‹ Délivrons-nous du Marxisme 1923Chapitre 10 sur 23 · PL TR LE PE · texte numérisé non relu

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CHAPTIRE VI La lutte de classes

L'idée de lutte de classes domine le marxisme. Elle en est la caractéristique. Des nombreuses données philosophiques, Mistoriques et économiques de la doctrine, elle est à peu près la seule qui se soit ancrée dans le cerveau des travailleurs.

Disons-le franchement : si sa réaction contre le socialisme

sentimentaliste a été brutale, elle était inévitable : à force de s’enfermer dans de petites expériences de laboratoire, de faire appel à l’esprit généreux des capitalistes, de compter sur la vertu de l’exemple, de se confondre avec la philanthropie, le socialisme finissait par perdre contact avec les dures réalités. Il était devenu vraiment nécessaire de l’arracher aux rêveries idylliques où il s’émasculait et de lui rendre sa force virile.

Au lieu de s'adresser au sentiment, Marx s’adressa à lPintérêt. Au lieu de se résigner à attendre indéfiniment la réalisation du socialisme du bon cœur des patrons, il la de- manda à la classe ouvrière qui, étant plus particulièrement victime des abus du régime, devait trouver plus d'avantages que les autres classes à sa transformation et qui, d’ailleurs, représente, dans tous les pays, l'élément le plus révolutionnaire de la population. ;

On ne peut nier qu’il entrait dans ces vues une grande part de vérité : un parti socialiste qui ne s’appuierait pas principalement sur la force du prolétariat serait sans vitalité et sans avenir.

Mais par malheur, Marx à manqué de précision dans la

formulation de sa doctrine : 1l n’a jamais défini ce mot va-

gue de prolétariat qui, par suite, devait être et a été interprété dans des sens bien différents.

#*** Le grand marxiste Wilhelm Liebknecht, dans des fragments posthumes publiés par le Vorwaerts du 7 août :

1901, lui a donné sa signification la plus large :

Le concept de classe ouvrière ne doit pas être entendu trop étroitement : nous comprenons dans la classe ouvrière tous ceux qui vivent exclusivement ou principalement du produit de leur

travail et qui ne s’enrichissent point par le concours du travail .

d'autrui. Ainsi dans la classe ouvrière doivent être compris, outre les travailleurs salariés, la classe des paysans et cette petite bourgeoïisie qui tombe de plus en plus dans le prolétariat, c’est-à-dire tous ceux qui souffrent du système actuel de la grande production.

Quelques-uns prétendent, il est vrai, que le prolétariat des salariés

est la seule classe révolutionnaire et qu’il forme seul l’armée du socialisme — que tout ce qui vient des autres états ou des autres

classes doit être considéré avec méfiance. Par bonheur des concep- …

tions aussi dépourvues de sens n’ont jamais été accueillies par ia démocratie socialiste allemande.

Le nombre de ceux qui sont poussés par leurs intérêts dans les rangs de nos ennemis est si petit qu’il en devient presque négligeable.

…La démocratie socialiste est le parti de l’ensemble du peuple à l'exception de deux cent mille gros propriétaires, hobereaux, bourgeois et prêtres.

…Il ne faut pas demander : Es-tu salarié? Mais: Es-tu socialiste ?

…Réduit aux salariés, le socialisme serait incapable de vaincre. Compris par l’ensemble du peuple qui travaille et par l’élite motale et intellectuelle de la Nation, sa victoire est certaine.

Dans ces lignes, Liebknecht traçait admirablement la li:

gne de démarcation entre les éléments sociaux auxquels le

socialisme pourrait s’adresser et dont 1l serait en droit d’escompter l’appui, et ceux qu’il devrait combattre. C’est sur

cette base que le socialisme devrait exercer son action. Mais il faut l’avouer : si on l’admettait, l’expression lutte de classes perdrait toute la signification qu’on Îui prête habituellement. Nous n’y verrions aucun mal pour notre part ; tout au contraire. Mais, malgré l’autorité de Wilhelm Läebknecht, ami et collaborateur de Marx et chef, avant Bebel, de la démocratie socialiste allemande, on doit reconnaître que sa conception est en contradiction avec la pensée marxiste.

RS ET ne) De RE LS AT Ven rer

DÉLIVRONS-NOUS DU MARXISME 8x

Le prolétariat de Marx, celui qu’il montre constamment en opposition et en lutte avec le patronat capitaliste, se réduit à la classe des salariés. À vrai dire Marx est convaincu que la petite bourgeoisie rurale, commerçante et artisane, dépossédée par le grand capital, sera rejetée par lui dans les rangs du prolétariat ouvrier. Mais en attendant elle reste en dehors. Marx ne s’occupe pas de son rôle social ; il ne compte pas sur elle ; il attend que l’évolution la fasse disparaître.

