‹ DeleytarChapitre 19 sur 30 · LA VISITE. S · texte numérisé non relu

LA VISITE. S

son camarade leur était toujours resté présent

à la mémoire.

On pense avec quel bonheur Agba se rendit à la taverne de M. Roggers , quelle fut son émotion et ses larmes lorsqu'il revit Scham , et qu'il put ôter un à un tous les indignes liens qui entravaient les mouvements de ce noble animal.

Lorsque Scham se sentit tout à fait libre, il regarda fixement Agba, puis il tressaillit sous sa longue crinière, coucha ses oreilles, et s'approcha peu à peu du Maure, d'abord avec une sorte de défiance ; puis, s' arrêtant tout à coup, il lit entendre un petit hennissement craintif, en plissant ses larges naseaux ; mouvement qui, joint à la mobilité expressive de ses grands \ ru x bruns, inquiets et étonnés, donnait à sa belle tète la physionomie la plus intelligente.

Enfin , Agba ayant frappé dans ses mains d'une façon particulière, le cheval lit un bond : il n'avait pins de doule, c'était lui, son ami; alors se cabrant à demi, puis bientôt courbant son cou nerveux , il s'approcha d'Agba, et vint frotter sa tête contre sn poitrine pour lui demander une caresse.

Cet accès de sensibilité passé, le premier soin du Maure fut de remettre pieusement au

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cou du barbe ses amulettes et sa généalogie, et de baiser religieusement la balzane, source de tant de prospérité.

Après quoi, Schani quitta la taverne du Lion- Couronné, sans y laisser, il faut le dire, de regrets. Le Maure le monta fièrement pour aller rejoindre lord Godolpbin , qui l'attendait dans la cour de ses écuries. Quoique faible encore, Scham, semblant heureux et fier du poids qu'il portait, piaffait et se cabrait. Ce fut ainsi qu'il arriva devant lord Godolphin.

Il faut le dire , lors même que le préjugé qu'on avait alors presque généralement en Angleterre contre les chevaux race barbe et arabe n'eût pas été aussi prononcé, L'état de maigreur de Scbam et les stigmates des souffrances qu'il avait supportées n'étaient pas faits pour triompher de cette antipathie.

Lorsque le Maure arriva triomphant sur Scham , lord Godolphin causait avec un pelil homme, jeune encore, maigre, nerveux, et vêtu d'un habit de drap vert de Lincoln, galonné en argent, portant des culottes de daim et (\vs bottes de voyage. Sa physionomie était fine, railleuse; mais la perle presque absolue de ses dénis donnait quelque chose de hideux à son

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sourire moqueur, qui découvrait des gencives presque dégarnies.

a Arrète-toi là , •• — dit tord (iodolphin à Agba.

Le muet s'arrêta fièrement campé en empereur romain.

« Regarde un peu ce cheval, Chiffney, — dit lord Godolphin au petit homme vêtu de drap vert , qui n'était autre chose que le chef du haras de Gog-Magog.

— Eh bien! Chiffney? — dit lord (Iodolphin.

— Votre Grâce m'a dit , je crois, qu'il ne se moulait ni ne s'attelait qu'avec la permission de cet homme ?

— Sans doute; mais comment le trouves-tu ?

— Des membres assez beaux , une carcasse passable e( une vilaine tète ; de plus c'est un véritable ûls de Barbarie. Qu'est-ce que Votre Grâce pense faire d'une pareille bête?

— Ma foi, je n'en sais rien, (le pauvre diable et son cheval m'ont intéressé, voilà tout, et je n'ai pas sonj^é à ce que j'en pourrais faire. Mais, comme le cheval n'est bon à rien , on le lâchera dans les prés de Gog-Magog, cl lu emploieras l'homme au haras; avec un tel amour des chevaux, il ne peut qu'être utile.

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— Voire Grâce me permet-elle de lui faire une observation ?

— Parle.

— Votre Grâce sait qu'il faut remplacer l'iUjaccur d'Hobgoblin d ; si milord y consent, ce barbe fera parfaitement l'affaire.

— Ah ! pardicu ! Chiffney, tu es un homme merveilleux ! Eh ! mais, sans doute, ce pauvre diable en servira ! ••

Puis s' adressant à Agba : « Tu suivras monsieur, — et il montra Chiffney, — et tu lui obéiras comme à moi. »

Le Maure salua profondément et suivit Chiffney.

Et pourtant si Agba eût été instruit du triste et odieux rôle qu'on destinait à Scham , il eut préféré mille fois voir le barbe de nouveau renfermé dans l'écurie de M. Roggers, ou peutêtre mort de la mort la plus cruelle.

' .Agaceur, boule-en-train.

