CHAPITRE V Le marxisme économique
Les économistes, qui ont adopté la manière de raisonner
des philosophes, ne se sont pas mis d’accord plus qu'eux sur les principes de leur prétendue science. Ils ne sont même pas arrivés à s'entendre sur sa définition : chacun a apporté la sienne. Pour ne pas suivre leur mauvais exemple et perdre notre temps à les comparer les unes aux autres dans le but de choisir la meilleure, nous nous en tiendrons à celle de l’Académie française :
« L'économie politique est une science qui traite de Îla formation, de la distribution et de la consommation des richesses. » C’est à peu près la définition de J.-B. Say.
Cependant, malgré l’autorité de sa double paternité, cette définition n’est pas d’une clarté éblouissante.
Il semblerait qu’on doive lui attribuer la signification suivante : La science qui apprend à l’homme les meilleurs moyens de créer, distribuer et consommer les richesses.
Et pourtant, dans la pratique, l’économie politique se borne à observer et à décrire les moyens par lesquels l’homme crée, distribue et consomme les richesses.
Au lieu d’être créatrice d’idées, l’économie politique s’en tient à enregistrer, commenter et classer des faits.
Si le premier sens avait prévalu, quelle grande et noble mission l’économie politique avait à remplir dans la vie des hommes et des peuples! quel merveilleux auxiliaire du progrès matériel et moral elle aurait été!
Les sciences physiques et naturelles, par les perfectionnements techniques résultant de leurs continuelles décou-
vertes et inventions, mettent chaque jour à la disposition de l’homme de nouveaux moyens d’accroître la production in-
dustrielle et agricole, c’est-à-dire d'augmenter la somme de Jeurs richesses. :
Mais leur rôle s’arrête là. Elles n’ont pas à s’occuper des.
applications de ces perfectionnements. C’est l'affaire de
l’économie politique.
Qu'on s’imagine dans chaque pays civilisé, un conseil …
d’économistes, richement pourvu de moyens d’études et d’in-
vestigation, se consacrant à rechercher et à signaler par rap-
port aux conditions particulières de ce pays, les applications que pourrait recevoir tout nouveau progrès scientifique, les avantages qui en résulteraient et les mesures à prendre pour les réaliser. Le champ de ses travaux serait immense :
Détermination des nouvelles sources d'énergie, naturelles et artificielles, perfectionnement des méthodes culturales,. des procédés de l’industrie et des transports, prospection méthodique des mines, améliorations foncières, utilisation intégrale de la productivité du sol, mise en valeur des colonies, indication des industries non existantes et qui pourraient être créées par l’emploi des matières premières disponibles, indication de nouveaux débouchés pour le commerce extérieur, etc., etc.
Quelle féconde activité pourrait déployer un tel conseil ; quels merveilleux services il pourrait rendre ! Il serait le guide des gouvernements et des Parlements et leur ouvrirait sans cesse des voies plus larges et plus directes vers le bien-être universel, d'autant plus qu’en outre de la production des richesses il ferait connaître les moyens de les répartir avec plus de justice.
Par malheur nos économistes ne paraissent même pas: avoir eu conscience du rôle glorieux qui leur incombait. Entrés sans résistance dans le courant qui entraîne la science moderne, aussi bien les sciences morales que les sciences pures, malgré la différence radicale de leur objet, 1ls se sont mis à disséquer, à analyser, à décrire ce qu’ils voyaient, poussant l’analyse à une minutie puérile, tournant, retournant cent fois un mot pour en extraire toutes les acceptions, un fait pour en mettre à jour tous les caractères, compli-
quant ce qui était simple, obscurcissant ce qui était clair et finalement n’aboutissant à rien de pratique.
Au lieu d’être actifs, nos économistes sont restés passifs.
Ils prétendent cependant avoir rendu de grands services à l'humanité en lui faisant connaître les lois qui président à la création et à la distribution des richesses. Mais comme chacun a son système, en opposition plus ou moins complète avec ceux des voisins, il faut bien constater qu’ils ne sont arrivés à aucune certitude.
#*## D'ailleurs on juge l’arbre à ses fruits et il est facile de se rendre compte que l’influence de l’économie politique sur la marche des événements a été insignifante.
* Ce n’est nullement sur ses principes contradictoires que se basent Îles actes des particuliers et les mesures d’ordre économique prises par les pouvoirs publics. C’est sur l’intérêt privé, l'intérêt étroit, immédiat et c’est toujours lui qui prévaut en dépit des savantes controverses des pontifes de l’économie politique.
