‹ DeleytarChapitre 28 sur 30 · DEL Ë Y TAU · texte numérisé non relu

DEL Ë Y TAU

les yeux sur la terre... et tu le sauras, car tu verras le cerf dévoré par le lynx du Pinde. Regarde au fond des mers, et tu le sauras, car tu verras le requin dévorer le thon et la dorade. Eh bien! mon fils, ceci est écrit là-haut de toute éternité en lettres de sang! 11 faut donc t'y soumettre , car la nature a fait le corbeau , le cerf et la dorade pour être la proie de l'aigle, du lynx et du requin? Comme la nature t'a fait pour être ma proie, car tu es faible, et moi je suis fort... voilà pourquoi je prends ton or, ta femme et ta vie !

— Tu es fort parce que tu es vizir , et que tes Palikares obéissent à leur vizir! — dit amèrement l'ainé des trois Klephtes.

— Je suis fort parce que je suis Ali, le lion de Tebelen. Je suis fort comme est fort l'aigle des Haliacmonts, parce qu'il est aigle ; comme est fort le lynx du Pinde, parce qu'il est lynx, et comme est fort le requin du golfe de Kiefali, parce qu'il est le requin... et toi, tu es faible et tu es ma proie, parce qu'il est écrit là-haut que tu serais faible et ma proie ; soumels-toi donc... Voulez-vous voir d'ailleurs, fils de Demir-Dost, combien votre nature est inférieure à la mienne? Prenez chacun un fusil, un sabre et une hache; donnez-moi un fusil, un sabre et une hache, et

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moi, moi seul, je vous tuerai lous trois; et ni votre plomb , ni votre fer ne m'atteindront , et cela parce que vous êtes Demir-Dost, et que moi je suis Ali de Tebelen. Et si je vous lue tous trois, votre or, votre fiancée, votre vie ne doivent-ils pas être à moi ?

Il y eut dans F accent, dans les traits, dans le maintien d'Ali , une conviction de triomphe si souveraine, exprimée avec une telle sérénité d'audace, que les trois frères ne purent s'empêcher de trouver quelque chose de surhumain dans l'inexplicable assurance du vizir, bien qu'ils fussent encore loin de croire qu'il consentirait à l'épreuve du glaive.

Mais Ali, emporté par la grandeur sauvage de l'action qu'il méditait, rassuré par son inébranlable confiance dans son étoile, poussé par un secret et inexplicable instinct qui lui disait que sortir victorieux de cette terrible épreuve , c'était s'assurer pour l'avenir un pouvoir sans bornes; Ali, décidé à tout risquer pour tout conquérir, fit signe à un de ses officiers et lui ordonna de lui apporter les pistolets d'un de ses Palikares, ainsi qu'un long fusil, un sabre et une hache d'armes; les mêmes armes devaient être distribuées aux trois frères Klephtes, qui attendaient la lin de cette scène avec une

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indécision farouche, craignant toujours d'être les jouets de quelque sanglante raillerie du satrape...

Les préparatifs et la scène de ce combat étaient d'une grandeur tout homérique. Le soleil se levait derrière les cimes des montagnes boisées du Levtochor , tandis que le brouillard du matin baignait encore leurs pieds de ses vapeurs bleuâtres. L'horizon pur et lumineux était partout découpé par d'immenses dentelures de rochers nus et gris; seulement à l'ouest, à travers une large crevasse , on pouvait voir au loin et à une énorme profondeur la fertile vallée du Caritène, ça et là coupée par les circuits onduleux de ce fleuve et encaissée par les escarpements neigeux du Zalongos.

Le lieu du combat était une plate-forme entourée de blocs de granit , formant une sorte de sauvage et gigantesque amphithéâtre.

Par ordre d'Ali, ses Albanais s'y groupèrent, taudis que la population du Levtochor, debout, immobile et muette, attendait avec une sorte de terreur superstitieuse l'issue de ce combat si inégal en apparence.

