‹ Délassemens de ma filleChapitre 8 sur 20 · SIR LE SEL (I · texte numérisé non relu

SIR LE SEL (I

ff Quelle est immense , l'œuvre de la création! Quelle sagesse profonde à présidé dans touteslescombinaisonsmerveilleuses que nous appelons la nature! Quelle incompréhensible prévoyance dans les plus petits détails de ce magliifique ensemble, I'IMyers !

» Oh ! que l'homme s'écrie donc avec le poète des livres saints : « Les mondes célèbrent par leur harmonie la gloire de Dieu ! »

» Voyez notre globe !.. Atome suspendu dans l'espace sans limites , point imperceptible jeté dans l'abîme de l'infini... demeure passagère où l'homme doit apprendre à connaître son créateur ; avec quelle

(I) Ce morceau, qui ne se trouve point dans les précédentes édftions, est inédit, et esta la hauteur des connaissances actuelles.

42 DELASSEMENTS

splendeur toute divine n'est-il pas orné ? Avec quelle paternelle profusion ne réunit-il pas tout ce qui peut satisfaire les besoins de l'humanité , et tout ce qui peut concourir h sa félicité ?

L'atmosphère, les eau v, la surface des continents, les profondeurs mêaa!Bj«5|| sol que l'homme foule sous ses pas , étalent ou conservent des trésors que la sainte providence du Très-Haut a voulu inépuisables.

wlciles oiseaux revêtus de brillans plumages, font entendre les plus ravissants concerts. Là des arbres majestueux modèrent par leur ombrage bienfaisant , la vivifiante chaleur et les flots d'une lumière resplendissante. Partout les délicates corolles des fleurs , parent la terre des nuances harmonieuses de leurs iris.

»Des êtres d'une nature secondaire, les animaux , courbent la tête sous le joug; ou bien indépendants, errent dans la solitude , remplissant la mission d'ordre qui

lE MA FILLE. 43

leur a été confiée, car le Créateur na rien produit d'inutile.

» L'homme trouve encore avec abondance les aliments les plus variés pour réparer ses organes, soutenir son evistance; il trouve toutes les substances qui doivent maintenir l'équilibre de sa santé.

» Parmi ces dernières , il en est une indispensable , précieuse , recherchée de tousies êtres vivants, dont les dépôts ont été. répandus par la sagesse suprême dans toutes les parties du globe, c'est le sel.

» Les eaux de la mer en contiennent des quantités inépuisables; dans l'intérieur des continents , il existe par masses puissantes au sein des couches profondes où il forme des mines. II n'est point jusqu'au désert aride qui ne conserve dans ses sablesbrûlants cet assaisonnement utile. On le rencontre dans les solitudes africaines, dans les sleppes sans bornes de la Haute- Asie.

)>l^etirée des eaux de la mer par des pro-

4i DELASSEMENTS

cédés que nous allons décrire , celte substance porte le nom de sel marin; extraite des mines, elle est appelée sel gemme ou sel fossile.

» Le sel , soumis par la chimie à la décomposition ou analyse , donne deut principes élémentaires qui s'étaient combinés, c'est-à-dire unis pour le produire. Ces principes sont le chlore et le sodium. Le chlore est une substance gazeuse , ce qui veut dire d'une consistance semblable h celle de l'air; le sodium est rangé parmi les métaux. En chimie , d'après - les principes de la nomenclature de cette science ( 1 ) ,1e sel porte le nom de chlorure de sodium.

» Mêlé aux eaux de la mer, le sel leur donne une pesanteur qui est plus grande que celle des eaux douces ; de là ce phénomène remarquable observé à l'embouchure des fleuves lorsque la mer es t calme :

(1) Voir celui de mes ouvrages qui a pour titre : le Petit sarani de onze ans.

On voit Teau douce du fleuve en raison de sa légèreté , glisser sur l'onde salée comme sur un plan solide , s'avancer même à une assez grande distance , sans qu'il s'opère de mélange.

» Les physiciens du siècle dernier ont cherché à connaître la quantité de sel contenue dans la mer. Suivant Ingenhouz , elle serait d'un soixante-quatrième du poids de l'eau dans lOcéan du Nord; d'un trente-deuxième sur les côtes d'Allemagne ; d'un seizième sm^ celles d'Espagne ; d'un douzième dans les régions équatoriales. Des recherches récentes n'ont pas confirmé ces appréciations.

