I.'KPI
.Alors commençai Une latte admirable qu'il est impossible de peindre.
Surpris, presque effrayés de se voir libres, 1rs doux étalons , d'abord indécis, avaient paru s'examiner un instant, car ils doivent traverser presque toute celte vaste cour avant de pouvoir se joindre.
Scham était presque noir , Hobgoblin était gris; tous deux sentaient leur fureur jalouse , animale cl féroce , encore enflammée par la présence de Roxana.
Mais bientôt, l'œil sanglant, les naseaux frémissants et retroussés , la dent menaçante , les reines gonflées à se rompre, êcbevelés, le poil rude cl hérissé par la rage, jetant au vent leur crinière et leur queue comme un panache <!<• guerre, Scham cl Hobgoblin, en braves champions, fournirent la moitié de la carrière qui les séparait , et, se précipitant l'un sur fautie en rugissant , ils se heurtèrent dans un formidable choc, front contre front, poitrail contre poitrail , au milieu d'un nuage de poussière.
I ii instant ébranlés , mais bientôt brusquemenl pressés el affermis sur leurs vigoureux jarrets, face à face, acharnés, ils lâchèrent alors de se saisir avec les dents. Hobgoblin se
î*) ni: i.fvtar.
cabrant à demi , après avoir do ses durs sabots effleuré l'épaule do Scham , se laissa retomber do tout son poids sur lo barbe , ol , s' allongeant à propos , le mordit aux reins avec fureur et sans lâcher prise... La douleur fut si aiguë que Scham se ploya comme un ressort d'acier, rasa presque la terre, et poussa un cri terrible en renversant sa tète en arrière , avec une expression de douleur épouvantable.
.Mais , revenant à lui , il put à son tour saisir Hobgoblin à la gorge, et sa morsure fut si acérée que le sang jaillit d'une veine.
Alors, exaspérés par le goût et la vue du sang, les deux étalons continuèrent avec une impitoyable frénésie cette lutte terrible, pendant laquelle on entendait sourdement gronder
leurs hennissements rauques et farouches
Pourtant, de temps à autre, lorsque leurs dents, fatiguées de mordre, se desserraient pour faire une nouvelle blessure, alors ces hennissements, un instant étouffés, éclataient tout à coup comme des fanfares de guerre... Haletants, souillés de poussière et de sang , les deux combattants furent bientôt marbrés de sueur et d'écume. Mais, prolongé par leur rage incessante , le combat devint inégal : Hobgoblin, malgré son courage désespéré, était de-
puis longtemps presque énervé par les plaisirs, tandis que Scham, au contraire, affreusement surexcité, se trouvait d'une vigueur fulgurante.
Aussi, Hobgoblin, après avoir vaillamment résisté, sembla faillir; deux fois ébranlé par le choc du nerveux poitrail de Scham, il s'affaissa sur ses jarrets; enfin, épuisé, hors d'haleine, n'ayant plus le courage ni la force de lutter, aune nouvelle et impétueuse attaque de Scham, Hobgoblin tomba sur ses genoux ; mais, se relevant par un dernier effort , il prit la fuite, et alla honteusement se réfugier dans la box de Scham.
Kesté vainqueur, Scham n'abusa pas de la défaite de son rival pour le poursuivre. Fier, radieux, triomphant, il s'arrêta. Alors, la tête liante, l'œil ombragé par une longue mèche de sa crinière sanglante, il jeta un hennissement long et retentissant comme un chant de gloire.
In autre hennissement, impatient, nerveux, passionné, haletant, lui répondit.
(Tétait Roxana, noble prix du vainqueur....
Il est inutile de dire la part incessante que h' Maure avait prise à ce combat effrayant ; son espoir, sa joie, son ivresse, son triomphe, se-
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Ion toutes les phases de ee spectacle , si saisissant qu'il avait suspendu les effets de la colère de lord Godolphin, effrayé de voir quels dangers courait Hobgoblin , son précieux étalon , sur lequel il comptait pour régénérer , avec f incomparable Roxana, la race des chevaux en Angleterre.