D'une taille moyenne, souple, alerte et vigoureuse, Ali de Tebelen avait alors trentequatre ans. Ses grands yeux bleus, doux et

Tiers à la fois, étaient couronnés d'un front blanc ouvert et élevé, sur lequel se dessinaient d'étroits sourcils châtains à peine arqués. Sa barbe, d'un blond foncé, soyeuse, brillante et parfumée, entourait le bas de son visage, et mêlait ses tons dorés à la carnation pale et délicate de ses joues, d'un contour parfait. Enfin ses lèvres, d'un rouge de corail humide, dans leur habituel et séduisant sourire, laissaient voir des dents d'un émail éblouissant, que la couleur brune des moustaches d'Ali rendait encore plus éclatant.

Le vizir n'avait gardé sur lui que son yellek, veste de velours cramoisi, richement brodée, sa jupe blanche albanaise et ses bottines de maroquin , presque cachées sous l'or qui les couvrait.

Toujours calme et dédaigneux, comme s'il avait eu la conscience de ne courir aucun danger, le vizir serra autour de sa taille la ceinture de cuir d'un de ses Palikares, garnie de fontes renfermant de lourds pistolets; il y suspendit encore une courte hache d'armes à large fer, et prit en main un fusil, dont il dédaigna même, par calcul sans doute, d'examiner la pierre.

Muets et sombres, les fils de Dcmir-Dost ,

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armés comme Ali, attachaient sur lui leurs regards farouches, qui trahissaient pourtant une sorte de terreur sourde et involontaire; car la heauté, le sang-froid et l'air impérieux d'Ali de Tebelen semblaient à ces Klephtes presque surhumains. Selon le calcul du vizir, tantôt ils pensaient qu'une invisible puissance pouvait seule lui donner assez de confiance en son étoile pour oser affronter si aveuglément les périlleux hasards de ce combat inégal , tantôt ils croyaient qu'ils allaient être, quoique libres, victimes de quelque piège terrible; qu'ils allaient pour ainsi dire combattre sur un terrain partout miné sous leurs pas... Quoique rapide et fugitive, cette impression dcvaif laisser un germe fatal dans l'esprit des trois frères.

Néanmoins, toujours intrépides, les bras fièrement croisés sur le canon de leurs fusils, ils dressaient de toute sa hauteur leur taille herculéenne. Coiffés du fez, les tempes et le menton rasés, ils portaient, par un caprice sauvage, leurs longues et épaisses moustaches noires, nattées et rattachées derrière leur cou de taureau. Leurs figures mâles semblaient bronzées par les fatigues de la vie nomade et guerrière qu'ils menaient incessamment ; enfin leurs jambes, couleur de brique, museuleuses, cicatrisées

par les ronces et à peine recouvertes «l'une peau de chèvre non tannée, paraissaient plus brunes encore par le contraste de la jupe de grosse toile blanche qui, serrée autour de la taille des Albanais, couvre à peine leurs genoux.

Dans L'attente du combat, parfois les trois frères du Levtochor, frémissant d'impatience et de rage, se secouaienl dans l'épaisse toison de mouton noir qui couvrait leurs robustes épaules, ainsi que les bêtes fauves frissonnent sou- \ent dans leur pelage hérissé à l'approche d'un grand péril.

Tout à coup la voix pure et sonore d'Ali de Tebelen se lit entendre : « Heureux RU de Levtochor! — dit-il, — heureux... heureux de périr de la main d'Ali le prédestiné!... Une dernière fois regardez vos montagnes, nue dernière fois regardez vos maisons, une dernière fois regardez vos femmes... car, ainsi que cet aigle qui plane sur vos têtes... (et il ajusta un aigle que le hasard fit passer au-dessus de lui à une grande hauteur), vous allez dormir pour toujours sur la bruyère fleurie!

En effet, en disant ces mots, Ali de Tebelen visa l'oiseau, le coup partit, et, après deux ou trois coups d'aile convulsifs, l'aigle tomba rapidement aux pieds du vizir.