Comme la quantité de sel relative au poids de leau n'a jamais été trouvée la même par les di'.Iérents expérimentateurs^, ce qui provient de ce que les eaux analysées ont été recueuillies sous des latitudes et à des profondeurs difféi entes, sans tenir compte de la température et de la pression

46 DÉLASSEMEINTS

barométrique (1) , on ne'peut pas apprécier encore mathématiquement le rapport qui existe entre la pesanteur de l'eau de la mer., et la quantité de sel qu^elle contient. Toutefois, l'expérience prouve que les eaux des mers intérieures ou Méditerranées , contiennent moins de sfel que les eaux de l'Océan ; que dans l'Océan et lesMéditerranéeson trouve des variations dans le degré de salure, qui proviennent : de l'embouchure voisine des fleuves . de l'action des courants marine, du mélange de l'eau de mer avec des sources d'eau douce sous-marines, del'éloignementplus ou moins grand du fond.

» L'industrie de l'homme est parvenue à séparer le sel des eaux de la mer , et des autres substances qui s'y trouvaient mêlées. Cet art est celui du saulnier : on nomme salines ou saulneries les établisse-

(1) Voirie Snvant de n:mfiinSj du niûme auteur.

ments destinés à Opérer la séparai ion du sel des eaux qui le dissolvaient. Cette opération se fait de deux manières , par évaporation naturelle, et par évaporation artiticiclle. La première s'exécute à l'air libie, soit dans des marais salans, soit dans des batimentsditsde graduation, soit encore par la réunion de ces deux procédés. Dans les pays froids , on fait geler leau de la mer pour y concentrer le sel; dans le déparlement de la Planche, on ramasse les sables imprégnés de sel sur la côte, on les dépouille du sel en les lavant dans l'eau de la mer. puis on vaporise cette eau dans des chaudières.

» Les marais salans sont des réservoirs creusés sur les bords de la mer, dont le fonds a été enduit d'unecouche de gîaise(l ) qui empêche l'eau de s'infiltrer dans le sol. Dans ces réservoirs , l'eau est évaporée , cest-à-dire réduite en vapeurs , par l'action du soleil et de lair. La quantité

(1) Ce qu'on appelle glàiser. •

48 DÉLASSEMEMS

d'eau ainsi réduite est très-grande ; dans des marais convenablement disposés, elle se fait assez rapidement pour qu'on puisse obtenir le sel à un prix modique. On place les marais-salans sur une plage unie, mise à l'abri du flux et du reflux. L'eau de la mer est reçue dans un réservoir -appelé )as, qui doit contenir deux pieds d'eau au moins, et six pieds au plus. Du côté de la mer, le jas est fermé par une vareigne, ou écluse en forme de vanne. L'eau est retenue pendant plusieurs jours dans le réservoir, elle y commence à diminuer par évaporation, et elle dépose au fond toutes les substances qu'elle avait entraînée hors de la mer. Un toyau ou gourmas la fait passer dans les couches , ce sont dix ou douze bassins ayant la forme de carrés longs, qui communiquent tous entre eux.

Le faux gourmas, conduit souterrain qui s'ouvre à volonté , sert , lorsque l'eau a reçu un nouveau degré de concentration dans 1q^ couches , à la conduire dans le

DE MA riLLE. 49

mort, c'est le nom d'un canal qui circule autour du grand marais. Le grand marais a ordinairement quatre mille mètres carrés de superficie ; de petites digues le divisent en compartiments , dont les premiers de même forme que les couches, ont été appelés tables; les suivants sont des carrés à côtés égaux, on les nomme aires; entre les deux rangées à' aires, est ménagé un large canal, c'est le muant. Le mort verse l'eau des coz/c//p,5' dans les //zZ'/e^, d'où elle passe dans le muant, qui les répand par des conduits souterrains dits brassours, susceptibles d'être ouverts et fermés dans les aires où l'évaporation s'achève. L'eau qui arrive très-concentrée dans les aires, continue à s'y vaporiser, elle prend une teinte rougeâtre , c'est l'an nonce de l'apparition du sel. Il forme une croûte semblable à la glace que l'on brise; lorsque le dépôt du sel est assez considémble, les ouvriers se répandent sur les digues; avec une douve, sorte de planche I. 3