Un industriel n’a qu’un but : augmenter ses bénéfices ; tous les moyens lui sont bons pour l’atteindre et il s’embarrasse peu des doctrines que, neuf fois sur dix, il ignore.
S'il s’agit de mesures d’ensemble, comme par exemple un tarif douanier, les discussions ne sont jamais tranchées par des considérations théoriques, mais par des coalitions d'intérêts privés, insensibles à toute préoccupation d’intérêt général. Si la majorité des représentants de ces intérêts croit avantageux pour ses mandants d’établir un régime protectionniste, tous les arguments de l’école manchestérienne ne l’ébranleront pas, et inversement.
S 11 s’agit d’un système fiscal, chacun n’a qu’un souci ne pas payer, faire payer son voisin. Et les membres du Parlement, dans la discussion des projets qui leur sont soumis raisonnent ainsi : si je vote tel article, je mécontenterai tant d’électeurs qui pourraient empêcher ma réélection! Ne le votons pas. C’est pourquoi, à notre époque où la France succombe sous les charges, les paysans qui se sont enrichis pendant la guerre et ont leurs bas de laine pleins d’or, d’argent et de titres, ne supportent à peu près pas d'impôts. Mais aussi ils forment la majorité dans la plupart des cir-
conscriptions et, qu'un élu siège à droite ou à gauche, il tremble à la seule idée de perdre jieurs suffrages. Lo
Au milieu de ces préoccupations sinon exclusives, du moins dominantes, que pèsent les doctes traités sur l’assiette de l’impôt ? dou zéro.
Sans doute il n’est rien d’absolu et l’on DR citer quelques cas dans lesquels des études économiques ont abouti à des mesures pratiques. Mais c’est l’exception, et
en comparant le rôle de l’économie actuelle à ce qu'il aurait
pu être si elle avait compris sa mission dans le sens indiqué plus haut, on reconnaît que l’erreur de méthode qu’elle a commise a porté un coup fatal à son influence.
*#*# Or cette erreur, Karl Marx l’a partagée, comme il avait partagé celle des historiens et des philosophes. S'il a combattu avec vigueur les conclusions des économistes capitalistes, 11 l’a fait en se servant de leurs propres armes. Comme eux il est descendu à une minutie exagérée dans l’analyse et a coupé des cheveux en quatre. Il est même
allé plus loin que la plupart d’entre eux dans la voie des abstractions et de déductions risquées. Aussi rien n’est plus :
‘aride, rien n’est plus rebutant que la lecture de son Capital. Elle est d’autant plus rebutante que, même en y apportant la plus consciencieuse attention, on n’est jamais sûr
d'arriver à bien saisir la pensée de l’auteur. Et comme le
lecteur pourrait croire qu’il entre quelques partialité dans
cette affirmation, nous allons invoquer le témoignage d’un
marxiste enthousiaste — quoique non orthodoxe — d’un des écrivains de notre époque les mieux préparés, par leur érudition et leur tournure d’esprit, à pénétrer sans difficulté jusqu’au fond des idées les plus abstraites, nous voulons parler de M. Georges Sorel qui s'exprime ainsi dans sa brochure : la Décomposition du marxisme :
I1 faut reconnaître que le système de Marx présente des difficultés considérables pour la critique, parce que l’auteur n’en a
point donné un exposé didactique. Benedetto Croce dit que le:
Capital est « un mélange bizarre de théories générales, de polé-
miques et de satires amères, d'illustrations et de disgressions hisq ; 5 à
toriques ». Il faut aller chercher la pensée de l’auteur ; et ce travail n’est pas sans offrir de multiples causes d'erreur. On a souvent accordé trop de portée à de brèves réflexions qui surgissent au milieu de récits, qui « prises rigoureusement sont inexactes et qui nous semblent” (elles le sont en effet) chargées et pleines de
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vérités. » Il faut un véritable travail d'interprétation, lorsque les formules de Marx sont données, comme cela arrive parfois, sous une forme satirique. Enfin nous trouvons çà et là, de grandes images dont le sens paraît avoir longtemps échappé aux marxistes et qui prennent, aujourd’hui seulement, toute leur valeur, depuis que le syndicalisine révolutionnaire nous montre ce qu'est la lutte de classe.
