GOG-.MAGOG
on trouver pour le sérail d'Hobgoblin de cavales d'assez noble origine; chacune de ces Gères sultanes devait réunir les formes les plus parfaites et les plus exquises à la généalogie la plus précieuse. Lord Godolphin venait même d'acheter six cents guinées une merveille de ce genre, nommée Roxana, fille de Fling-Childers et de Manica, et citée dans les trois royaumes pour sa vitesse, sa force et sa beauté non pareilles.
D'une nature essentiellement irritable et nerveuse, Roxana, encore un peu souffrante des suites de son dernier triomphe à \ew-Market , n'était pas encore arrivée à Gog-Magog; mais M. ChilTney ne tarissait pas sur les qualités extraordinaires et sur les espérances que lord Godolphin devait fonder sur la génération future de Roxana et d'Hobgoblin.
Or, de tous les renseignements précédents donnés par Chiffney à Agba, il ne résulta qu'une chose, à savoir qu'avant d'arriver à Gog-Magog, le Maure détestait cordialement Hobgoblin, auquel, à part même son affection, il eût préféré mille fois Scbani pour le seul fait de l'inappréciable noblesse de son origine. Les rares qualités qu'on attribuait à Hobgoblin n'étaient duc^, selon le Maure (qui en cela devinait juste), qu'à
<)i DELEtîAR.
une goutte de ce sang si riche et si pur dont les veines de Scham -étaient gonflées.
Enfin les voyageurs arrivèrent à Gog-Magog.
Aussitôt M. Chiffney indiqua au Maure une grande et l)elle box:, plus belle encore que celle du quaker, qui devait servir d'écurie à Scham. Agba eut sa chambre à côté, cl jusque-là, aux yeux du Maure, tout était satisfaisant et conséquent à l'influence qu'il attribuait à la balzane.
Le haras de lord Godolphin était tenu et ordonné avec un soin et une splendeur rares ; mais ce qui excitait vivement l'inquiète et jalouse curiosité d' Agba, c'était le désir de voir Hobgoblin , l'heureux roi, l'orgueilleux sultan de ce séjour.
Le lendemain de son arrivée, le Maure fui admis à jouir de cet honneur, et ce fut Aï. Chiffney lui-même qui daigna le conduire à l'écurie ou plutôt au palais de ce cheval si vanté ; car le luxe extrême qu'on déploie encore dans certaines écuries d'Angleterre était dans ce temps-là de beaucoup surpassé, et devenait même souvent très-ridicule à force d'éclat et de recherche.
Avant de l'introduire auprès d'Hobgoblin, M. Chiffney, d'un air triomphant et dédaigneux, d'il au pauvre Maure, avec un accent de fatuité
G0G-MAG0G. il-,
inexprimable : Tu vas enfin voir ce que e'esf qu'un cheval... ce qu'on peut appeler un cheval.»
Agba dévora cet outrage amer et suivit M. Chiffney.
Hobgoblin habitait un vaste bâtiment séparé des écuries par une grande cour sablée d'un sable lin et épais, et destinée à ses ébats de chaque jour. Cette cour traversée, on entrait dans une sorte de vestibule surmonté à l'extérieur d'un fronton de marbre bleu turquin , supporté par deux hippogriffes, au milieu duquel était écrit, en lettres de bronze doré : HOBGOBLIN !!! nom triomphal suivi de trois points d'exclamation de l'effet le plus impertinent et h1 plus audacieux.
Le vestibule était, comme le reste du bâtiment, pavé de briques d'une pâle si une et d'un rouge entretenu si vif par l'huile qu'on \ répandait modérément, qu'on eut dit une brillante porcelaine. Les murs étaient de stuc blanc sans autre-ornement que dc^ bas-reliefs d'après l'antique, représentant la cavalcade du Paribénon.
Venait ensuite une vaste pièce à demi lambrissée de boiseries de chêne sculpté et orné d'incrustations de bois de houx, dont la blancheur luisante élincelait comme fie l'argent <.uv
le fond brun des panneaux. Ces sortes d'arabesques, du travail le plus fin et le plus délirai , et dont le dessin avait été donné par Keller, fameux ornemaniste français, encadraient, au milieu de leurs gracieux rinceaux, des centaures et des tètes de chevaux parfaitement rappelés dans chaque motif. Ces lambris n'ayant que huit pieds de haut, le reste de la pièce était tendu du plus fin drap vert de Lincoln , galonné aux armes du lord. Sur cette tenture on voyait un grand nombre de tableaux peints par Stubss, qui représentaient Hobgoblin dans toutes les phases de sa gloire et de ses triomphes — à l'écurie — en liberté — avant la course — après la course.