50 DÉLASSEMEPÎTS

fixée à un long manche, ils enlèvent le sel et le disposent en petits tas sur la digue, pour le faire égoutter. Lorsqu'il est parfaitement sec, les ouvriers en font des tas coniques, qu'ils nomment pilots , ou des vû'ches , espèces de pyramides dont la base est très-étendue. On recouvre de paille et de jonc ces dépôts pour les garantir de la pluie. Ainsi préparé, le sel est livré au commerce. Les marchands préfèrent celui qui a passé l'hiver en monceaux , parce qu'il éprouve moins de déchet.

» On peut voir des marais salants dans les environs de Rochefort,de Marennes, de La Rochelle, dans le département de la Charente-Inférieure.

»La préparation du sel par évaporation artificielle , exige plus d'apprêts ; on l'emploie, non pour retirer le sel de l'eau de la mer, mais de l'eau de sources salées , qui jailhssent à la surface de la terre. Ces sources proviennent de courants souterrains qui traversent des mines de sel

gemme , et qui s'y chargent de particules salines. Il y a de ces sources exploitées à Salins et àLons-le-Saulnier, dansle département du Jura. Ces deux villes , dont la seconde est le chef-lieu du département, doivent leur nom aux fontaines salantes qu'elles possèdent. L'extraction du sel ne s'y conduit pas de la même manière. A Salins, l'eau est reçue dans un réservoir d'où elle est élevée par une pompe sur les bâtiments de graduation. Ce sont des hangars de 350 mètres de longueur , sur 10 mètres de largeur, ouverts par leurs côtés à tous les courants d'air, mais recouverts d'un toit qui préserve les eaux salées du mélange avec les eaux pluviales. Une rigole garnie d'entailles que l'on ferme avec des coulisses, règne sur toute l'étendue du hangar ; dans l'intérieur des bâtiments de graduation, des fagots s'élèvent du sol jusqu'en haut, et des bassins placés sous les fagots, reçoivent l'eau qui est dirigée vers un autre réservoir , où des

pompes la reprennent pour être reportée sur un autre bâtiment disposé de même.

Dans ses chutes successives, l'eau se divise sur les fagots, elle s'y vaporise rapidement , et dépose le sel qu'elle contenait.Dans d'autres sauneries, l'eau tombe sur des cordes tendues horizontalement , ou sur des tables inclinées.

»La source de Lons-le-SauInier est plus riche en substances salines que celle dont je viens de parler. Outre le sel, elle contient du sulfate de chaux , ou pierre à plâtre; ÔMSiilfate de magnésie, ou sel d'epsom; du sulfate de soude , ou sel de glauber , substances que l'on emploie en chimie ou en pharmacie. La nécessité où l'on est de séparer ces substances du sel, demande des travaux compliqués , exige même des connaissances chimiques.

» Les détails de toutes les opérations mises en œuvre sont fort curieux. Je ne vous en rapporterai qu'une partie , ma narration étant suffisamment longue, et,

je le crains , passablement ennuyeuse.

» L'eau de la source est amenée dans des réservoirs, que l'on nomme l^ai'ssoi'rs, d'où elle passe immédiatement dans des chaudières, où la chaleur la réduit en vapeurs. Ces chaudières ont huit mètres de profondeur, on les construit avec des plaques de forte lùle (fer battu) , d'une épaisseur de 4 à 5 miUimètres, et assemblées par des clous rivés. Des pilliers en fonte les soutiennent. On les chautTe avec un feu ardent de bois ou de charbon de terre. La première chaudière est la chaudière à faire le sel ; la seconde se nomme chaudière à tichloter. Comme cette industrie nous vient d "Allemagne , on emploie , comme vous le voyez , des mots qui ne sont que de l'allemand francisé. Les chaudières ont au-dessus d'elles un toit en forme de cône qui donne issue à la vapeur.

