‹ DeleytarChapitre 24 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

LE ISEKTADJI.

Il se rail diflicile de se figurer la misère de l'habitation de Marco Dukas, père de Michaël, qui partageait d'ailleurs le sort déplorable de presque tous les paysans chrétiens de l'Albanie.

L'étal d'anarchie, de violence et de brigandage au milieu duquel avait toujours été plongé ce malheureux pays depuis la conquête ottomane, avait nécessité l'usage général des constructions bizarres qu'on retrouvait dans le Tchiftlik ou village du défilé de Tebelen. Avant que les exilés de Gladista ne les vinssent occuper, ces misérables chaumières avaient été bâties par des Tukas, habitants d'une tribu naguère transportée ailleurs par Ali , qui jugeait nécessaire à sa politique ombrageuse de déplacer ainsi continuellement les populations. Bien que par ses ordres les habitants de Gladista eussent été désarmés à leur arrivée dans ce village, la position particulière des maisons du

Tchiftlik n'en paraissait pas moins forte; car chacune, dans l'isolement des habitations voisines, s1 élevant, selon que les localités le permettaient, sur un monticule ou sur une aspérité de rocher, dominait à une portée de fusil le terrain environnant, et devenait ainsi une sorte de redoute à laquelle on ne pouvait même souvent arriver qu'au moyen d'une échelle qui était retirée pendant la nuit.

Quant à l'habitation de Marco Dukas, rien de plus pauvre. Des murs nus et boueux, un sol humide à peine battu, une mince natte de paille servant à la fois de siège et de lit à cette pauvre famille, un lambeau de couverture, un mauvais coffre sur lequel on voyait deux grossiers vases d'argile, l'un plein de l'eau du Voïoussa, l'autre rempli de maïs cuit sous la cendre et mélangé de lait de chèvre caillé ; mets détestable nommé couroumané, nourriture habituelle des montagnards de l'Epire.

Tel était l'intérieur de celte masure, à peine échauffée par un feu noirâtre de bois de sapin, allumé à l'un des angles de la muraille, et dont la fumée n'avait d'autre issue qu'une étroite meurtrière, qui laissait entrer à chaque instant dans cette cabane des rafales de neige ou de vent glacé.

LE HEKTA1UI. lfil

Pourtant le montagnard, sa femme et son fils semblaient à cette heure paisibles et presque joyeux; la conscience d'un danger passé, le bonheur de se trouver réunis après un grand péril, T espoir d'une chétive amélioration dans leur misérable existence, grâce au parti que ces infortunés comptaient tirer de l'ours laissé à la garde de Tomoros , tout concourait enfin à leur montrer l'avenir sous une couleur un peu moins sombre que d'habitude.

Assis entre son père et sa mère sur la natte, qu'ils avaient rapprochée du foyer, Michaël était tour à tour l'objet de leur tendresse.

Yoëmi, femme de Marco Dukas, âgée de trente ans environ, eut paru belle sans les traces profondes et les rides précoces que la misère et un travail forcé avaient imprimées sur ses traits naturellement fins et délicats. Knveloppée d'une longue robe de laine brune en lambeaux, coiffée du lez rouge national, garni d'un rang de coquillages, qui remplacent (liez les pauvres les colliers de pièces d'or ou d'argent dont les femmes grecques riches ou aisées ornaient leurs coiffures; ses cheveux noirs tombaient en longues mèches sur ses épaules; et «lie serrait la tète de Michaël contre

sa poitrine, en tâchant de réchauffer cet enfant, qui s'était endormi sur ses genoux.

Marco Dukas, détaille moyenne mais vigoureuse, au teint hâlé, à la physionomie à la fois calme, sagace et hardie, portait ses cheveux flottants derrière la tête et rasés sur le front et sur les tempes. Il avait quitté sa casaque de peau de chèvre et était vêtu d'un vieux yellek, ou veste courte de gros drap vert; une ceinture de laine rouge faisait plusieurs fois le tour de son corps, et serrait à sa taille sa jupe épirole, de toile blanche; enfin, un morceau de cuir non tanné, attaché avec des courroies, enveloppait ses pieds et ses jamhes nerveuses en façon de guêtres.

Fumant sa pipe à fourneau d'argile et à tuyau de cerisier sauvage, de temps à autre Marco Dukas caressait le lévrier, fidèle compagnon de Tomoros, échangeait quelques paroles avec Xoëmi, ou avivait le feu, dont la lueur vacillante éclairait cette scène.

