‹ DeleytarChapitre 21 sur 30 · ROXAS · texte numérisé non relu

ROXAS

tfêusé... Remplie d'ardeur et de feti, jalouse,

impatiente d'un orgueil presque féroce, une (bis arrivée sur le turf, el reconnaissant ses rivaux el ses rivales aux jockeys qui les montaient, elle se serait monlrèe envers eux (rivaux, jockeys et rivales), avant ou après la course, dans dv^ dispositions si hostiles, qu'on élait obligé de ne l'amener au point de départ que la dernière et les yeux bandés.

1 ne autre particularité du caractère de Ilo- \;ina, qu'on expliquera bientôt, nécessitait d'ailleurs impérieusement celte dernière mesure. Mais une fois le mol sacramentel — Parle/! prononcé, toutes ces fureurs jalouses, loule cette ambition dévorante , se concenlraient en un immense désir de vaincre, servi par une force puissamment nerveuse, par un courage de lionne et une vitesse d'oiseau ; aussi Roxana était-elle toujours sortie victorieuse des luttes les plus acharnées.

I ne circonstance fort singulière peut d'ailleurs donner une idée de son caractère, d'une pénétration, d'une intelligence et d'une activité v raimenl incroyables.

Les chevaux que l'on destine à courir son! préalablement soumis h un régime et à un traitement d'hygiène particulier. Entre autres ha-

bitudes, on no les exerce journellement que

soigneusement couverts de caparaçons et de ca~ mails chauds et moelleux qui les enveloppent entièrement; puis de temps à autre, afin de faire une répétition de la course, on les découvre, et on les monte à peu prés dans les mêmes conditions que le jour où ils doivent concourir pour le prix. Enfin, à des époques déterminées par le système de leur constitution, on augmente le nombre des couvertures, et on les fait galoper ainsi une distance donnée , afin de débarrasser leurs muscles de tout embonpoint superflu par cette transpiration forcée.

Hoxana se soumit une première fois à ces formalités, ainsi qu'à toutes celles qui complètent le régime de course, et gagna brillamment le prix de \e\v-Markct.

Mais telle était la pénétration de son instinct et l'ardente vivacité de ses impressions, (pie lorsque, Tannée suivante , on mil de nouveau Roxana au même régime, devinant à ces préparatifs qu'on la destinai! à courir encore, sa lète s'exalta tellement1, soit par le souvenir de son premier triomphe, soit par l'impatience

1 La célèbre Miss Annctfe , appartenant à lord Henry Seymour, pt qui a gagné 1-20,0(10 francs de prix , était particulièrement sujette aux mêmes symptômes, el offrait la même analogie fie caractère.

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d'en remporter un nouveau, soil par la crainte de n'y pas réussie, que Roxana, continuellement préoccupée de-cette idée, inquiète, agitée par une incessante excitation fébrile, perdit bientôt le sommeil et l'appétit; puis ses forces s' épuisant peu à peu par ces état d'anxiété perpétuelle, lors d'un premier essai préparatoire, on la trouva , avec le plus grand élonnemeut, tout à fait au-dessous d'elle-même.

Avec cette persévérance et cette sagacité d'observation naturelle aux gens qui, aimant les chevaux avec passion, étudient attentivement leurs instincts et leurs mœurs, le maître de Roxana, après plusieurs expériences, pénétra la cause de l'état maladif de sa favorite, et s'arrangea de façon à ee qu'elle ne sût jamais qu'elle était en condition de course, en retranchant de son régime tout ce qui aurait pu lui apprendre qu'on la destinait à courir de nouveau. Ainsi les galops en couvertures, la privation d'eau , le ferrage avec des plates, et jusqu'à l'élégant natlage de sa crinière, tout fut supprimé.

Aussi quelle joie ressentit le maître de Roxana lorsqu'il la vit, cessant d'être absorbée par la pensée de courir, reprendre son sommeil, l'appétit et la santé. Puis un jour, jugeant

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ses forces suffisamment rétablies, il l'amena brusquement sur le terrain d' essai.

Prête à partir comme ses concurrents, Koxana n'eut pas le temps d'user ses forces par les stériles élans d'une impatience physique et morale; aussi, concentrant tant de volonté, d'énergie et d'ardeur dans un effort de vitesse, elle battit ses rivaux. Mais pour avoir été éludée, l'espèce de révolution que causaient à Ko- \ana toutes les anxieuses péripéties d'une course n'en fit pas moins ressentir sa réaction, qui, suivant l'essai au lieu de le précéder, rendit Roxana souffrante pendant quelques jours.