» La fabrication du sel comprend trois périodes distinctes : le schlotage, la précipitation du sel et la dessication.

» L'eau de la source, descendue des baissoirsdans la première chaudière, est soumise à une forte ébullition, il se forme aujfond un dépôt du sel et des su l/af es contenus dans l'eau, c'est le schlot. L'eau de la première chaudière passe alors dans la chaudière à schlot er, on la fait bouillir de nouveau , on y ajoute du sang de bœuf, et le schlotage commence, les sulfates se déposent en entraînant du sel avec eux. On les retire à mesure pour les placer dans des aguelots carrés, en tôle, situés au-dessus de la chaudière. Au bout de quinze ou vingt heures de cuisson, le sel commence à se déposer. Quand on a schloté suffisamment beaucoup de sel, on met l'eau dans la chaudière de salinage , où elle est chauffée à feu modéré. Le sel cristalise. L'opération dure pendant plusieurs jours. Il reste une eau que l'on nomme eau mère , qui contient les sulfates étrangers au sel ; on la porte dans un réservoir particulier, puis on en extrait

le sulfate de chaux , le sulfate de soude , le chlorure de magnésium, et toutes les substances qui y sont mêlées.

» Le sel genunc, je Tai déjà dit, est celui qui est retiré des mines. 11 se présente toujours en masses cristallines , transparentes , ayant souvent la forme d'un cube. 11 fond au feu , se réduit en vî»peurs, s'il est fortement chauffé. Quelquefois il est coloré en bleu et en gris, par un mélange d'argile ou de bitume qu'il a subi naturellement. On trouve des mines de sel gemme, à Bex en Suisse. Arbonne en Savoie, Cardona en Espagne, dans des roches calcaires et des dépôts de sable. 11 est au milieu du grès bigarré, à Suis, à Friedrichstall et à Wimpfen dans le Wurtemberg, dans la célèbre mine de Wieliczka , en Pologne. A Vie , dans le département de la Meurthe; à Northwich, en Angleterre ; à Tiède , en Allemagne , on le rencontre au-dessus des grès houilliers. On connaît des mines de sel gemme

56 OÉLASSEMEMS

dans plusieurs parties de l'Amérique méridionale. L'Encyclopédie chinoise , dont on peut voiries manuscrits à la Bibliothèque royale, parle de plusieurs de ces mines exploitées dans l'empire chinois. Enfin , on peut affirmer qu'il y a des mines de sel gemme dans toutes les parties connues du globe, elles sont situées ordinairement aupied de quelques montagnes. De toutes les mines de sel, les plus célèbres sont de la Pologne et de la Hongrie, seules elles suffiraient pour fournir l'Europe de sel pendant des milliers d'années ; elles s'étendent le long de toute la partie inférieure des Monts -Krapacks, depuis Wieliczka, jusqu'à Bymnick en Moldavie, sur une ligne de deux cents lieues en longueur, sur quarante lieues de largeur.

Dans cette large zone, seize mines ont été creusées, et plus de quatre cents sources salées sont exploitées. Les plus remarquables de ces mines , sont celles de Wieliczka près de Cracovie, et celles

de Bochnia. Le voyageur y descend par des puits de cinq mètres (1) de diamètre, et de soixante-quatre mètres de profondeur; la mine a été approfondie jusqu'à trois cent douze mètres, ce qui établit son fond à cinquante mètres au-dessous du niveau de la mer. C'est un magique spectacle , que celui de ces mines illuminées par des flambeaux , c'est une réalisation des palais de diamants et de rubis créés par la brillante imagination des Arabes dans les Mille-et-ime-Nuits ; la plume la plus exercée ne saurait en faire une description satisfaisante. La masse de sel est si puissante et si solide , que les galeries , les salles , les écuries des chevaux , une chapelle même y ont été taillées, creusées et sculptées en pleine roche de sel sans étais ni soutien. On y voit des arcades à plein ceintre , des piliers , d'élégantes colonnes , suppor tant sur leur s chapi tcaux d'immenses voûtes dont la hauteur et la

(Ij Le mètre est de 3 pieds 3 pouces,

58 délasse'îie>ts

hardiesse surprennent et terrifient l'ame la plus forte ; c'est un monde dans les entrailles de la terre , à plus de dix-huit cents pieds au-dessous des villes et des campagnes. Là , toute une population d'ouvriers s'agite , travaille ; dans ces lieux où l'homme est si petit , on aime , on y hait, on se passionne, l'ambition même sait s'y frayer une voie.

