‹ DeleytarChapitre 23 sur 30 · DE LE YT AU · texte numérisé non relu

DE LE YT AU

1ère excentrique , il voulut que le barbe vint , pour ainsi dire, assister en grande pompe aux victoires de sa race.

Scliam vint en effet.

La santé, l'âge, le repos et sa nouvelle condition lui avaient donné un embonpoint majeslueux. Magnifiquement harnaché à l'orientale, il s'avança gravement, sous sa housse de pourpre, monté par Agba, aussi superbement vêtu à l'arabe. Pour plus de sûreté et pour maintenir dans l'occasion les élans d'orgueil ou de joie de Scliam, un palefrenier se tenait de chaque côté du barbe avec une longe de soie qui se rattachait à sa bride d'or.

La descendance de Scham était déjà si universellement renommée , et les amateurs du turf savaient tant de gré au barbe de l'amélioration extraordinaire qu'il apportait dans la race des chevaux en Angleterre, que l'arrivée de Scham fut saluée avec acclamation.

Enfin la cloche tinta, et toute l'attention des spectateurs, un moment distraite , se concentra sur la course.

Les prédictions de Godolphin se réalisèrent

La course des chevaux de trois ans s'engagea , et ce fut Kégulus , tils de Scham , qui gagna.

(ÎOI)OI.PHIX ARABIAN. 133

Dans la course dos chevaux de quatre ans, ee fut Cade, fils de Scham, qui gagna.

\ int enfin la course des chevaux de cinq ans, et ce fut encore Lath , vainqueur trois années de suite et fils de Scham, qui gagna.

Alors les applaudissements et les hurras devinrent frénétiques.

On doit déclarer que Scham recul ces marques de T admiration générale avec une modestie pleine de convenances et de dignité, et qu'il parut remarquer à peine l'attention dont il était P objet

Quant à Agha , il ne se possédait pas : il rêvait, il délirait; dans un étal complet d'hallucination, il croyait voir étinceler sur le ciel bleu autant de balzanes blanches qu'on y aperçoit d'étoiles pendant la nuil , et an fond des entrailles de la hure une myriade de noirs épis qui disparaissaient dans les ténèbres comme une volée de chauves-souris.

Les courses terminées, Scham fut ramené en triomphe à Gog-Magog ; c'était là qu'une dernière ovation l'attendait.

Le palais d'Hobgoblin détrôné lui était désormais destiné.

Mais ce qui prouvait l'admiration de lord Godolphin pour Scham , c'est qu'on lisaii en

lettres d'or sur le fronton de marbre de cette écurie splendide :

ARABIAX GODOLPHIX.

Ainsi le gendre du duc de Marlborough , le fils de l'illustre Sidncy, grand-trésorier d'Angleterre, donnait son nom à Scham !

Enfin , comme dernière preuve de l'inconstance de la fortune, qui cette fois ne fut pas aveugle, Hobgoblin, le malbeureux Hobgoblin, détrôné, méprisé, fut réduit à son tour à être, pendant le restant de ses jours, Vagaceur de Scham, ou plutôt d'Arabian Godolpbin

Agba partagea le sort splendide du barbe, et Grimalkin eut l'insigne honneur de poser devant le fameux peintre Slpubss et de voir ses traits passer à la postérité dans le tableau qui représente Godolpbin Arabian, et se trouve encore dans la bibliothèque de Gog-Magog.

Ainsi s'accomplirent les faits extraordinaires dus à l'heureuse influence de la balzane ; ainsi se perpétua, au milieu des pompes de la victoire, la digne race orientale des Rois du Jarret.

GODOLPHIN ARABIAX. 135

Parmi l'illustre postérité d'Arabtan Godolphin , on doit citer quelques noms glorieux , tels que Lath, Cade, Régulus, Babram, Blancîi, Dismal , Bajazet, Tamerlan , Turquiu, Phénix, Stug, Blassom, Dormouse, Skewball, Saltan, Old-England , \oble, Thécower, Stattion, Godolphin, Coït, Cripple.