Marx n’a d’ailleurs pas dit que la classe ouvrière, dans sa lutte historique contre la bourgeoisie, devrait repousser les concours extérieurs qui s’offriraient à elle.

Le Manifeste prévoit que des fractions entière de la classe dominante, menacées dans leurs conditions d’existence, apporteront au Prolétariat de nombreux éléments de progrès.

Il prévoit aussi qu’au moment où la lutte des classes approchera de l’heure décisive, le procès de dissolution de la classe

régnante, de la société tout entière, prendra un caractère si

violent et si âpre qu’une fraction de la classe régnante s’en détachera et se ralliera à la classe révolutionnaire, à la classe qui représente l’avenir.

Le Manifeste constate que, de nos jours même, une partie de la bourgeoisie fait cause commune avec le prolétariat, notamment cette partie des idéologues bourgeois parvenue à l’intelligence théorique du mouvement historique dans son ensemble.

Mais ce ne sont là que des prévisions à échéance incertaine ; pour le présent les éléments bourgeois qui viennent nlorcer le prolétariat sont l'exception, et il y a loin, on le voit, de cette conception à celle de Liebknecht.

### Une autre question s’est posée sur le même sujet qui tendait à rétrécir encore le sens du mot prolétariat : ne doiton pas en exclure les éléments exerçant des professions intellectuelles ?

L’affirmative, défendue par Allemane, a été vivement com- battue par les purs marxistes et notamment par Jules! Guesde le fondateur du parti ouvrier français et longtemps son chef incontesté. Il écrivait :

Amputez le parti ouvrier de ses éléments plus particulièrement

cérébraux, réduisez-le aux seuls ouvriers de la main, et il ne sera

Saint DÉLIVRONS-NOUS DU MARXISME

plus capable que d’émeutes qui, pour être victorieuses, n’en sont

pas moins stériles.

Mais il y a plus. Non seulement nos rangs sont ouverts de droit

à tous les non propriétaires qui travaillent, quel que soit leur genre

de travail ; mais appuyés sur l’histoire, nous avons toujours

appelé à nous — sans leur demander d’où ils viennent mais où

ils vont — Îles hommes de bonne volonté, si capitalistes qu'ils \

aient pu naître. x PA

Les déserteurs de la classe maîtresse ont toujours été les bienvenus dans la classe sujette, qu’il n’ont pas peu contribué à affranchir.

Le quatrième état, ou prolétariat, a — et aura — avec lui, dans

son 89 qui s'approche, des bourgeois sortis de leur classe et retournés contre elle, en même temps, hélas! qu’il aura — et qu'il a déjà eu — contre lui, faisant votes et fusils communs avec la Bourgeoisie, des prolétaires traîtres à leur classe.

C’est la loi de toutes les révolutions.

Un autre marxiste qualifié, Paul Lafargue, gendre de Karl Marx et ami de Guesde, n’était pas moins net dans le Socialiste du 9 avril 1802 :

Nous ne saurions trop répéter que nous comprenons pat ouvriers aussi bien les travailleurs manuels que les travailleurs intellectuels, tels que professeurs, ingénieurs, physiciens, administrateurs, agronomes, chimistes, etc. Ces deux catégories de producteurs, intimement unis dans la grande production capitaliste, sont des salariés également courbés sous le même joug avilissant et

dégradant : ils doivent faire cause commune ; l’affranchissement du travail n’est possible que par leur union et leur entente,

I1 va de soi que ni Marx, ni aucun des chefs marxistes, presque tous recrutés en dehors de la classe ouvrière proprement dite, ne pouvaient envisager l’exclusion des intellectuels du mouvement qu'ils avaient créé. Leur thèse devait prévaloir, à raison de leur influence prépondérante dans les divers partis socialistes organisés. Mais d’une part c’est l’interprétation moyenne de Guesde et de Lafargue, plus conforme à la pensée marxiste, qui l’a emporté sur la conception élargie de Liebknecht ; et d’autre part la très grande majorité du prolétariat, prenant au pied de la lettre la notion de lutte de classe, a refusé d’entrer dans le parti socialiste où elle se serait trouvée en contact avec des éléments bourgeois et a prétendu s’organiser à part dans ses syndicats.

