CHAPITRE VII
Marx s'est trompé sur la marche
‘de l’évolution
L'un des traits essentiels de la doctrine marxiste, c’est le caractère automatique qu'elle prête à l’évolution économique. Spontanément, sans que la volonté et l’action des'hommes aient à s’en mêler, sans que l'intervention de cerveaux de génie puisse rien modifier, en bien ou en mal, à la marche des événements, du fait seul des perfectionnement incessants que la science introduit dans la technique de la production et des transports, les entreprises et les fortunes vont se concentrant de plus en plus. Les petits et moyens producteurs, avec leur outillage primitif ou attardé, ne peuvent résister à la concurrence des grands capitalistes qui, utilisant à leur ‘profit les inventions et découvertes seientifiques, produisent moins cher qu'eux, s'emparent de leur clientèle, les ruinent et les rejettent dans le prolétariat.
Le terme de cette évolution, dans le sein du régime capitaliste, c’est qu'une ‘poignée de multi-milliardaires, ayant accaparé la totalité des :moyens de production ét de ‘transport, tiendra à ‘sa discrétion l'existence des troupeaux hu- mains, réduits à vendre leur force de travail pour subsister.
Finalement les -expropriateurs seront -expropriés par la masse du peuple ; l’opération sera donc facile.
‘#* Pour bien pénétrer la pensée marxiste, il convient de se reporter à la fin du chapitre III.
Mais on a beau relire les textes, on ne trouve aucune réponse à la question qui se pose immédiatement :
Le socialisme ne se réalisera-t-il qu’au terme de l’évolution, lorsque la concentration sera achevée, ou sera-t-il possible d’en avancer l’heure par une action pacifique ou révolutionnaire ?
Sur ce point, comme sur bien d’autres, Marx n'apporte aucune précision. Aussi les interprétations les plus différentes se sont-elles produites. |
Pour beaucoup de socialistes, il n’y a rien à faire avant que l’évolution soit achevée. Cette interprétation est fort agréable aux paresseux qui n’ont qu’à se croiser les bras en attendant que l’heure sonne au cadran de l’histoire et, entre temps, ont le loisir de cultiver leurs jouissances et leurs ambitions.
D’autres, plus nombreux encore, croient que l’évolution peut et doit être brusquée par une révolution ; mais ils ne s'accordent pas sur le moment où une révolution deviendra possible.
L'ancien Parti socialiste de France, qui forma la gauche du Parti socialiste unifié, la jugeait Dossible immédiatement dans les principaux états de l’Europe occidentale et centrale, ainsi qu’en témoigne une résolution prise par lui à son Congrès de 1902 :
A l'encontre de ceux qui reculent indéfiniment l’avènement de cette société nouvelle, le Parti socialiste de France affirme que les éléments matériels ou économiques en existent dès à présent et qu’il ne manque à leur mise en train que les éléments humains,
c'est-à-dire l’action d’un prolétariat organisé et conscient, Pie à également dès aujourd’hui.
Enfin les bolcheviks, allant plus loin encore, ont jugé qu'un pays comme la Russie, avec sa masse paysanne dépourvue d'instruction et son industrialisation à peine commencée, était mûr FFE le communisme. Etaient-ils en condE Aieon avec la pensée de Marx?
Nullement, puisque la lettre de Marx, reproduite par extraits au chapitre IV, dit expressément que si la Russie ajourne sa révolution sociale pour attendre que l’évolution du régime capitaliste y soit plus avancée, elle perdra la plus belle occasion que l’histoire ait offerte à un peuple ;
Nullement, puisque dans une préface qu’il a écrite en
1882 pour le Manifeste, Engels a confirmé en ces termes l'opinion de son ami :
Il s’agit dès lors de savoir si la communauté paysanne russe, cette forme déjà très décomposée de la propriété commune du sol primitif, passera directement à une forme communiste supérieure
de la propriété foncière, ou bien si elle doit suivre d’abord ie même
processus de dissolution qu’elle a subi dans le développement historique de l’Occident ?