Enfin, comme dernière preuve de l'inappréciable supériorité de cette race primitive d'Orient, Eclipse, le fameux Eclipse, qui ne fut jamais frappé d'un coup de cravache , et ne sentit jamais le fer d'un éperon; Eclipse , le cheval le plus vite de son siècle, Eclipse, qui parcourut une fois , avec un poids de cent soixante-huit livres , une distance de quatre milles (une lieue un quart) en huit minutes ; Eclipse enfin qui ne fut jamais vaincu, et qui mourut à l'âge de vingt-quatre ans , le 2() lévrier 1789, après avoir gagné à son maître 025,000 fr., fut le petit-fds de Godolphin Aral)ian.

Que dire de plus? Pendant le reste de ses jours la vie du barbe fut aussi sereine, glorieuse et honorée, qu'elle avait été malheureuse et agitée.

Enfin, la plupart des chevaux modernes d'une réputation grande cl méritée doivent leur re-

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nommée à la transmission pure et sans mélange du sang précieux de ce noble fils des Rois du Jarret.

Après une carrière si diversement remplie , Scham-Arabian-Godolphin mourut paisiblement à Gog-Magog, en 1753, à l'âge de vingtneuf ans.

Il fut enterré dans un passage couvert qui conduisait à l'écurie, sous une dalle de marbre blanc , portant son grand nom pour toute inscription. Grimalkin l'avait précédé dans la tombe, et Agba ne leur survécut que bien peu de temps.

Telle fut la vie singulière de ce cheval barbe, à qui l'Angleterre doit presque absolument l'importante et admirable régénération de son espèce chevaline.

Ainsi donc , Darley-Arabian et Godolphin- Arabian représentent , si cela se peut dire , la souche de l'arbre généalogique du pur sang d'où sortent les innombrables et précieux rameaux qui, s'étendant jusqu'à la génération actuelle , perpétuent en elle la sève primitive de L'inestimable race orientale.

GODOLPHIX ARABIAX. 137

Malgré l' apparente futilité de ce récit biographique , nous croyons utile de signaler la conclusion nécessaire de ces faits , car elle prouve l'irrécusable puissance du pur sang comme moyen régénérateur des races abâtardies , et touche ainsi à une grave question d'agriculture, de commerce et d'intérêt nationale.

Il est donc important d'insister sur les immenses avantages qui résulteraient pour notre pays : 1° si l'amélioration apportée dans la race de nos chevaux devenait assez sensible pour que la France ne fût pas obligée d'aller chercher en Angleterre , à des prix énormes , les chevaux de luxe et les étalons qui nous manquent; 2° si, à l'imitation des Anglais, en remontant à la source primitive du pur sang, représenté maintenant par le cheval de course, qui n'est autre que le cheval arabe grandi , nous retrempions l'espèce en général qui se compléterait ainsi; caria plupart de nos races, déjà précieusement douées, gagneraient à celle régénération les qualités qu'elles n'ont pas.

Kt pourtant, bien que de la dernière importance, celle question de l'entier renouvellement de notre espèee chevaline, par le l'ait d'une certaine proportion «lu pur s;mg introduite

dans les croisements, selon le genre de servico qu'on attend des chevaux, cette question, disons-nous, restera longtemps incomprise; car, malheureusement, en France, le plus grand nombre ignore encore le véritable but des courses de chevaux — on croit qu'un cheval de course n'est bon qu'à courir plus ou moins vite, — et demande enfin quelle est son utilité , ou quelle amélioration il peut apporter dans l'espèce des chevaux de harnais , de selle , de guerre, de chasse ou de gros trait.

Or, il n'en serait pas ainsi si l'on savait que, pour sortir victorieux de l'épreuve d'une course fournie dans de certaines conditions données, il faut qu'un cheval réunisse l'excellence et presque l'idéal de toutes les qualités possibles et désirables en lui; c'est-à-dire la force, l'énergie, la vitesse, la docilité, le fond, la patience et la beauté; non pas exclusivement la beauté de forme élégante et coquette , mais toujours une beauté mâle et utile, telle qu'une poitrine profonde, une encolure légère, des membres irréprochables, etc.