… Les marxistes n’ont pas suivi les excellents conseils que: leur donnait Benedetto Croce en 1897 : « Débarrasser la pensée de Marx de la forme littéraire qu’il lui a donnée, étudier à nouveau et complètement les questions qu’il s’est posées ; leur donner des formules nouvelles et plus précises, de nouveaux développements et de nouvelles illustrations historiques. » Il aurait fallu, pour remplir ce programme, une grande indépendance d’esprit. Les imarxistes aimaient mieux faire des résumés qui semblaient à Benedetto Croce plus obscurs que la pensée du maître.
On croirait quelquefois que les auteurs marxistes sont plus familiers avec'les livres des liturgistes qu'avec les méthodes scieutifiques modernes.
On se demande, en vérité, après avoir lu et attentivement pesé les lignes qui précèdent, comment peut se défendre l’idée de donner pour guide à un grand parti, dont la clarté est le principal besoin, une œuvre apocalyptique, qui échappe totalement au plus grand nombre et sur le sens profond de laquelle les esprits supérieurs ne peuvent arriver à se mettre d’accord ; une œuvre qui ne deviendrait intelligible qu’après avoir été refondue entièrement et coulée dans un moule nouveau, puisque les résumés qu’en présentent ses adeptes très qualifiés sont encore plus obscurs que le texte original.
Qui ne comprend les dangers énormes qui résultent dans la pratique des incertitudes jetées dans les esprits par une doctrine ainsi présentée? Et en effet c’est à elles qu’il faut imputer principalement les divisions, les déchirements qui ont paralysé l’action socialiste. |
La raison s’arrête, interdite, devant le chaos impénétrable de la pensée marxiste. Et il faut un acte de foi pour l’accepter. Aussi en est-on venu à assimiler l’œuvre de Marx à ces livres sacrés, émanations de l’esprit divin, devant lesquels les faibles humains doivent se prosterner sans chercher à les comprendre.
Dans le Devenir Social d'avril 1897, Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, écrivait :
Il est hardi, même pour la mettre hors de contestation, de tou-
US
cher à l’œuvre de Marx et d’ Engels, de ces deux D ce 1ù pen sée, dont les socialistes des deux mondes n'auront peut-être, jusqu’à la transformation de la société capitaliste, qu’à vulgariser 1 | théories économiques et historiques. DR
Ainsi « même pour la mettre hors de contestation, ie ose hardi de toucher à l’œuvre marxiste! » Une telle énormité rappelle invinciblement l’interdiction par la loi hébraïque de porter la main, même pour la protéger, sur l’arche sainte. qui contenait les tables de la loi. Un jour qu’elle menaçait de tomber à terre, Osa, d’un geste instinctif, ayant voulu la retenir, fut incontinent frappé de mort. 4
nue de Marx est tabou. Il est permis seulement d'en vulgariser les théories! ce
Mais pour peu qu’on s’affranchisse d’un tel préjugé et. qu’on la juge librement, on est immédiatement frappé de l’inutilité de cette Rs science, dont les pesantes Circonvolutions n’aboutissent qu’à des vérités d’évidence, ou à des faussetés non moins certaines, ou à des Re | tantôt vagues ou discutables et tantôt sans portée.
Il est dangereux de pousser trop loin le raisonnement. f: Même quand on part de faits vrais, on s'expose à formuler des erreurs. C’est le cas du syllogisme classique : 0
Ce qu est rare est cher. Le
If n’y a rien de plus rare qu’un bon cheval à bon marché. ù
Donc un bon cheval à bon marché est cher. di
FF Sans employer le syllogisme, Marx s’égare facilement dans ses subtilités. C’est le cas de sa fameuse théorie de la plus -value qui, malgré l’apparente rigueur des arguments | qui l'étayent, est complètement fausse. Arrêtons-nous un ; moment à l’examiner.
La source de l’accumulation capitaliste, c’est évidemment la faculté qu a le capital de produire du Fee de la plusvalue qui s’ajoute au fonds primitif.
Mais comment se produit cette plus-value?
Les anciens économistes admettaient qu ’elle provenait du marché, par la vente des marchandises à un prix supérieur au prix d’achat ou de revient. R
Marx le nie et prétend que le bénéfice ne peut pas être réalisé sur le marché, par la raison que la circulation des marchandises repose sur l'échange de valeurs équivalentes.…
Pour le démontrer, il prend le cas de l'échange de 500 francs de blé contre 500 francs de vin ; là il y a bien, en effet, équivalence des valeurs échangées et absence de plusvalue, qu’il y ait eu troc direct onu vente et achat contre espèces.