» La mine de Wieliczka produit environ cent vingt mille quintaux de sel par an , et elle occupe deux mille mineurs. Le sel s'arrache avec le pic après que les blocs ont été ébranlés par l'explosion de la poudre. On le monte en dehorspar desmoyens mécaniques» pour le verser immédiatement dans le commerce lorsqu'il est pur; s'il ne l'est pas, on lui fait subir l'opération du raffinage , après lavoir dissout dans l'eau. Dans cet état , il constitue le sel blanc fin que l'on sert sur nos tables. On raffine aussi pour le même usage le sel marin. L'opération du raffinage ressem-

DE MA flLLE. 59

ble beaucoup à celle de l'évaporalion des eaux de sources salantes.

» Les plus ignorants connaissent les usages vulgaires du sel; ce n'est pas seulement l'homme civilisé qui l'emploie pour servir à ses jouissances , mais le sauvage lui-même en a reconnu l'utilité et en assaisonne ses aliments. Sa saveur fraîche, agréable et sapide, le fait également rechercher par les animaux.

» Dans les arts, il n'est pas de substance plus utile; la chimie en retire le chlore , qui sert au i)lanchîment des cotons , des toiles écrues et du papier, qui enlève admirablement les taches d'encre et les souillures de Thumidité sur les estampes ; elle l'emploie encore pour la fabrication de la soude artificielle, du sel ammoniac , et k préparation de l'acide hydrochlorique.

» Pour les voyages de longs cours sur mer, on met à contribution la propriété que possède le sel de conserver les substances animales. On en fait des salaisons de

bœuf, de mouton, de porc , de poissons. L'industrie des pêcheurs de harengs et de morues , en consomme annuellement de grandes quantités. On a beaucoup vanté l'emploi du sel en agriculture comme engrais. Les essais n'ont pas été heureux; cependant ils devaient être prévus, car partout où le sel est abondant à la surface du sol , la stérilité est complète.

» Mon sujet serait inépuisable, cependant je m'arrête, car sur des matières aussi sérieuses, l'attention se lasse bientôt. J'en ai dit assez pour que l'on puisse se convaincre de la bonté de Dieu , qui a voulu que l'homme pût se procurer, sans peine , un des aliments , une des subtances dont il peut le moins se passer. Reconnaissons donc que toutes les parties de la création sont dirigées par une Intelligence Suprême qui n'a qu'un but , celui de concourir au bonheur de toutes ses créatures et de l'homme en particulier.

» Remercions la Providence qui a tout

DE MA FILLE, Çl

fait et tout prévu pour nous rendre heureux. i>

Amable ayant ainsi terminé son discours, descendit de la petite estrade où elle était montée, et retourna à sa place ; les applaudissements l'y accompagnèrent; un murmure flatteur se fit entendre doucement à ses oreilles. Sa maman l'embrassa les larmes aux yeux , tant elle était satisfaite. Le papa gardait le silence. M. le président de dix-huit ans lui avait adressé son tribut d'éloges. La séance était finie , et chacun prononçait alors son mot tout haut.

— « Mon papa , dit Amable en s'v dressant à M. Coster, tu ne m'as expliqué ni satisfaction ni contentement sur mon article du sel ?

— Tu sais, reprend sa mère, que le proverbe dit : « Qui ne dit mot consent. » Ton père semble donc l'approuver , puisqu'il ne le blâme pas.

— Oui , répond enfin M. Coster , je

l'approuve , ton morceau sur le sel. Je trouve en général qu'il renferme beaucx>up de choses, et même d'assez bonnes. J'aurais voulu cependant que le débit fût un peu moins long; il ne ,m'a pas semblé assez rapide.

— Papa, c'est le style de l'auteur du Spectacle de la Naliire, M. Pluche. En l'abrégeant trop, j'aurais craint de le rendre peu intelligible. Les descriptions scientiiiques sont d'un jeune professeur qui, dit-on , a beaucoup de talent. J'ai copié et arrangé les notes que j'avais prises à Paris. On m'a persuadée à ma pension que je faisais fort bien les notices et les amplifications; tu as pu en juger.