A cet acte d'adresse, dans lequel ils crurent voir un fatal présage , les trois Klephtes pâlirent... Les habitants de Levlochor , effrayés, baissèrent tristement les yeux , tandis qu'au contraire les Palikares du vizir jetèrent un cri d'admiration triomphante.

u Allons, allons, braves loups, vous êtes libres î la plaine est à vous comme au lion , qui va montrer que son droit, c'est sa force! — s'écria le vizir en jetant au loin son fusil ; puis d'un bond il s'élança à une assez grande distance de ses trois adversaires. Prenant alors un de ses pistolets, il en appuya le canon sur son avant-bras gauche, et se mit à courir par bonds irréguliers et vigoureux, s' éloignant ou se rapprochant des Demir-Dost , afin de rendre par ces brusques mouvements leur point de mire plus difficile.

Ce qui devait surtout servir Ali dans cette lutte disproportionnée, c'était l'incroyable justesse de son coup d'œil et la précision surprenante de son tirer, que la précipitation du galop d'un cheval ou d'une course rapide dérangeait à peine.

Ce qui devait surtout servir Ali , c'était encore, on l'a dit, l'inquiétude farouche des trois Klephtes, qui, s'attendant à chaque instant à

LE COMHAT. 'Il

toml)er dans quelque piège invisible, sentaient leur courage se paralyser à chaque instant.

Pourtant ils se disposèrent à combattre...

Au moment où le vizir vit les trois frères se séparer pour l'envelopper et épauler leurs armes, il ajusta l'aîné, en disant tout bas : « Assistez-mui, ma mère ! ! »

Trois coups de feu partirent presque en même temps...

Celui d'Ali , et ceux de deux de ses adversaires.

Mais deux balles perdues sifflèrent auxoreilles du vizir, tandis que la sienne atteignit au flanc un des Klephtes, qui s'affaissa lourdement, après avoir tourné sur lui-même , levé sa tête vers le ciel et étendu ses grands bras comme s'il avait voulu embrasser le vide.

Une minute d'hésitation pouvait perdre Ali ; aussi , à peine sa victime fut-elle tombée que , par un mouvement plus rapide que la pensée, jetant son pistolet et profitant de l'indécision des Klephtes, qui, témoins de la mort de leur frère, restèrent un instant paralysés par la douleur et par la rage, le vizir d'un bond fut auprès d'eux... mais à les toucher, mais face à face, mais poitrine contre poitrine... alors là, trait d'audace inouï, croisant ses bras désarmés et

jetant un regard fulgurant sur ses ennemis, il s'écria d'une voix éclatante : n Qui peut donc résister au lion ? »

Plus épouvantés, sans doute, de cette action extraordinaire que d'une attaque impétueuse, les deux Klephtes reculèrent d'abord , frappés de stupeur ; puis, revenant tout à coup à eux , ils voulurent fondre sur le vizir ; mais, ayant profité de leur trouble pour se mettre en défense , Ali, d'un coup furieux de sa lourde bacbe , fendit le crâne à l'un des combattants, et du revers de la même arme renversa le dernier des Demir-Dost sur les cadavres de ses frères.

Se retournant alors vers le peuple, Ali de Tebelen , avec un calme souverain , montrant ses trois victimes du bout de sa bacbe, s'écria :

a Je l'ai dit , un lion est plus fort que trois loups, parce qu'il est le lion ! a

Puis, cacbant sous un semblant d'indifférence et de sérénité l'orgueil du triompbe et les terribles émotions qui avaient dû et devaient l'agiter encore, Ali s'écria : « Mon cheval! »

Un esclave nègre le lui amena.

Sautant alors légèrement sur ce magnifique animal, tout resplendissant d'or, de pourpre et d'acier, le vizir, une fois en selle, par une

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brusque saccade, lit cabrer sa monture , et, la maintenant presque droite, la lit ainsi marcher quelques pas , fièrement dressée sur ses jarrets nerveux.

Vêtu de sa jupe blanche et de son yellek cramoisi resplendissant de broderies, la tête nue, ses longs cheveux au vent, le front menaçant, l'œil intrépide, les narines gonflées par la vue du carnage , Ali de Tebelen , si impérialement campé sur ce cheval noir aux crins flottants , qui , hennissant avec furie , battait l'air de ses jambes de devant, et se cabrait toujours d'une manière effrayante... Ali de Tebelen devait apparaître à cette population épouvantée comme un être surhumain, lorsque la fatalité vint jeter un nouveau prestige sur cette ligure d'un caractère si grand cl si terrible...