Comprenant alors cette extrême susceptibilité d'organisation, mais confiant dans sa force et dans son énergie, son maître continua de tromper l'impatiente ardeur de Hoxana en lui déguisant ses projets jusqu'au moment solennel, ne la soumit à aucun essai, et le jour de la course de Xew-Markct, l'ayanl fait conduire sur le turf les yeux bandés, il ne lui «Ma son bandeau qu'au moment du déparl.

Or, ce qui était arrivé lors de fessai se renouvela : Roxana gagna ce nouveau prix royalement, mais une assez longue maladie suivit ce second triomphe».

Ce i'u\ donc après avoir été rétablie (\i^ sui-

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1rs d'une troisième vietoire que Roxana, alors appartenant à lord Godolphin, arriva soigneusement accompagnée à Gog-Magog, afin d'être la sultane favorite de l'heureux, trois fois heureux Hohgohlin.

On dit trois fois heureux Hohgohlin , parce que la merveilleuse beauté de Hoxana, qu'on va tenter de peindre, l'eût rendue digne de l'amour du cheval de Mahomet lui-même.

Roxana arrivant, conduite par Chiffney, s'arrêta donc devant la porte de Gog-Magog, coquettement encapuchonnée dans son camail de drap vert, comme une femme dans ses coi (Tes. Tout ce qu'on voyait d'elle c'était d'abord, à travers les œillères du chanfrein, deux yeu\ noirs à fleur de tète, bien brillants, bien ouverts, et, quoiqu'un peu étonnés, remplis d'intelligence et de l'eu ; puis deux naseaux bleuâtres, nuancés de rose, qui, dans leurs mouvements continuels pleins de grâce et de mutinerie, laissaient apercevoir, de temps à autre, des lèvres du plus tendre incarnat; enfin le jeu de ses Larges hanches et de ses jambes déliées et nerveuses qui faisaient onduler doucement les pans armoriés de sa housse, ainsi qu'en marchant l'Andalouse fait tressaillir les plis de sa courte basquine.

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En lâchant de deviner la beauté de Roxana sous les vêtements qui la cachaient, les amis de lord Godolphin, qui ne la connaissaient pas encore, devaient à peu près ressentir ce désir curieux et irritant qu'on éprouve , lorsqu'au bal on a rencontré deux grands yeux étincelants à travers l'immobilité du masque , et qu'à chaque pas d'un pied charmant on a vu voluptueusement tressaillir le satin noir du domino.

In instant lord Godolphin fut indécis; il ne savait s'il devait faire assister ses amis à la toilelte de Roxana, et jouir de leur surprise, de leur extase croissante, à mesure qu'on découvrirait à leurs yeux charmés chacune de ses beautés idéales, ou bien s'il la leur montrerait tout à coup rayonnante de ses seuls attraits, comme une autre Vénus aphrodite... Ayant pris ce dernier parti, le lord dit quelques mots à l'oreille de Chiffney, et l'heure du déjeuner sonnant, tous entrèrent au château.

Le pauvre Agba avait admiré plus que personne ce qu'on pouvait admirer de Roxana; pour la première fois depuis son départ d'Afrique , il s'était même senti profondément remué par celle sensation inexprimable, mais familière à ceux qui, aimant ou cherchant le

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beau par passion ou par instinct, n'importe où il se trouve, ne pouvant vaincre une sorte d'extase lorsqu'ils le rencontrent.

Ceci fut fatal ; car le Maure s'était si complètement identifié à son cheval, qu'il fut presque effrayé en s1 apercevant qu'il commençait d'admirer Roxana et de la désirer pour Seham a\ec un emportement qui tenait de la passion... Non qu'Agba pensât que le barbe n'était pas digne d'une telle alliance... jamais à ses yeux, au contraire, plus de convenances, plus de conditions de noblesse et de valeur ne s'étaient rencontrées réunies; mais le Maure pressentait avec désespoir que, favorisé par L'aveugle destin, ce parvenu d'Hobgoblin amblerait de prime saut une si rare et si précieuse fortune.

Ce fut donc avec un sentiment de tristesse et de jalousie amère que le muet alla s'enfermer avec Scham et Grimalkin , croyant d'ailleurs agir sagement en n'assistant pas à l'hexbibition de Roxana, dont les charmes incomparables (Missent peut-cire tout à fait altéré sa raison, en lui faisant regretter plus éperdument encore qu'on regardât Scham comme indigne d'elle.