La seule réponse possible aujourd’hui à cette question est la suivante. Si la Révolution russe est le signal d’une révolution ouvrière en. Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété commune russe actuelle pourra servir de point de départ à une révolution communiste.
Alors où est exactement la pensée marxiste? Dans les nuages ; 6n ne peut la découvrir et il faut se borner à des conjectures.
Ce vague perpétuel, dont on se sent enveloppé dès qu’on pénètre dans la doctrine marxiste, est non seulement irritant, mais nuisible au plus haut point au développement du
socialisme. On ne s’explique pas que le maître se soit tou-
jours tenu dans les généralités, laissant ses adeptes chercher la bonne voie dans le dédale de l’exégèse. Le langage obscur qui a été, et pour cause, celui des prophètes, ne convient pas plus à un chef de mouvement social qu’à un géné-
ralissime en présence de l’ennemi. La précision, la clarté »
doivent être ses qualités maîtresses. Pour ne pas l’avoir COMPrIS, OU pour n'avoir pas osé, ou pour n'avoir pas pu éclairer sa pensée, Marx, en même temps qu’il lançait son appel à l’union des prolétaires de tous les pays, a brisé d'avance leur unité, si nécessaire en effet.
I n’y a peut-être pas de point plus important dans la doctrine socialiste que la détermination des conditions éco-
nomiques indispensables au succès de la révolution. De
lPidée qu'on s’en fait, de la date à laquelle on attend que ces conditions soient réalisées, dépend toute la tactique du Parti. Si Marx avait apporté sur cette question des indications nettes, son autorité les aurait fait prévaloir, tandis
qu'en l’absence de toute précision de sa part, les opinions les plus contraires ont pu être soutenues, et c’est précisé-
ment sur des querelles de tactique qu’ont éclaté les divisions qui ont abouti à la scission en plusieurs tronçons des partis socialistes de tous les pays.
%%*# Mais revenons au sujet principal de ce chapitre. Il
s’agit de savoir si la tendance de l’évolution est bien la:con-
-centration des fortunes dans un petit nombre de mains. Il
y aplus de cinquante ans que Marx l’a affirmé ; c'est un laps de temps suffisant, sinon pour que la concentration soit arrivée à son terme final, du moins pour que le sens de l’évolution apparaisse clairement.
‘Nous allons dans un moment, pour nous renseigner, faire
appel aux lumières de la statistique. Mais les statisticiens
eux-mêmes reconnaissent que leurs chiffres n’apportent pas de. certitude parce que les méthodes de recensement- ont va- 116. Ouvrons d’abord les yeux et regardons autour de nous.
If est certain que depuis un demi-siècle, la production, surtout la production industrielle, a notablement augmenté. Xl en est résulté une élévation parallèle du chiffre d’affaires des maisons de commerce. La fortune, dans son ensemble, a suivi la même progression.
Iliest également indiscutable que cet accroissement de la
production industrielle et.du mouvement commercial'ont surtout profité aux grandes entreprises qui -sont devenues de plus-en plus nombreuses et de plus en plus puissantes. Mais les ;petites et les moyennes se sont-elles maintenues ou onteHes-diminué? .
De :même on voit aujourd’hui beaucoup :plus ‘de -grosses
fortunes qu’il y a cinquante ans. Mais se sont-elles formées
simplement par l’augmentation de la fortune générale ou par l’absorption des ‘petites ét'moyennes fortunes?
‘À ‘la ‘simple observation, il n'apparaît pas qu’il y ait eu régression des petites et moyennes entreprises ni des petites ét moyennes ‘fortunes.
Sauf dans quelques industries où le machinisme a réellement fait disparaître un certain nombre d’artisans, il semble bien. qu’on en compte tout autant aujourd’hui. Peutêtre fabriquent-ils moins ; mais ils restent indispensables rour Ja pose ét les réparations dont les grosses firmes ne se soucient guère, et pour lesquelles, se trouvant à proximité de’leur clientèle, leur concours est tout indiqué. Or par suite de l’augmentation générale de la production, la quantité des
objets à poser et à réparer est devenue plus forte. Ils conservent donc assez de: travail pour vivre.
