Voir l'éd. V. Cian, Florence, 1910, p
3. Rabelais (I, r.vm) : « l'énigme trouvé es fondcmeus de l'abbaye des Thelemites ».
XXVI INTRODUCTION
pratiquant lui-même dans son obscur et symbolique ouvrage. Enfin, à la cour même, le roi, sa sœur cachaient le sens de leurs vers sous des symboles empruntés à l'antiquité et à la pseudo-science du temps. Je trouve dans le manuscrit 1722 delà Bibl. Nat. (fol. 76 v°), un rondeau du roi ou de Marguerite, qui ne le cède en rien aux dizains les plus obscurs de Scève :
Quelle douleur je voy ? La pourrons nous scavoir ?
C'est de grâces le dueil qui mort veult depourveoir,
Pour qui en est la pompe, à la seulle estimée
Qui mect en cendre odeur ceste amour consumée.
Le feu vient du quarquaz n'ayant plus de pouvoir.
Mais qui brusle en ce feu ? Les doulceurs qu'on peult veoir
En corps qui peult chascun justement esmouvoir,
Par quoy tout est hay après l'avoir aymee.
Quelle douleur !
Qui aura pleurs assez pour ses oz recevoir, Venus qui la pleurant a droict faict son debvoir. O soit trop malheureux qui sert la Renommée De beaulté glorieuse estant si bien formée Si petit feu nous rend indignes de la veoir
Quelle douleur ' !
Si Maurice Scève est difficile à comprendre, on voit qu'il n'est pas le seul dans ce cas ; il se conforme à une tradition, et l'on pourrait presque dire qu'il suit une mode.
La tendance du siècle dès son début est de compliquer l'expression des idées et des sentiments. A la nudité de la poésie allégorique et abstraite, riche de proverbes et d'adages, s'ajoute l'illustration des emblèmes. On va blasonner, c'est-à-dire peindre ; et la poésie devient une peinture1. Les Italiens son t là pour fournir les images ainsi que la manière d'en user. On
1. Cette pièce a paru dans les Poésies du roi François i", éd. Champollio:i-Figeac. Paris, 1847, p. 126.
2. Cf. B. Aneau, Picta pocsis. Lyon, M. Bonhomme, I$$2, in-8".
INTRODUCTION XXVII
a compris que toute la différence de leur langage avec celui des Français, c'est que
Celui depeinct ce que cestuy veult dire.
« Le Thuscan a plus d'affection », c'est-à-dire plus d'imagination et de sensibilité ; « le Français parle plus proprement», c'est-àdire d'une façon plus abstraite '. Scève plus que personne a travaillé à l'enrichir d'ornements, d'images et de symboles, et son mérite sur ce point n'a pas échappé à tous ses contemporains. Guillaume des Autelz, en 1553, Ie reconnaîtra : « Il n'y « a que quatre ou cinq ans, au plus, que Ion estimoit la souve- « raine vertu des paroles françoyses, non moins en vers qu'en c prose, estre la propriété : opinion tant dommageable, qu'elle « nous bannit de la plus féconde partie de l'elegance, & con- « traint noz rimes de se traîner tousjours, comme les serpens, « sur la terre. Donc nous sommes bien tenuzà h Délie, laquelle « (combien qu'elle ayt quelques ans demeuré sans crédit sus le « vulgaire) a enhardy tant de bons espritz à nous purger de « telle peste *. » Sous l'influence des théories platoniciennes qui font de nos sens les premiers degrés de l'échelle par où l'on accède à la beauté, et qui n'accordent guère cette vertu qu'à la vue et à l'ouïe, la poésie, pour Scève, doit devenir une peinture et une musique. C'est en effet par les symboles que notre âme doit s'élever jusqu'aux idées. Cette préoccupation de parler avant tout aux yeux est sensible dans la Délie ; de là les cinquante emblèmes dont elle est ornée. Quant au souci musical de Scève, il n'est guère contestable non plus. Son vers est le premier dans notre langue qui emprunte à l'harmonie et au rythme une valeur indépendante des idées. On sait l'importance que Scève attachait à la musique, dont il avait conseillé l'étude à Marot ; et, si Ton considère, comme je crois qu'il le faut faire,
1. Pernette du Guillet, éd. de 1544. — Rcimpr. de Perrin, Lyon, 1856, p. 50.
2. Amoureux Repos de Guillaume des Aulel^ Gentilhomme Cbarolois. Lyon, J. Temporal, 1555, fol. a 8 v°(Bibl. Ars. BL. 6477).