— ^Je trouve toujours bien, ma fille, qu'on écrive, n'importe comment, sur des sujets utiles; et c'est surtout par cette raison que j'approuve ton essai sur le sel, que de jeunes personnes comme toi pourront lire avec fruit et peut-être avec plaisii', mais dont quel-

ques amateurs des arts, comme moi , ne se contenteraient guère. »

Amable se mordit les lèvres, et dit tout bas à son frère :

« Papa est trop savant pour nous; nous ne ferons jamais rien qui lui convienne. i>

Cela n'empêcha pas notre petite savante de vouloir parcourir tous les livres 'de la bibliothèque de la maison.

Depuis que son article sur le sel avait fait fortune, au moins elle le croyait , elle se crut obligée, plus que jamais, a s'instruire dans les sciences et la morale. Elle se mit à feuilleter l'Encyclopédie , le Dictionnaire historique, Helvétius. La Bruyère , Vauvenargue et autres...

Joseph et son père feignirent, pendant quelques jours, de ne pas s'apercevoir de ce qu'elle faisait. Ils la surprirent plusieurs fois à bâiller sur de gros volumes. EnGn, Amable fut bien

64 délassemekts

forcée de convenir que le choix de ses lectures la fatiguait, et que l'esprit et la science qu'elle voulait acquérir ne l'amusaient plus. Son père l'engagea dès-lors à lire des ouvrages moins sérieux et plus convenables à son âge.

« Une demoiselle, lui dit-il, a besoin de soigner son écriture, de savoir l'ortJaograplie , la ponctuation , enfln , de connaître parfaitement sa langue et d'écrire correctement ; car rien ne sent autant le défaut d'éducation qu'une jeune personne qui fait des fautes d'orthographe, et qui écrit de travers et d'une manière illisible. Il est bon encore qu'elle sache tous ses devoirs de chrétienne ; ceux-là sont la base des autres. Honore Dieu et tes parents, si tu veux qu'on t'honore toi-même. Quoiqu'elle n'ait pas besoin de connaître le droit public, puisque cela est du ressort des hommes, néanmoins je suis assez d'avis qu'en étudiant l'histoire de son pays ,

ce qui est utile, elle apprenne en même temps les devoirs du citoyen envers la patrie, et à aimer les princes qui nous gouvernent. L'arithmétique, la géographie, lliistoirc, doivent faire partie de l'éducation des demoiselles. Elles peuvent y joindre, comme accessoire et agrément , la musique et le dessin , les langues anglaise et italienne. Ce qui , dans la prospérité, est un délassement, peut nous servir dans l'adversité. Mais ce qu'il est important d'apprendre, c'est l'économie domestique et la tenue d'un ménasre, le confectionnenienl de tout ce qui tient au vêtement ; toutes choses d'un usage journalier. Une jeune personne qui réunira ces divers talents indispensables, et qui aura la modestie du savoir , et non le pédantisme de l'ignorance et les prétentions de la médiocrité, sera toujours plus estimée que celle qui écrira des notices... serait-ce même sur le seU ajouta M. Coster en

66 DELISSEMENTS

souriant. Ne crois pas pour cela, ma chère Amable, que je t'adresse aucun reproche sur ta manie de composer , sur ton habitude de feuilleter des ouvrages sérieux que tu n'es pas en- état d'entendre et de lire avec fruit !... Ton jugement et ta raison, que l'âge mûrira,

changeront ta manière de voir j'en

suis assuré . Alors. . .

— Alors, reprend Amable, mon papa sera content de moi.

— Parfaitement , ma fille. »

La petite savante, touchée de cette leçon paternelle, la sentit très-bien, et perdit peu à peu ses goûts d'athénée l^our ne s'en tenir qu'aux choses raisonnables , bonnes et utiles. Son frère fit son droit et devint un bon avocat. Amable finit par être, à son tour, une excellente ménagère, une femme estimable, et toute sa famille, satisfaite de sa conversion, se trouva heureuse et contente.

Page 1