Parcourons une grande ville : le rez-de-chaussée des principales. rues est: oecupée par d'innombrables détaillants. Bien rarement on constate qu’une boutique a été transformée en local. d'habitation ou qu’elle reste longtemps. ferrée. Non seulement leur nombre ne paraît pas diminuer, mais 1l augmente en même temps que la population: des villes qui entraîne la création: de. nouvelles. rues:
A la vérité tous ces petits commerçants ne font pas fortune : beaucoup perdent leur modeste capital; d’autres même: tombent en: faillite. Ces malchanceux sont évidemment pour la plupart rejetés dans les rangs du prolétariat. Mais que se passe-t-1l alors? C’est le plus souvent un prolétaire qui prend leur place. Le rêve de l’ouvrier, s’il a été assez sage et assez heureux pour réaliser quelques économies, c'est: de « s’établir ». Parfois aussi il continue à tra- vaillér à l’usine et laisse à sa femme le soin du magasin. Ainsi 1l y a compensation entre les petits marchands rejetés dans le prolétariat et les prolétaires devenus marchands.
Dans tous les pays et d’une facon plus ou moins sensible, lès villes attirent à elles une partie de la population dès campagnes. C’est tout naturel. On peut augmenter considérablèment le nombre des ateliers et usines existant dans une villé, ou du moins des ouvriers qui y sont occupés. On ne peut pas augmenter le-nombre des hectares de terre cultivablé dans les régions complètement mises em valeur. Et comme le matériel de culture moderne diminue les besoins de main-d'œuvre, beaucoup de tout petits propriétaires, qui jadis trouvaient à travailler chez des voisins plus riches, n’ont plus cette ressource aujourd’hui: Et leur maigre lopin de terre étant insuffisant pour les occuper et les nourrir, force leur est de chercher du travail à la ville. Cela ne veut pas dire qu’ils sont ruinés et obligés de vendre leur héritage: Le plus souvent ils se bornent à l’affermer. À la campagne 1l y a peu de dissipateurs qui « mangent leur bien » et 1ls perdent toute estime dans leur entourage.
Assurément quelques paysans réalisent leur avoir avant de partir pour la ville, dans le but d’y créer une petite en-
treprise. Mais qui est l’acheteur? Le plus souvent un voisin, un autre paysan qui, en s’arrondissant ainsi, se trouvera posséder assez de terre pour vivre avec sa famille.
Le paysan qui arrive à ce résultat s’ancre au sol et ne s’en laisse pas facilement déraciner. Par son travail et celui des siens, il assure la subsistance du petit groupe familial. Il ne dépense rien pour son logement, et presque rien pour sa nourriture ; ses autres frais sont minimes. Il est rare que bon an, mal an, il ne fasse pas quelques économies.
Certes ses méthodes de culture sont lamentablement arriérées. Employant un outillage primitif, usant parcimonieusement des engrais chimiques, et parfois n’en usant pas du tout, il se donne beaucoup de peine pour n’obtenir que de faibles rendements. La valeur: de ses récoltes, calculée par hectare, est très inférieure à celle des grands domaines cultivés scientifiquement. Mais aussi son prix de revient est presque nul et, compensation faite, il réalise un bénéfice à peu près certain, alors que de grandes exploitations, même conduites par les meilleures méthodes, n’ont parfois que des pertes.
Au point de vue de l’économie générale de la France, Île paysan est un élément de ruine ; sa mauvaise culture nous réduit à importer des produits agricoles quand nous devrions en exporter des quantités immenses, et la France occupe le dixième rang en Europe pour les rendements à l’hectare, alors qu’elle devrait occuper le premier.
Mais au point de vue de son économie particulière, le paysan, par son travail et son esprit d’épargne, trouve moyen de vivre et de prospérer. Sauf dans quelques régions de plaines à sol riche où dominent les cultures industrielles, 11 se maintient donc fort bien malgré la concurrence des grandes exploitations. Parfois même ce sont les gros domaines qui disparaissent, morcelés, et les paysans d’alentour s’en partagent les débris.