Mais dans la pratique les choses ne se passent pas ainsi : le producteur vend au marchand en gros, qui revend au détaillant, qui revend au consommateur. À chaque opération le vendeur empoche un bénéfice, crée de la plus-value à son profit. Et en dernière analyse, qui paye toutes ces plusvalues totalisées? Le consommateur.
Les anciens économistes n’avaient donc pas tort de prétendre que la source du profit était sur le marché ; mais ils avaient tort de prétendre que les capitalistes gagnaient les uns sur les autres. En réalité tous gagnent sur le consommateur. Et Marx, qui croit avoir démontré l’absurdité de la thèse des économistes en prouvant qu’à un capitaliste qui gagne doit correspondre un autre qui perd se trompe également. Normalement et sauf des circonstances exception- melles, tous les capitalistes gagnent et le consommateur seul perd. C’est donc bien sur le marché que se réalisent les pro: fits.
Mais Marx pousse sa thèse encore plus loin et affirme que, « même en admettant l’échange de valeurs inégales, la circulation des marchandises ne crée pas de plus- value. »
Pour l’établir, 1l suppose. Eu Pièrre, vend à Paul, pour 500 francs du vin n'ayant qu’une valeur de 400 frunes, puis qu'avec ses 500 francs Pierre achète à Jacques du blé qui en vaut 600. Il reconnaît que Pierre a ainsi réalisé une plusvalue de 200 francs. Mais, ajoute-t-1l, la valeur circulante totale n’a pas grossi d’un centime ; il n’y a de changé que sa distribution.
Cela revient à dire que les bénéfices réalisés individuellement par les commerçants n’augmentent pas la fortune nationale ; mais ils constituent parfaitement une. plus-value pour ceux qui les entaissent, et par conséquent contribuent à la formation du régime capitaliste qui a pour base l’existence de fortunes privées.
Marx s’est fourvoyé dans ses déductions, parce que le besoin de justifier le rôle qu’il attribue au prolétariat, de
tout ramener à l’action du prolétariat, l’a empêché d’ Y. “die Me clair. Cette même hantise d’opposer sur tous les terrains le id prolétaire au capitaliste va le conduire à une conception posi- si tive non moins erronée de la formation de la plus-value.
I] ne lui reconnaît qu’une source. : l’exploitation de la force de travail par le capitaliste. | s
La force de travail de l’ouvrier, dit-il, est une marchandise dont la valeur est fixée par les moyens de subsister et de se renouveler. Cela est déjà contestable, car la loi de l’offre et de la demande peut élever cette valeur au-dessus … ou la faire descendre au-dessous de ce minimum. Mais passons. noel
La force de travail étant achetée par le capitaliste lui appartient et il est libre de l’utiliser au-delà de son prix. payé.
Supposons que l’ouvrier « gagne sa vie » pendant cinq heures de travail. Le‘capitaliste le fera travailler dix heures. Ces cinq heures de surtravail lui fourniront de la plus-
value. |
La théorie est exposée avec beaucoup plus de développe
ments. De peur de trahir la pensée marxiste, nous avons empruntés ce court résumé à un marxiste qualifié : Charles ji Rappoport qui ajoute triomphalement :
Nous tenons de la sorte le secret du régime capitaliste qui se base sur la production de la plus-value, sur le travail non payé.
Eh bien! n’en déplaise à Rappoport, ce secret plein d’horreur n’est même pas le secret de Polichinelle : 1l est purement imaginaire. ù
Pour qu’il fût réel, il die que le prix de vente de la marchandise fut Fe de telle sorte qu’il représentât exactement le surtravail.
Mais ce prix de vente n’est pas déterminé par l’industriel ; 11 dépend de la loi de l’offre et de la demande, constamment faussée, d’ailleurs, par les coalitions de vendeurs, la spéculation, l’accaparement, et toutes les manœuvres frauduleuses d’usage courant.