Lord Godolphin s'était conduit avec la plus savante coquetterie en faisant apparaître Roxa-

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na ainsi qu'elle apparut, non le jour de son arrivée, mais le lendemain, aux yeux éblouis des hôtes de Gog-Magog.

11 était dix heures du matin; le soleil éclairait splendidement une assez vaste prairie sur laquelle lord Godolphin avait ordonné d'amener Roxana, sachant combien le grand jour el la verdure avantagent les chevaux.

Arrivant menée en main par ChilTney, enfin Roxana parut devant les hôtes de Gog-Magog.

Après un contemplatif et long silence, une sorte de murmure d'admiration allant crescendo finit par éclater par les louanges les plus excessives.

Roxana, absolument nue, était conduite en main par ChilTne^ , au bout des rênes d'une légère bride de soie orange seulement ornée de chaque côte du frontail de deux houppes de même couleur.

Inondée de lumière, il serait presque impossible de peindre la couleur changeante de la robe de Roxana; d'un blanc de lait à reflets argentés ou vermeils, selon qu'elle était dorée par le soleil ou voilée par le clair-obscur, ses lianes se nuançaient de rose, tandis que des Ions d'un gris d'azur, d'une délicatesse extrême, dessillaient le lour de ses grands reitt el de te*

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naseaux; enfin ses crins ondoyants, d'un gris sombre et sanguin, qui feignait aussi ses extrémités nerveuses, faisaient encore ressortir la blancheur de son cou.

A mesure que la vue de l'espace et de la prairie animait Roxana , à mesure qu'elle sentait l'air vif et Irais soulever la Frange soyeuse de sa crinière, ses veines, commençant à se gonfler, marbraient le salin de sa peau de leur réseau bleuâtre.

Arrondissant alors son beau cou comme un cygne qui veut mettre sa tète sous son aile, marchant, se cadençanl avec tant de grâce et de légèreté sur l'épais et verl gazon, qu'il se courbait à peine sous l'ivoire de ses pieds ; Hoxana, voulant sans doute exprimer à sa manière l'épanouissement de vie, de joie et de jeunesse qui, rayonnant en elle à l;i vue du soleil et de la verdure, la soulevait pour ainsi dire de ferre, lit entendre un long hennissement, mais lier, mais retentissant comme le; son d'une trompette d'airain...

Presque aussitôt un hennissement lointain, et non moins lier, non moins retentissant, lui répondit...

Ce n'était pal Hobgoblin; car, après avoir gloutonnement vidé sa mangeoire d'argent, il

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sommeillait paresseusement couché sur la litière de son palais...

C'était la voix de Scham , toujours inquiet , agité, nerveux, auquel ce hennissement, sans doute, venait de rappeler une des blanches favorites de son harem de Tunis.

A ce bruit, Roxana devint admirable d'expression, d'intelligence, de geste et de couleur.

S'arrêtant brusquement elle tressaillit

tourna lentement sa belle tête du côté du haras, et la prunelle de son grand œil noir à moitié caché par la longue mèche de sa crinière, se détachant sur le blanc nacré de l'orbite, prit une indicible expression d'étonnement et de stupeur... puis... dressant la conque veloutée de sa petite oreille, elle parut écouter avec une agitation ardente et silencieuse...

Aucun nouveau bruit ne s'éleva... le vent bruissait dans les feuilles de mai, tandis que le lord et ses hôtes attentifs suspendaient leur respiration.

Rendue plus inquiète peut-être par ce silence profond, Roxana lit entendre un nouveau hennissement, mais plus contraint, plus timide, plus court, et presque interrogatif...

Appesanti par sa digestion , Hobgoblin continuait de sommeiller; niais Scham, qui avait

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sans doute discrètement entendu eelte seconde interpellation, pour y répondre, fit à deux fois résonner les échos de Gog-Magog du cri le plus fier, le plus éclatant, le plus terriblement passionné qui soit jamais sorti de la vaillante poitrine d'un cheval de désert î

Alors Roxana parut être sous l'influence dune obsession nerveuse. Elle demeura immobile et tremblante; sa respiration se précipita; ses larges flancs battirent convulsivement, puis sa robe naguère lisse, blanche cl argentée, devenant bientôt humide d'une moiteur fiévreuse, cette tiède vapeur l'ombrant cà et là de tons plus sombres, irisa aussi son cou, ses épaules et ses robustes hanches des mille nuances de la nacre et de l'opale.