Le bas de laine du paysan est la réserve intarissable où puisent l’État et les financiers. Aussi les Ânes savants de l’économie officielle ne tarissent pas en éloges sur ses mérites et lui attribuent le premier rôle dans la formation de la
richesse du pays, alors qu’en réalité il est le poids mort qui fait obstacle à notre développement.
Pendant et depuis la guerre, la situation déjà si favorable des paysans s’est encore améliorée. Le bas de laine, gonflé à en crever, regorge de billets de banque, de titres et aussi de pièces d’or et d’argent, retranchées de la circulation par l’âpre cupidité de leurs possesseurs. La propriété paysanne s’est accrue de surfaces importantes achetées très cher à des capitalistes qu1 croyaient faire une bonne opération et la regrettent aujourd’hui.
### Ainsi, envisagée dans son ensemble, la situation économique du pays révèle que la prépondérance prise par les grosses entreprises et les grosses fortunes n’a pas été accompagnée d’une diminution des entreprises et des fortunes petites et moyennes. Voyons maintenant ce que va nous apprendre la statistique :
Pour la France la plus grande partie des renseignements qu'on peut avoir sur ce sujet sont fournis par les recensements quinquennaux, dressés et publiés par le gouvernement.
Le dernier recensement a été fait en 19271 ; mais on n’en connaîtra les résultats détaillés que dans trois ou quatre ans. Le précédent aurait dû être fait en 1916 ; il n’a pu y être procédé à cause de la guerre.
Enfin les résultats du recensement de 1011 lui-même, ne fournissent aucune donnée sur le nombre et le classement des entreprises, l’administration ayant jugé à propos de modifier une fois de plus ses méthodes et de recenser non par établissements mais par professions. Il faut donc remonter jusqu’à 1906 pour avoir les indications qui nous sont nécessaires.
C’est M. Arthur Fontaine, conseiller d’état, directeur au Ministère du Travail, qui a dirigé les travaux de recensement et de classement de la population. Personne n’est donc mieux placé que lui pour pouvoir les apprécier. Or, précisément M. Arthur Fontaine a traité, dans une introduction à une série de conférences faites à PEcole des hautes études sociales, sur la Concentration des Entreprises industrielles et commerciales, la question qui nous préoccupe. Et il l’a fait dans un esprit d’impartialité évident. |
M. Fontaine n'hésite pas à mettre les. lecteurs en garde contre le danger de se former une opinion trop arrêtée sur
les indications de la statistique. I] expose au contraire que la précision de plus en plus grande apportée dans lès: ques-
tionnaires des dénombrements rend difficiles les COmMparai=
sons des chiffres de l’un avec ceux des précédents.
Par exemple la population active de la France, c’est-à-
dire celle qui exerce une profession recensée, était évaluée en 1891 à 15.675.446 habitants. Elle serait en 1906 de 20.120.978, bien que dans l’intervalle la population générale n'ait augmenté que. d’un peu moins d’un million: L’accroissement n'est aucunement l’effet d’une diminution du nombre des oisifs ; il est simplement la conséquence de l’amélioration des procédés.
D'après le dénombrement de 1906, les 20.126.978 personnes formant la population active se décomposaient ainsi. :
Chefs d’établissements industriels et
GOT ETREA MRT EL UE A RAA SR 6.286.507 HAIORES NL NRA RNA EE Ne n 1.523.586 CMIVTIERS COUDES NN ARR EN RE 7.006.959 Ouvriers et employés: sans place . 238:6% 7%" Eravaïillenrs isolés: chi NTIC 4:171:269
Ces 4.171.269 travailleurs isolés représentent de petits artisans travaillant seuls pour leur compte et des. ouvriers à domicile travaillant pour le compte d’un patron. La démarcation entre les deux catégories est souvent difficile à établir. Pourtant d’après des données que M. Fontaine considère comme rationnelles, et rarement arbitraires, on. peut les classer ainsi :