Après avoir longtemps causé de la manière d'utiliser les restes de Tours, qu'ils considéraient comme un don de la Providence, ces pauvres gens en vinrent à parler de Kliamco, mère d'Ali-Pacha, femme redoutée, dont on ne

LE REKTADJI. lfiîî

prononçait jamais le nom qu'avec terreur et en se signant, comme s'il se fut agi de l'ennemi des hommes.

u Que la sainte Vierge nous assiste, — dit Nfoëmi, — un chevrierde Berat qui passait hier, à la tombée du jour, de l'autre côté du fleuve et en face du château de Tebelen , a vu toutes les fenêtres du sérail flamboyer à travers leurs grilles d'une lumière d'abord bleue, puis qui bientôt est devenue rouge.... mais d'un rouge couleur de sang ! »

Marco Dukas fit le signe de la croix et reprit : a La magicienne dispose d'Kblis1 comme moi de mes molosses, et elle peut changer la clarté du jour en fournaise ardente; comme son fils, le lion de Tebelen 2, a changé notre beau soleil de (iladista en ténèbres glacées, nos champs fertiles en rochers désolés... où il faut encore disputer nos enfants aux bétes féroces, — dit le montagnard en songeant avec une nouvelle amertume au cruel ex il qui l'avait jeté dans le Gruca. Puis il ajouta d'un air sombre : — Que Dieu maudisse Khamco et son fils, cl nous éloigne toujours de leur chemin , car « là où

1 Le diable.

7 Surnom d'Ali-Pacha.

» ils ont passé, les moissons ne pourront plus m croître *. »

— Est-ce vrai ? — reprit Xoëmi à voix basse, — qu'on entend pendant la nuit des cris lamentables sortir des caves noires du sérail , et que d'autres cris étranges et plaintifs leur répondent dans les airs ?...

— Ce sont donc alors les âmes des morts qui appellent à elles les âmes de ceux qui vont mourir, car la vieille Kliamco a beaucoup tué et tue encore beaucoup dans le sérail. » Puis, après une longue pause, le montagnard reprit :

a Oui , oui , elle et sa fille Kaïnitza tuent dans le sérail avec le poison et la magie, comme le lion de Tebelen , leur fils et leur frère, tue dans les champs de guerre avec la masse d'armes et le fusil... Malédiction sur la lionne et sur ses lionceaux!... Malédiction sur Ali, qui a ravagé (iludista, égorgé ou emmené en esclavage ceux des nôtres qu'il n'a pas parqués dans cet affreux pays où nous périssons de froid, de faim et de misère ! encore, encore, maudite soit-elle, celte race de Tebelen î...

A ce moment une violente rafale de neige

' Proverbe iinv appliqué atn Tares.

LE BEKTADJI. 105

cl de vent s'engouffra par la petite fenêtre avec lin grand bruit, refoula la fumée sur Tàtre et éteignit presque le feu.

Emue par un sentiment de crainte involontaire, Xoëmi se pressa contre son mari tout en se gardant d'éveiller son fils, dont le sommeil semblait agité.

u Terrible nuit ! » dit le Grec en remettant dans le feu quelques pommes de pin qui jetèrent une vive clarté.

Puis, il ajouta : « Quoique notre abri soit bien ebétif, remercions-en Dieu, car il doit à celte heure faire un temps effroyable dans le défilé ; » puis, pensant à son molosse qui gardait Tours, Marco Dukas ajouta avec un soupir :

Pauvre Tomoros î » Et il caressa plus affectueusement encore son autre chien.

.Montrant à son mari Michaël endormi sur ses genoux : «Cher enfant! vois donc comme il dort ! » dit Xoëmi les yeux baignés de larmes en songeant au danger qu'avait couru son lils. — Puis elle écarta les mèches de cheveux bruns qui cachaient la figure maigre et souffrante de reniant, et le baisa doucement au front. Se penchant aussi sur Michaël, le montagnard le contempla quelque temps en silence avec une tendresse mélancolique.

166 DELEYTAH.

Tout à coup Michaël ému, oppressé, agita ses mains sans ouvrir les yeux , et fit entendre quelques mots inarticulés.

« Il rêve, il rêve ! puisse la \ ierge lui donner d'heureux songes ! » dit tout bas Xoëmi , qui , courbée vers l'enfant, épiait l'expression de sa figure avec inquiétude.

Le front de Michaël se mouilla de sueur, ses traits s'altérèrent; il parut en proie à une émotion terrible , poussa un cri plaintif suivi du nom fatal de Khamco ! puis il se tut; mais son agitation continua.

« Que Dieu protège notre enfant ! — s'écria la pauvre mère désolée. — Il rêve de la magicienne !.... Malheur à nous ! malheur à nous i !...

— Que Dieu la maudisse et la damne à jamais , car elle empoisonne jusqu'au sommeil des enfants ! » reprit le montagnard avec amertume.

Il allait peut-être continuer, lorsque, s' arrêtant brusquement, il dit à sa femme en redressant la tête et se tournant du côté de la porte :

« Tu n'as rien entendu ?

— Rien..., » reprit Xoëmi, et elle regarda

LE BEKTADJI. 16T

son mari avec effroi en serrant son lils entre ses bras.

Mafco Dukas se leva d'un bond, alla voir si les deux barres de bois qui fermaient la porte en dedans étaient solides, puis il resta debout et continua de prêter l'oreille.

