DE LE V TAU
nir. Montrant alors les captifs désignés par lui, il les faisait emporter en croupe par ses Albanais; et ces nouvelles victimes de ses passions effrénées allaient augmenter le nombre des femmes de son sérail , ou des pages de son palais.
Et le satrape continuait placidement sa route, levant ainsi partout sur son passage un effroyable impôt d'or, de sang et de créatures de Dieu... ne laissant après lui que misère, mort et désespoir.
lue fois pourtant, Ali de Tebelen , dans un de ses voyages en Epire, déploya une audace, une présence d'esprit et un courage si merveilleux, que l'adresse et l'intrépidité de sa conduite, dans cette circonstance, suffirent pour le placer bien au-dessus des hommes les plus braves et les plus habiles.
11 venait récemment d'être nommé pacha de Thessalie; son autorité n'étant pas encore solidement établie, il sentait le besoin de tout risquer pour assurer à jamais son pouvoir cl l'impunité de ses forfaits, et pour donner de lui, au\ peuples qu'il voulait si outrageusement dominer, une idée presque surnaturelle.
Il fut conduit à l'acte dont on va parler, acte
aussi prodigieux dans son succès que dans sa témérité, par trois raisons :
Par son imperturbable confiance dans son étoile, fruit des éternelles prédictions de sa mère; — par une confiance non moins enracinée dans sa force et dans son adresse ; — enlin par la certitude où il était que les peuples commençaient à murmurer sourdement contre ses exactions et ses cruautés, et que, sans un coup de vigueur et d'éclat, il serait tôt ou tard massacré, tandis que s'il réussissait dans son dessein, son pouvoir devait être à tout jamais assuré.
LE CO.MliAT.
— C'était environ quatre ans avant la maladie mortelle de Khamco ; Ali, récemment nommé par la Porte pacha de Thessalie , n'avait que trente-quatre ans. — Il parcourait la Tessarotie, district très-voisin de Souli et peuplé d'une race guerrière aussi indomptable que
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féroce. Ses exactions et ses cruautés, on Ta dit, commençaient à indigner les Albanais. Il voulait donc, par une tentative hardie, apparaître aux populations épouvantées comme un être presque surnaturel , ou périr dans la lutte ; certain que ses bandes de Palikares ne suffiraient pas toujours pour le défendre contre les masses soulevées ; tandis que, l'esprit grossier et superstitieux de ces malheureux peuples une fois profondément frappé, Ali comptait s'imposer à eux comme une nécessité fatale et providentielle , que nul pouvoir humain ne pourrait abattre.
Il était donc arrivé près de Levtochor, village de Thessalie, surtout renommé par la bravoure de ses habitants, parmi lesquels on remarquait trois frères, trois Klephtes, appelés les trois Demir-Dost, hommes d'une taille colossale, d'une force athlétique et d'un courage héroïque. Le satrape avait calculé sa marche de façon à pouvoir surprendre ce village pendant la nuit, afin de s'emparer de ces trois Klephtes renommés dans les montagnes. En effet, ses Palikares arrivent en grand nombre; Levtochor est cerné, et les trois Demir-Dost sont saisis et garrottés après une résistance désespérée.
Au point du jour, Ali, superbement velu,
suivi de deux mille Albanais, montant un cheval arabe d'une rare beauté et d'une robe noire comme l'ébène, recouvert d'une housse de peau de tigre, dont les ongles étaient d'or, et dont la tète, ornée d'yeux de rubis, semblait béante sur la croupe, Ali se rendit au milieu d'une espèce de plate-forme entourée de rochers à pic. Par ordre du satrape, les habitants furent assemblés, puis , selon sa coutume, il imposa une contribution et ordonna l'enlèvement d'une jeune fille qui se trouvait fiancée à l'aîné des De mir -Dos t.
Ces ordres donnés, le satrape, toujours à cheval, fit approcher de lui les trois Klephtes chargés de liens , espérant que le caractère indomptable de ces guerriers provoquerait une scène qu'il était d'ailleurs décidé à amener luimême. Mais l'aîné des frères prisonniers alla bientôt au-devant des vœux d'Ali.
a Je vais prendre ta fiancée, ton or et ta vie, — lui dit le satrape de sa voix douce et mélodieuse, en le regardant d'un air souriant, du haut de son cheval, qui piaffait d'impatience.
— Tu vas prendre ma vie... parce que cent jakals sont plus qu'un loup, — répondit le Souliole avec un accent de mépris farouche en
montrant les soldats albanais du vizir ranges en ligne.
— Non, mon fils, je viens prendre ta vie, ton or et ta fiancée, parce qu'un lion est plus (oit que trois loups , — dit le vizir toujours placide.
— Oui, si les trois loups sont dans le piège! — reprit le second des Demir-Dost avec un sourire amer.
— \on si les trois loups sont libres, —
dit le vizir, sans perdre de son imperturbable mansuétude.
— Les femmes disent $if et les hommes vuici1, — répondit l'autre Klephte.
— Et moi Ali, le lion de Tebelen , je dis qu'on les délivre à l'instant, ces trois braves loups! pour voir s'ils oseront attaquer le lion en face. »
Et par l'ordre d'Ali les liens des trois frères tombèrent.
D'abord stupéfaits , ils attachèrent bientôt sur le vizir des yeux élincelants de fureur.
S1 adressant alors à l'aîné, Ali continua d'un air radieux et inspiré qu'il prenait rarement, mais qui devait avoir une grande influence sur
1 Proverbe épirote.
ces esprits grossiers : a Je prends la fiancée, ton or et ta vie, Demir-Dost ; sais-tu pourquoi? Ce n'est pas parce que j'ai là trois mille Palikares et Armatolis; ils vont s'éloigner! » Et, sur un signe impérieux du vizir, ses troupes se reculèrent.
« Ce n'est pas parce que je suis pacha de Thessalie; voici ma pelisse et mon aigrette à mes pieds! n et il se dépouilla de sa pelisse et de son aigrette.
« Ce n'est pas parce que je monte ce vaillant cheval, fils d'Orner; qu'il soit libre!... » Et Ali, descendant de cheval, lui donna une vive saccade; le cheval se cabra et s'échappa bientôt en bondissant.
Ali continua. «Ce n'est pas non plus parce que mes pistolets reluisent de pierreries; ce n'est pas parce que mon sabre et mon poignard sont du plus fin damas. Les voilà! » Et il jeta ses armes loin de lui.
Puis il reprit avec un accent souverain et des gestes remplis d'une majesté calme et terrible comme celle de Jupiter-Tonnant : « Je
prends ton or, ta femme et la vie Veux-tu
savoir pourquoi, fils de Demir-Dost? Lève les veux au ciel... lu le sauras; car tu verras l'aigle Tondre sur le corbeau et le dévorer. Abaisse