Ces axiomes admis et posés : — qu'un excellent cheval de course est le type de la perfection de l'espèce; que par une loi naturelle les différentes variétés dune famille se conser-

GODOLPHIX ARABIAX. 139

vent et se reproduisent toujours pures et pareilles lorsqu'elles ne seront pas abâtardies par des croisements hétérogènes ; — on conçoit avec quel scrupule on doit se garder d'altérer jamais cette race dite de pur-sang ou du cheval de course, puisqu'elle est reconnue comme le type régénérateur par excellence.

Maintenant l'extrême influence qu'une certaine proportion de ce sang précieux transmise par la combinaison des croisements exerce sur la constitution physique et pour ainsi dire morale des individus étant irrécusablement prouvée par l'expérience, en cela que le pu rsamj donne surtout aux chevaux, de quelque espèce qu'ils soient, du cœur, de la race et du fond, on concevra qu'un cheval de gros trait, par exemple, arrivant après quatre ou cinq générations , par des métissages successifs , à compter parmi ses ancêtres un cheval de course, héritera d'une certaine proportion de courage, de force et de beauté qu'il n'eût jamais possédée s'il eût été seulement perpétué par des individus de son espèce, essentiellement lymphatique, molle et pesante.

Nous résumerons et apprécierons notre pensée par la citation suivante, empruntée à un traité spécial sur la matière , ouvrage qui jouit

en Angleterre d'une juste et grande autorité : u En admettant une quantité convenable de pur sang par le moyen des croisements et du métissage, nous sommes parvenus à rendre nos chevaux de chasse, de promenade, de guerre, de voiture, et même nos chevaux de gros trait, plus forts, plus actifs, plus légers et plus propres à endurer la fatigue qu'ils ne l'étaient avant l'introduction du cheval de course et de pur sang arabe; et en un mot, le cheval de pur sang entre pour beaucoup dans la valeur des autres races, augmente leur mérite, ou plus souvent même est la cause de leur valeur. »

Encore une fois, on voit à quels merveilleux résultats sont arrivés les Anglais par l'attention scrupuleuse avec laquelle ils ont conservé pure, et comme seul moyen régénérateur, la source si riche et si féconde du sang de Darley-Arabian et de Godolphin-Arabian, qui, nous ne saurions trop le répéter, représentent les prototypes des chevaux de pur sang.

Qu'en France on adopte le même système. Puisque, par des achats faits en Angleterre, nous possédons aussi des rejetons sans taches de cette illustre race orientale, qu'on n'admette pour étalons du gouvernement que des chevaux victorieusement éprouvés par les courses ; que

UOBOLPHI.\ ARABIAX. 141

la science, c'est-à-dire la pratique et la combinaison des croisements , soit généralement répandue chez les éleveurs et les fermiers de nos provinces; alors nos races de chevaux, déjà si belles et si variées, approcheront assez de la perfection pour pouvoir rivaliser avec les produits des Anglais, et nous ne serons plus obligés de payer un tribut onéreux à leur incontestable supériorité.

Kï\ U AIUBIA.V GODOLI'HIX.

KARDiKl.

LE GRUCA DE TKBELEX.

L'Albanie, ou ancienne Epire, une des parties les plus septentrionales de la Grèce moderne, est bornée, comme on sait, au nord par le Monténégro, la Bosnie et la Servie; à Test par la Macédoine, au sud par les districts de Janina et de l'Arta, à l'ouest par la mer Ionienne et par l'Adriatique. Cette contrée âpre , sauvage, sourcilleuse, hérissée de rochers, se termine donc au couchant par des côtes presque perpendiculaires ; mornes inaccessibles, immenses murailles de granit, dont les pieds sont baignés par les flots.