Ainsi, exceptionnellement, l'industriel ne parviendra pas à réaliser en argent son surtravail ; dans la plupart des cas, 11 réalisera un bénéfice supérieur. :
ro DU MARXISME 73
Lu ; ne veut pas dire qu’en règle générale il n’y ait pas exploitation du travail ouvrier par l’employeur ; il est bien évident que l’ouvrier ne retire pas la totalité de ce qu’il a produit, mais une partie seulement, l’autre partie étant appropriée par le patron et entrant dans la formation de son bénéfice. Mais il est non moins évident qu’en dernière analyse le quantum du bénéfice dépend de l’état du marché. Et cela détruit toute la théorie marxiste de la plus-value qui occupe la plus grande partie du premier volume du Capital et tient une grande place dans les volumes suivants. On peut dire qu'elle est la base même du marxisme économique et comme sa fausseté est établie, le reste s’écroule.
#*##* Enfermé dans son idée fixe du surtravail, à quoi il attribue exclusivement le rôle de la formation du capital, Marx ignore totalement non seulement les bénéfices réalisés sur le marché par le fabricant, mais aussi les bénéfices du commerçant qui, lui, ne produit pas, n’accumule pas de surtravail et n’arrive pas moins, très fréquemment à constituer de grosses fortunes.
Il ignore encore le paysan, le petit artisan, le petit commerçant qui, travaillant seuls à l’exploitation de leur modeste fonds, ne parviennent pas moins très souvent à l’ac-
croître sans s’être approprié d’autre surtravail que le leur.
Il ignore surtout le banquier qui, par ses agios, tire à lui peu à peu les bénéfices des entreprises privées à faible capital et obligées de recourir au crédit. Il ignore les spéculations, les coups de Bourse, les syndicats d'émission, tout ie ei de la finance en qui est la principale source des scandaleux profits capitalistes. Le surtravail n’a rien à voir dans les opérations financières, et pourtant n'est-il pas certain que ce sont elles, beaucoup plus que la production industrielle normale, qui créent les grosses fortunes?
Nombreux sont les industriels que les frais généraux écrasent et dont l'inventaire ne donne que des pertes. Nombreux sont ceux qui voient s’engloutir dans les crises tout ce qu’ils ont pu gagner en plusieurs exercices. Nombreux ceux qui ne retirent de leurs capitaux que de modestes dividendes, et qui n’atteignent la fortune qu’après de longs efforts et beaucoup d'économie. Par contre, une spéculation,
lorsque les circonstances la favorisent, peut les enrichir dun. seul coup.
C’est par des spéculations sur le marché de la laine, beaucoup plus que par la fabrication et la vente des étofes que les tisseurs de Roubaix amassent des millions.
C’est par des spéculations à la Bourse du Commerce, et non dans leurs usines que, certaines années, les raffineurs a de sucre réalisent des bénéfices supérieurs à leur capital. | a
A notre époque, moins que jamais, le travail personnel et même l'exploitation du travail d'autrui ne sont les plus
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sûrs et les plus rapides moyens de faire fortune. Tout est spéculation, c’est-à-dire jeu. Les commerçants, les indus- | triels, les financiers jouent. Seulement les plus puissants | jouent toujours à coup sûr. OI
Marx n’a. rien voulu voir de ces phénomènes que chacun si
peut constater, en ouvrant simplement les yeux. Pour lui la plus-value n’a qu’une source, le surtravail., Et toute son œuvre économique est fondée sur cette théorie fausse. Comment ses conclusions seraient-elles justes?
### Supposons cependant qu'il ait eu raison. Tout l'énorme travail accumulé dans: les trois volumes parus du é Capital et dans la préparation du quatrième n’en serait pas HS moins, sinon absolument, du moins presque complètement J inutile. | it
L’inutilité des deux derniers volumes est manifeste : ils ne tiennent aucune place dans l’enseignement et la propagande socialistes. Jamais un journal, une revue ne les cite 1 pour Îles approuver ou les critiquer, jamais un orateur, un À conférencier ne les commente. Bien rarement un ouvrage de si doctrine les mentionne. On sait vaguement qu'ils existent, et c’est tout.
C’est que leur seul aspect, avec leur texte compact’'et les équations algébriques dont ils sont bourrés, est tellement rébarbatif qu’il glace instantanément le courage des chercheurs ; c’est que la seule lecture des en-têtes de leurs chapitres provoque aussitôt un violent mal de tête. Il semble que Marx en donnant cette forme abrupte à sa pensée, ait pris à tâche de la rendre absolument inintelligible. | ‘
Si cependant il existait vraiment une idée forte et d’une portée pratique au fond de cet abîme, il se serait trouvé de
hardis exégètes pour la découvrir et la révéler au public. Mais 11 n’en est rien sorti. On peut donc conclure qu’il n’y a tien.