À l’origine on pouvait admettre qu’il n’y avait aucume incompatibilité entre l’action des syndicats et celle des groupements socialistes. Mais bientôt une doctrine nouvelle a surgi, le syndicalisme, qui prétend se suffire à lui-même, obtenir

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lPémancipation des travailleurs par ses méthodes propres et : qi répudie toute collaboration avec les partis socialistes. Cette déplorable déviation, cette scission douloureuse qui, LT en brisant l’unité du mouvement socialiste, lui a porté un Fa coup fatal, dont 1l souffre aujourd’hui plus cruellement que jamais, si elle ne s’ appuie pas sur l’ensemble de la doctrine marxiste n'en a pas moins pour point de départ son principe PR : la lutte de classes.

| SEP Le pur syndicalisme prétend être le ui véritable parti Hi: Fe de Ha classe ouvrière et regarde avec dédain les groupements mixtes des divers partis socialistes où les éléments d’origine de + | bourgeoise sont les plus influents simon les plus nombreux. Z On parlera plus longuement, au chapitre IX, de lorigine Ne et du rôle du syndicalisme. Constatons ici que des théoriciens NES marxistes en ont fait hautement l'apologie, affirmant qu’il | he était le merlleur organe de lutte de classes que Marx pou- * vait envisager.

Bien que nous pensions, au contraire, qu’il n’est qu'une he tien démagogique de la doctrine marxiste, 1l est diffcie d'exonérer cette dernière de toute responsabilité dans 0h sa formation. L'idée de lutte de classes, qu’elle a jetée dans les esprits ouvriers, à une époque bien antérieure à la nais- sance du ne est certainement le germe morbide

dont il est sorti.

1 ES et

4 por sur la conception personnelle de son fondateur,

ne “mais aussi sur les interprétations qui lui ont été données. I | appartenait à Marx d'empêcher préventivement les déforfe mations de sa pensée en la précisant mieux, en en éliminant __ les parties qui pouvaient prêter à équivoque ou être retourmé ées contre l’ensemble. |

Le mot lutte de classes, l’abus qui en a été fait dans la bn pagande socialiste est ARE PAM le point de la : Re qui a soulevé contre elle le plus de protestations et x a valu le plus de haïines. Nos adversaires n’ont pas eu e peine à en extraire leurs meilleurs arguments et ils ont réussi à solidariser presque toute la classe moyenne : pay- | sans, marchands, artisans avec la classe capitaliste, en lui | persuadant qu’elle avait tout à craindre du triomphe des

ouvriers, leurs ennemis de classe. Vainement nos orateurs

€ ‘Asa

GUS *# Pour juger une doctrine, il ne faut pas se baser exclu-

et nos publications ont répété avec Marx que, tout au con-

traire, c’est le grand capital qui, par ses développements, menace constamment la petite bourgeoisie de dépossession. Comme, en fait, le processus de cette éviction est infiniment

plus lent que ne l’avait prévu Marx, tellement lent qu’il est

souvent insensible et que le sens de l’évolution paraît douteux ; que, dans certains milieux et dans certaines circons-

tances, loin de disparaître, la petite propriété s'étend au détriment de la grande, les intéressés, en général, ne s’inquiè-

tent guère de cette éventualité. Le danger leur paraît plus

réel et plus prochain du côté des socialistes, qu’ils considè-

rent comme leurs véritables expropriateurs.

Le plus fâcheux c’est que, dans les textes de Marx euxmêmes et plus encore dans l’acception que le mot lutte de classe a prise pratiquement, il ne se borne pas à exprimer un fait économique ; il est un cri de ralliement et de guerre ; 11 éveille des visions tragiques et sanglantes, une partie de l’humanité se ruant contre l’autre, la torche et le fer en main.

Or il faut reconnaître que la presque unanimité des hommes de toutes classes, une petite avant-garde exceptée, ont la crainte des agitations révolutionnaires qui, même si elles ne leur cause pas un préjudice direct, troublent si profondément leur tranquillité.

D'une part le mot d’ordre : lutte de classe a eu un fàcheux retentissement dans l’esprit du prolétariat intellec-

tuel, exploité cependant par le capitalisme, mais rapproché

de la classe dominante par son éducation et sa manière de vivre. Les moyens violents iui répugnent et la forme marxiste du socialisme moderne lui est d'autant plus odieuse qu’elle se complète par une autre conception, d’origine

marxiste également : la dictature du prolétariat. Les contre-

maîtres, techniciens, ingénieurs, directeurs qui forment l’état-major de l’armée de la production, ont vu les ouvriers manuels de près et leur dénient la compétence que nécessite une telle dictature. C’est ainsi que diverses catégories professionnelles dont le concours est indispensable à la transformation sociale, et qui auraient été disposées à l’accepter sous une forme raisonnable, se trouvent rejetées loin du socialisme. Et il sera bien difficile de les y ramener.