Sans atteindre la hauteur des Alpes, les montagnes de F Epire surpassent en élévation les Apennins et le Jura, et en quelques endroits égalent les Pyrénées. Un grand nombre de rivières , et surtout de torrents , descendant de

LE GRUCA DE TEBF.LEN. 143

leurs cimes , arrosent plusieurs vallées fertiles du confin littoral de l'Albanie; car le climat de ce pays devient de plus en plus froid à mesure qu'on s'avance dans l'intérieur des terres, et à quinze ou vingt lieues de la côte les hivers sont aussi rudes et aussi longs qu'en Savoie.

Fidèle à l'Église latine, la nation albanaise, toujours remarquable par l'énergie de son caractère indompté et par sa bravoure, fut longtemps inébranlable dans sa foi religieuse. Aussi, malgré la conquête ottomane, jusqu'à la lin du seizième siècle, la religion chrétienne prédomina-t-elle dans ces contrées; mais à cette époque, instruits par la résistance du fameux Scander-Bey , les sultans reconnurent que les plus terribles violences ne sauraient contraindre les Albanais à apostasier, et ils imaginèrent de les intéresser à l'abjuration, en accordant d'assez grands avantages à ceux qui renieraient la croyance de leurs pères. Il fut donc établi en vertu d'un lirmau de la Porte que toute famille chrétienne albanaise qui élèverait un de ses enfants dans la religion musulmane jouirait de la libre possession de ses biens et serait exemptée de certains tributs onéreux* Celte mesure opéra des prodiges, car le plus grand nombre des familles chrétiennes, en faisant celte cou-

144 UELEYTAR.

cession au mahométisme, se garantirent souvent des avanies et des exactions auxquelles avaient toujours été exposés les Radjas1 ; aussi la condition des chrétiens épirotes fut- elle un peu moins misérable que celle de leurs frères.

Vers la fin du dix-huitième siècle, époque à laquelle remonte celte histoire, l'Albanie, au lieu d'être soumise à un seul vizir, était gouvernée par un assez grand nombre de beys, tenanciers ou feudataires de la Porte ottomane. Ces beys avaient sous leurs ordres des corps assez considérables d'hommes d'armes chrétiens destinés à assurer la tranquillité intérieure du pays ; mais il en était alors en Albanie comme en France au moyen âge : les soldats ou armatolis chrétiens, ainsi que les Palikares , autres bandes turques, au lieu d'exercer leur office, prenaient part aux querelles des beys entre eux; aussi n'était-ce partout que guerre, pillage , violence et représailles continuelles.

Les contestations de pouvoir et de famille se terminaient d'ailleurs par un appel au droit du glaive privé, autrement dit de la force ouverte, et le parti le plus nombreux ou le plus adroit gardait l'avantage.

1 Chrelicui.

LE GRUCA DB TBfiELEN. 145

Durant ces guerres civiles, presque perpétuelles, les klcphtes, ou voleurs retirés dans les montagnes , faisaient de nombreuses descentes dans le plat pays, déjà pressuré par les beys, qui, fermiers des redevances de la Porte, commettaient impunément les plus grandes exactions. Aussi on voit que, malgré quelques franchises accordées aux chrétiens albanais en récompense de leur apostasie, le sort de ces malheureuses populations restait presque entièrement à La discrétion des beys.

Parmi les abruptes et sauvages parties de l'Kpire, le Phares ou district de Tebelen pouvait être regardé comme une des plus misérables.

Depuis le commencement du dix- huitième siècle, le beylik de cette tribu avait appartenu à une même Camille; un de ses derniers descendant, l c/tj, épousant Kliamco, fille du bey de Gonitza, avait eu de celte femme Ali et KàinUza : de cette famille, digne de continuer l'épouvantable lignée (^'^ Alrides, il restait alors Khamco, veuve de Vely-Bey, et ses deux en* fauta , Kàinitza et AIL

Kliamco et sa i i 1 1 « * habitaient Tébelen, lieu de leur naissance. Ali, si effroyablement célèbre dans l'histoire sous le titre de Pacha de

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Janina , résidait alors à Janina, ville dont il venait d'obtenir le pachalik.