« J'ai peur,... » dit Xoémi en pâlissant.

Le Grec colla tout à coup son oreille à la porte, écouta un moment, puis il fit signe à sa femme de garder le silence, et dit à voix tirsbasse : -On vient... on vient. .. j'entends le pas des cbevaux...

— Les Klepbtes ! 1 — s'écria Xoémi avec un accent de terreur profonde.

— Ma mère, ma mère!... la magicienne ! grâce ! » s'écria l'enfant, réveillé en sursaut et s' attachant au cou de Xoémi.

Marco Dukas, après avoir jeté un coup d'œil rapide et désespéré autour de sa cabane, leva les yeux au ciel, et ne put prononcer (pie ces mots : « Pas d'armes ! »

A ce moment la porte l'ut violemment ébranlée et une voix s'écria :

<( Pourquoi oses-tu l'enfermer ainsi ebez toi, chien de radia - ?

1 Les voleun » D'iafidéle.

16S DELEYTAR.

— Ouvre à. l'heure même, lièvre1 - dit un autre. — Puis, avant même que le montagnard eut eu le temps d'obéir à ses ordres, un des Guègues, introduisant le long canon de son fusil par la petite fenêtre, sembla vouloir diriger le coup de haut en bas et fit feu.

La balle siffla, ricocha, et heureusement alla, sans blesser personne, s'enfoncer dans l'épais-» seur du mur enduit de terre.

« Vous allez tuer l'enfant !... Ils vont tuer l'enfant î Prenez garde à l'enfant ! » s'écria le lîektadji de sa voix petite, grêle et gutturale.

En entendant ces mots , si humains en apparence, et qui contrastaient étrangement avec la férocité de la première agression des cavaliers , la malheureuse mère , par un instinct d'une effroyable sagacité, devina tout à coup qu'on venait lui enlever son fils.

Marco Dukas eut la même pensée, et tous deux se regardèrent avec épouvante.

Il fallut que les regards du montagnard, en retombant sur Michaël, qu'il serra contre lui avec une expression de défi sauvage, fussent bien terribles et bien significatifs... car Aoèini , se

1 Terme de mépris employé pai lt's Turcs envers \c> caré iens.

LE BEKTADJI. 169

précipitant aux genoux de Marco Dukas, s'écria

les mains jointes : « \e le tue pas ï

— Et pourquoi ?... — demanda le Grec avec un calme effrayant.

— Ouvriras-tu, chien de radja? — dirent des voix tumultueuses en ébranlant la porte.

— Veux-tu donc périr par le hêtre ? — s'écria le Bektadji de sa voix stridente.

— Tu les entends, — reprit Marco Dukas en tirant son poignard de sa ceinture et saisissant son fils.

— Ne le tue pas !... Au nom de Dieu , ne le tue pas !... — s'écria la mère.

— Tu veux donc qu'ils l'aient vivant? Tu veux donc qu'il périsse dans les sortilèges impies de Kliamco et de sa fille? — dit le montagnard en faisant un geste désespéré.

— Grâce ! mon père, grâce !... Que vous aije l'ait? — demanda reniant épouvanté.

— Dieu l'a déjà sauvé aujourd'hui des bêtes féroces, — dit la mère, — il le sauvera peutêtre encore de la magicienne... Mais, au nom du ciel , aies-en pitié !

— Michaèl... mon Michaél... baisse bien la tête... ne me regarde pas, — dit le malheureux père d'une voix tremblante, Les yeux baignés de larmes; puis, avant que Noèmi eût pu faire

170 DËLEYTAIl.

un mouvement , il leva brusquement son poignard... mais par deux fois , lorsque le fer effleura le col de son fils, le courage lui manqua.

— Il est sauvé! — s'écria Xoèmi avec un accent de triomphe,, en sautant sur son fils et en le couvrant de son corps.

— Je suis un lâche !... la misère et l'esclavage m'ont énervé ! mon père t'aurait tuée, toi et ton iils... mais, moi, je suis plus lâche qu'un Lapes. Dieu a maudit cette demeure, que sa volonté s'accomplisse î Le sang de Michaël baignera les mains de Khamco, » dit le montagnard en jetant son poignard à ses pieds ; puis en un instant il ouvrit les portes aux cavaliers.

Cette scène offrit un tableau saisissant : l'ardente lumière des torches que les nègres portaient au dehors faisait, malgré la nuit sombre , briller çâ et là les armes étincelantes des (juègues, qu'on voyait vêtus de leurs splendides vestes rouges brodées d'or et portant des espèces de jambards faits de plaques d'argent ; car leurs képés couverts de neige étaient restés sur leurs selles.

