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fait vrai, mais éloigné de notre siècle; l'hypothèse olTre une action feinte , mais qui cependant a pu se passer , comme celles que les comédiens nous représentent. La narration qui traite des personnes doit réunir les grâces du style , la variété des caractères , la gravité , la légèreté ; elle doit peindre les passions, l'espérance , la crainte , le soupçon , le désir, la dissimulation , la pitié, les révolutions humaines , les vicissitudes de la fortune , les maux que l'on n'a point prévus , la joie subite , les heureux dénouements. Comme tous les secrets de ce talent s'apprennent par l'habitude et l'observation, nous développerons seulement les qualités qui conviennent à la narration d'un fait , et surtout d'un fait véritable.
«La narration doit être rapide, claire, vraisemblable; puisqu'on ne peut douter de ces trois principales conditions , apprenons à les remplir. Nous ferons
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une narration rapide si nous commençons où il faut ►commencer ; si nous ne voulons pas reprendre de trop haut ; si nous rappelons l'événement sans exprimer tous les détails; si nous savons nous arrêter à propos ; si nous ne cherchons pas de transitions ; si nous ne quittons jamais notre sujet pour passer à un autre; si , par les- derniers faits , nous laissons , malgré notre silence , deviner les premiers. Par exemple , si je dis « que je suis îevenu de la province , » on comprend que j'y étais allé.. Il est même convenable de passer , je ne dis pas seulement ce qui nuit à l'intérêt de la cause , mais ce qui ne peut y servir. Evitons aussi de répéter la même chose deu?; ou plusieurs fois , de reprendre à tout moment les membres de phrases qui précèdent ; ainsi ne dites pas :
« Simon arriva , le soir , d'Athènes à » ^légare; dès qu'il fut arrivé h Mégare , » il tendit des pièges à son ennemi ;
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» après lui avoir tendu des pièges (1) , il y lui fit violence. »
)i La narration sera claire, si nous disons d'abord ce qui s'est fait d'abord , si nous conservons l'ordre réel ou probable des choses et des temps. Gardons-nous bien d'être confus, entortillés, équivoques : point de locution nouvelle , point de digression ; commençons et finissons où il convient , sans rien oublier de ce qui tient au sujet ; en un mot , ne perdons jamais de vue les règles et la brièveté ; car, plus le récit est rapide, plus il est clair et facile à suivre. Nous le rendrons vraisemblable en nous conformant à l'usage, à l'opinion, à la nature, en observant toutes les convenances du temps , des personnes , des actions et des lieux, de sorte qu'on ne puisse dire : Le tempsu'a pas suffi, il n'y avait point
(1) 11 y a un autre tnot dans le texte que Ton a cru devoir, à raison du but de cet ouvrage, remplacer par celui-ci. '(Noie de l'Auteur.)
de motif . le lieu n'était pas favorable , de tels faits ne s'accordent pas avec de tels hommes. Si la chose est vraie , le récit n'en exige pas moins toutes ces précautions; car, sans elles, le vrai peut souvent n'être pas vraisemblable. Sic'est une fiction , observez encore plus les nnêmes règles. La prudence est surtout indispensable dans la discussion des matières où l'on cite comme autorité les titres^, écrits , le témoignage dune personne qu'on doit respecter. »
Le jeune orateur , après avoir achevé son discours . est couvert d'applaudissements; et malgré les impatiences manifestées d'Amable . qui voudrait que Joseph passât à ce qui la regarde , il dit :
« Mesdames , ce que vous venez d'entendre est un morceau traduit de Cicéron , faisant partie de mes études de droit. Quoique cette pièce ne soit propre principalement qu'à ceux qui se destinent à l'éloquence du barreau, j'en I. 2.
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ai trouvé toutes les règles et tous les préceptes si admimblcs et si utiles pour ceux qui veulent se former le style et le" jugement , que j'ai cru devoir vous la soumettre. « ( Nouveaux applaudissements.)
Arable montre encore de l'impatience ; son frère continue :
« Présenter un essai de mon faible talent à côté d'un morceau de Cicéron serait une impardonnable témérité , si je ne connaissais toute votre indulgence.
Daignez donc me l'accorder, avec quelques instants d'attention pour la pièce que je vais vous lire , et qui n'a d'autre mérite que le sentiment qui l'a dictée. Je commence :
L'APPnocnE DE l'hiver (1).
« La plaine et les coteaux. , dépouillés
(1) Ce morceau est inédit , et destiné par rauteur à un recueil de tableaux de la nature.
{N. de V Auteur.)
de verdure , ont perdu leur riant aspect. La nature est en deuil; ses plus beaux ornements couvrent la campagne, qui va s'enrichir de ses dépouilles. L'aquilon glacé annonce les frimats. Le villageois actif et vigilant, semblable à la fourmi, qui amasse l'été ses provisions d'hiver, se presse, comme elle, de rassembler les fruits de la terre, qu'il place en un lieu de réserve, à l'abri des injures de l'air.
