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I.E VOYAGE

temps, l'espace, la mort, les lois éternelles de la nature prouvent incessamment le néant et la vanité de la prétendue omnipotence des despotes.

Ainsi, apprenant la maladie subite de sa mère, Ali avait tout quitté pour accourir à Tebelen; mais au milieu de ce rude hiver d'Albanie, les neiges, les chemins effondrés, les précipices, les torrents débordés, avaient à chaque instant arrêté sa route. En vain par des menaces effrayantes, par des cruautés inouïes, il avait voulu raccourcir l'espace en accélérant outre mesure la marche de ses guides. Furieux de rage, et de n'y pouvoir réussir, il était devenu presque insensé en reconnaissant l'insurmontable multiplicité des obstacles qu'il rencontrait à chaque pas ; aussi le satrape n' avaitil pu que tuer et tuer encore, sans avancer plus vite vers Tebelen , où se mourait sa mère...

Une fois , un des Albanais qui conduisait la calèche * dans laquelle voyageaient Ali et sa femme Emineh, avait reçu du vizir l'ordre d'atteindre un village de la route dans un délai fixé, sinon le malheureux: guide devait mourir. Un des chevaux s'abattit et se cassa la jambe avant

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d'arriver au terme de la route. Ali fit un signe et le malheureux guide fut livré au bourreau pour être pendu. « Tu vas me tuer ? — dit l'Albanais à Ali, — eh bien, après? — Il a raison... Après ! après ! je ne puis rien! » s'écria le satrape avec rage et montrant le poing au ciel; et le guide fut néanmoins mis à mort.

Une autre fois, comme il avait encore menacé d'un terrible supplice la lenteur involontaire d'un de ses cochers, et que la tremblante Emineh demandait la grâce de cette nouvelle victime, le vizir attacha sur sa femme ses grands yeux bleus humides de larmes , et répondit d'une voix profondément émue ces mots d'une tendresse féroce et naïve : « Mais, douce fleur1, songez donc qu'il s'agit d'arriver à Tebelen.... avant la mort de ma mère... et de rappeler peut-être à la vie par ma présence celle qui m'a fait homme et vizir. »

Et Ali ne parlait pas ainsi , afin de déguiser une atrocité superflue sous un semblant hypocrite d'amour filial. Malheureusement pour l'humanité, Ali de Tebelen pouvait être franchement sanguinaire; quelque inexplicable que semble ce contraste d'une cruauté froide et

1 N'nm familier donné à Emineh par Ali.

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d'une tendresse passionnée , le sentiment d'où naît ee contraste est naturel, et nous dirions presque d'un instinct naturel à tous. — Que le plus humain se représente une mère... une mère adorée à l'agonie; qu'il éprouve pour cette mère tout ce que L'amour et la reconnaissance peuvent mettre d'ineffable et d'ardent au cœur de L'homme, et que celui-là croie ferme ment que sa présence à lui ou que celle d'un sauveur qu'il amène peuvent arracher à la mort cette vie si précieuse pour lui?... que la rapi dite de la marche, qu'enfin l'heure du salut dépend d'un épouvantable exemple?

Le plus humain oserait-il dire qu'arrivant trop lard devant Le corps inanimé de sa mère, il ne commettrait pas une sorte d'homicide véniel, en songeant avec un regret terrible et désespéré que la mort d'un homme indifférent aurait pourtant peut-être pu lui épargner une perte aussi affreuse?

Or, pour Ali, pacha d'Epire, élevé dans le mépris absolu de L'humanité, penser ainsi c'était agir; et s'il avait eu la moindre notion dn juste et de L'injuste, il se serait cru sans doute, et avec raison, moins coupable Le jour où, Mis désolé, il sacrifiait quelques esclaves à son profond et sauvage amour pour sa mère, que le

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jour où, conquérant féroce, il portait la flamme et la mort dans une paisible contrée.

Il fallait d'ailleurs que le satrape fût profondément absorbé dans ses douloureuses pensées en se rendant à Tebelen ; car, à part les cruautés qu'on a dites, et qui témoignaient de son ardente impatience , rien dans sa marche précipitée ne rappelait son habitude ordinaire de voyage, qui inspirait un tel effroi aux populations, qu'en apprenant sa venue on disait alors presque proverbialement en Epire : m Sauons~nous, le vizir va nous dévorer! »

Et pourtant, contraste à la fois effrayant et bizarre , soit par une recherche de cruauté inouïe, soit par une insultante et terrible moquerie des maux qu'il infligeait à l'humanité, soit enfin par un insurmontable instinct de bonté, qui se serait alors, chose étrange, seulement révélé dans la forme doucereusement féroce de ses exactions les plus détestables ou de ses ordres les plus sanguinaires; presque jamais Ali de Tebelen ne pilla, n'immola ses victimes, qu'avec le sourire le plus séduisant sur les lèvres, qu'en les accablant des protestations les plus affectueuses.

Ainsi, dans ses voyages ordinaires, précédé

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