Le soleil, qui s'était lentement élevé à l'horizon, dépassant la cime des montagnes du Levlochor, jeta ses premiers rayons sur Ali de Tebelen, qui parut ainsi tout à coup enveloppé d'une auréole de lumière, tandis que le reste de la plate-forme et des spectateurs de cette scène restèrent dans L'ombre un moment encore.

Souriant cl lier de ce hasard qu'il prit pour un heureuv présage, voulant laisser le peuple

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sur une impression presque fatale et terminer à propos cette scène d'une si puissante influence pour l'avenir, le satrape jeta son cri de guerre, ses Palikares se levèrent en tumulte , prirent leurs armes, et le vizir disparut bientôt à leur tête par un chemin creux qui conduisait à cette esplanade.

Stupéfaite, effrayée de ce combat rapide, de ce triomphe soudain , de cet éclat , de cette brusque disparition , la population de Levtochor resta convaincue, dans sa terreur, qu'Ali de Tebelen était plus qu'un mortel, et que ce serait folie et vanité que de vouloir désormais résister à ses ordres , si arbitraires , si cruels qu'ils fussent.

Malheureusement , du Levtochor cette croyance désastreuse se propagea peu à peu dans toute l'Albanie ; de naturelles, les circonstances du combat devinrent fabuleuses! L'imagination sombre et ardente de ces peuplades, dénaturant ces faits , vint encore augmenter de si funestes exagérations. Enfin , ce ne fut plus sous le fer et sous le plomb d'Ali que les trois Klephtes étaient tombés, mais seulement sous son regard, doue d'une puissance mortelle...

Ainsi , selon sa politique infernale , toujours

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heureusement servie d'ailleurs par le destin, le vizir devint bientôt dans tout l'Epire un objet de terreur muette, un fléau dévastateur sous les coups duquel tous devaient se courber sans murmure et sans espoir, parce que l'invisible main de Dieu voulait sans doute, disaient les Albanais, infliger Ali de Tebelen à l'humanité!

Le grand instinct militaire d'Ali, son habileté stratégique dans l'espèce de guerre de partisans que nécessitaient les localités de l'Epire et du nord de la Grèce , se développa bientôt, et surtout lors de la rupture qui éclata entre la Turquie, l'Autriche et la Russie, vers 1788, — peu de temps avant la maladie mortelle de Khamco.

Ali, arrivant au camp des Ottomans pour renforcer leur armée, se présenta au grandvizir à la tête de quatre mille Albanais et de cinq cents cavaliers Guègues, merveilleusement armés, disciplinés et d'une bravoure redoutable. L'intrépidité, le sang-froid, les ressources de l'esprit audacieux d'Ali de Tebelen , L'influence qu'il avait sur les troupes lui assurèrent bientôt une haute position dans l'armée,

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et, en récompense des services qu'il avait rendus pendant la campagne , le titre de pacha , la charge de Dervendji (grand-prévôt des rottleg), de plus celle de gouverneur de Tricala , ville située à Test du Pinde en Thessalie , entre Larissa et Janina , lui furent décernés par le sultan.

La présence d'Ali n'étant plus nécessaire à Tannée, il revint dans son gouvernement.

L'Epire était dans un tel état d'anarchie que les grands vassaux de l'empire ottoman , oubliant qu'ils n'étaient que feudataires de la Porte, se regardaient comme souverains presque absolus de leurs pachaliks; aussi se faisaient-ils continuellement la guerre pour se chasser mutuellement de leurs gouvernements ; une fois maîtres de la position par la ruse ou par la force des armes, ils envoyaient un hrm;in respectueux au sultan, tirman dans lequel ils accusaient le pacha ou le bey dépossédé de trahison envers la Sublime-Porte; demandant de plus la moitié des dépouilles du traître supposé , comme récompense de leur zèle. Ordinairement ce iirman était porté au divan de Conslanlinople par les affidés du vizir usurpateur, qui, grâce à la corruption et à l'autre moitié des dépouilleslidèlement abandonnées au

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sultan , obtenaient presque toujours la confirmation du pachalik.