Ces soldats, aux figures hàlées et farouches, aux longues moustaches , aux cheveux tressés recouverts du fez, se pressaient tumultueuse-

LE BEKTADJI. 171

ment à rentrée de la demeure du Grec ; mais aucun n'osait y pénétrer; le Bektadji seul, toujours livide, son manteau noir flottant, ses deux mains cachées dans ses longues manches , calme, impassihle , se tenait sur le seuil de la porte, brusquement ouverte par Marco Dukas.

Egarée par la terreur, ne raisonnant plus , obéissant à un instinct presque machinal, la malheureuse Noëmi s'était accroupie cl cachée derrière le coffre avec son enfant , qu'elle enlaçait de ses bras tremblants, tandis que Marco Dukas, assis sur ce bahut, la tète baissée, les jeux mornes et attachés à terre, semblait insensible à tout ce qui se passait autour de lui.

Après avoir contemplé un moment celte scène, le Bektadji dit au montagnard : a Où est ton fils ? »

Marco Dukas ne répondit pas.

Le Bektadji haussa les épaules, lit signe aux Guègues de ne pas approcher, et entra dans la chaumière.

En un instant Michaël fut saisi, enlevé et mis sur le devant de la selle du Bektadji, qui , emportant sa proie , reprit le chemin de Tcbelen , suivi de son escorte.

172 UELEYTAH.

KHAMCO, ALI, KAÏXITZA.

Avant de continuer ce récit , nous devons mettre en lumière trois de ses principaux acteurs. \ous pensons que jamais peut-être l'histoire humaine n'a offert à l'imagination la plus sombre et la plus ardente quelque chose de si étrange dans ses contrastes, de si terrible dans son caractère, de si fatal dans son ensemble, que ces trois puissantes figures que Dante a dû rêver, — Khamco, la mère ; Ali, le fils ; Kaïxitza, la fille !

Quant à nous , souvent nous sommes resté frappé de vertige en voulant pénétrer les incommensurables profondeurs de cette trinité mystérieuse , qui semble parfois sortir des limites du possible, et par l'exagération exorbitante de forfaits inouïs, et par la majesté sauvage de quelques rares mais sublimes dévouements.

Fils d'un bey de Tebelen tenancier de la Porte , issu de cette ancienne race albanaise

KHAMCO, ALI, KAINITZA. 173

qui avait abjuré le christianisme après la conquête musulmane, Vely-Bey, époux de Khamco, père d'Ali et de Kaïnitza, eut, lors du partage des biens paternels , de graves contestations d'intérêt avec ses deux frères , Salik et Mehemet. Pour décider cette question , cette famille en appela, selon ses mœurs farouches, au droit du glaive privé , c'est-à-dire que Salik et Alehemet , rassemblant leurs nombreux partisans contre Vely et les siens , l'attaquèrent. Ce dernier, après quelques sanglantes rencontres , fut obligé de fuir de Tebelen , d'abandonner sa part de l'héritage paternel, et de se réfugier dans les Haliac-Monts, où il se fit chevalier errant albanais, c'est-à-dire Mcphtc ou voleur sur la montagne, comme dit cette vieille chanson d'Epire :

« Yanos est allé aux montagnes, sur les hautes

crêtes des montagnes. Il rassemble des Klen phtes , des jeunes garçons et des braves. Il

en rassemble, il en réunit, il en trouve trois » mille, et tout le jour il leur fait la leçon, — » et toute la nuit il leur dit : « Kcoutez , mes » braves, et vous, mes enfants, je ne veux

point de Klephtes à chevreaux, de Klephtes à n moutons ; je veux des Klephtes à sabre, des

Klephtes à mousquet. 1 ne marche de trois

174 DELEVTAR.

" jours , faisons-la en une nuit. Allons surv prendre la maison de cette Xikolo, qui a tant - d'espèces et de la belle vaisselle d'argent.

Bien soit venu \anos , dira-t-elle , et bien

venus soient ses braves ! Et les braves au- ■ ront les pièces d'or, les jeunes garçons au- » ront les paras, et moi, je veux la dame l. »

Comme le célèbre \anos, Vely rassembla des jeunes garçons et des braves, non pas de timides Klepbtes à cbevreaux et à moutons , mais de hardis Klepbtes à sabre et à mousquet ; et, après trois années d'une vie errante, pillarde et meurtrière , ayant réuni une bande de partisans déterminés , il descendit une nuit des montagnes, traversa la Voïoussa à la nage, et, surprenant ses frères dans la maison paternelle, il les y poignarda malgré leur résistance désespérée.

Cette façon de rentrer dans son héritage par le meurtre et le fratricide était tellement dans les habitudes de ces contrées sauvages , où le succès et le courage justifiaient tout, que Vely fut simplement regardé par ses voisins comme un homme habile qui vient de terminer heureusement un long procès de famille.

1 Faariel, Chants populaires de la Ciréee, la Leron dp Xanos, chanson klephle.

KHAMCd, ALI. KAïNITZA. ffe

Sa bande de Klephtes fut naturellement

transformée en armatolike ■ , et bientôt Vely , nommé premier aga de Tebelen , put se livrer paisiblement à tout sou penchant pour l' ivrognerie.