C'était du fond de son sérail de Janina qu'Ali gouvernait déjà presque despotiqnement l'Epire, et, malgré les franchises et les droits accordés aux chrétiens, souvent même au mépris des ordres du sultan , il traitait l'Albanie en pays conquis. A la tète de quatre mille Armatolis déterminés, il transportait les habitants du sud dans le nord et du nord dans le sud, incendiait les villages, levait des tributs, et se montrait enfin , selon le dire des malheureux Albanais, le fléau vengeur de Dieu.

Vers la fin du mois de janvier 1788, à la tombée du jour, les rafales d'un ouragan mêlé de grêle et de neige mugissaient avec furie dans le Gruca, ou défilé de Tebelen , qui conduit de cette ville à Beraf. Au fond de ce défilé, un étroit chemin , encombré de quartiers de rochers, côtoyait le lit escarpé du Voioussa, fleuve impétueux qui , après avoir baigné les murs de Tebelen, remonte vers le nord et va se jeter dans l'Adriatique.

Sombre image du chaos , rien de plus effrayant que cette gorge profonde et déserte. Soulevés par les feux souterrains, entassés par les siècles ou par les convulsions volcaniques

LE GRUCA DE TEBELEX. 14T

en masses bizarres et informes, de gigantesques rochers de granit gris, encaissant le fleuve et le chemin, s'élevaient presque parallèlement à une hauteur de trois cents pieds; puis là, rapprochant leurs cimes comme les cintres d'une immense ogive , ils entrelaçaient presque les branches noires de quelques sapins ou de quelques mélèzes, qui, penchés de chaque côté de L'abîme, formaient un dôme souvent impénétrable à la lumière du jour. — D'autres fois , déracinés par la violence des tempêtes > dont le Gruca de Tebelen est le séjour habituel , ces grands arbres séculaires, après avoir roulé sur les lianes escarpés de la montagne, tantôt s'arrêtaient parmi les quartiers de roche ou les éboulements qui entravaient l'étroit passage de cette gorge , tantôt y rebondissaienl avec fracas, et allaient se perdre dans les eaux rapides du \oïoussa.

A chaque instant l'ouragan redoublait de fureur, répété parles échos ; le vent s'engouffrait dans cette solitude , et semblait parfois loi mer comme la foudre au milieu des blancs tourbillons de neige ; tandis que d'épais nuages couleur de cendre s'abaissaient pesamment sur le haut des montagnes, et noyaient d'ombres et de vapeur le fond de ce défilé. Souvent aussi,

lorsque la formidable voix de la tempête s'arrêtait brusquement, les platanes qui bordaient le cours du fleuve et élevaient leurs têtes jusqu'au niveau du chemin dont l'escarpement dominait ce torrent faisaient entendre le sourd bruissement de leurs rameaux desséchés.

Tout à coup, un enfant de dix ans environ , presque nu , maigre, hàlé, aux longs cheveux épars , à peine couvert d'une peau de mouton en lambeaux, s'élançant avec agilité de branche en branche, gagna le faîte d'un de ses arbres.

Témoignant la plus grande terreur , regardant avec effroi le lit du fleuve , et jetant alors des cris aigus, cet enfant, après avoir atteint le sommet du platane, chercha d'un œil désespéré s'il ne pourrait de là s'élancer sur le chemin , afin sans doute d'échapper ainsi à l'ennemi qui semblait le poursuivre.

Mais lorsqu'il vit ce projet impraticable , l'enfant poussa de nouveaux cris de détresse et appela son père avec une angoisse croissante.

Aucune voix ne répondit... car la tourmente mugissait toujours.

A dix pieds au-dessous de l'enfant, un ours énorme parut bientôt ; il s'accrochait pesamment à chaque nœud du platane et montait avec lenteur et circonspection... 11 était d'un noir fauve,

LE GRUCA DE TEBELEX. 146

comme ceux de sa race, qui, lors des grands hivers de l'Epire, sortent de leurs tanières inaccessibles des Haliacmonts * pour descendre dans le plat pays.

