, elles creusent des logements souterrains plus nombreux et plus spacieux encore.

La terre qu'elles en retirent leur sert, conmie on l'a vu, à construire la partie supérieure. Ainsi, ces insectes exercent simultanément l'art de miner et l'art de bâtir; et tu peux remarquer, ma chère fille, qu'ils procèdent absolument de la même manière dans ces genres de travaux.

» Les fourmis noires cendrées suivent une autre marche. Veulent-elles élerer un nouvel étage, elles commencent par couvrir toute la fourmilière d'une épaisse couche de terre , dans laquelle elles tracent, en creux et en relief, le plan du nouvel ouvrage. Les fossés égal^ nient profonds, mais de formes convenables , dessinent les cases; les massifs

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qui les séparent sont l'origine des murs qu'on exhausse ensuite ; et puis on pose les plafonds. Dans leurs constructions , les fourmis paraissent travailler chacnne à sa guise et pour son compte , mais pourtant avec un dessein arrêté et une idée suivie. Examine un travailleur, tu verras , pour ainsi dire , ses idées naître et se développer, tu le verras commencer , poursuivre et finir son entreprise. 11 dessine une case, il la creuse, il en achève les murs, il en place la voûte. Mais souvent deux travailleurs voisins ne s'entendant pas , leurs ouvrages s'accordent mal; alors, si le mal paraît sans remède, on détruit la partie fautive, et on la refait, comme le piouve une observation de î'iî. Hubert. Une voûte trop peu élevée aurait rencontré , vers le milieu , un mur d'attente , construit à l'extrémité d'une grande salle; une fourmi, étrangère à ces travaux , survient , examine , voit

la faute , détruis la voûte ébauchée , exhausse le mur d'où elle partait , et la refait avec les débris de l'ancienne.

» Les fourmis semblent se laisser dominer par leurs idées, car on en voit souvent qui , pour mettre à exécution leurs propres conceptions , ruinent les ouvrages de leurs cohipagnes. r>Iais lorsqu'un projet imaginé par lune d'elles commence à pouvoir se deviner par lébauche qu'elle se hâte de faire , celles qui surviennent et comprennent le plan indiqué , concourent volontiers avec zèle à l'achèvement de ce projet.

Elles n'ont de ciseaux que leurs dents, de compas que leurs antennes , de truelles que leurs pattes de devant .

dont elles se servent admirablement pour appuyer et consolider la terre mouillée. '

» La fourmi des f^azonn bâtit de petites (^ases les unes au-dessus des autres, le lone: des brins d'herbes; elle

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sait faire tenir ensembj^ des grains de sable , soit par leur position , soit par leur mélange d'un peu de terre mouillée. La fourmi sanguine sait. composer avecde la terre , des feuilles sèches et d'autres matériaux , un tissu serré , difficile à rompre, el impénétrable à l'eau. Les fourmis brnnes construisent, avec delà terre , des galeries couvertes depuis leurs nids jusqu'au pied des arbres , quelquefois même jusqu'à l'origine des branches , afin de parvenir avec plus de sécurité dans les lieux où elles trouvent leur nourriture. D'autres encore déploient, dans la construction de leurs demeures , une industrie remarquable ; mais laissons de côté toutes ces espèces , et arrivons à celles qui sculptent le bois. 11 y en a plusieurs. La plus notable est la jïih'gineuse , ainsi nommée de sa couleur; elle est noire, et longue de deux lignes. Ses républiques, plus rares que celles des fauves,

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maçonnes, etc., sont très-nombreuses, et habitent des logements artistement pratiqués dans le tronc des arbres. Ces logements ont des étages nombreux .

plus ou moins horizontaux , dont les plafonds et les planchers, à cinq ou six lignes de distance les uns des autres, sont aussi minces qu'une carte à jouer, et supportés , tantôt par des cloisons verticales qui forment une infinité de cases , tantôt par une multitude de petites colonnes assez légères , qui laissent voir entre elles la profondeur d'un étage presque entier. Le tout est d'un bois noirâtre et enfumé.

» Les cloisons suivent le sens des couches ligneuses toujours concentriques ; les colonnes sont rangées en lignes , parce qu'elles sont taillées dans des cloisons parallèles ; tout cela donne à l'ouvrage un air de régularité. Que de peines et de temps doit coûter à des insectes denviron deux lignes, une si ï. 13

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grande entreprise ! Il faut remarquer que la fourmi fidigmeuse , est la seule qui communique au bois de son nid la couleur noirâtre. On trouve très-souvent , au pied des arbres qu'elle habite , un suc noir et liquide très-abondant ; et , chose étonnante, la végétation des arbres ne paraît nullement altérée par les travaux de ces insectes.