Mais lorsque lord Godolphin eut vu le triomphe et les conséquences de la victoire de Scham , on pense quelle fut sa rage.
Leur enivrement passé , Scham et Agba retombèrent du ciel sur la terre. Revenu à lui , le Maure comprit que son châtiment devait être aussi grand que sa faute, et il le fut en effet.
Telle fut la cause du bannissement de Scham, d'Agba et de Grimalkin, qui cul lieu le jour même de la scène qu'on vient de raconter; seulement, par un reste de pitié, lord Godolphin envoya les exilés à soixante milles du haras , dans une pauvre ferme qu'il possédait de ce côté.
Agba devait avoir du pain noir et un lit de fougère chez le fermier, et Scham errer dans la bruyère, sans autre nourriture que celle qu'il y pourrait trouver, et sans autre abri que celui du ciel. Heureusement l'industrie d'Agba
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adoucit la rigueur de coite peine en élevant Y espèce de hutte dont on a parlé.
Telle fut l'issue des amours de Scham et de Roxana.
Cette dernière avait d'ailleurs été traitée avec la même sévérité qu'une fille de condition qui refuse un noble mariage pour tout sacrifier à un bandit. Ce fut donc reléguée dans une box solitaire du haras de Gog-Magog que la pauvre Hoxana, maudite et abandonnée de tous, mit obscurément au monde le fils méprisé de Scham : pauvre petit dont la gentillesse adoucissait les ennuis et les regrets profonds de Roxana, qui, pensant toujours au banni , continua de refuser opiniâtrement de revoir Hobgoblin.
(l'est donc environ deux années après la naissance du (ils de Hoxana et de Scham, que l'on a retrouvé Agba, le barbe et Grimalkin sur une terre d'exil.
Il faut dire que cette punition , quoique rude , n'avait que médiocrement affecté les coupables. Doué de l'esprit paresseux et contemplatif des Orientaux, passant ses journées dans le far milite, ou à bâtir des rêves d'or pour Scham, carie muet espérait encore, heureux surtout de ne pas quitter son cheval, Agba, sobre el insouciant , s'était stoïquement accommodé' de
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la couche de fougène et du pain d'avoine de la ferme. Quant à Scham, heureux de n'avoir plus à subir le suppliée de Tantale, qui avait causé son triomphe , son bonheur éphémère et sa ruine, il s'arrangeait assez de sa vie errante et libre.
\os trois compagnons étaient donc rassemblés par ce jour sombre et pluvieux, Agba rêvant, Scham paissant, et (irimalkin lustrant sa fourrure.
Tout à coup, le muet, redressant sa tête, prêta l'oreille du côté du sud, car il percevait les sons de fort loin.
Le bruit qu'il croyait entendre devenant sans doute plus distinct, il se coucha près de terre et écouta de nouveau.
Au même instant, Seliam, devenant aussi inquiet et agité , poussa de longs gémissements ;'i plusieurs reprises.
Puis, le bruit approchant de plus en plus, on put entendre le retentissement sourd des pas de plusieurs chevaux qui galopaient sur la bruyère ; enfin un cavalier parut sur le faîte d'une des collines qui entouraient la plaine.
Mais quel fut l'étonnement du Maure lorsque bientôt il eut reconnu Chiffney , suivi de deux domestiques à cheval et d'un léger fourgon.
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Scham effrayé avait pris la faite ; mais Agba frémit en songeanl que la colère de lord (iodolphin était peut-être passée , et qu'on venait chercher le barbe pour le remettre à ses anciennes fonctions.
Pourtant Agba remarqua que M. Chiffnej , au lieu de l'aborder comme autrefois d'un air lier, sarcastique et dédaigneux, le salua cordialement, et engagea l;i conversation avec une sorte de familiarité bienveillante.