Ali n'agit pas autrement pour s'emparer du Sangiak de Janina. Les trésors du gouverneur de ce beylik étaient immenses. Ali, après lavoir vaincu par la force des armes, fit une large part à l'avarice du divan de Constantinople; le sultan toucha trois millions , et , pour prix du meurtre du pacha de Janina , qu'Ali avait représenté à la Porte comme vendu à la Russie, Ali, confirmé dans le pachalik dont il s'était emparé, fut de plus gratifié de la charge de grand-prévôt des routes de la Homélie.

Telle était la position inespérée à laquelle Ali, fils d'un obscur bey de la Toscaria, était arrivé par son courage, par son audace, par sa ruse, par les menées de sa politique aussi liabile que corruptrice, el surtout, il Ta dit souvent lui-même, par cette conscience fatidique <ln bonheur de son étoile, qui lui faisait entreprendre avec certitude de succès les desseins les plus téméraires. Quanta son in croyable croyance en soi, il la devait aux prédictions incessantes de sa mère, qui L'avait ainsi l'ait, — homme cl vizir , — répétait-il avec L'accent de la gralilude la plus profonde.

On comprendra donc les terribles anxiétés

d'Ali de Tebelen lorsqu'il apprit la maladie de Khamco , et l'impatience féroce avec laquelle il se rendait à Tebelen pour y voir sa mère mourante.

Celait le lendemain du jour où Alichaël avait été enlevé si cruellement à son père et à sa mère.

Le sombre château de Tebelen s'élevait presqu'à pic sur les bords du Voïoussa. D'un aspect triste, bizarre et grandiose, cet édifice tenait à la fois de la forteresse, de la prison et du minaret ; de rares et étroites fenêtres treillissées s'ouvraient cà et là irrégulièrement sur ses mûrs de granit, une porte basse, recouverte d'une épaisse grille de fer, donnait seulement accès dans l'intérieur de cette habitation féodale, et deux; redoutes, dont les feux se pouvaient croiser sur son unique entrée, s'élevaient à quelques pas de la poterne. Enfin,

à défaut de pont, un bac, sorte de grossier caisson carré, amarré le long du fleuve, servait de communication avec son autre rive.

La tourmente continuait toujours; la pluie tombait à torrents; le soleil levant luttait avec peine contre d'immenses avalanclies de nuages sombres et bitumineux, et jetait une lueur rougeàtre sur la crête sourcilleuse du Maïle-Dam, qui se détacbait noir et désolé de cette zone de pâle lumière.

La troupe de Guègues qui, sous le commandement du Bektadji, emmenait Micbaël , se trouva bientôt en face du cbàteau.

Après cette course précipitée , ces cavaliers étaient ruisselants d'eau et couverts de fange. A peu de distance derrière eux, arrivèrent Marco Ducas et sa femme , baves , livides , les yeux rouges et secs. En vain les soldats avaient, depuis leur sortie du défilé , pressé le pas de leurs montures , en vain ils avaient menacé ces deux malheureux montagnards, et même tiré sur eux plusieurs coups de fusil. Ce père et cette mère infortunés n'avaient pas voulu quitter la trace de leur enfant, et, tantôt cachés par les escarpements des rochers, tantôt suivant l'escorte en prolongeant la crête des bailleurs , ils

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étaient arrivés à Tebelen presque en même temps que les Albanais.

A peine les cavaliers avaient ils mis pied à terre, qu'un deux tira un coup de fusil. Aussitôt quelques Armafoles, sortant du château, démarrèrent le bac qui , hùlé sur ses deux câbles, traversa lentement le fleuve, et vint recevoir le Bektadji et sa suite.

A la poterne, celui-ci descendit de sa mule , confia Aiichaël à deux esclaves noirs qui se présentèrent, leur dit quelques mots tout bas, et se dirigea rapidement vers la partie du château où était située la demeure de Khamco.