La bète féroce, qui se croyait sans doute sûre de sa proie, s'arrêta un moment.

Alors F enfant jeta un dernier cri plaintif et déchirant, dans lequel la pauvre créature rassembla tout ce qui lui restait de vie, de force el d'espérance. Livide, les lèvres bleues, agité d'un tremblement convulsif, grelottant de terreur, il fit un suprême effort pour se signer à la façon des chrétiens grecs ; puis, fermant les yeux, il attendit la mort...

L'ours, après avoir pesé prudemment sur une grosse branche pour s'assurer de sa solidité, continua de grimper à l'arbre...

Quoique la tempête mugît toujours, l'enfant ouvrit soudain les yeux, prêta l'oreille et parut écouter avec une affreuse anxiété... En effet, des aboiements, d'abord lointains, semblèrent se rapprocher peu à peu, et devinrent bientôt tout à fait distincts. Tournant alors la tête du coté du fleuve, le malheureux s'écria de nouveau : u Mon père! mon père!... ici!

' une di's jilus hantée cnatnéi <\<> ftiontagnesdfe l'Epire

— Prie la Vierge et aie courage , Michaël ! > répondit une voix mâle, que F émotion d'une course rapide rendait haletante et précipitée.

Au même instant, une pierre lancée avec vigueur frappa l'ours au flanc, le força de s'arrêter brusquement et de regarder au pied de l'arbre.

Les aboiements des chiens devinrent alors furieux, et la voix répéta :

« Courage, Michaël!... »

In vigoureux montagnard, coiffé d'un fez rouge, couvert d'une peau de chèvre, tenant un long poignard entre ses dents , parut bientôt sur l'arbre à peu de distance de l'ours, et s'arrêta quelques moments pour l'observer.

Celui-ci , qui se cramponnait au tronc du platane, se mit alors à rugir en ouvrant une gueule menaçante ; mais profitant de la position désavantageuse de cette bête féroce , qui , séparée de lui par l'épaisseur de l'arbre, pouvait difficilement se servir de ses terribles griffes, l'intrépide montagnard, arrivant à la hauteur et presque en face de l'animal, étreignit fortement le platane entre ses genoux;, saisit d'une main l'ours à l'échiné par son épaisse fourrure, et lui plongea de l'autre main un long rouleau dans le cœur, en jetant le cri de

LE GRUC3 DE T E B E L E X. 151

guerre triomphal des Grecs chrétiens : Victoire à la croix! mots sacrés qu'ils prononcent toujours en signe d'invocation religieuse ou de pieuse gratitude, lorsqu'ils bravent ou surmontent quelque grand danger.

A cette terrible blessure , l'ours poussa un grand rugissement, et, allongeant le plus qu'il put une de ses lourdes pattes, parvint à enfoncer ses ongles tranchants dans l'épaule du (Jrec.

Celui-ci, exalté parla rage et par la douleur, lit à l'ours une nouvelle et si profonde blessure que l'animal tomba en entraînant le montagnard avec lui.

Heureusement amortie par l'épais lit des feuilles qui couvraient les rives argileuses du fleuve, détrempées par les pluies d'hiver, cette chute ne fut pas dangereuse pour le Grec. Pourtant , quoique sur ses lins, l'ours l'eût peut-être rendu victime de sa terrible agonie, sans deux chiens molosses, grands lévriers de pelage blanc, qui, se précipitant sur cette bétc farouche, parvinrent à l'étrangler après une lutte opiniâtre, dont ils ne sortirent pas sans blessures.

Michaél avait suivi d'un œil tour à tour avide et terrifié toutes les phases de ce combat; mais,

lorsqu'il vit Tours tomber sous le poignard de son père, il jeta un cri de joie sauvage, et se laissa légèrement glisser le long du platane. Le montagnard reçut son enfant dans ses bras, et, le serrant avec passion sur sa sanglante et robuste poitrine, le couvrit de baisers en s'écriant de nouveau : — Victoire! victoire à la croix!