D'autre part le gros du prolétariat manuel lui-même n’a

pas été davantage séduit par l’idée de lutte de classes qui

est le seul aspect sous lequel la doctrine socialiste lui soit

‘ présentée. Même sous la forme simpliste d’une organisa-

tion syndicale, il y demeure réfractaire. Les chiffres des statistiques varient ; mais il est constant que plus des deux tiers des ouvriers manuels restaient en dehors des groupements socialistes et syndicalistes, même aux époques où ces organisations réunissaient le maximum de leurs adhérents.

On peut incriminer leur ignorance, leur passivité, leur esprit rétrograde, et cela est juste en partie. Mais il est permis de penser et il paraît infiniment probable qu’une doctrine socialiste écartant l’idée de lutte de classes, dénonçant infatigablement les injustices du régime capitaliste et leur opposant la puissance réparatrice du socialisme aurait été acceptée par le plus grand nombre d’entre eux.

Basée sur l’idée de lutte de classes, la tactique socialiste revêt

un caractère violent, agressif, inquiétant ; elle détourne de nous

les gens paisibles qui sont et resteront, quoi qu’on fasse, la presque unanimité des électeurs. Basée sur la doctrine socialiste proprement dite, s’attachant à démontrer la nécessité et les avantages d’une transformation de la société capitaliste en société collectiviste, opposant sans cesse les absurdités, les injustices, les misères du régime actuel à l’harmonie parfaite, au bien-être, à la sécurité

mwuniversalisés qui existeront dans la société future, appelant tous

les exploités du grand capital indistinctement à prendre place. dans une humanité meilleure et plus fraternelle, au lieu de paraître en faire la terre promise réservée aux seuls prolétaires, consacrant une large part d’activités à la reconstruction du nouvel édifice au lieu de se borner à saper les bases de celui qui existe, notre politique cesserait de faire le vide autour de nous et deviendrait puissamment attractive.

Evidemment l’idée pouvait se soutenir a priori de choisir une seule classe, celle qui a le plus intérêt à la transformation sociale,

de concentrer sur elle tous les efforts d’une propagande intensive

et d’en faire en quelque sorte le levain qui amènerait ensuite la fermentation de toute la masse. Mais l’événement à montré que

. ce calcul n’était pas rigoureux : si la classe ouvrière souffre davan-

tage que les autres, elle est la moins instruite, celle qui dispose du moins de temps pour s'intéresser à la politique et il est plus difficile, par conséquent, de la rendre consciente,

Le grand danger de la formule : lutte de classes, c’est qu’ox peut parfaitement l’accepter sans être socialiste (1).

(x) Projet de Code socialiste, par Lucien Deslinières. Préface du troisième volume.

*## Le socialisme d'avant Marx faisait appel à la frater-

nité des hommes, fraternité chimérique sans doute sous un régime qui oppose tous les intérêts les uns aux autres, mais idéal élevé « qui sera le réel un jour », qui ennoblissait l’ac-

tion et qui créait autour du parti socialiste une re

d’universelle sympathie.

Aujourd’hui le dogme impitoyable de lutte de as a

remplacé la fraternité par la haine. Certes Marx ne l’a pas.

voulu ainsi : la haiîine est absente de son œuvre aussi bien que l’amour. [Il ne rend responsable du mal que les institutions et ne fait pas la guerre aux hommes. D'ailleurs, ayant

affirmé avec raison que le socialisme abolirait la lutte de

classes en abolissant les classes, il ne peut être accusé d'avoir rêvé et provoqué des représailles. Mais il n’a pas prévu — et il devait prévoir — l’interprétation que des esprits incultes, comme ceux des ouvriers en général, donneraient à sa doctrine. Un ouvrier qui peine et souffre ne peut s'élever aux hauteurs sereines de la philosophie et distinguer entre le système d’exploitation qui pèse sur lui et son patron qui en est l’incarnation vivante. C’est à ce dernier seul qu’il s’en prend. 11 lui impute à crime des actes que le patron n’accomplit parfois qu’à regret mais qu'il est forcé d'accomplir. Le patron pour lui, c’est l'ennemi. Il le haït ; 11 souhaite de lui rendre le mal pour le mal. Et de cet état d'esprit, absolument contraire à sa doctrine, mais qui se mamifeste constamment dans son action, le socialisme reste déshonoré. La haine qu’il a semée, il la recueille à son tour avec usure. La question de droit est devenue une question de force. Malheur aux vaincus! ils n’ont pas de pardon à espérer.

Qu'il est amer de se sentir entraîné par l’irrésistible poussée d’une telle barbarie, quand on n’a d’autre but que d’acheminer l’humanité vers le bien-être, la sécurité, la concorde, la paix, et quand on est pleinement conscient de la

voie à suivre pour l’atteindre! Comment le socialisme pour-.

ra-t-il remonter ce courant fatal?