Pour y arriver, il lui fallut traverser une longue galerie remplie de Palikarcs, tous superbement vêtus , sorte de garde d'honneur dont Ali voulait toujours voir sa mère entourée. Leurs armes étincelanles étaient suspendues aux murailles. Prêts à partir au moindre signal, les uns jouaient aux dés, ceux-ci fumaient accroupis sur un long divan de paille, d'autres dormaient étendus sur le sol, couchés sur leurs épais képé, tandis que ceux-là fourbissaient avec soin leurs sabres à fourreaux d'argent ou leurs riches pistolets incrustés de nacre. Dans une autre pièce se tenaient des devins, des magiciens, et quelques pauvres dan-

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seuses bohémiennes, brunes, maigres ri effarouchées,, vêtues d'étoffes de couleurs tranchantes et de clinquant terni. La veille, parmi de ces caprices bizarres nés des rêves brûlants de la lièvre, khamco mourante avait demandé à voir ces malheureuses exécuter quelques-unes de leurs danses; mais comme elles étaient à Gormoovo, village distant de siv lieues de Tehelen, aussitôt les Albanais avaient monté î'i cheval, et quatre heures après, les brunes filles d'Egypte, apportées en croupe par les soldats, attendaient en tremblant les ordres de Khamco, qui, profondément absorbée, ne voulut pas les voir.

Ayant traversé cette foule empressée, inquiète , non par suite de l'attachement qu'elle portait à sa farouche maîtresse, mais parce que chacun redoutait toujours de se voir l'objet de quelque sanglant caprice de la terrible mourante, le Bektadji parvint à l'entrée d'une cour dans Laquelle aboutissait un long corridor orné de colonneltes de marbre, et qui conduisait à la porte extérieure de l'appartement de Khamco, gardé par des eunuques noirs.

Alors le bektadji heurta légèrement à ceUo porte; une des femmes de Khamco l'ouvrit,

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souleva un long pan de tapisserie, et demanda au magicien ce qu'il voulait.

« L'enfant du radja est ici... Faut-il commencer les mystères d'Eblis?

— Pas encore, » revint bientôt dire l'esclave; puis elle rentra dans l'intérieur de l'appartement.

C'était une vaste pièce, formant un carré long, et dont les murs, contre l'habitude orientale, étaient recouverts de tapisseries de haute lice, d'un vert sombre à feuillage, tenture qu'Ali de Tebelen avait fait venir de France pour sa mère. — Un large, bas et profond divan de brocart de Lyon, or et incarnat, régnait tout autour de cette pièce. Bien qu'il fit grand jour, d'épais rideaux voilaient l'étroite et unique fenêtre qui aurait pu éclairer l'appartement, et les bougies de quelques girandoles de cristal y jetaient seules une clarté douteuse. Une immense cheminée dont le chambranle de marbre noir se composait de deux cariatides antiques, jetait une chaleur considérable; car son large foyer, rempli de braise rouge, semblait une fournaise ardente. Le vent d'ouest mugissait tristement dans les longues galeries extérieures du sérail, et se mêlait aux aboie-

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monts lugubres dos molosses, énormes cliions de garde.

Trois porsonnos se trouvaient réunies dans cette vaste salle, une \ieille esclave cypriote, qui de temps à autre avivait le feu, Khamco et sa fille Kaïnitza.

A demi couchée sur le divan, dans l'angle de la muraille qui avoisinait la cheminée, Khamco, enveloppée de fourrures, était assise sur son séant et regardait attentivement sa fille, qui, sans doute vaincue par les veilles et la fatigue, s'était endormie, couchée aux pieds de sa mère, en voulant les réchauffer contre sa poitrine.

Tour à tour reflétés par la lueur ardente du foyer, et par l'incertaine clarté des bougies, les traits de Khamco avaient une indéfinissable expression d'orgueil, de douleur et de désespoir.