Ah! si l'ouvrage avait pour auteur un inconnu, on pourrait facilement admettre qu’il contient des perles auxquelles personne n'a pris garde. Mais il est signé du nom célèbre de Marx. Il n’a pu passer inaperçu et pour qu'aucun écho n’en soit parvenu au public, il faut vraiment qu’il soit entièrement vide.
Reste le premier volume dont on parle beaucoup quoique son texte littéral ne soit pas beaucoup plus connu. Un peu moins aride que les suivants, il n’en est pas moins d’une compréhension terriblement dure, si dure qu'il a fallu le résumer et en changer la terminologie barbare pour essayer de le vulgariser. Et même ainsi adouci, il reste encore d’une digestion pénible.
Bien des gens, il est vrai, jugent un ouvrage d’autant plus profond qu’il est plus difficile à pénétrer, et parmi les admirateurs de Marx il en est beaucoup qui ne l'ont jamais lu. Maïs le bon sens se refuse à faire à un auteur un mérite de son obscurité.
**# Pourtant dans ce premier volume du Capital, on trouve de fortes critiques contre le régime capitaliste et la démonstration que le paupérisme en est la conséquence fatale.
On y trouve aussi, tapie dans un coin du chapitre de la marchandise, comme si Marx n’y avait attachée qu'un médiocre intérêt, une théorie de la valeur qui, si elle n’est d’aucune application en régime capitaliste, doit être la base de l'économie socialiste. C’est peut-être la seule donnée positive qu’on trouve dans toute l’œuvre de Marx. En voici le résumé, d’après Gabriel Deville :
La substance de la valeur est le travail ; la mesure de la quantité de valeur est la quantité de travail, mesurée elle-même par
la durée, par le temps de travail.
Le temps de travail qui détermine la valeur d’un article est le temps nécessaire socialement à sa production, c’est-à-dire le temps nécessaire, non dans un cas particulier, mais en moyenne ; c’est le temps qu'’exige tout travail exécuté avec le degré moyen d’habileté et d'intensité, et dans les conditions ordinaires par rapport au milieu social donné.
Chose étrange : un grand nombre de marxistes ont con-
testé cette théorie de la valeur, ont nié qu’elle pût recevoir son application en régime socialiste. Marx lui-même ne paraît pas lui avoir attribué une grande importance ; il la mentionne en passant sans s’y arrêter, alors que la théorie de la plus-value remplit presque toute son œuvre dont elle est la partie essentielle. C’est que Marx et ses disciples, beaucoup plus préoccupés de destruction que de reconstruc-
tion, devaient, à raison de leur tournure d’esprit, s’attacher
davantage aux éléments critiques qu'aux éléments positifs. La théorie de la valeur, au surplus, n’appartient pas en
propre à Karl Marx. Avant lui, Proudhon l’avait formulée
en ces termes :
Toute valeur naît du travail.
La valeur, ayant pour ares la somme de temps et ne dépense que chaque produit coûte.
Dans l'esprit de Proudhon, les mots « temps » et « dé-
pense » s'appliquent bien à la rétribution du travail. Il est
vrai que Marx distingue entre la productivité du travail et sa rétribution, ce qui est juste en régime capitaliste, mais ne le sera pins en régime socialiste.
Avant Proudhon, Ricardo avait également basé la valeur des choses sur le travail qui y était incorporé et, avant Ricardo, Adam Smith avait déjà montré dans le travail la source unique de la richesse.
##* Mais nous avons à justifier plus complètement ce qui est écrit plus haut de la quasi inutilité du Capital au point de vue socialiste. Cette proposition a pu paraître audacieuse à plus d’un lecteur. Nous ne pouvons pas laisser croire
qu’elle était inspirée par un parti-pris de dénigrement. Elle
S applique d’ailleurs à la plupart des productions de l’économie politique, ainsi qu’il est dit au début de ce chapitre.
C’est l’abus de la méthode analytique qui frappe de sté-
rilité toutes ces œuvres, y compris celles de Marx, et leur enlève toute portée pratique.
Pour ce qui concerne spécialement le Capital, il est aisé de démontrer :
1° Que cet ouvrage ne peut accroître à aucun degré l’esprit et la force révolutionnaire du prolétariat ;
2° Qu’à l’exception de la théorie de la valeur, il n’apporte
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aucune lumière sur les conditions de réalisation du socialisme.