#*## JInsistons-y : en proclamant la lutte de classes ; en faisant du prolétariat la classe élue, investie de la mission redoutable d’affranchir l'humanité toute entière en s’affranchissant elle-même ; en mettant sur elle tous ses espoirs ;

en attirant sur elle tous les coups, Marx lui a reconnu les aptitudes et les qualités nécessaires au grand rôle qu’il lui assignait.

Il devait compter, notamment, que son célèbre appel : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! » serait entendu et que le prolétariat saurait opposer un front serré aux attaques des capitalistes, ses ennemis irréconciliables, et au besoin à celles des autres classes, ses auxiliaires douteux.

Or les événements ont prouvé que Marx s'était complètement trompé. Certes la croissance numérique du Prolétariat depuis le Manifeste a bien justifié ses prévisions ; Île Prolétariat aurait pu devenir la force que Marx attendait de lui. Mais, par malheur, loin de s’accroître parallèlement, son esprit de solidarité n’a fait que s’affaiblir ; il s’est émietté au lieu de s’agglomérer, il s’est divisé au lieu de s'unir. :

Actuellement, pour me parler que de la situation en France, nous devrons constater :

Que la majorité du prolétariat manuel et la presque unanimité du prolétariat intellectuel se tiennent en dehors des Grganisations ouvrières ; |

Que le parti socialiste ne réunit qu’une infime minorité, le dixième à peu près, de la fraction organisée ;

‘Qu’une partie beaucoup plus considérable de cette fraction est groupée dans les syndicats et refuse obstinément de lier son action à celle des socialistes ; :

Qu’une autre partie importante est groupée dans les coopératives et que, si une minime élite de coopérateurs a un idéal de transformation économique, différeæt par ses moyens sinon par son but de celui du socialisme, la grande masse, la presque totalité des adhérents ne voient dans la coopération que les avantages matériels et immédiats qu’ils peuvent “en retirer ;

Que le parti socialiste est actuellement divisé en trois ou quatre fractions qui s’entre-déchirent sans miséricorde ;

Qu’une .scission, peut être plus profonde et plus envenimée encore, a séparé en deux camps les syndicalistes ;

Que ces luttes fratricides ont fait le vide dans les groupe- “ments socialistes et syndicalistes ;

Que le socialisme est réduit à une impuissance totale et

tombé dans un complet discrédit. | Et à quel moment? Précisément quand le régime capita-

liste, à bout d’expédients, est menacé d’un effondrement prochain et où l'opinion, en désarroi, se tournerait volontiers vers le socialisme, si elle y voyait une doctrine de reconstruction sur une base meilleure, au lieu d’y voir le règne du :

désordre et de l’incapacité.

Il faut donc le reconnaître : le prolétariat n’a pas justifié

la confiance que Marx lui témoignait trop exclusivement. Il a fait la preuve de son inaptitude à la direction d’une sociêété nouvelle. La tactique de la lutte de classes a fait faïllite. I1 faut reprendre l’action socialiste sur une base meilleure.

#** On tenterait vainement d’atténuer la -responsabilité de Marx et de ses disciples dans un effondrement qui va reculer on ne sait de combien d’années l’avènement du socialisme et prolonger si douloureusement les souffrances de l'humanité, en disant : Mais Marx n’a pas inventé la lutte des classes ; il s’est borné à la constater.

Marx a eu le grand tort de ne pas voir que la lutte de deux classes en conflit d'intérêt permanent n’est qu’un mode particulier du grand fait universel de la lutte pour la vie. En réalité la mêlée est générale. L’ouvrier ne lutte pas seulement contre le patron pour élever Îles salaires ou diminuer la durée du labeur : il lutte contre le commerçant pour abaisser le coût de la vie ; il lutte contre l’ouvrier lui-même pour obtenir du travail, c’est-à-dire des moyens d'existence, ou pour empêcher l’avilissement des salaires. De son côté le commerçant lutte contre le banquier pour en obtenir au meilleur compte possible les capitaux dont il a besoin, contre l’industriel et l’agriculteur pour le bon marché de ses achats, contre le commerçant lui-même pour lui disputer la clientèle. L’industriel lutte contre le commerçant, contre l’agriculteur et contre les industriels concurrents. L’agriculteur lutte contre les ouvriers, pour la main-d'œuvre dont il a besoin, contre le financier lorsqu'il recourt au crédit, contre le commerçant et l’industriel dans ses achats et ses ventes. Les propriétaires luttent contre les locataires, l’ensemble des producteurs contre l’ensemble des consommateurs, l’ensemble des producteurs et des commerçants d’un nation contre l’ensemble des producteurs et commerçants des autres mations (x).