Mots naïfs, mots sublimes, prononcés celte fois, non plus avec l'éclat farouche du triomphe , mais d'une voix tremblante, émue de reconnaissance et d'amour.

Au milieu du fracas de la tempête , dans cette solitude affreuse, déjà presque voilée par les ténèbres , et en présence de ce cadavre encore menaçant, cette scène déjà si touchante ei si grande ne devenait-elle pas d'une haute majesté ?...

c; Mon père, vous êtes blessé!... - s'écria Michacl en voyant du sang sur un lambeau de peau de chèvre que l'ours avait arraché de la casaque du montagnard.

« Là... je crois, — dit le Grec en tournant la tète sur son épaule gauche. — Prends de la terre détrempée, pétris-la, et mets-en sur la plaie : le bon Dieu fera le reste. »

Puis, assis sur le corps de l'ours, le monta-

LE GRl'CA DE TEBELEX. 153

gnard se dépouilla de son vêtement malgré la neige qui tombait toujours, et mit à nu les blessures de sa puissante et brune épaule, tandis que de sa main droite il caressait ses deux grands molosses, qui appuyaient sur ses genoux leurs belles (êtes intelligentes et hardies:

Michaël pétrit un peu de terre argileuse, mit de l'eau glacée du fleuve dans son bonnet de laine rouge, puis, après avoir baisé pieusement la plaie de son père , il en étancba soigneusement le sang figé, et la recouvrit de l'en* duit onctueux et frais, sur lequel il ajouta quelques feuilles mortes.

Le Grec, tournant sa télé à demi, contemplait Michaël avec une tendresse ineffable : « Tu nie panses mieux, enfant, que le meilleur physicien J de la sorcière damnée de Tebelen (et il se signa). Mais si la cbasse a été rude... elle a été bonne... Le cornu 2 n'est pas trop maigre, — ajouta le montagnard en promenant sa main rude sur les flânes de Tours : — aussi ta mère et toi vous mangerez de la viande salée cet hiver... et sa peau vous fera une bonne et cbaude couverture pour vous garantir la nuit du froid du Gruca... Bénissons donc la

1 Médecin.

■ Terme de mépris employé par los Albanais.

Vierge, qui n'oublie jamais les chrétiens et nous a envoyé ce bonheur... Michaël ! » dit gravement le montagnard , en s' agenouillant avec son fils...

Tels étaient donc le dénûment et la condition épouvantable des Grecs chrétiens de Gladista, transportés de la Ghaonie, leur pays natal, dans cette sauvage partie de l'Epire, par les ordres d'Ali, pacha de Janina ; telle était leur destinée, que le père de Michaël voyait un bonheur inespéré, presque providentiel, dans le hasard terrible qui avait failli lui coûter la vie de son fils et la sienne , et laissait à ses pieds le cadavre d'une bête sauvage.

« Et l'ours... mon père? — dit l'enfant.

— Tomoros le saura garder et défendre contre les jakals; demain, au point du jour, ;ivec ta mère, nous le viendrons chercher, — reprit le Grec en montrant un des deux grands lévriers, qui, entendant son nom, regarda son maître d'nn air inquiet.

— Défends ceci , Tomoros , » dit le montagnard en jetant son fez auprès du corps de l'ours...

Et, se couchant à l'instant sur le bonnet de laine, le molosse lit entendre un grondement sourd en montrant ses dents blanches et ai-

guës, comme s'il eût voulu prouver à sou maître qu'il comprenait et était prêta exécuter ses ordres.

u Bon... tous les jakals de la Gruca seraient rassemblés... qu'ils n'oseraient maintenant attaquer Tomoros... Allons, viens enfant, la nuit approche et ta mère m'attend.

— Adieu, Tomoros, — dit Michaël en donnant une dernière caresse au molosse, qui, soumis, résigné, restant immobile sur le fez, suivit son maître du regard jusqu'à ce que ce dernier disparût avec Michaël et l'autre lévrier à trav ers les platanes.