(c Eb bien ! mon ami, — dit donc Chiffney au Maure en lui frappant joyeusement sur l'épaule,— il y a du nouveau à (.iog-AIagoj{ ;; vous allez èlre bien surpris et bien content. Je viens chercher vous et votre cheval pour retourner au haras.... •
\ l'expression subite qui assombrit les l rai ts d'Agba, Chiffney comprit saris doute les craintes du Maure, car il reprit en lui montrant le fourgon qu'un des domestiques venait d'ouvrir :
Rassurez-vous, ce n'est pas pour lui faire faire son métier d'autrefois, mon cher Agba, bien au contraire. Tenez , voyez ces couvertures du plus lin drap magnifiquement brodées aux armes de milord, ces longes et ce licol de cuir blanc et souple comme de la soie ; et de plus ma boîte de pharmacie , sans laquelle je ne
marche jamais lorsque je vais chercher un cheval de grand prix.
Le muet suivait cet inventaire d'un œil curieux, el à mesure que les domestiques déposaient ces différents objets sous le hangar , il interrogeait à chaque instant le regard de Chiffney,
— J'espère que vous comprenez, mon cher, — reprit ce dernier, — qu'on ne vienl pas chercher un rtgaceur avec cet appareil. Mylord ne m'a jamais recommandé tant de soin pour aucun cheval que pour le barbe, qui d'ailleurs les mérite hien. Ali! si l'on avait su cela plus tôt, — dit Chiffney en secouant la tète; puis il reprit : — Ah ça, vous allez tacher de l'attraper , car nous devons retourner à Gog-Alagog le plus tôt possible, ce précieux cheval ne devant pas rester une heure de plus dans cet affreux séjour, si indigne de lui. »
Ayant eu le temps de se remettre, et attribuant aussitôt à l'influence de la balzane ce revirement de fortune si inattendu et véritablement presque merveilleux, Agba ne témoigna pas la moindre surprise aux \eu\ étonnés de Chiffney; il prit une bride, sortit, frappa dans ses mains, et le barbe, qui depuis quelques moments se tenait d'un air inquiet
aux environs du hangar, arriva docile et joyeux.
Aussitôt Agba le brida cl l'enveloppa des chaudes cl magnifiques couvertures que Chilïnej ;i\;»il apportées. Le Maure semblait agir par un mouvement presque machinal ; on eût dit un homme rêvant éveillé. Et en effet, la bizarre impression que ressentait le muet , en suite de cet accident si étrange, avait beaucoup d'analogie avec ce phénomène.
Enfin, montant un cheval qu'un domestique tenait en main, Agba prit Scliam par sa longe, et précéda triomphalement la petite escorte accompagné de Grimalkin qui, en deux sauts, selon sa coutume , s'était établi sur le dos de Scham.
Une heure après, tous avaient quitté la ferme des Bruyères.
On doit dire maintenant la cause de ce changement inespéré de foi-lune qui retira Scham , Agba et Grimalkin de Leur asile, et assura entin el pour toujours à Scham le rang glorieux prédit par la balzane.
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GODOLPHIX ARAIUAX.
On a dit que lloxana avait eu un iils de Scham; en naissant ce fils fut appelé Lath. Enveloppé dans l'animadvcrsion qu'on portait à son père, sévèrement puni d'une faute qui n'était pas la sienne, et profondément méprisé de tous pendant les premiers mois de son existence , Lath resta livré aux seuls soins de sa mère, qui l'aimait avec passion.
Pourtant , à mesure que Lath grandit et se développa, l'espèce d'antipathie que lui avaient jusqu'alors témoignée lord (îodolphin et Chiffnej sembla perdre peu à peu de sa première vivacité. En effet, jamais poulain n'avait annoncé de plus rares qualités et promis davantage pour l'avenir. D'une force , d'une vigueur au-dessus de son âge, il dépassait et primait toujours comme en se jouant ses jeunes émules de Gog-Magog, lors des folles courses qu'ils essayaient entre eux parmi les vastes prairies du comté de Cambridge.