Enfin, à travers les vitres de deux sortes de reliquaires du même précieux travail et du même caractère que les lambris, et placés de chaque côté de la porte, on remarquait, se détachant sur un fond de velours cramoisi, dans l'un les coupes d'orfèvrerie d'or et d'argent gagnées par Hobgoblin, et dans l'autre ses fers de course à peine ternis par le contact du turf, ainsi que la bride, le mors et la selle qui avaient habituellement servi à son jockey pour le courir.
Dans cette pièce, deux palefreniers uni for-
(i()(i -M.AiiOC. 91
méuient vêtus st' tenaient jour et nuit attentifs ;ui\ moindres mouvements d'Hobgoblin, qu'ils voyaient continuellement à travers de larges fenêtres garnies de carreaux et grillées du côté de la box par un til de laiton doré très-serré.
Ebloui de ces merveilles, mais surtout profondément convaincu que Scham devait être mille fois plus digne qu'Hobgoblin d'habiter ee palais, Agba suivait M. Chifihey, qui lui laissait malicieusement le temps d'admirer chaque chose.
Enfin, les portières de drap aux pentes richement brodées et blason nées aux armes du lord crièrent sur leurs tringles; les deux portières sculptées de la porte de la box, mues par un ressort, disparurent dans leurs coulisses (les pertes étaient ainsi construites de crainte que leurs battants, saillant en dehors, ne blessassent le cheval en entrant ou en sortant), e( Agba put contempler la divinité du temple.
Paresseusement couché sur une molle et épaisse litière de paiile fine et dorée, Hobgoblin , après avoir jeté un regard de dédain sur les importuns qui venaient l'interrompre, se leva nonchalamment. D'une robe grise à crinière noire, Hobgoblin, comme tous les étalons consacrés à la reproduction, était d'un grand em-
'JS DELEYTAB.
bonpoini, fruit d'une nourriture clos plus substantielles. Cette obésité faisant disparaître les muscles sous la graisse, empêchait de distinguer quelle était la pureté de lignes de sa construction.
Seulement ses membres semblaient grêles pour sa taille; mais sa tête, petite et carrée, était charmante d'expression et de caractère.
De grands coussins rembourrés de crin et recouverts d'un épais cuir de Cordoue , hauts de huit pieds, et cloués à la muraille par des clous dorés, entouraient la partie inférieure de celte box. Le reste était tapissé de drap vert, qui, se mariant harmonieusement aux tons fauves de cuir, faisait encore valoir la couleur brillante et claire d'Hobgoblin.
Deux râteliers en bronze doré, placés à chaque angle du mur, et deux petites mangeoires revêtues (par un luxe digne du cheval de Caligula) d'étincelantes plaques d'argent assez épaisses, complétaient les accessoires de cette écurie splendide.
Enfin à travers deux fenêtres opposées à celle de l'antichambre et grillées comme elle de lil de laiton doré, on voyait une immense prairie, traversée par un ruisseau d'eau vive et semée de petits bouquets d'arbres, qui servait de parc
liOU -M AU OU.
à Hobgoblin, Lorsque le temps venait de le laisser au vert.
I ne porte faisant face à celle du vestibule ouvrait sur un porche élégant, qui conduisait à ce délicieux lapis de verdure, mélangé d'un trèfle épais, ras et parsemé de petites Heurs d'un violet pourpré.
On le répète, tout en admirant cette splendeur, Agba songeait avec une amertume navrante à la modeste simplicité de l'écurie de Seliam, et regardait plus décidément que jamais Hobgoblin comme un impudent et indigne usurpateur.
Le Maure ignorait toujours l'emploi qu'on réservait au barbe. Du reste, à part sa haine méprisante contre Hobgoblin, jamais Agba ne s'était trouvé plus heureux. Il soignait et montait Scham à sa guise; il lui avait religieusement remis ses amulettes et sa généalogie au cou. Enfin le barbe, sortant de l'état de maigreur et fie misère qu'il devait aux expérimentations de M. Roggers, reprit, ainsi que Grimalkin, un embonpoint raisonnable, et leurs robes brillèrent bientôt d'un nouveau lustre.
Quelques mois se passèrent ainsi. Ce ne l'ut que lors de l'arrivée de la sultane Roxana à
lun 1)ELKVTAH
(iog-Magog, que les terribles et nouvelles tribulations de Scham et d'Agba atteignirent leur apogée.
Le printemps de 1733 commençait à couvrir de verdure les environs de Gog-Magog ; le temps était radieux, lord Godolpbin et quelques-uns de ses hôtes de Gog-Magog attendaient V arrivée de Roxana avec une grande impatience. On doit donner d'abord quelques particularités des plus bizarres et des plus excentriques sur le caractère de cette beauté célèbre.
Impressionnable et fantasque à l'excès, Roxana, sans être nullement vicieuse, était d'une organisation si délicate et d'une si grande susceptibilité nerveuse , qu'on ne pouvait prendre avec elle trop de ménagements. Timide et presque Farouche, un son rie voix trop rude, un mouvement trop brusque lorsqu'on s'approchait d'elle, la rendaient tremblante et ombra-