Que le Capital soit sans action sur le prolétariat, cela résulte d’abord de l’impossibilité où est le prolétariat de le comprendre. Il faut vraiment, pour suivre Marx dans son argumentation, des facultés d’abstraction qu’un ouvrier n'arrive que très exceptionnellement à posséder.
Mais, même s1 la masse était capable d’en pénétrer le sens, le Capital n'aurait encore aucune influence sur son attitude.
En effet, 1l n’est pas besoin de décomposer à l’infni un phénomène social pour en ressentir les effets. Qu’un ouvrier connaisse ou non la théorie de la plus-value, il n’ignore pas que son patron s'enrichit à ses dépens. Il lui suffit pour en être conscient de comparer sa propre misère au luxe étalé par son seigneur et maître. Il sent très bien que ce qui manque à son néecssaire forme le superflu de ce dernier. Que la fortune patronale provienne du surtravail ou de la vente de ses produits sur le marché, le résultat est le même pour le prolétaire. I1 n’a donc pas besoin d’entrer dans ces distinctions pour éprouver le désir de renverser un régime social qui engendre de telles injustices.
Et s’il est assez borné pour ne pas comprendre des choses aussi simples et pour subir son triste sort avec la résignation de la brute, à plus forte raison ne comprendra-t-1l pas les savantes explications que le Capital donne de sa misère.
Aussi quand un propagandiste marxiste se trouve en présence d’un auditoire ouvrier, il ne perd jamais son temps à exposer toutes les subtilités de la théorie de la plus-value. Il dit seulement : Vous ne recevez qu’une part insuffisante des fruits de votre travail. Votre patron en garde pour lui la plus forte part et c’est pourquoi il regorge de bien-être tan- dis que vous mourez de faim. Et cela suffit, parce que chaque auditeur est convaincu que c’est la vérité et que toute démonstration ne pourrait rien ajouter à sa certitude.
D'ailleurs, l'esprit de révolte, loin de s’affaiblir, ne pourrait que se renforcer chez le prolétaire si, au lieu de lui montrer le patron comme son unique ennemi, l’unique sangsue collée à ses flancs pour se gorger de son surtravail, on lui montrait en outre le propriétaire, le commerçant qui le grugent,
le financier qui le dépouille de sa modeste épargne quand HR
parvient à s’en créer une. Et c’est en effet ce dont me se
privent guère les propagandistes socialistes, ce thème leur o
fournissant de sensationnels effets oratoires. Couramment
ils mettent dans le même sac patrons, propriétaires, mercantis, requins de la finance. Or c’est tout à fait en dehors de
la one exposée dans le Capial.
Il est donc bien établi que cet ouvrage n’ajoute aucune
force au mouvement socialiste basé sur une connaissance élémentaire mais aussi une conscience certaine des injustices sociales dont Marx analyse beaucoup trop minutieusement les causes et les origines.
### Maintenant il est à peine besoin de: démontrer notre deuxième proposition, à savoir que, sauf par la théorie de
la valeur, le Capital ne projette aucune lumière sur les conditions de réalisation du socialisme.
Soit qu’il ne prévit cette réalisation qu’à une date éloignée, soit qu'il n’eût aucune aptitude à un travail reconstructif, soit qu'il en niât l’utilité ou la possibilité, Marx, dans toutes les parties de son œuvre, n’a jamais marqué aucune préoccupation d’ordre positif. C’est en cela principalement que réside, paraît-il, son caractère « scientifique » alors qu’on tombe dans « l’utopie » dès qu’on songe aux
moyens d'application. Et pourtant si Marx avait consacré
à l'étude organique du socialisme le temps et les trésors d'intelligence dépensés à une critique stérile, parce que trop minutieuse, du régime capitaliste, on Dee notre cause y aurait gagné! |
Pour la suite à donner à ses propositions, Mare écrit Engels dans la préface du Manifeste, « se fait uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière. »
On verra plus loin s’il avait raison.
Quoi qu’il en soit, le Capital n’a pas servi Ja cause socialiste plus utilement que les élucubrations des économistes officiels n’ont servi le régime actuel. Le propre des ouvra- ‘ges d’analyse et d'observation, c’est de n’exercer aucune influence sur la marche des faits.
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