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Dans ces courses, Iloxana ne quittait jamais Lath ; courant avec lui et mesurant sa vitesse à la jeune ardeur de son fils, elle le dépassait assez pour exciter son émulation , mais non pour le fatiguer jamais.
Que dire de plus ? A un an Lath devait être un jour un cheval extraordinaire, tant la pureté de son sang et l'incomparable beauté de ses formes l'élevaient déjà au-dessus de ses compagnons.
Alors aussi la répugnance qu'on avait encore en Angleterre contre les chevaux arabes comme reproducteurs s'affaiblissait peu à peu ; d'ailleurs la descendance de Darley-Arabian , cheval barbe amené d'Alep en Angleterre en 1717 , à la fin du règne de la reine Anne, se maintenait si supérieure aux autres chevaux qu'on commençait à comprendre qu'il fallait toujours chercher la source de toute force et de toute beauté dans ce type primitif et pur.
En effet, les rejetons de Darley-Arabian, Dart, Skip-jak, Daedalus, Aleppo et Manica (mère de Iloxana), n'avaient jamais trouvé de rivaux à \eu-Markel , à Kpsoni ou au Durbj.
Voyant donc le développement presque merveilleux du tils de Schain , lord lîodolphin se
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souvint que le pauvre barbe, père de ce jeune prodige, d'une origine peut-être aussi illustre que Darley-Arabian, errait misérablement dans les bruyères. Mais un préjugé depuis longtemps enraciné dans l'esprit ne se détruit pas facilement : il fallut donc la victoire remarquable que Lath remporta sur les chevaux de deux ans, lors de leur course d'essai; il fallut l'admiration générale que ce jeune cheval excita, pour que lord Godolphin pensât qu'il pouvait bien avoir dans Scham un trésor inappréciable pour la régénération de la race chevaline.
Ce fut donc en suite du triomphe de Lath que Chiffney partit , afin d'aller chercher Scham et le ramener de son exil.
Alors l'astre d'Hobgoblin, jusque-là si resplendissant, commença de pâlir , car ses nombreux enfants furent complètement vaincus par le jeune et précoce Lath, qui se montrait déjà digne descendant des Bois du Jarret.
Contrarié de ce mauvais succès, perdant peu à peu la haute opinion qu'il avait jusqu'alors eue d'Hobgoblin , lord Godolphin déposséda d'abord son étalon favori du palais splendide qu'il occupait, et le relégua dans une box beaucoup moins confortable que celle de Scham , nouvellement arrive à Gog-Magog ;
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car, si le barbe n'habitait pas encore le palais du malheureux Hobgoblin , il semblait du moins très-avant dans les bonnes grâces de son maître.
Agba , naguère si méprisé , jouissait d'une extrême distinction, et Grimalkin lui-même se ressentait de l'heureuse influence qui semblait rayonner autour de Scham.
Mais , pour assister à toute la splendeur du triomphe de Scham , pour le voir jouir , dans l'illustration de sa postérité, delà destinée merveilleuse à lui promise par la balzane et si longtemps contrariée par la maligne influence de L'épi, il faut se transporter à près de quatre ans de distance de l'époque dont on parle, c'est-à-dire de 1734 à 1788.
Trois fils de Scham, qui annonçaient et avaient prouvé les plus rares qualités, se trouvaient alors engagés pour les différentes courses de \ew-Market :
Lalh, pour le prix des chevauv de cinq ans;
Cade, pour celui des chevaux de quatre ans ;
Régulus, pour celui des chevauv de trois ans.
Lord Godolpliin, partageant d'ailleurs l'opinion générale , était si sûr de voir les fils de Scbam remporter les prix qui s'allaient disputer, que, par une bizarrerie digne de son carac-