X) Au village, tout se meut, tout s'agite , lorsque Pomone et Bacchus ont comblé de leurs dons ses heureux habitants; il semble alors que la prévoyance, fille de l'avenir, encourage chaque famille . chaque individu, à préparer, par d'utiles travaux , l'espoir d'une saison nouvelle. Ici, on voit l'industrieux campagnard, muni d'un trident de fer, répandre , sur un champ souvent ingrat, mais qu'il veut féconder, un engrais bienfaisant. Plus loin c'est unro-
buste laboureur qui fend la terre avec le soc tranchant de la charrue que deux bœufs vigoureux traînent péniblement.
M Voyez cette génisse au poil luisant et doré ; elle ne bondit plus dans la prairie ; elle parcourt lentement , la tête inclinée vers la terre . les bords d'un ruisseau dont le cristal, autrefois limpide , réfléchissait son image. Aujourd'hui , elle distingue à peine les cornes de son front au travers des feuilles mortes dont les saules pleureurs ont encombré la rive qu'ils ombrageaient.
» L'écho répète les mugissements du fier taureau, le bêlement de la timide brebis qu'un chien fidèle accompagne tristement.
» Le pâtre insouciant, qui ramène à pas lents son troupeau, essaie sur sa flûte légère les airs champêtres dont il animera la danse des jeunes filles à la prochaine veillée.
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» Quel, est cet homme qui paraît courbé sous le poids des ans et de la fatigue, et aue le voyageur contemple avec intérêt?...
» C'est un vieillard vénéré dans le village ; déjà il a senti les approches de l'hiver, dont son âge est l'image. Courbé sur les guérets, il se presse d'amonceler les branches tombées des arbres, et les feuilles qu'ont balayées les vents impétueux, et qu'agite encore le zéphir; le plus jeune de ses fils l'accompagne, il aide sa marche pesante, après avoir partagé son travail. Le vieillard , affaibli, éprouve le besoin de rentrer sous son toit rustique , pour y goûter les douceurs du repos. C'est ainsi qu'à l'automne de son existence, l'homme se rappelle avec délices l'aurore d'un temps qui n'est plus.
» Calme au miheu des orages de la vie . semblable au navigateur qu'agita long-temps la tempête , il arrive au
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terme de sa carrière. S'il a fait un peu de bien ; s'il a joui de quelques instants de bonheur auprès de la compagne qu'il s'est choisie dans son bel âge ; si une conliance mutuelle a uni deux cœurs faits l'un pour l'autre , les derniers rayons de son astre, qui s'éteint et retourne à son auteur , seront pour lui comme le déclin d'un beau jour qu'il salue pour la dernière fois. »
Ici Joseph s'arrête pour voir l'eiTet qu'a produit sa lecture. Tout le monde applaudit comme d'usage. Cependant son père et sa sœur Amable se taisent , il en fait la remarque.
» Je désirerais , lui dit son père, qu'il y eût moins de poésie dans cette prose que tu viens de nous lire. Le sujet est aussi un peu sérieux ; cependant la morale en est douce , et le style.... assez bon.
» — Vous êtes bien sévère, mon papa, reprend Amable; pour moi, je la trouve
très-bien. Je regrette seulement que Joseph n'y ait pas multiplié les images. S'il avait lu les ouvrages de iM. d'A. . . . et de Vi. V. . . H. . . . , ce serait bien autre chose. Voilà des auteurs , des écrivains parfaits , de bon ton , de bonne compagnie ! voilà les vrais guides de la bonne, de la saine httérature !... selon ce que j'ai entendu dire. » Se reprenant :
« — Mon frère, tu dois être fatigué ; si mon papa le permet, je lirai moi-même ce que j'ai apporté pour la séance , d'autant plus que c'est un peu long. »
Son père et son frère y consentent par un signe de tête. la petite érudite s'avance vers le président, prend place à l'un des côtés du bureau, s'y assied, en face de la sonnette et du verre d'eau sucré, et dit :
« J'ai à communiquer à l'assemblée des fragments sur le sel... » Des éclats de rire partent de tous les coins de la salle.
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«. — Oui , reprend Amable sans se décon-cei ter; tous les jours n'avons-nous pas besoin de sel? Il abonde ici , ajoute-t-elie malignement , dans tout ce qui vient d'y ■^être lu; mais ce nest pas de celui-là que je veux parler; c'est de celui qu'on emploi pour la cuisine... » A ces .mots , de nouveaux rires éclatent.
« — Je vois, ma fille , interrompt M. Coster avec gravité , que tu as entrepris l'éloge du sel: c'est un sujet comme un autre. Continue. »
Amable sourit d'un air satisfait. « Qu'y a-t-il de plus utile que le ^e/ physique , que Ton emploie clans le pain , dans les ragoûts , etc.? Qu'y a-t-il de plus agréable , au moral , que le sel attique qui assaisonne tous les mets d'une conversation?... » Les rires recommencent.
Joseph dit tout bas à sa sœur : « Cesse de faire de l'esprit avec ton sel... tu vois qu'on se moque de toi... » Elle regarde son frère avec dédain , et déploie un pa-
pier qu'elle examine un moment... Enfin , elle commence.