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UOG-MAG0U.

Ignorant donc le sort que lord Godolpliin, à T instigation de Chiffney, réservait au pauvre Schain , Agba partit le lendemain pour Londres, se dirigeant joyeusement vers le nord moulé sur un double pony bai, la seule robe dont la couleur n'irritât pas Scliam, que le Maure conduisait en main, et sur le dos duquel Grimalkin, à la grande joie des passants, se prélassait fièrement.

Agba sui\ ait la route du comté de Cambridge, ou était situé Gog-Magog, propriété du lord. Le muet ne voyageait pas seul ; il accompagnait Chiffney qui, retournant au haras, voyageait à cheval avec un domestique, les communications par les voitures étant alors peu commodes et peu rapides.

Agba, voyant en Chiffney le représentant de lord Godolpliin , tâcha de lui plaire par lous les soins qu'il put rendre, soit à lui, soit à ses chevaux. Rien d'ailleurs a' était plus méritoire

que la conduite d'Agba, car Chiffney ne perdait jamais l'occasion d'accabler Scham de plaisanteries et de sarcasmes ; mais le Maure les supportait presque indifféremment cl avec un lier dédain...

Ayant vu Scham arraché déjà deux fois si miraculeusement au plus fatal destin, s1 étant vu lui-même, au moment de se pendre, non moins miraculeusement sauvé par la généreuse intervention de madame la duchesse de Marlborough, la foi du Maure dans l'heureuse influence de la balzane était décidément devenue (\va plus robustes, cl il s'était juré de se livrer désormais aveuglément et sans crainte aux caprices du sort, quelque extraordinaires qu'ils lui parussent, certain qu'ils ne pouvaient, malgré les plus affreuses traverses, n'aboutir jamais qu'à la plus grande gloire et à l'illustration de Scham.

On doit seulement remarquer qu'en s' adonnant à une si imperturhablo confiance dans la bonne étoile de Scham, A;>ba ignorait encore le nouveau destin réservé au barbe, odieuse particularité qui eût sans doute modifié ses radieuses espérances.

Xéanmoins le Maure s'épuisait en vaines conjectures pour tâcher de pénétrer quelle serait

GOU-MAtiOU. :'l

la nature dvs fonctions qu'on attribuerait à

Scham, ce dernier ayant trop bien l'ail ses preuves d'invincible opiniâtreté pour laisser croire qu'il consentirait désormais à (Mie monté ou soigné par d'autres que par le muet. Aussi Agba ne comprenait-il absolument pas ce que lord (îodolpbin pouvait attendre d'un animal si indomptable.

Néanmoins, une idée radieuse1, splendide, traversant la pensée d' Agba comme un trait de feu, illuminait quelquefois à ses yeux l'avenir du barbe de la gloire la plus éclatante... Mais cette idée semblait si en désaccord avec le peu de cas qu'on paraissait faire de Scham, que le muet n'osait s'y arrêter.

l'ourlant la balzane ne prédisait-elle pas clairement ;'i Scham une carrière illustre et magnifique pour lui et pour sa descendance? En un mot, le Maure, dans ses accès d'ambition frénétique, pensait quelquefois que le lord voulait peut-être tirer race de Scham.

Cependant, tout en traitant bien et convenablement le barbe, on ne l'entourait pas de ces soins délicats et particuliers qu'on prodigue ordinairement â un étalon de prix. Puis le Maure entendait souvent (ibiffney parler avec

l'admiration la plus excentrique, la plus pas-

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sionnée d'un certain Hobgoblin, unique sultan du liaras de lord Godolphin.

Selon Chiffney, rien au monde n'était plus merveilleux, plus rare et plus précieux qu Hobgoblin; car les fils et les filles de ce cheval, prodiges de force et de beauté , réunissaient, comme leur illustre père, les plus divines perfections. Enfin Hobgoblin devait avoir l'inappréciable bonneur de régénérer le sang de la race anglaise qui, à cette époque, commençait à s'appauvrir en perdant sa première pureté, due, selon les historiens, à l'inappréciable croisement des chevaux ramenés d'Orient lors des croisades.

Hobgoblin n'était pourtant pas un cheval de l'ace barbe ni arabe; quoique beau et plusieurs l'ois vainqueur à New-Market, sa construction le' distinguait presque radicalement de ce type incomparable. .Mais tels étaient les préjugés du temps, qu'au lieu de remonter à cette source primitive et pure pour y retremper une espèce, abâtardie, on se contentait d'une lointaine et pâle descendance, souvent affaiblie par d'obscurs mélanges.

Toutefois, selon les idées de lord Godolphin, Hobgoblin réunissait les qualités nécessaires à cette régénération complète; uiissi ne pouvait-

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