Non seulement, donc, la lutte existe entre toutes les classes, mais elle existe à l’intérieur des classes. Comment

(x) Projet de Code socialiste, par Lucien Deslinières. Préface du troisième volume.

Marx, le généralisateur par excellence, qui envisage tous les faits au point de vue social, a-t-1l pu, cette fois, devenir particulariste et négliger délibérément toutes les formes du

conflit universel sauf une seule, celle qui oppose les ouvriers

aux patrons?

En rétrécissant ainsi la question, il l’a complètement dénaturée. Les conclusions qu’on peut tirer d’une étude approfondie du principe de la lutte universelle et de ses multiples applications diffèrent complètement, sinon sur le fond de la doctrine, du moins quant à la tactique, de celles où Marx a été conduit en ne considérant que deux des classes en lutte.

En se plaçant sur le premier de ces deux terrains, il est

facile de démontrer combien le système de la solidarité est

supérieur à celui de la lutte, quels résultats économiques et sociaux il pourrait donner, quelle amélioration immense il apporterait aux conditions d'existence de tous les hommes, sauf d’une poignée de capitalistes. Et même à ces derniers on pourrait. montrer l’instabilité de leurs fortunes, toujours sujettes à faire naufrage dans la tempête des crises économiques, et l’avantage d’une socialisation qui ne les dépouillerait pas mais consoliderait leur avoir acquis, tout en mettant fin à leur exploitation dans l’avenir.

Les développements de la propagande sur ces données feraient apparaître constamment le caractère bienfaisant et rénovateur du socialisme et intéresseraient toutes les classes

À son instauration, alors que la tactique de la lutte de clas-

ses en montre seulement le côté agressif, violent, destructeur et fait le vide autour de lui, même dans le sein de la classe ouvrière.

### I] est vrai que les marxistes, ou du moins certains d’entre eux, répondent : nous ne comptons pas réaliser le socialisme par la légalité en y ralliant la majorité des électeurs. Sachant bien que nous n’y arriverons jamais, nous voulons organiser fortement une minorité résolue pour briser révolutionnairement le pouvoir du capital, et pour cette fin, la tactique de la lutte de classe est la meilleure.

Mais même pour la préparation d’une action révolutionnaire, nous contestons ce point de vue, nous basant sur le fait exposé plus haut de la décomposition et de l’impuissance où l’idée de lutte de classes a réduit le prolétariat.

Une minorité suffit à consommer une révolution, soit ;. mais à la double condition d’être assez nombreuse «et assez énergique, et d’autre part d’agir sous l’égide de la neutra-

lité bienveillante de la majorité.

Or d’une part le nombre des hommes résolus à descem

dre dans la rue est dérisoire en présence des forces de ré-

pression dont dispose la bourgeoisie ; d’autre part cette

avant-garde militante aurait en outre contre elle l’hostilité violente des autres classes et même de la majorité de sa propre classe. Ses chances de succès seraient absolument nulles.

Au contraire si le marxisme n’avait pas fait perdre au socialisme les sympathies dont 1l était entouré avant lui, si une propagande telle que nous l’avons indiquée avait au contraire élargi cette bienveillance générale, si devant l’écroulement économique, financier et moral du régime capitaliste, qui paraît imminent, le socialisme se révélait comme la seule puissance reconstructive et la seule ancre de salut, l’armée d’assaut serait plus forte et plus ardente, les défenseurs de la bastille capitaliste, démoralisés, laisseraient tomber leurs armes, et le bon vouloir de tous, ou de presque tous, faciliterait le changement de régime.

Ne perdons pas de vue que la lutte de classes qui, dans le

cerveau de la plupart des socialistes modernes, tient lieu de

toutes notions concrètes de socialisme, n’apporte avec elle aucun idéal. Ce que pourra être l’avenir quand le règne du capital aura été détruit, elle ne le dit pas. Comment savoir

si le nouveau régime sera meilleur que l’ancien? Pourquoi

se jeter dans l’action, pourquoi risquer sa vie dans les batailles des rues si ce n’est parce qu’on a foi dans un lendemain radieux? Si quelques-uns ont cette foi, c’est une foi aveugle et non une foi raisonnée puisqu'ils marchent tête baïssée et se préparent à faire un saut dans l’inconnu. Maïs forcément le nombre de ces illuminés est restreint. La plupart sont entraînés par la haine et par l’espoir d’une revanche des exploités sur les exploiteurs. Ce n’est pas un mobile suffisant pour les amener aux suprêmes sacrifices. C’est pourquoi il n’y a chez eux que verbalisme, déclamation, sans aucune pensée d’aller jusqu’au bout lorsqu'il le faudra. Combien peu de ces cœurs desséchés par le scepticisme sauraient faire tout leur devoir!