Assez longtemps confuse et interdite, Roxana paraissait hésiter encore entre un désir ardent de répondre à Scham, et peut-être un instinct naturel de contrainte et de retenue... par deux l'ois sa poitrine gonflée sembla prêle à laisser échapper un cri retentissant, et par deux fois elle sut impérieusement le contenir..

Tout à coup un autre hennissement, mais lourd, mais gêné, mais étouffé, et presque insolent à force de brièveté, attira l'attention de Roxana.

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Celait le sultan Hobgoblin, qui, s' éveillant enfin, avait prêté l'oreille, et avait répondu tant bien que mal à une provocation qu'il s'attribuait présomptueusement. 11 serait impossible d'exprimer l'air de fier mépris avec lequel Roxana, redressant sa belle tète, alors mutine et dédaigneuse, écouta cet appel essoufflé.

Mais lorsqu'elle eut entendu de nouveau les nobles hennissements de Scham , rendus cette fois plus puissants encore par un cri sauvage de courroux et de haine qui s'y joignait, comme un sanglant défi jeté au présomptueux Hobgoblin, Roxana ne se contint plus, perdit toute retenue ; et, dévergondée, rayonnante, impérieuse , elle répondit à Scham , à l'heureux Scham, par des accents d'abord doux et plainlifs, puis de plus en plus passionnés.

Ce fut en vain que le sullan Hobgoblin tâcha de placer son mot dans cette conversation si tendre; car chaque fois qu'il s'y hasardait, il était accueilli soit par le complet et impertinent silence de Roxana, soit par les cris injurieux de Scham, qui étouffaient sous leur bruyante explosion les hennissements embarrassés d' Hobgoblin.

(lelte scène avait beaucoup amusé lord Godolphin et ses botes; seulement il dit a Chiff-

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ney, lorsqu'il reconduisit la belle Roxana : L'agaceur braille déjà comme un âne ; c'est signe que le pauvre diable fera bien son ridicule el insipide métier. »

Puis, le soir, après dîner, lorsque les flacons de cristal, remplis d'un pur et précieux vin de Bordeaux, circulèrent entre les convives du lord sur l'acajou poli de la table , de nombreux toasts turent portés aux procbaincs épousailles d'Hobgoblin et de Roxana, et surtout à leur illustre postérité sur laquelle lord Godolpbin Fondait pour l'avenir les plus magnifiques espérances.

Près de Irois années s'étaient passées depuis le jour où Roxana avait , pour la première t'ois et d'une façon si romanesque, lié une conversation amoureuse avec l'invincible Scham.

Quoiqu'on lût au commencement du prinlemps, l'air était froid, le ciel pluvieux ; un

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violent vent d'ouest chassait pesamment de gigantesques nuages noirs qu'une ligne de lumière rougeàtre séparait à peine du sombre horizon.

Au milieu d'une plaine de bruyères, vaste, nue, déserte, et partout bornée par les plis mouvementés de ce terrain aride et brun, on voyait un homme, un chevalet un chat.

Faut-il dire que l'homme était Agba, le cheval Scham, et le chat Grimalkin ?

Le Maure avait élevé un hangar (ait de pierres et de boue, recouvert d'un toit de fougère. Il se trouvait alors accroupi sous cet abri, bien enveloppé dans son vieux caban de poil de chameau, fidèle compagnon de son infortune. Aux pieds du maître était couché Grimalkin , assez misérable , mais tachant avec une résignation stoïque de lustrer sa fourrure hérissée.

Le vent qui, soufflant dans la bruyère, interrompait seul le morne et profond silence de celle solitude, venait parfois soulever en désordre la longue crinière et la longue queue de Scham. Celui-ci, non loin de la cabane, paissait quelques rares brins d'herbe verte qui commençaient à poindre parmi les bruyères noirâtres dont la lleuraison empourprée devait encore tarder Longtemps à paraître.

Le poil terne, long, vi\(\v et épais du barbe,

annonçait que depuis bien Longtemps il était misérablement abandonné aux intempéries des

saisons.

Dr temps à antre, Agba frappait dans ses mains; alors, obéissant à ce signal, Seham arrivai tout joyeux près du Maure, le regardait d'un œil intelligent et doux; puis, en ayant reçu quelques caresses ou quelques durs morceaux de galette d'avoine, le barbe retournait dans la plaine qu'il parcourait souvent d'un élan rapide et désordonné; et alors l'allure vagabonde de Scbam lui donnait un air sauvage, magnifique à voir.