De temps à autre néanmoins il tentait quelques courses sur le territoire des tribus ou phares voisines, sans doute en mémoire de son ancien métier.

Vers 1736 Vely avait épousé Khamco , fille du bey de Conitza, son voisin. De cette alliance, toute politique et nullement fondée sur l'affection ( du moins de la part de Khamco ) , deux enfants naquirent, Ali et Kaïmtza. — Environ seize ans après son mariage Vely mourut subitement à quarante cinq ans , les uns disent des suites d'excès bachiques, d'autres par le poison.

Khamco avait alors trente-quatre ans , Ali seize , et sa sœur Kaïnilza quinze.

La mule et sévère beauté de leur mère, Khamco, la brune fille du bey de Gonitza, avait souvent été célébrée par les chants des Albanais. Sa taille était accomplie, ses mouvements remplis d'une grâce sérieuse et imposante, lors

i Milice de gens d'arme» destinés à protéger la tranquillité da pays.

même que l'usage la forçait de danser la pyrrhique , cette danse guerrière et passionnée de l'antique Epire, avec quelque jeune armatole du phares de son père.

Superbe et altière, depuis surtout qu'elle avait été deux fois mère , dédaignant ses rivales du sérail, Khamco s'était montrée si impérieuse et si méprisante envers Yely-Bey que celui-ci, se détachant d'elle peu à peu, l'avait reléguée dans une partie isolée du château de Tebelen.

Solitaire et abandonnée, ce fut là que Khamco vécut jusqu'à la mort du bey, incessamment occupée de ses deux enfants, qu'elle aimait avec une passion, avec une jalousie presque féroce.

C'était une femme taciturne, sombre, concentrée, qui , dit-on, n'avait jamais souri.

Lorsque ses enfants jouaient ou dormaient, rêveuse, elle passait de longues heures dans une indolence apparente, ses grands yeux noirs cernés d'une brune auréole attachés sur les neiges éternelles du Maile-Dam.

Quelquefois, dit-on, dans ces moments de contemplation extatique , et surtout lorsque le soleil s'abaissait lentement derrière les cimes des monts Argenik , roches désolées nommées Têtes-Nues , qui terminent la chaîne orientale de l'Acrocéraune , les yeux de Khamco s' ou-

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vraient étrangement, ses narines se dilataient, son teint pâle devenait pourpre , un frémissement inconnu la parcourait tout entière ; presque éperdue, elle se levait à demi... ses mains tremblantes s'agitaient dans le vide, tandis que ses lèvres rouges , entrouvertes par un ineffable et divin sourire, semblaient murmurer des mots inconnus...

Puis, lorsque le dernier rayon de soleil avait jeté son reflet enflammé, à mesure que le crépuscule étendait ses voiles transparents, l'expression du visage de Khamco , un moni3iit si radieuse , semblait se rembrunir de plus en plus, et bientôt redevenait sombre,... sombre comme la nuit; alors, dit-on, des larmes amères et silencieuses coulaient lentement dans l'obscurité le long des joues amaigries de Kliamco.

D'autres fois, après avoir consulté des figures bizarres et fatidiques, elle appelait auprès d'elle son fils, le jeune Ali, aux cheveux blonds et aux yeux bleus; puis, le serrant tendrement sur son cœur, elle lui montrait au loin , toujours à l'horizon enflammé des derniers feux du jour, on ne sait quel mystérieux mirage , en disant tout bas avec orgueil: « Fi/s de Khamco, tu seras vizir ! »

Qui pourra jamais savoir la vision étrange

178 DELEVTAR.

qui venait ainsi chaque jour planer un instant sur la cime de ces monts sauvages , aux yeux abusés de la mère -d'Ali de Tebelen ?

A peine les dernières et funèbres myriologies furent-elles chantées par les femmes de Tebelen sur la tombe de Vely, que Khamco parut sortir d'un rêve léthargique.

Toute sa personne sembla transformée , les habitudes indolentes et contemplatives du sérail firent place à une vie d'une incroyable activité ; de languissante qu'elle était , Khamco redevint belle, fière, audacieuse ; elle quitta le voluptueux costume des femmes d'Albanie pour prendre l'habit des guerriers palikares ; sa taille souple et fine fut serrée dans un yellek de drap vert brodé d'argent, sorte de veste étroite et juste, se boutonnant du col jusqu'à la ceinture ; un djubbé, pelisse cramoisie à manches flottantes, couvrit ses épaules; la jupe blanche des Klephtes ceignit ses hanches, et enfin coiffée du fez rouge qui laissait voir ses longues tresses brunes, chaussant tour à tour sa jambe nerveuse et ronde de bottines de maroquin rouge à éperons d'argent, ou de guêtres de basane à broderie de soie , chevauchant dans la plaine ou gravissant les montagnes, elle étonna bientôt