Deux heures après l'événement dont on a parlé, la nuit était profonde, la tempête mugissait toujours ; lorsque tout à coup les rochers du défilé de Tebelen furent progressivement éclairés par les lueurs incertaines de longues branches de pin résineux enduites de

lôfi DELEYÏAR.

graisse que portaient plusieurs esclaves nègres. Ces sortes de torches résistaient à la violence du vent; à la clarté de leur flamme rouge et fumeuse, on pouvait voir une vingtaine de cavaliers guègues ', dont les képés 2 noirs à capuchon étaient couverts de neige. Ces soldats, tenant leurs chevaux en main , gravissaient avec peine et précaution ce défilé rapide, glissant, fangeux et à chaque pas ohstrué de quartiers de roches, ou de troncs d'arbres déracinés par la tempête.

. Dominant cette petite troupe, qui souvent l'interrogeait d'un regard respectueux et craintif, un seul homme restait monté sur une mule blanche conduite par deux esclaves; mais, malgré les difficultés de la route, l'adresse de cetlo mule était telle , qu'elle avait à peine bronché parmi tant d'obstacles.

Les Guègues, ordinairement si indisciplinés, si turbulents et si loquaces , quoique partis de Tebelen depuis quatre heures, gardaient un profond silence et ne se permettaient pas une

1 Les (iuègues étaient une des Irihus lea plus féroces de la Haute- Albanie.

2 Kf'-pé , sorte de large casaque à longues mauches et à capuchon , faite de poil de chèvre.

seule plainte, malgré ce temps effroyable et les fatigues de la roule.

Ce singulier changement dans leurs habitudes devait sans doute être attribué à la terreur qu'inspirait à ces cavaliers aussi cruels que superstitieux la présence du lielitadji, à la fois prêtre, (h vin et magicien , qui commandait ce petit détachement des gardes de khameo, mère d'Ali , pacha de Janina , alors, disait-on, mourante dans le sérail de Teheleu, lieu de naissance du pacha.

Ce llekiadjis portait un long manteau noir et un turban de feutre rouge de forme bizarre; sa ligure était osseuse et maigre, sa barbe rousse, son teint livide et ses yeuv verl de mer. Il fallait que l'objet de sa mission lut bien important, car à chaque obstacle de la route il murmurait d'une voi\ sourde et gutturale : u II sera Irop lard... il sera trop tard. »

Enfin le chemin devint moins embarrassé, la tourmente diminua de violence, les (iuegues remontèrent à cheval, et la pelite troupe, accompagnée de nègres porteurs de torches qui la suivaient en courant, arriva bientôt à un endroit où le défilé formait, en s' élargissant, une sorte de vaste esplanade où se trouvait leTchiftlik ou village de la Gruca.

1Ô8 DELEYTAR.

A la lueur des flambeaux, ou voyait autour de ce plateau , et adossées aux rochers à pic , quelques misérables masures, bâties de pierres et de boue, recouvertes en dalles et élevées à plusieurs pieds au-dessus du sol. D'épais tourbillons de fumée et une clarté rougeàtre, sortant de l'unique et étroite fenêtre de chacune d'elles, témoignaient que ce hameau était habité. Quant à la malheureuse peuplade qui avait été transportée dans cette horrible solitude par l'ordre d'Ali, elle se composait, on Pa dit, des débris de la population de Gladisla, village de Ghaonie, ravagé par les armes du pacha.

Les Guègues mirent pied à terre et donnèrent aux nègres les rênes de leurs chevaux; chacun s'assura de l'amorce de ses longs pistolets incrustés de nacre, fil jouer son coutelas dans son fourreau de velours rouge garni d'argent ; quelques cavaliers se munirent de cordes ; puis, tous, sous la conduite du Bektadji, se préparèrent à visiter chaque hutte de ce misérable village.

G'était dans l'une d'elles que demeurait le père de Michaël.

LE BEKTADJI. 15'J

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