‹ DeleytarChapitre 26 sur 30 · LE VOYAGE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE

de ses courriers albanais, le satrape écrivait de sa main des manifestes de commisération et d' amour, dans lesquels il annonçait aux habitants des cantons qifil devait traverser, qu'ils étaient les fils bien-aimés de son cœur, et que prochainement ils allaient avoir l'insigne bonheur de se prosterner devant la poussière de ses bottes d'or.

A la nouvelle de l'arrivée d'Ali de Tcbelen, la stupeur et l'épouvante régnaient bientôt parmi le peuple. Les uns, emportant leurs objets les plus précieux, se réfugiaient dans les montagnes; \cs, femmes éclataient en sanglots en embrassant leurs enfants, tandis que prêtres grecs ou musulmans, s' assemblant à la hâte, tachaient de persuader les hommes de s'imposer une contribution assez forte pour satisfaire à l'insatiable cupidité du vizir, et, à ce prix, d'obtenir de lui de choisir une autre roule. Dans ce cas, l'argent, ou à défaut d'argent, les bijoux des femmes étaient apportés à la résidence la plus prochaine du vizir par les envoyés de ces villes, qui venaient humblement, au nom de leurs concitoyens, décliner l'insigne honneur qu'il voulait leur faire, de pauvres gens comme eux s' avouant indignes des regards rie sa haulesse.

La somme convenait-elle au satrape, il consentait à changer de route, regrettant amèrement, disait-il, de se priver ainsi du bonheur de se rendre près des populations qu'il chérissait particulièrement ; mais souvent aussi, soit caprice, soit que l'impôt ne fut pas assez considérable, il insistait avec une opiniâtreté toute affectueuse sur le besoin insurmontable de son cœur, qui le portait à vouloir absolument jouir de la vue « de ses peuples adorés. » Alors, malgré les larmes et les prières des envoyés, il donnait le signal du départ.

S'il ne trouvait pas en arrivant les contributions dignes de l'importance de la ville, il faisait à l'instant pendre ou périr par le hêtre les envoyés, leur reprochant doucement de l'avoir exposé à méconnaître le cœur et la générosité des habitants en lui offrant de leur part un si pauvre tribut ; il terminait enfin ce discours, empreint d'une bonté toute paternelle, en témoignant l'espoir qu'un peuple qu'il affectionnait, et pour l'amour duquel il avait dévié de sa route, ne se séparerait pas assurément de son bon vizir sans lui donner une preuve évidente d'attachement et d'amour, en d'autre termes, sans lui payer un impôt considérable.

Dans l'effroi qu'inspiraient les Palikares du

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pacha, en présence des victimes récentes de son exécrable cruauté, les malheureux habitants doublaient, triplaient la somme. Alors Ali, embrassant les notables avec effusion, s'écriait — que la punition des premiers envoyés était évidemment juste et méritée, puisqu'ils avaient cruellement trompé leur vizir sur les sentiments dune excellente population qu'il trouvait telle qu'il l'avait toujours jugée dans son cœur.

Pour dernière preuve de son amour pour les habitants, le satrape demandait à les voir réunis, atin de leur faire ses adieux. On obéissait en tremblant à ce nouvel ordre ; hommes, femmes, enfants, l'air sombre et désespéré, s'assemblaient soit sur la place du village, soit dans la plaine. Alors le vizir, mollement couché dans sa calèche, jetait sur celte foule silencieuse et tremblante un coup d'œil souriant. — Lue belle jeune tille lui plaisait-elle, il la désignait du doigt et disait un mot à un de ses officiers. — Etait-ce un jeune garçon d'une taille et d'une figure accomplies, et digne en tout d'entrer dans ses pages, il faisait un autre signe, disait un autre mot, et cette sorte de revue terminée, s'exclamant encore sur l'amour qu'il portait à ce peuple, le vizir annonçait qu'il voulait toujours en conserver près de lui un vivant souve-

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