L.4 TAVERNE M LIOK-COUROXXK. ..y
la hauteur de sa bouche on niellant son pouce près de ses lèvres; insensible à ces avances, pourtant Lien significatives , le vieillard dit brutalement au Maure :
— Reconnais bien cette maison, porte-malheur que tu es ! et s'il t' arrive jamais d'y frapper de nouveau , moi et mes camarades nous Noterons , par le diable! l'envie de revenir. »
Puis, fermant brusquement la porte, il disparut en grondant.
Agba , désappointé , chagrin , et ne comprenant pas la colère du vieillard , resta dans la rue pour examiner les localités, ne pouvant se résoudre absolument à perdre l'espoir de revoir Scham.
Le Maure rêvait aux moyens qu'il tenterait pour parvenir à ses fins, lorsque la porte de l'écurie s'ouvrit de nouveau ; deux hommes portant un brancard sortirent, et elle se referma aussitôt sur eux.
Agba, s' approchant, vit sur le brancard un homme qui semblait souffrir, et en même temps il entendit un des porteurs dire à son camarade :
Au diable le cheval qui a ainsi arrangé ce pauvre Johny !
f,0 DE LE Y T A R.
— Je l'avais bien prédit à M. Roggers, moi ! — reprit Joliny d'une voix lamentable en prenant part à la conversation , qui devint alors pour Agba du plus haut intérêt.
— Et que lui avais-tu dit, pauvre Joliny? — reprit le porteur.
— Hélas î en voyant arriver ce méchant animal couronné qui ne vaut pas dix guinées , — dit Joliny en se retournant avec effort sur le brancard, — j'avais prévenu M. Roggers que l'air sournois et effaré de ce démon ne promettait rien de bon, ça n'a pas manqué... et ce matin j'en ai reçu deux coups de pied dans les côtes en voulant seulement l'approcher. »
Ali! mon bon et tendre Scham , je te reconnais là ! pensa le Maure ; je savais bien que tu ne te laisserais jamais soigner par d'autres que par moi !
a Mais, va, sois tranquille, Joliny, — reprit le second porteur, — M. Hoggers a juré par le fer de ses éperons que tu serais vengé ! Et j'aime mieux être dans ma peau que dans celle de cet animal damné... car je n'ai jamais vu M. Roggers , qui pourtant n'est pas tendre , dans une si épouvantable furie après un cheval ! »
LA TAVERNE DU LION-COURONXE. (il
Puis les porteurs se turent, et Agba ne put rien apprendre davantage.
Le lendemain, à la pointe du jour, le Maure était encore aux aguets , rôdant aux environs de récurie. Mais quel fut son étonnement lorsqu'il vit la porte s'ouvrir comme la veille , et un second brancard en sortir! Le muet s'en approcha, et, bien que cette fois les porteurs ne parlassent point, il devina sans peine qu'on transportait sans doute à l'hospice une nouvelle victime de Scham.
Tout en se trouvant extrêmement flatté de l'énergique persistance que mettait le barbe à repousser si nettement tout soin étranger, Agba frémit néanmoins, en songeant à quels excès M. Roggers pouvait se porter contre Scham, et son anxiété augmenta de plus en plus.
Comme celle de la veille, cette journée fut sans résultat. Le lendemain Agba revint encore; mais cette fois aucun brancard ne parut, et la porte demeura close tout le jour. Le Maure avait espéré qu'on sortirait au moins le cheval en main, et qu'il le verrait; mais cet espoir fut toujours déçu.
Toutes les ruses essayées par le Maure pour s'introduire dans l'écurie de M. Roggers, ou pour j jeter seulement un coup d' œil quand on
en ouïrait les portes, furent vaincs; car le damne vieillard en ganiaches de cuir et en veste écarlate se trouvait toujours là , prêt à déjouer les moindres tentatives du muet.
Plus d'un mois se passa de la sorte. Il serait impossible de peindre les chagrins et les anxiétés sans nombre qui torturèrent le malheureux Maure. Dans sa douloureuse incertitude, tantôt il croyait que M. Roggers avait sacrifié Scham à sa colère , mais alors il aurait au moins dû voir sortir le cadavre du barbe ; d'autres fois il croyait, avec une amertume peutêtre plus affreuse encore, que Scham s' étant facilement habitué à recevoir d'autres soins que les siens, l'avait oublié. A cette pensée, le muet ent ait quelquefois dans des accès de \iolence et de jalousie incompréhensibles. Mais alors, se disait-il, si le cheval était dompté, il sortirait, et depuis un mois il n'a pas paru dehors !
Souvent enfin, dans ses perplexités toujours renaissantes, Agba se persuadait que Scham était dangereusement malade : alors ses regrets et son désespoir redoublaient. Scham malade! et livré à d'autres soins que les siens! à lui Agba! qui, connaissant si bien sa nature, avait apporté d'Orient des recettes miraculeuses! Scham malade et privé des amulettes qui sont
LA TAVERNE 1 > l 1,10 A - C 0 l II 0 X X K. 63
u ii préservatif si sur contre tout danger !
Que dire enfin? la position du Maure devint insupportable. Après avoir passé trente-deux: jours dans cette cruelle incertitude, ne pouvant résister plus longtemps à son besoin impérieux de s'assurer par lui-même de l'état de Scham , espérant pouvoir lui mettre au cou les amulettes qui devaient adoucir ou changer sa destinée, Agba se décida, s'il le pouvait, à escalader le mur de clôture de récurie.
Le Maure, pour cette aventureuse expédition, avait choisi une nuit du commencement d'octobre, nuit noire et pluvieuse; la petite rue était déserte. Sur les dix heures du soir, Agba s'approcha de la porte et prêta attentivement l'oreille ; il n'entendit rien, sinon par intervalles une sorte de bruissement sourd et éloigné.
Xe croyant pas encore le moment opportun, il s'éloigna.
Telle était d'ailleurs la disposition des lieux : de chaque côté de la porte de l'écurie s'étendait un assez long mur chaperonné et haut de huit pieds environ , aboutissant à deux autres corps de logis. Comme celle muraille n'offrait aucune aspérité. Agba, pour l'escalader, s'était construit une espèce d'échelle aussi simple qu'ingénieuse. Au moyen d'une tringle de 1er assez
6A DELEYTAR.
forte qu'il avait recourbée eu forme de large crochet , et au bout de laquelle il avait fixé une longue et forte corde garnie de gros nœuds de distance en distance, il comptait, jetant ce crochet assez ouvert sur le chaperon du mur , s'y guinder ensuite à l'aide des nœuds. Agile et vigoureux, rien n'était plus facile pour le .Maure.
Muni de celte corde, et ignorant que s'il était surpris dans son escalade il s'exposait aux peines les plus graves, Agba attendait le moment favorable pour exécuter son projet.
Onze heures sonnèrent, et presque aussitôt la voix du watchman retentit. Aussitôt le Maure se blottit dans le renfoncement d'un mur, le garde-nuit passa , et le muet revint à son poste.
\e pouvant résister plus longtemps à son impatience, après deux ou trois vaincs tentatives il parvint à fixer son crochet au sommet du mur; puis, en ayant atteint le faite avec agilité au moyen des nœuds de sa corde, il s'y arrêta un instant et tâcha de reconnaître les localités. Mais la nuit était si noire, qu'il ne put rien distinguer autour de lui; pourtant, à tout hasard, il se laissa glisser de l'autre côte de la muraille.