D'autres fois, au coucher du soleil, s' arrêtant tout à coup, comme pensif et inquiet, sur le sommet de la colline qu'il avait impétueusement gravie, Scham restait longtemps immobile, semblant avec tristesse interroger l'espace... Alors la silhouette de ce noble animal aux longs crins flottants se détachant noire et majestueuse sur le ciel enflammé, semblait grandir à l'horizon comme une apparition fantastique.

Maintenant , on doit dire ensuite de quels graves et terribles événements Agba , Scbam et Grimalkin avaient quitté (îog-Magog, dont ils

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étaient alors liouteusement bannis depuis près de trois ans.

Le Maure, devenu éperdument amoureux de Roxana , toujours en substituant les instincts de Scliam aux siens propres , avait d'abord éprouvé toutes les affreuses tortures de la jalousie la plus désespérée en reconnaissant que le barbe devait à tout jamais oublier cette incomparable beauté, destinée par lord Godolpbin au harem d'Hobgoblin , malgré le dédain qu'elle avait semblé témoigner à ce dernier, et le goût très-vif avec lequel cette belle sultane avait au contraire répondu aux accents passionnés de Scham.

Bien que ces tourments fussent terribles , ils ne furent rien auprès de ce que ressentit Agba, lorsqu'il sut quelle devait être la condition de Scham dans le haras du lord.

Alors le Maure faillit à devenir fou. Sans les idées superstitieuses, sans l'espèce de respect et de culte qu'il avait pour Scham , enfin, sans ce secret cl inexplicable espoir qui surnage souvent l'abîme des plus profondes douleurs , Agba eût poignardé le barbe, se fût tué ensuite, arrachant ainsi son cheval au comble de l'ignominie et de la dégradation.

En butte aux sarcasmes de tous les gens du

haras , dévorant sa honte et sa rage, mais soutenu par relie lueur d'espérance dont on a parlé, et que rien ne pouvait éteindre ni expliquer, le Maure se résigna doue à voir Scham , pendant environ deux mois, accomplir sa déplorable destinée. Mais, lorsque Roxana, relevant d'une assez longue maladie, causée sans doute par les fatigues de sa route de Londres à Gog-Magog , revint à la santé, plus belle, plus adorable que jamais, et que le moment arriva où Scham dut se résoudre à aller, pour ainsi dire, offrir à Roxana le mouchoir que lui jetterait dédaigneusement Hobgoblin , Agba, exaspéré, perdit complètement la tète.

Sur ces entrefaites le jour âv^ fiançailles de Roxana et d'Hobgoblin arriva.

Qu'il suffise de savoir que Roxana, ayant sans doute reconnu Scham à ses hennissements pendant sa première entrevue, se montra aussi méprisante qu'hostile et farouche envers Hobgoblin.

Lord Godolphin et ses hôtes , spectateurs de celle scène singulière, ne pouvaient comprendre la cause de l'opiniâtre et énergique refus de Roxana, qui, accueillant le sultan Hobgoblin de la manière la plus brutale, ne faisait que répondre avec passion aux hennissements

lis DELEYTAR.

du barbe, qu'on avait malgré lui reconduit dans sa box.

Alors, voyant avec transport et admiration Iloxana si fidèle au souvenir de Seham, au risque d'amener un épouvantable combat entre .ce cheval et Hobgoblin, le Maure, perdant la raison, ouvrit la porte de l'écurie du barbe, ri le laissa libre.

Scbam fut d'un bond dans la cour.

Epouvantés, les palefreniers qui conduisaient Hobgoblin prirent malheureusement la fuite.

En vain lord Godolphin , du haut d'une fenêtre et palissant d'effroi, ordonnait à Âgba , avec les menaces les plus terribles , de tacher au moins de ressaisir son cheval, avant qu'il en vint aux prises avec Hobgoblin...

Le Maure, ivre décolère, d'espoir, d'admiration, trouvant enfin le moyen de voir Scham doublement vengé d'Hobgoblin, au lieu d'obéir au lord, s'oublia même jusqu'à fermer la seule porte qui communiquât dans cette vaste cour , et par laquelle les palefreniers s'étaient enfuis, afin que personne ne put s'opposer au combat effroyable qu'allaient se livrer Scham et Hobgoblin pour posséder Roxana , qui , attachée à un poteau, semblait encourager le barbe par ses hennissements tiers el éclatants.

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