KHAMCO, ALI, KAÏNITZA. 179

par sa vigueur les cavaliers et les piétons les plus hardis.

i\li et Kaïnitza , beaux comme elle , vêtus comme elle, intrépides comme elle, ne la quittant jamais, formaient sa seule escorte. En vain les brigands Lapez avaient signalé leur présence aux environs de Tebelen par le meurtre et le pillage, Khamco dédaignait ces périls ; on eut dit que cette femme audacieuse voulait par des fatigues et des dangers sans nombre préparer son fils et sa fille à quelque hasardeuse et grande entreprise. De l'aube au soir, toujours eu route , tantôt on la voyait passer comme une vision au milieu d'un nuage de poussière dorée , courant à toute bride suivie d'Ali et de Kaïnitza ; tantôt, appuyée sur un long fusil albanais , accompagnée de ses deux enfants assis à ses pieds , elle se dessinait solitaire et majestueuse sur la cime de quelque rocher couvert de neige.

Bientôt, séduits par la grâce sauvage et hardie de celte amazone, qui représentait sans doule à leurs yeux le type idéal de la beauté guerrière, Ions les capitaines de Palikares ou d'Armatolis de la Tosearia, chefs turbulents de soldats indomptés dont ils disposaient au gré de leur

caprice, s'éprirent d'un enthousiasme passionné pour Khamco...

Aussi , lorsque la nuit était sombre , calme et silencieuse , lorsque les eaux du Voïoussa murmuraient doucement sur son lit de mousse, on entendait parfois un chant amoureux et mélancolique , accompagné des sons de la lyre albanaise, retentir au pied des murs du sérail... C'était quelque jeune palikare épris de Khamco qui célébrait ainsi cette héroïque beauté. Mais souvent , bien souvent , un cri étouffé , un brusque silence, le bruit d'un corps lourd tombant tout à coup dans le fleuve venait interrompre un instant la sérénade... C'était quelque autre palikare jaloux qui poignardait son rival ; mais qui continuait aussitôt la chanson sur la lyre du mort...

Que de fois encore, pendant le jour, deux armatoles furieux commencèrent un combat acharné en voyant la pâle veuve arriver, chevauchant avec son fils et sa fille ! Heureux le vainqueur s'il avait un regard distrait de Khamco ! heureux le vaincu si ses yeux mourants rencontraient l'œil noir et profond de Khamco !

Que de fois encore, deux jeunes pâtres, aux longs cheveux tressés sur leur figure brune ,

KHAMCO. ALI, KAIMTZA. 181

aux jambes nues et nerveuses, à la tunique antique , vinrent déposer au sérail un grand et lourd panier de jonc , recouvert de hautes bruyères... disant qu'un hardi palikare leur avait ordonné de porter ce pauvre présent à la veuve de Vely , bey de Tebelen.

Impatientes , les femmes de Khamco interrogeaient alors leur maîtresse d'un regard curieux ; elle faisait un signe, et les bruyères découvraient un hideux trophée de quelques tètes de farouches brigands Lapez , hâves , livides , ayant écrit au front avec la pointe d'un poignard : Autour a Khamco la pâle!

.Modeste hommage de quelque amant mystérieux et timide, qui espérait bien sans doute être deviné.

Et les femmes épouvantées fuyaient; mais Kaïnitza, iille de khamco, kaïnitza , la belle vierge albanaise, ne fuyait pat, et regardait cela sans frémir; mais Ali, iils de Khamco, Ali au\ blonds cheveux, au doux sourire, aux doux yeux bleus, Ali roulait orgueilleusement sous son pied ces tètes sanglantes. Alors sa mère l'embrassait avec frénésie en lui disant bas.... tout bas : u 'l'useras vizir!»

Malgré tant de preuves de l'amour des Palikares et des Armatoles, la veuve de Vely-Bej

restait insensible, dédaigneuse et solitaire : elle ne semblait vivre que pour l'avenir de son fils. Quelquefois pourtant, Khamco chantait aussi... mais rarement, mais tristement; il fallait pour cela que la lune fût pâle et morne , que les cimes escarpées du Mejourani, voilées d'une vapeur bleuâtre , ressemblassent à un spectre immense; il fallait encore que l'écho des montagnes répétât le roulement sourd et lointain du tonnerre, et que, par un temps orageux, de petites flammes phosphorescentes, sortant des fissures volcaniques de la rive gauche du \ oïoussa, courussent çà et là, bleues et insaisissables, sur le sol noir et desséché. Alors , à la lueur des éclairs , on pouvait voir la mélancolique et austère figure de Khamco derrière le treillis de quelque fenêtre du sérail, suivre d'un œil ardent le sillon lumineux delà foudre;... alors on pouvait entendre sa voix fière , maie et sonore^ chanter quelques paroles, mais étranges, mais lugubres, telles que le refrain de la Jeune fille voyageuse , bizarre myriologie albanaise : « Oh ! voyez ce beau corps à porter doliman , » les jolis doigts à porter diamants ; — voyez ■ ces douces lèvres à baiser toutes sanglantes qu'elles sont! — Je les baisai, moi, ces rouges lèvres, et teintes de sang furent mes