La mère d'Ali de Tebelen avait cinquantesix ans. Autrefois si belle, sa figure portait alors la cruelle empreinte d'une vieillesse sans doute hâtée par quelque terrible infortune; ses longs cheveux blancs tombaient on nombreuses boucles sur ses épaules; son front décoloré, froid et uni comme du marbre, et que par bizarrerie les rides semblaient avoir respecté, était vaste, proéminent, et surplombait un orbite profond

22i DELEYTAR.

où luisaient deux grands yeux noirs brillants du

sombre feu de la fièvre. Ses joues creuses étaient pâles, mais ses lèvres étaient d'un rouge vif, étrange à voir; ses bras amaigris sortaient des grandes manches de sa pelisse de fourrure noire. Absorbée dans la contemplation de sa fille, Khamco appuyait sur une de ses mains sa tète pesante et douloureuse.

Kaïnitza, vêtue à la mode albanaise, d'une longue robe de soie bleue et d'une sorte de tunique brune brodée d'argent et de soie, serrée autour de sa taille par une écharpe de cachemire, était dans tout l'éclat de sa mâle beauté; car elle ressemblait beaucoup à sa mère ; ses tresses brunes, dérangées pendant son sommeil, voilaient presque entièrement son visage. Assise et à demi couchée aux pieds de Khamco, sa taille extrêmement cambrée par cette position montrait ainsi ses nobles proportions.

u Ali ne vient pas... je ne verrai pas Ali, » disait Khamco à voix basse, l'œil cave, fixe et ardent.

Et elle demeura longtemps silencieuse.

« Ali ne viendra pas , — reprit-elle , — il est devant Panagia. Depuis trois mois que dure le siège de cette ville , mon fils a perdu là bien des soldats... S'il l'abandonnait aujourd'hui,

L'ESCORTE. 22b

tant de sang aurait été inutile... Non, non, Ali ne viendra pas ! n repéta-t-elle en se rejetant sur le divan avec un mouvement désespéré qui éveilla Kaïnitza ; celle-ci se redressa vivement et comme en sursaut ; puis revenant à elle :

« Je dormais... je crois, ma mère... Et vos pieds... sont-ils toujours glacés?

— Ali ne viendra pas, — lui dit tristement Khamco.

— Ali... viendra, ma mère...

— Gomme il tarde! Et je le sens... la vie va s'éteindre en moi ! Mon fils! mon fils!... ne pas revoir mon fils !

— - Ali viendra... Hier, il a dû recevoir votre message; ce soir, il sera près de vous; rassurez-vous, ma mère.

— Mais ce siège, cette bataille, cette armée?...

— Siège, bataille, armée, il quittera tout pour venir auprès de celle qui, dit-il, l'a fait homme cl vizir.

— Oli ! il faut qu'il vienne... car je me sens mourir.

— IVon, non, ma mère, vous ne mourrez pas... Le Béktadji a enlevé cette nuit un fils de radja, et il dit que maintenant son philtre sera souverain.

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— Encore du sang ! — dit khamco avec abattement.

— Mais c'est votre vie, ma mère, que ce philtre, — dit Kaïnitza étonnée des scrupules de Khamco.

— Pourquoi vivre désormais? Ali n'est- il pas vizir? Que je le voie seulement, et je meurs contente...

— Il faut vivre, ma mère, — dit Kaïnitza d'un air sombre et presque farouche.

— Et pourquoi? — répéta Khamco avec exaltation. — La révélation n'est-elle pas accomplie? ces signes mystérieux que chaque soir... au soleil couchant, je voyais briller dans les airs pendant l'enfance d'Ali, ces signes n'ontils pas dit vrai?... mon fils n'est-il pas pacha deThessalie et de Janina ?... Aussi, maintenant, mon heure est venue à moi, qui, dans mon orgueil de mère, ai toujours méprisé l'amour des hommes, parce que, lorsqu'on a eu pour fils le lionceau... puis le lion de Tebelen, on doit mépriser profondément tous les autres hommes.

— Et cela est vrai, ma mère; — j'étais bien jeune, et je vous voyais, belle et fière, sourire dédaigneuse lorsque vous entendiez parler de l'amour (pie vous inspiriez aux plus redoutables capitaines de la Toscaria...