» Les fourmis dites sculpieuses ne s'aiTètent pas au tronc de l'arbre dont elles s'emparent ; elles poussent leurs travaux jusque dans la souche. La dureté de la matière leur cause sans doute plus de peine; mais elles profitent de la solidité qu'elles y trouvent pour donner à leur ouvrage plus de fini et de légèreté. Les planchers d'un même étage sont toujours, comme dans le tronc, à peu près ^ur un plan horizontal; mais les cloisons et les planchers sont minces comme une feuille de papier.

» A rentrée de ces appartements, tra-

vailles avec tant de soin, se présentent des ouvertures beaucoup plus spacieuses . espèces de vestibules, où les couches du bois, percées en arcades, laissent un libre passage dans tous les sens.

» Un peu plus grande quelajii/igmeuse, la fourmi rouge sait se construire , dans les arbres , de pareils logements, mais sur une plus petite échelle ; d'ailleurs elle n'ôte point au bois sa couleur naturelle. La fourmi rouge est aussi habile maçonne, et le plus souvent elle habite dans la terre.

» Les fourmis éthiopiemies ( ainsi nommées parce qu elles sont très-noires ) creusent des loges et de longues galeries dans les vieux arbres.

» Ce qu'il y a de plus remarquable dans leur industrie , c'est qu'elles emploient la poudre de bois , tombée de l'arbre qu'elles travaillent, à calfeutrer le fond de leurs cases, à boucher des conduits inutiles, et à faire des compar-

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timents dans les portions trop spacieuses de leurs labyrinthes.

» l-u i\)uimi jiimw » l'une tles maçonnes, emploie plus habilement encore teUe matière, quand elle se loge dans un arbre creu^. Elle construit des étages entiers avec cette poudre de bois , dont elle choisit les parcelles les plus fines : puis elle la mélange . dans le fond de l'arbre, avecim pende terre et des toiles daraipiée, et forme ainsi une matière liont la consistance peut être comparée à celle du papier mâché. . .

» Mais , ma lilie . un si long récit f.i peut-être fatiguée. . .

— » Je t'assure que non, jwpa; au contraire, ma curiosité est vivement excitée.

— » En ce cas. je continuerai, tout eu nous promenant.

» Les mœurs des fourmis, ma lilie.

sont bien plus remarquables encore que leur industrie.

» î es fourmis ont une extrême sollici-

lude pour leurs petits: elles redoutent pour eux les plus léj^ères variations de l'atmosphère , s'alarment au moindre danger qui les menace, et paraissent jalouses de les soustraire à nos regards.

Les soins qu'elles leur prodiguent commencent à l'instant même de la ponte de l'œuf. Dans chaque fourmilière , il y a toujours plusieurs femelles; elles pondent en marchant , et les gardiennes qui les entourent reçoivent ou relèvent les (pufs , les réunissent . et les portent en petit tas à leur bouche, les tournent et les retournent sans cesse avec leur langue , les font passer successivement entre leurs dents, et les tiennent constamment mouillés. Ces aufs grandissent , changent de forme et de couleur. Après être devenus allongés, recourbés par les bouts et limpide», ils se fendent, et la larve paraît à leur place. Si on les éloigne des ouvrières qui ont soin de les humecter , ils se dessèchent et le ver n'en sort point,

ce qui autorise à penser que le liquide dont elles les enduisent conserve la souplesse des œufs , et s'absorbe pour la nourriture du ver. x\u bout d'une quinzaine de jours il sort de sa coque. Son corps, très - transparent , ne présente qu'une tête et des anneaux. Ce ver est ce qu'on appelle larve. Les larves sont gardées par une troupe d'ouvrières , dressées sur leurs pattes, et le ventre en avant, toutes prêtes à lancer leur venin. Dès que les rayons du soleil frappent la partie extérieure du nid , les fourmis qui sont à la surface , rentrent , descendent précipitamment, frappent de leurs antennes les autres fourmis, et courent de l'une à l'autre. Les premières averties montent, reconnaissent le temps, et vont à leur tour avertir leurs compagnes ; ainsi , toute la peuplade se met en mouvement. Quelques fourmis n'entendentelles pas le signal , on les prend violemment par les mâchoires, on les traîne

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