HR

La doctrine marxiste en elle-même ne saurait être considérée comme démagogique. Si elle assigne le premier rôle au prolétariat, ce n’est pas pour flatter ses instincts et proclamer la supériorité du nombre sur le talent ; c’est parce que selon Marx, ce rôle lui est dévolu par l’évolution historique et économique. Mais dans la pratique, la notion de lutte de classes, en s’emparant de l’esprit d’une partie des travailleurs, a créé un courant de démagogie dont les conséquences sont et seront des plus funestes.

L’ouvrier avait jadis l’impression d’être au dernier échelon de la société ; il était respectueux et craintif envers son patron ; 1l obéissait passivement à ses ordres et subissait sans se plaindre ses exigences.

Aujourd’hui l’ouvrier se considère non comme l’égal du patron, mais comme son supérieur. On lui a tellement répété qu'il est omniscient et infaillible qu’il a fini par se croire toutes les aptitudes, toutes les qualités et par regardér les autres classes avec mépris. Non seulement il s’attribue une connaissance entière de la technique de sa profes- Sion et se juge à même de diriger une usine auss bien, si ce n'est mieux qu'un ingénieur ; non seulement il estime qu’il lui suffit d’entrer dans une coopérative pour s’improviser commerçant ; mais dans le domaine de l’administration publique et de la politique intérieure et extérieure, 1l s’ima-.

gine comprendre toutes les questions et être capable de rem-

plhir toutes les fonctions.

Aussi trouve-t-il tout naturel d’être chargé, à l’exclusion des autres classes, de la réorganisation de la société sur des bases nouvelles, après le renversement du régime capitaliste. Il ne voit pas les difficultés de cette énorme tâche ; c’est pourquoi il ne s’en effraye pas. Avec son petit bagage de formules simplistes, apprises par cœur, il ne doute pas

de les résoudre.

Naturellement, dans son ignorance des réalités, dans son inexpérience de la vie et des hommes, c’est toujours aux conceptions les plus fausses, les plus contraires à la bonne marche des affaires publiques et à son propre intérêt, que vont ses préférences. I1 voudrait mettre à la tête des diverses branches de l’administration, des comités ouvriers délibérant sur tous les détails, sous le contrôle de la masse du

personnel, et repousse comme tyrannique l’autorité d’un di- :

recteur imposé d’en haut. Ce système a été tellement fatal

à la Russie soviétique qu’elle a fini par en revenir nette-

ment — trop tard, hélas! — à la direction unique investie

de pleins pouvoirs. Mais la leçon a été complètement perdue pour le prolétariat français qui ignore ce revirement ou tout

au moins ses causes déterminantes.

### Gi Marx n’est pas entièrement responsable d’un état

d’esprit dont on ne saurait exagérer les dangers, il a cepen-

dant contribué à le faire naître en détruisant toute croyance à la force agissante des conceptions individuelles, même géniales, et en montrant que les idées génératrices et directrices de l’évolution ont pour origine la structure sociale et sont, en quelque sorte, secrétées automatiquement par la collectivité. Cette idée mystique d’une âme collective, d’un esprit collectif qui domine toutes les tendances particulières et règle la marche de l’humanité, a beaucoup accru la confiance des travailleurs en eux-mêmes. Au fond chacun d’eux a conscience de sa faiblesse et de son incompétence ;

mais il compte que l’esprit de sa classe suppléera à ce qui lui manque individuellement. On le lui a affirmé, et son.

orgueil l’a cru facilement.

Or c’est là une grave erreur que M. Ch. Andler, dans

sa préface déjà citée de l'Etat Socialiste d’Anton Menger

a dénoncée avec raison :

Le mouvement socialiste a besoin d’être guidé. Il s’oriente par un travail idéologique qu’il produit à mesure. Ce travail n’est pas impersonnel. La pensée humaine, même adaptée aux besoins collectifs qu’elle traduit n’a point pour organe un esprit social et une Âme populaire. La collectivité ne pense que dans les esprits individuels.

Jules Guesde lui-même en écrivant (voir page 81) que le parti ouvrier, amputé de ses éléments cérébraux et réduit aux seuls ouvriers de la main, ne serait plus capable que d’émeutes stériles, même si elles étaient victorieuses, réagissait contre ce qu’il y avait d’exagéré dans cette prépondérance attribuée à l’esprit collectif, mais il a été débordé par le courant démagogique.