KHAMCO, ALI, KAIXITZA. 18o

» lèvres; — je les essuyai avec un mouchoir, » — et teint de sang fut le mouchoir; — je le

lavai dans la rivière; — et teinte de sang fut » la rivière , — et teinte de sang fut la mer où - se jeta la rivière, — et teint de sang fut le » ciel aussi , — et le monde aussi. »

Pourquoi Khamco était- elle ainsi triste et plaintive? L'ombre de Yely-Bey, peut-être mort par le poison , lui apparaissait-elle donc chaque nuit *? Etait-ce la terreur de cette vision qui, dans son insomnie, lui faisait appeler Ali?...

Ali, son fils, si beau, si jeune et si hardi! sans rival à la course , à la danse, à la lutte ; Ali toujours sur de toucher homme ou but , lorsque, épaulant son lourd fusil incrusté d'or, de nacre et de corail, il avait tendrement dit, de sa voix suave et mélodieuse : Assistez-moi , ma mère !

Effrayant contraste ! Pourquoi si harmonieuse, si pure et si fraîche , cette voix qui devait se lasser à dire : « Massacre? — Pourquoi si enchanteresse et si irrésistible , celte bouche qui devait sourire à tant de forfaits? Pourquoi si charmants et d'un azur si limpide, ces doux yeux bleus qui devaient avidement se repaître de scènes d'horreur? Pourquoi si blan-

che, si délicate et si belle, cette main meurtrière qui devait si souvent, si souvent remettre au fourreau le poignard terni par la vapeur du sang?

Etre effrayant , mystérieux et fatal ! Ali , lils de Khamco ! Ali de Tebelen , toi pillard insatiable, toi politique infernal, toi satrape insolent, toi grand vassal révolté contre ton maître, toi qui, pendant près d'un siècle enfin, épouvantas l'humanité par d'exécrables forfaits; Ali de Tebelen, pourquoi donc toujours si éperdument adoré pendant ta longue carrière, qu'à son aurore tu foules d'un pied jeune et agile les bruyères fleuries de Tebelen, ou qu'à son déclin , retiré dans le sombre château du Lac , tu y meures encore terrible à tes ennemis comme un vieux lion blessé ? Pourquoi donc toujours si profondément aimé de ta mère, de ta sœur? Pourquoi si éperdument aimé de la naïve et touchante Eminch?... de l'ardente et folle Zobeidc /.., de l'austère et chrétienne l'asiliki?... trois chastes épouses, trois anges, j)lanant toujours radieux et purs au-dessus de la foule innombrable de femmes inconnues qui peupla les sérails.

Oui, Ali lut adoré, éperdument adoré ; adoré non comme impérieux sultan , non comme

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maître redoutable , mais adoré comme fils , comme frère et comme amant.

Parce que lui aussi, sultan impérieux et maître redoutable , savait tendrement, passionnément , éperdument aimer en fils , en frère , en amant !

Mais le fils de Kliamco ne devait jamais avoir d'ami parmi les hommes : tous ceux que leur mauvais destin jetait sur sa route , emportés dans son tourbillon de dédain, d'égoisme, de perfidie et d'implacable férocité, devenaient séides, instruments, esclaves, dupes ou victimes de sa volonté de fer ; car aucun homme ne put amollir cette âme indomptable par la pénétrante et douce influence d'une généreuse amitié.

Ce fut donc pour sa mère, pour sa sœur et pour ses trois femmes qu'Ali réserva les trésors de tendresse qu'il avait dans le cœur.

Si Khamco , sa mère, l'aima tant, c'est que ces mots : Assistez-moi , ma mère ! lurent les seules paroles que cet homme, qui se joua toujours avec une si épouvantable ironie des lois et des punitions divines et humaines , ne prononça jamais sans émotion et sans respect. S'agissait-il de disputer sa vie dans un combat ou contre des assassins, Ali de Tebelen, dont

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le courage de lion ne tremblait , ne reculait devant rien ; Ali, qui s'était fait par ses crimes une si effrayante solitude au milieu de l'humanité ; Ali éprouvait au moment du danger le besoin insurmontable d'invoquer par ces mots sacrés pour lui le souvenir de sa mère , seule religion , seule croyance à laquelle il osa... il daigna demander l'appui, l'élan moral qui vous soutient ou vous enflamme à l'heure des grands périls.