— C'est qu'Ali de Tebelen était mon lils !...« — dit Khamco avec un accent triomphal.

Kaïnitza continua, enobservanl attentivement les traits de khamco, comme si elle eût calculé l'effet de chacune de ses paroles :

«Aussi pendant bien longtemps, ma mère, les chants des Armaloles n'ont été que de tristes plaintes sur les orgueilleux dédains de khamco, la pâle veuve de Yely-Bey... Ils comparaient la hauteur de son cœur indomptable à la cime sauvage et glacée du Méjourani, dont aucun pied humain n'a foulé la neige éternelle...

— Ali de Tebelen était mon lils ! » répéta khamco avec un air de fierté rayonnante, qui sembla donner quelque vie à ses traits déjà décomposés par l'approche de la mort.

kaïnitza continua :

« Dans la plaine et dans la montagne, on ne prononçait le nom de la veuve de Yely-Hey qu'avec une sorte de respectueuse terreur.... L'Albanais, le Palikare, le klephte ou le Kadja, du plus loin qu'ils l'apercevaient, la saluaient comme une sultane impériale.

— Et j'étais enivrée de cr^ respects, mon enfant, — dit khamco, — et mon orgueil en allait aux nues... et j'aurais, s'il l'avait fallu, payé cette admiration, cr> respects, de ma vie, des

tortures les plus affreuses... parce que c'était à la mère d'Ali de Tebelen que tant d'hommages s'adressaient ! parce qu'en m' honorant ainsi, on honorait la mère de mon fils, parce qu'enfin choisie par le destin pour être sa mère... je me serais voulue reine, déesse... Et, crois-moi... — ajouta Khamco, redressant fièrement sa tète et rejetant sa chevelure blanche en arrière par un mouvement d'une majesté sublime, — et, croismoi, celle à qui le destin révèle ce qu'il m'a révélé... celle à qui il a donné pour fils Ali de Tebelen, celle-là est plus qu'une mortelle !... »

Emportée par son amour filial, sauvage et farouche, Kaïnitza venait d'atteindre son but, car elle n'avait voulu exalter ainsi jusqu'au délire la fatale et superbe monomanie de sa mère qu'afin de la précipiter plus sûrement encore dans un épouvantable souvenir, abîme de honte et de dégradation, espérant que Khamco, pour assouvir sa vengeance, consentirait à l'espèce de sacrifice humain qui, suivant une abominable superstition , pouvait seul prolonger ses jours.

Répétant donc lentement les derniers mots de Khamco, Kaïnitza reprit :

- Et vous dites vrai, ma mère... celle à qui le destin a révélé ce qu'il vous a révélé... celle

L'ESCORTE. >ii»

à qui il a donné pour fils Ali, le lion de Tebelen , Ali-Pacha de Janina... oui, oui, celle-là est plus qu'une mortelle. »

khamco redressa de nouveau son front mourant, aussi orgueilleusement que s'il eût porté un royal diadème.

« Pourquoi faut-il donc, — reprit Kaïnitza tremblante, en songeant à l'épouvantable tourmente que ses paroles allaient soulever dans lame de sa mère, — pourquoi donc faut-il que le plus infâme brigand Lapés puisse venir dire en face du lion de Tebelcn : Ali, toi pacha de Janina; Ali, toi vizir de Thessalie; loi qu'on n'aborde qu'à genoux et avec terreur; toi qui d'un signe envoies parquer les populations du nord au sud et du sud au nord comme de vils troupeaux:; loi qui d'un signe envoies tes nuées d'Armatoles et de Palikares porter la mort, le ravage et l'incendie au sein des villes les plus puissantes; toi plus riche qu'un roi; toi plus brave et plus beau que le plus brave et le plus beau de tes capitaines ; toi qui possèdes plus de cinq cents femmes dans tes sérails; toi dont le sultan enfin ne prononce le nom qu'avec inquiétude au milieu de son divan assemblé...

— Prends garde ! prends garde ! — dit tout bas Khamco, les yeux ardemment fixés sur sa

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