### Cette conception d’un esprit collectif, éclose dans sa seule imagination, Marx a cru la trouver dans l’histoire. Mais il l’a mal comprise.

Jamais les protestations conscientes qui, au cours des siècles, se sont élevées contre l’éternelle injustice n’ont jailli du sein de Ia foule des victimes, car la foule, toujours ignorante, subit les effets sans pouvoir remonter aux causes et par conséquent sans arriver à discerner les remèdes effcaces. Quand elle souffre, elle ne sait que se plaindre, ou si la souffrance devient excessive, que se livrer à des mouvements impulsifs plus ou moins violents pour y échapper. Dans son exaspération aveugle, elle s’en prend aussi à ce qu’elle croit être la cause directe de son mal. Le paysan révolté brûle les vieux chartriers où sont inscrits les droits féodaux qui le ruinent, et parfois même le château où ils étaient conservés ; le tisserand brise le métier Jacquard ; l’affamé enfonce les devantures et pille les boutiques. Puis ce mouvement désordonné s'arrête de lui-même. Ordinairement la répression ne tarde guère et elle est impitoyable. Et l’ancien état de choses reprend son cours un moment troublé.

Parfois encore, après une explosion de violence et par crainte des suites, l’instinct de la conservation pousse Îles émeutiers à rester groupés. Ils ne forment alors que des bandes d’outlaws, ou même de brigands et ne vivent que de déprédations. Loin d’être améliorée par leur soulèvement, la situation antérieure est plutôt aggravée.

Il est arrivé pourtant, au moyen âge que les serfs, après . avoir brisé leurs chaînes, se sont constitués en communes libres et ont su se fortifier, s’organiser pour résister à leurs oppresseurs. Ces communes se sont souvent maintenues, développées. Elles ont marqué le début d’une véritable transformation politique et sociale. Ce grand fait historique avait vivement frappé l'esprit de Marx, qui y avait vu une preuve des capacités administratives de la classe des travailleurs.

Mais l’origine de chacun des épisodes qui ont constitué le mouvement général de l’affranchissement des communes est presque toujours obscure et c’est une simple hypothèse que de les attribuer à l'inspiration collective des éléments locaux. Au contraire, on constate dans quelques cas, et tout permet de supposer pour les autres, que l’idée initiale a surgi du cerveau d’un chef anonyme, plus développé intellectuellement que ses compagnons, et peut-être parfois d’une autre origine. Des hommes libres, ou même des nobles, habitués

au commandement, ont pu se mêler par vengeance, par intérêt ou pour assurer leur sécurité, aux Éléments inférieurs et en prendre la direction.

En somme, là où ne se révèle pas un homme supérieur qui se fait reconnaître comme chef, le plus souvent aucun soulèvement n’éclate, ou si des agitations se produisent, elles sont éphémères et vaines. Les esclaves me se révoltent que lorsqu'ils trouvent un Spartacus.

L'histoire des insurrections modernes nous montre js mêmes tableaux. Une foule ne marche que derrière des chefs. Et pourtant à un acte simple comme un assaut à donner, 1l ne faut que des mobiles simples, accessibles à tous. Mais après la bataille il devient nécessaire d’avoir des idées organiques. Et alors le rôle de la masse disparaît : ce sont ses chefs acceptés qui se réunissent, qui délibèrent, qui décident, et ce qu’ils ont résolu est accepté par ceux qui les suivaient.

*#*# Gi un ouvrier, un paysan, un petit commerçant, un artisan, pris isolément, sont incompétents pour trancher une question générale, une masse de cent mille, d’un mullion de ces éléments ne sera pas plus compétente. Un million de zéros n’ont pas plus de valeur qu’un seul.

Par leur complexité, par les connaissances qu’exige leur compréhension, les grands problèmes politiques, économiques, sociaux, ne peuvent donc être utilement abordés que par les esprits supérieurs, et la masse ne peut que choisir entre les solutions qu’ils lui proposent. Encore ce choix estil presque toujours aveugle et dicté par de basses considérations d’intérêt personnel qui font prévaloir les suggestions du charlatanisme sur les inspirations du bien public.

En somme tout ce qu’on peut espérer de la classe ouvrière, c’est qu’elle arrive à s’assimiler les notions les plus élémentaires de la doctrine socialiste et surtout qu’elle apprenne à distinguer ses véritables amis, ses champions dévouts qui ne craignent pas de lui signaler ses erreurs et ses fautes des faiseurs de surenchères qui la flattent pour servir leurs ambitions.

Attendre d’elle qu’elle conçoive et qu’elle dirige par ses lumières propres, en rejetant les concours éclairés qui pour-

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