Si Khamco , sa mère, l'aima tant, c'est que son instinct maternel lui avait sans doute révélé qu'il viendrait un jour , un terrible jour... où elle aurait à dire à son fds : Venge-moi! et que ce fils jusqu'à la fin de sa vie emploierait incessamment tous les efforts de sa puissance, toutes les ruses de sa politique infâme et sanglante, toute l'énergie féroce de son vouloir sans frein , à tirer des ennemis de sa mère une vengeance mille fois plus épouvantable encore que leur offense !

Si Emineh , Zobéïde et Vasiliki, si belles, si chastes et si passionnées, aimèrent éperdument Ali; si, par cette mystérieuse et terrible fatalité qui semble planer sur la vie de cet homme, ces trois épouses, si magnifiquement dévouées, périrent d'une fin tragique et inattendue ; les

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affreux regrets qui leur survécurent à jamais dans le cœur désespéré d'Ali de Tebelen prouvèrent combien ces nobles femmes furent aimées, et quelle blanclie perle de sainte et religieuse tendresse la nature se plait quelquefois, par un inconcevable contraste, à enfouir au fond des Ames les plus monstrueusement noires et perverses.

Ali n'était donc encore qu'un adolescent alors que Khamco, la veuve de Vely-Bey , se montrait si indifférente à l'amour sauvage de presque tous les chefs de Palikares et d'Armaloles de la Toscaria.

Cette indifférence et ce dédain n'étaient cependant qu'affectés, non que Khamco dût jamais sentir son cœur superbe et glacé battre d'amour pour aucun mortel ;... mais, habile et profondément dissimulée, elle voyait avec une joie secrète son influence sur ces chefs de bandes indisciplinées devenir d'autant plus puissanlc qu'elle semblait la moins rechercher.

La veuve de Vely-Bey croyant aveuglément aux bizarres révélations de son esprit sombre, maladif et exalté, était dévorée d'ambition, non pour elle , mais pour son bis, qu'elle avait rêvé vizir.

Quelques-uns prétendent qu'elle n'avait pas été étrangère à la mort prématurée de Vely- Bey... et que, si elle commit ce forfait, ce fut pour demeurer seule maîtresse de la destinée de son fils , dont elle se croyait fatalement chargée.

Elle savait que celui qui pourrait appuyer ses prétentions sur l'aveugle dévouement des chefs de handes , dont la réunion formait seule les forces militaires de ces contrées , disposerait tôt ou tard de l'autorité absolue. Khamco avait usé à dessein d'une sorte de coquetterie sauvage et guerrière pour passionner les chefs de l'Armatolike, et préparer ainsi habilement l'avenir de son fils en laissant à chacun le vague espoir d'attendrir peut-être un jour le cœur de la veuve de \ ely-Hcy à force de sacritices et de dévouement.

Lorsqu'Ali put disputer avec avantage le prix de la lutte, de la course ou du tir, aux plus légers, aux plus vigoureux et aux plus adroits Albanais de son âge, Khamco établit une sorte de tournoi devant le sérail. Elle y assistait voilée à une fenêtre basse , et le prix acquérait une valeur inestimable en passant par ses mains.

Mais bientôt un des beys voisins de la ïoscaria , le bey de Kardïki , redoutant les suites

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de l'influence extraordinaire que prenait Khamco,

et croyant pouvoir impunément ravager le territoire de Tebelen, vint L'attaquer à l'improviste. Au premier bruit de ces hostilités, les chefs de bandes de la Toscaria se réunirent spontanément à Tebelen, et offrirent avec enthousiasme leurs services à Khamco.

Celte agression et la guerre qu'elle causa, événements qui eurent une prodigieuse influence sur la carrière d'Ali, s'étaient passées environ vingt ans avant l'époque dont il s'agit ici, c'est-à-dire pendant l'adolescence du fils de Khamco. Mous allons le retrouver dans tout l'éclat de sa puissance , accourant du fond de l'Kpire auprès de sa mère mourante, que les devins n'espéraient plus sauver que par un philtre affreux. Sanglant sacrifice, auquel était destiné le malheureux Michaël , si cruellement enlevé par le Bektadji.

LE VOYAGF.

Ali faisait le siège de Panagia, lorsqu'il apprit la maladie de sa mère. A cette nouvelle, il quitta précipitamment cette ville pour se rendre à Tebelen ; mais la rapidité de ce voyage fut loin de répondre à l'impatience du satrape.

Habitués à voir tout céder devant leurs moindres caprices , les despotes se blasent bientôt sur leur facilité merveilleuse à être obéis : aussi personne ne souffre plus cruellement , lorsque leur volonté vient se briser contre une impossibilité physique. Dire qu'ils trouvent leur pouvoir des plus bornés, quelque absolu qu'il soit, n'est pas un paradoxe; tout ce qui semble impossible aux autres hommes leur étant à eux de la possibilité la plus commune, et les difficultés pour ainsi dire intermédiaires s'effaçanl devant leur toute-puissance, chaque jour les met face à face avec les limites infranchissables que Dieu à élevées entre lui et l'humanité. C'est ainsi que, par leur impérieuse immuabilité, le

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